‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 83 sur 97 · CHAPITRE LXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXII

Marche de l'armée française.— Combat de la Rai'ine-à-CouleiiTres. — I^e vieuiK Toussaint avec son génie.

Les enfants de L^Ouverture vinrent enfin le rejoindre aux Gonaïves. Dans sa réponse sans autrenjenl expliquer la nature, ni le but de l'expédition, le général Leclerc ordonnait à L'Ouverture de se rendre près de lui au Cap, pour être son lieutenantgénéral. L'Ouverture lui répondit que sa conduite ne lui inspirait pas assez de confiance pour qu'il se rendît au Cap ^ et pour qu'il acceptât la lieutenance. Il demanda cependant à Leclerc la communication de ses instructions, lui promettant (J'employer son crédit à empêcher la résistance que les habitants de File étaient décidés à faire aux armes de la France. L'Ouverture déclarait en outre à Leclerc que s'il n'arrêtait pas la marche de ses troupes, il était décidé à les repousser. Leclerc ne daigna même pas répondre à cette seconde lettre. Il fit dire à L'Ouverture, par l'ordonnance, qu'il n'avait pas de réponse à lui faire, et qu'il entrait en campagne. Il proclama le même jour, 28 pluviôse, (17 février), la mise hors la loi de L Ouverture et de Christophe, en ordonnant de leur courir-sus.

Le géîiéral Leclerc ignorait qu'on pont souinellre Vhommp défendu par des murailles, maisqueî'honime défendu par la nature est invincible dans ses sourcilleuses montagnes; — il voulait la guerre.— L'Ouverture en homme d'honneur accepta la guerre. Le prernitr des Noirs ^ quoique n'ayant qu'une vingtaine de bataillons disséminés dans une immense étendue de pays, montra dans la courte campagne qu'il ouvrit, une activité , une intrépidité et des talents qui eussent suffi pour illustrer n'importe quel capitaine européen ; ses lieutenants le secondèrent puissamment; parmi ces lieutenants l'histoire n'oubliera pas Lamartinière, mulâtre, et Magny, nègre.— Déjà une division de l'armée françai$e s'était emparée du Dondon, de Saint-Raphaë', de Saint-Michel, de la Marmelade et avançait sur Ennery et les Gonaïves.

Alors que les généraux français pensaient, débouchant du nord par trois colonnes : l'une, par la Ravine-à-Couleuvres, celle du général Rochambeau ; l'autre, celle du général Hardy, par la vallée d'Ennery,eî la troisième, celledugénéralDesfourneauX;, par le Gros-Morne, — alors qu'ils pensaient envahir l'Artibonite, couper toute retraite à L'Ouverture, le faire prisonnier avec sa garde d'honneur , et terminer ainsi la campagne, — L^Ouverture laissait l\ Vernet l'ordre de brûler les Gonaïves, en cas (ju'il n'eût pu défendre cette ville, et se portait avec

trois cents grenadiers de sa garde et soixante cavaliers à la rencontre du général Rochambeau, qui s'avançait par la Ravine-à^-Couleuvres pour intercepter le chemin du Pont-de-l'Ester. — Ce chemin mène à Saint-Marc — L'Ouverture arriva le 8 ventôse l22 février) au soir dans la gorge de la Ravine à-Couleuvres. Laissant en deçà ses braves grenadiers, il traversa la ravine avec un seul de ses aides de camp et deux cultivateurs de son habitation Lacroix,— qui se trouve aux environs, — pour sonder au milieu de la nuit le voisinage de l'ennemi : un des guides s'aventura , tomba dans un poste de Rochambeau et fut égorgé. Si le Ciel n'eût pas veillé sur L'Ouverture, le même sort hii était réservé. — Il revint, sans se douter de la mort du cultivateur, rejoindre ses compagnons. — L'Ouverture , le lendemain, à quatre heures du matin, laissant les dragons en bataille pour protéger au besoin sa retraite , traversa la rivière à la tète de ses grenadiers, et rencontra l'avant-garde de Rochambeau qui se mettait en marche. — La division Rochambeau se composait de cinq mille hommes. L'Ouverture , sans tenir compte du nombre , jette deux compagnies de grenadiers en tirailleurs dans les bois qui garnissent le flanc droit du défilé et charge à la tête du centre. — C'est à tort que Thiers dans son Histoire duConsulat, dit qu'à cette affaire L'Ouverture avait de l'artillerie. — Le combat avait

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commence à quatre heures du matin; à onze heures seulement ie général Rochambeau avait réussi à iraver.ser la rivière. L'Ouverture tenta alors un dernier effort. Suivi du chef de brigade Magny, qui commandait la garde, il revient avec une poignée de grenadiers et de miliciens contre la lête de la division française ; il la rejette à l'autre rive de la rivière. Alors le combat cessa, mais l'avantage était en faveur de L'Ouverture, qui avait couvert le Pontde-l'Ester et qui avait laissé au général Vernet le temps d'incendier et d'évacuer les Gonaïves. — Vernet avait soutenu un rude combat au Poteau, contre le général Desfourneaux (4 ventôse, 25 février), et avait eu le temps de s'établir à l'Ester; dans la journée même du combat. — L'Ouverture vint l'y joindre.

Le Pont-de-l'Ester est jeté sur la rivière du même nom; bâti en pierre, garni d'artillerie, il commande l'entrée du centre de l'Artibonite. — Là, à ce pont, L'Ouverture rejoignit sa femme, ses sœurs et ses deux nièces, que Vernet avait rencontrées dans sa retraite des Gonaïves, fuyant l'habitation Lacroix, oii elles avaient été si près du théâtre du combat. — L'Ouverture songea tout d'abord à faire prendre l'artillerie qui défendait le Pont-de-l'Ester, à se transporter à Saint-Marc; et, dans cette place, comme il le dit dans ses mémoires , faire une grande résistance , succomber peut-être , mais au

moias emporter dans la tombe l héroïsme de soft cœur; — quand il apprit que le génërnl Dessalines avait la veille incendié et évacué Saint-Marc.

L'Ouverture passa alors la nuit au Pont-de-rEster. Entouré de ses soldats et de sa famille , couvert d'un manteau, il n'avait qu'un morceau de planche pour s'asseoir et se coucher (1); et, tantôt assis, tantôt couché, il écrivit dans cette nuit terrible, de ses propres mains, partout où il savait que la liberté avait encore quelques amants , pour stimuler leur dévoûment.

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