‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 81 sur 97 · CITOYEN GENERAL · texte numérisé non relu

CITOYEN GENERAL

« La paix avec l'Angleterre et toutes les puissances de l'Europe, qui vient d'asseoir la République au premier degré de puissance et de grandeur, met à mêîiie le gouvernement de s'occuper de la colonie

de Saint-Domingue. Nous y envoyons le citoyen général Leclerc^ notrebeau-frére, en qualité de capitaine-généial, comme premier magistrat de la colonie. Il est accompagné de forces suffisantes pour faire respecter la souveraineté du peuple français. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons à espérer que vous allez nous prouver, et à la France entière, la sincérité des sentiments que vous avez constamment exprimés dans les différentes lettres que vous nous ave^ écrites.

(( Nous avons conçu pour vous de l'estime et nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les services que vous avez rendus au peuple français. Si son pavillon flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves noirs qu'il le doit.

«c Appelé par vos talents et la force des circonstances au commandement , vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et le culte de Dieu, de qui tout émane.

(( La constitution que vous avez faite, en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont Saint-Domingue ne forme qu'une portion.

« Les circonstances où vous vous êtes trouvé, enviroimé d'ennemis, sans que la métropole ait pu vous secourir, ni vous alimenter, ont rendu légi-

tinies des ariicles de celle constitution qui pourraient ne pas l'être; mais aujourd'hui que les circonstances sont si heureusement changées , vous serez le preniier à rendre homrnaf^ie à la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus illustres citoyens, par les services que vous lui avez rendus, et par les talents et la force de caractère dont la nature vous à doué. Une conduite contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance de la Ré- [)ublique, et creuserait sous vos pas un précipice qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves noirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine obligé de punir la rébellion.

« Nous avons faitconnaître à vos enfants et à leur précepteur les sentiments qui nous animent et nous vous les renvoyons.

i( Assistez de vos conseil, de votre influence et de vos talents, le capitaine-général. Que pouvez-vous désirer? La liberté des noirs ? Vous savez que dans tous les pays où nous avons été, nous l'avons donnée aux peuples qui ne l'avaient pas. De la considération , des honneurs , de la fortune ? Ce n'est pas après les services que vous avez rendus, que vous pouvez rendre encore dans cetie circonstance, avec ie sentiment particulier que nous avons pour vous^

que vous devez être ineeriain sur votre considération , voire fortune , et les hommages qui vous attendent.

« Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la France a toujours portée a leur bonheur a étésouvent impuissante par les circonstances impérieuses de la guerre ; que les hommes venus du continent pour l'agiter et alimenter les lactions, étaient les produit des factions, que elles-mêmes déchiraient la mère-patrie ; que désormais la paix et la force du gouvernement assureront leur prospérité et leur liberté. Dites leur qui si la liberté est pour eux le premier des biens, ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français, et que tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué, serait un crime contre la souveraineté nationale qui éclipserait leurs services et rendrait Saint- Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse où des pères et des enfants s'enlregorgeraient.

« Et vous, général, songez que si vous êtes le premier de votre couleur qui soit arrivé à une si grande puissance, et qui se soit distingué par sa bravoure et ses talents militaires, vous êtes aussi, devant Dieu et nous, le principal responsable de leur conduite.

« S'il était des malveillants qui disent aux indi-

vidus qui ont joué le principal rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie r assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite, dans cette dernière circonstance; que nous ne rechercherons le passé que pour connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils ont soutenue contre les Espagnols, et les Anglais qui ont été nos ennemis.

« Comptez sans, réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le faire un des principaux citoyens xle la plus grande nation du monde.

Le premier Consul : (Signé) Bonaparte. »

Le général Leclerc n'avait pas daigné écrire à L'Ouverture pour lui annoncer de son côté , la nature et le but de sa mission. Ce manque d'égards et de procédés était bien fait pour irriter celui qui avait été jusque là habitué à tout voir se courber devant son ascendant, — depuis la vieille négresse qui faisait son calalou jusqu'aux femmes des colons, ces fiéres princesses blanches qui, au dire du général Pamphile de Lacroix, sollicitaient l'honneur de lui faire la cour. — L'Ouverture dit à CoisDon : «Vous, Monsieur, en qui je considère le précepteur de mes enfants et l'envoyé de la France, a\ouez que les paroles et la lettre du premier consul sont tout à fait en opposiîion avec la

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conduite du général Leclerc. L'un m'annonce la paix, l'aucre me fait la guerre. Le général Leclerc, en tombant sur Saint-Domingue comme un coup de foudre, ne m'a appris sa mission que par l'incendie de la capilale, qu'il pouvait éviter, par la prise d'assaut du Fort-Dauphin, et les débarquements opérés à main armée sur les côtes du Limbe. « Je viens d'être informé que le général Maurepas a été attaqué par une division française, qu'il a repoussée ; que le commandant de Saint-Marc a forcé de prendre le large deux vaisseaux français qui canonnaient cette ville. Au milieu de tant d.e désordres et de violence, je ne dois pas oublier que je porte une épée. Mais pour quel motif me déclare-t-on une guerre aussi injuste, aussi impolitique ? Est-ce parce que j'ai délivré mon pays du fléau de la guerre étrangère , que j'ai travaillé de toutes mes forcessa à prospérité et à sa splendeur, et que j'y ai établi l'ordre et la justice? Puisque ces actions sont des crimes , pourquoi m'envoie-t-on mes enfants, dans une telle circonstance, pour partager ce crime ? Aii reste , si, comme vous me le dites, le général Leclerc désire franchement la paix, qu'il arrête ia marche de ses troupes, il préservera Saint-Domingue d'une subversion totale, et calmera les esprits déjà exaspérés par son système d'agressionetd'envahissement. Je veux, Monsieur Coisnon, lui écrire dans ce sens une lettre que vous, mes

deux enfants et Monsieur Granviile,. le prëcepteur de mon jeune fils, serez chargeas de lui remettre» (1). L'Ouverture , en ce moment solennel , était sublime. Un vieillard d'EnUery me raconta, quand j'y passai à une époque aussi de tourmente, que son discours arrachait des larmes à sa famille, à M. Coisnon, à M. Granviile et à tous les officiers de son état-major qui l'entouraient — L'Ouverture s'étonnait surtout qu'on semblât vouloir faire de ses enfants, comme le prix de sa reddition. Il dit en embrassant ces enfants, aque M. Coisnon pouvait même les ramener au général Leclerc, parce qu'à tout hasard il devait, avant tout, le sacrifice de ses jours à la liberté de ses concitoyens. » Interpellant, au milieu decet instantde suprême émotion, le libre arbitre de ces enfants , il leur proposa l'alternative de rester à ses côtés ou d'aller rejoindre les blancs. Isaac- L'Ouverture déclara qu'il ne tirerait jamais les armes contre la France ; mais Placide, lui, déclara qu'il saurait mourir à côté de son père ; cependant Isaac était nègre, fils propre de L'Ouverture, et Placide était mulâtre , fils adoptif. Le général Pamphiîe dit que le lendemain les deux frères congénères combattaient dans les rangs opposés , c'est-à-dire que Placide était avec L'Ouverture et Isaac avec Leclerc.

(î) Mémoires d'Isaac-L'Ouverture.

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