CHAPITRE PREMIER
DëcouTerte de l'Amérique. Traite des nègres, esclavage.
Le 6 décembre 1-492, Christophe Colomb, dont le berceau est inconnu , absolument comme celui de la phipart des génies de l'antiquité (1), au milieu de sa course aventureuse pour frayer au vieux monde, à travers les mers, le chemin des Grandes- Indes, rencontra, sur sa route, l'ile d'Haïti ou Bayii.
Durant la traversée, Colomb n'avait pas eu seulement à lutter contre la fureur des vents et les horreurs de la faim ; il s'était vu réduit à comprimer l'insubordination de ses compagnons qui , ayant perdu tout espoir de revoir la terre, n'avaient plus foi en l'homme, ni même en Dieu qui dirigeait l'homme.
Haïti, ainsi nommée par les aborigènes à cause
(l) Colomb naquit vers 1^35 ou 1436 ; les uns disent à Gênes, d'autres disent à Savone.
des hautes montagnes qui couronnent cette île de l'est au sud, présente une planimétrie de six mille lieues carrées ; le terroir, favorable à tous les efforts de l'homme, pourrait suffire aux besoins d'une population de vingt et quelques millions d'habitants (4); les plus beaux ports sont semés sur ses rivages; un ciel toujours pur, pendant le jour amoureusement doré par les rayons du soleil, et le soir si arlislement scintillant de constellations, qu'on croit voir comme des myriades de diamants se détachant d'un fond d'azur, enceint et couvre de son dôme cette île merveilleuse dont les différentes zones offrent les climats les plus divers.
La découverte d'un monde nouveau dont les anciens ne soupçonnaient pas l'existence, changea la face de l'univers^ la marine, les arts, les métiers, les manufactures de l'Europe prirent un essor inoui, et dont les siècles écoulés n'avaient pas même pu se faire une idée. L'humanité avait enfin pris possession de la terre : l'homme pouvait se serrer la main d'un pôle à l' autre (2).
(1) L*île n'a pas aujourd'hui plus d'un demi million de population ; après avoir passé par toutes les tourmentes politiques, elle forme un empire depuis quelques mois.
(2) L'auteur de cette découverte fortuite, mais non moins glorieuse, périt misérablement, victime de l'inquisition de l'Espagne ; on le vit chargé de fers, comme si la Providence avait voulu punir l'homme qui, par sa découverte, ouvrit la carrière à toutes les iniquités. Colomb mourut à Valladalid , le 20 mai 150(1.
Colomb, accueilli par les Haïtiens comme un hôte envoyé par le ciel, prit possession de l'Ile au nom du roi d'Espagne , y planta la croix du salut, et lui donna le nom d'Hispaniola, ou Petite • Espagne (J).
Pendant un voyage de Colomb en Europe, son frère Barthélémy, alors gouverneur; jeta les fondements de la ville d'Isabelle sur la rive orientale de rOzama ; cette ville, transférée plus tard sur la rive occidentale , prit le nom de Santo-Domingo, du nom du père de Colomb. Plus ancienne qu'aucune des cités du Nouveau-Monde^ elle substitua ce nom à celui d'Hispaniola , et longtemps appelée Saint-Domingue, l'île n'a reconquis sa dén ominalion originelle que le 1*' janvier 4 804, à la proclamation de son indépendance.
Le voyageur peut voir encore aujourd'hui les ruines du château que les Colomb avaient bâti prés d'Isabelle. Ce monument, enseveli sous les ronces, et dont le figuier maudit fait éclater et émiette les débris, aura bientôt cessé de témoigner en faveur d'une grande époque; aucune des dominations qui a pesé sur cette terre n'a songé à en dérober les restes au ravage des temps; l'haïtien, le dominicain, semblables à l'arabe du désert, ont chevauché al-
(1) Alors régnaient dans les Espagnes Ferdinand le Catholique et Isabelle de Castille.
ternativement autour de ce château historique sans s'inciiner avec respect.
Saint-Domingue recelait dans son sein tous les trésors du règne minéral (1) ; on trouva à fleur de cette lerre, impatiente de montrer ses richesses aux nouveaux venus, un bloc d'or pesant, suivant Ovando, un des historiens de la découverte, trois mille six cents écus; un porc fut tué, rôti et servi sur cette table de nouvelle espèce (2).
La population haïtienne avait jusque là vécu dans la plus complète indolence; la pêche, la chasse, la culture de quelques racines, voilà quelles avaient été de tout temps ses occupations *, mais les conquérants, avides d'or, la retirèrent de cette torpeur. Abusant de leurs capacités , de l'empire que leur donnait leur éducation et de l'emploi de la force calculée et raisonnée , ils assujétirent les haïtiens au rude travail des mines ; sans cesse occupés, toujours maltraités, ces malheureux disparurent de la vie avec une rapidité telle que l'on songea bientôt à leur fournir des remplaçants.
(1) Bien que depuis longtemps le travail des mines ait été abandonné, le sol n'en recèle pas moins d'immenses richesses; pour ne parler que de l'or, en 1808, dans la guerre de la Grande- Anse, une abondante poussée d'or en gerbe fut découverte par un africain. Un honorable général pourrait en trouver la direction.
(*2) Ce bloc d'or fut embarqué pour l'Espagne sur un navire qui naufragea.
Quel monstre humain eut le premier la pensée d'aller sur le littoral de l'Afrique acheter des hommes noirs pour les porter dans le Nouveau- Monde et les astreindre à arracher avec les haïtiens les métaux que la terre renfermait dans son sein? quel monstre conçut l'idée de la traite des noirs, et s'avisa de repeupler une terre déjà souillée de crimes par l'esclavage d'une race d'hommes en tout semblables aux autres hommes, et qui n'est coupable, selon la parole ironique de Montesquieu, que de la couleur de sa peau et de l'ignorance de ses facultés?.... L'origine de ce crime, qui devait enfanter tant d'autres crimes, est inconnue.
Herréra, historien espagnol, en accuse Barthélémy de Las-Casas, un des aïeux du compagnon du captif de Ste Hélène; mais l'abbé Grégoire, évêque de Blois , cet homme à la mémoire de qui tous les démocrates, surtout les noirs, doivent attacher une profonde reconnaissance , a démontré péremptoirement que Tévêque de Chiapa fut étranger à ce trafic , dont la seule idée fait frémir.
Quoi qu'il en soit, à partir du règne de Charles- Quint la traite des nègres fut organisée sur une vaste échelle parles Portugais et les Espagnols; et dès lors leurs vaisseaux cinglèrent en plus grande quantité et plus fréquemment vers le liltoralde l'Afrique, chargés de poudre à feu, d'armes, de linges et autres objets propres à exciter la cupidité
des populations. Les armateurs mettaient les rois de ces contrées les uns aux prises avec les autres, et recevaient en échange de leurs cargaisons manufacturées des cargaisons d'hommes qu^ils portaient au Nouveau-Monde.