CHAPITRE II
JITaissanee de Toussaint li'Ouverture.
manière dont il fut élevé.
Les peuplades africaines, dans les guerres qu'elles se fesaient pour avoir un plus grand nombre de prisonniers à vendre, n'épargnaient ni l'enfance, ni le sexe , ni le rang.
Or, dans une razzia, un fils d'un roi de la puissante nation des aradas (1), fut pris et conduit à St- Domingue ; ce fils s'appelait Gaou-Guinou, au dire de M. Isaac Louverture (2). Débarqué au Cap-Français , sous le gouvernement du marquis de Larnage (3), Gaou-Guinou fut vendu à l'habitation du
(1) Cette nation habite la partie occidentale de l'Afrique entre le Zaïre et le Posambo ; elle est renommée pour ses mœurs rusées et son caractère indomptable.
(2) Mémoires sur la vie de son père.
(3) Le plus vertueux des gouverneurs que la France ait eus dans les îles.
comte de Bréda, sucrerie située à deux lieues de la ville. Reconnu par plusieursr esclaves de sa nation, qui l'avaient précédé sur la terre d'exil et de douleur, il fut salué roi par eux.
L'habitation du comte de Bréda, était alors gérée par M. Bayou de Libertas , français de mœurs douces, et qui, contrairement à l'exemple donné par les autres colons , se contentait de faire valoir la plantation, sans surcharger les esclaves d'un travail immodéré ; aussi étaii-il généralement aimé de son atelier.
Gaou-Guinou eut des liaisons avec une de ses compagnes d'infortune ; de cette union naturelle vinrent bientôt au monde cinq enfants, deux filles, et trois fils , dont un devait occuper la renommée universelle ; c'est François-Dominique-Toussaint L'Ouverture, qui naquit, prétendent quelques uns, le20 mai 1743.
Aîné de sa famille, Toussaint entra dans la vie si frêle et si chétif , que son père et son maître doutèrent longtemps de le conserver à l'existence; sa constitution délicate lui fit donner par ses camarades le sobriquet de Fatras-Bâton , fatras signifiant fétu, brin de paille, et Bâton symbolisant sa tournure. Mais le petit Toussaint, en grandissant, se donnait tant d'exercice qu'il parvint à rompre de lui-même son corps à toutes les fatigues et aux exercices les plus violents; nul autre enfant du
nombreux atelier de Bréda ne pouvaii, à douze ans, le devancer à la course , franchir à la nage plus rapidement que lui un torrent irrité, lancer à fond de train le cheval le plus fougueux et en modérer à son gré l'ardeur .
La tâche des jeunes esclaves était toute tracée ; c*était la garde des troupeaux. Ce métier met celui qui est obligé de l'exercer en rapport avec le génie de la solitude et de la méditation.
Toussaint le pâtre, durant les longues journées qu'il passait seul dans la forêt dût s'habituer de bonne heure à la sobriété de parole qui le caractérisa.
Le père de Toussaint, comme tous les Africains, connaissait la vertu des simples. Ce vieillard les expliqua à son fils. C'est ainsi que Toussaint apprit les traitements de la plupart des maladies des pays chauds.
Elevé dans la religion catholique , le jeune esclave avait cependant sous l'ajoupa paternel appris le langage de ses aïeux ; c'était un bonheur pour les anciens aradas de l'habitation et du village du Haut-du-Cap de causer avec lui dans cet idiome qui leur rappelait les joies de l'enfance et la patrie qu'hélas, malheureux, ils ne devaient plus revoir!
Quelques-uns prétendent que Toussaint apprit à hre par les soins d'un religieux du Cap,
d'autres par les soins d'un vieux noir, son parrain, d'autres enfin par les soinsde M. Bayou deLibertas. Quel que soit le premier précepteur du jeune esclave , Toussaint était doué de tant d'intelligence et de bon vouloir, il était tellement possédé du désir de savoir, comme les blancs, lire et écrire, qu'il n'a pas dû lasser longtemps la patience du précepteur.
Jenedirai pas, comme un écrivain, que Toussaint étudia le latin etles mathématiques; car je craindrais de manquera la vérité. MaisToussaintdut apprendre un peu de calcul et chercher de bonne heure à lire le Jatin aussi facilement que le français. La simple lecture du latin devait le servir dans ses exercices religieux et lui donner aussi un prestige grandiose aux yeux de ses compagnons ignorants.
Toussaint apprit aussi à griffonner sur le papier. Je dis à dessein griffonner , car les premières signatures que nous avons de lui sous les yeux prouvent indubitablement qu'il nesut médiocrement peindre les caractères alphabétiques que fort tard, alors que la fortune se complaisait à le combler de faveurs inattendues.
Du reste, s'exprimant en assez bon français, quoique nazillantet sifflant un peu par l'absence de quelques dents , il avait le front noble ; des yeux qui lançaient des éclairs d'intelligence et pénétraient les secrets de l'âme , mais cependant le
visage laid, sans être repoussant ; vu de profil, ce visaf^e perdait tout ce qu'il avait de distingué , et malheureusement ce n'est que de profil que le portrait de Toussaint nous est parvenu.
Devenu homme, Toussaint passa, selon la coutume, de la garde des bestiaux au travail des champs. Bayou de Libertas savait apprécier sa bonne conduite et son intelligence; il résolut de l'approcher de sa personne et en fit son cocher. Dans cette nouvelle condition , Toussaint avait tous les privilèges qui pouvaient en dépendre et jouissait d'une confiance que n'avait point achetée l'astuce ou 1^ bassesse des moyens. Sortant de l'atelier que gouvernait le fouet impitoyable du commandeur, (1) il semblait occuper aux yeux des siens une merveilleuse position, car telle était l'économie des habitations, que la place de cocher était une espèce de magistrature.
Toussaint, cocher, avait tout ce que pouvait désirer de bonheur un homme placé au plus bas de l'échelle sociale. Jusqu'au moment delà révolution, il paya à sa fausse condition tous les tributs que l'on doit au préjugé et au hasard d'une naissance
(1) Le commandeur était un esclave préposé à l'activité des travaux de ses compagnons. Malheur à celui qui, succombant sous le poids de la fatigue, ralentissait le mouvement de sa bêche, le fouet venait aiguillonner son impuissance!
obscure; mais ce ne fut pas sans se montrer en tout, supérieur au préjugé et au hasard.
Par la suite, Toussaint fut appelé à un poste encore plus important et plus indépendant. On lui confia la garde et le soin du mobilier de la sucrerie: le mobilier d*une sucrerie se compose des usines et des ustensiles.