CHAPITRE LXXXIlï
Guerre fie l'indépendance à Saint-Domingue. — Jflort de Ij' Ouverture.
Pendant que, confondus cette fois, les mulâtres et les nègres se battaient pour empêcher le rétablissement de l'esclavage, mourut d'inanition le Premier des Noirs, 7 floréal (27 avril): on remarqua que les rats lui avaient mangé les pieds !... Que le lecteur me permette de faire raconter les circonstances de cette mort par Métrai (1):
€t Pendant que la cause de la liberté triomphait à Saint-Domingue, Toussaint finit ses jours en France dans le château de Joux, situé au pied du Jura. Je vais rapporter sa mort, sans rien ajouter ou retrancher, telle que me l'a racontée un capitaine d'artillerie nommé Coloraier, qui se trouvait à Ponlarlier pour la remonte de l'artillerie ; alors , ce
(1) Histoire de l 'expédition des Français à Saint-Domingue , par Antoine Métrai, un volume in-8% chez Fanjat aîné, libraireéditeur, rue Christine, 5. — 1855.
à côté dune cheminée , ayant les deux mains sur ses jambes étendues et la tête penchée du côté droit. On remarquait dans ses traits les traces de la mort, arrivée par suite d'une douleur dévorante; mais l'attitude seule de son corps accusait le cout pable, et indiquait le crime.
(( Le capitaine et le maire du pays refusèrent de rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint, survenue autrement que par la faim. Ils restèrent ainsi étrangers à l'attentat. Après ce refus, le gouverneur supposa quelque mal violent. Il fit appeler des chirurgiens pour ouvrir le cerveau , et dans l'acte de décès, on inscrivit qu'il avait été frappé d'apoplexie séreuse, maladie. prompte, mais obscure dans ses traces. Toutes ces précautions inusitées dans une mort naturelle , enveloppaient d'artifices une trame que d'autres circonstances rendaient probable. Ce fut sans doute par Tordre du consul que Leclerc avait d'abord condamné Toussaint à mort, et qu'il avait proposé à Christophe une trahison pour l'arrêter; la paix conclue avec lui ne fut, par dérision, appelée que le pardon de Toussaint. On lui tendit un piège pour l'arracher à sa patrie ; la conjuration dont on l'accusa ne fut point jugée en sa présence. Il fui enlevé des bras de son épouse et de ses enfants, envoyé en exil à l'autre extrémité de la France. Pourquoi le priver de son domestique , le faire dilïamer par un
libelle, le tenir si misérablemeot dans un cachot étroit , obscur, et séparé de l'univers , ne recevant que les envoyés du consul avec qui il ne faisait paraître qu'indignation et fierté; tandis qu'il était d'une douceur extrême à l'égard des invalides qui lui servaient de geôliers (1),
« Sans doute, si la politique du consul parmi des actes louables de clémence, n'eût pas fait mourir un prince enlevé à Thospitalité d'une terre étrangère, il faudrait ajouter plus de confiance à sa justification ; mais dans son dernier exil, il ne fait que s'excuser et s'arranger pour comparaître devant la postérité. Quoi qu'il en soit, Toussaint devait finir par périr sous les neiges du Jura, non moins mortelles pour lui, que la faim, le fer ou le poison. Le consul ne prévoyait pas alors que les destins qui le pressaient de monter au trône, lui donneraient la mort sur un rocher brûlant, comme Toussaint reçut la sienne sur un rocher glacé. Avec cette différence que l'un mourut pour avoir détruit la liberté, et l'autre pour l'avoir aimée.
(( Vainement dans la suite le gouverneur du château chercha à rentrer dans l'amitié du capitaine, pour qu'il ne fît aucune révélation, mais le crime que nul part on ne peut cacher, fut connu dans les deux mondes; seulement on ignorait de quelle mail) Lettre de Dubois à l'évêque Grégoire, du 25 mai 1823.
capitaine a tenu dans ses mains la clef de son cachot, et l'avait vu vivant et mort. L'usage était de passer cinq francs par jour pour chaque prisonnier ; Bonaparte fit écrire que trois francs suffisaient pour nourrir un révolté. Cette sordide épargne, marque d'un affreux ressentiment, fut suivie d'un libelle publié contre Toussaint : il parait qu'on prit la résolution de le faire mourir [)our l'enlever à l'espérance des insurgés de Saint-Domingue. Un homme extraordinaire dans les fers n'en est que plus grand parmi les siens. Le gouverneur du fort fut choisi pour l'exécution du crime; il en eut quelque effroi; mais sitôt qu'un gouvernement a jugé nécessaire de faire une communication de cette espèce, il ne reste que le choix de l'obéissance ou d'une disgrâce mortelle. On avait pris, d'avance, la précaution d'enlever à Toussaint son domestique, et de ne pas le laisser sortir pour se promener dans les cours de la prison.
(( Le gouverneur du fort fit deux voyages à Neufchâtel en Suisse. La première fois , il remit les clefs des cachots au capitaine Colomier, qu'il choisit pour le remplacer durant son absence. Ce capitaine eut ainsi l'occasion de visiter Toussaint, qui ne lui parla qu'avec modestie de sa gloire, mais avec indignation du dessein que lui prêtait le consul d'avoir voulu livrer Saint-Domingue à l'Anglefeire. Il s'occupait à écrire un Mémoire contre
(1805) hQU
cette accusation invraisemblable. On le laissait dans un dénûment si absolu , qu'il n'avait pour toute batterie de cuisine qu'un vase de fonte, dans iequel il préparait lui-même un peu d'aliment farineux ; lui qui avait eu dans ses mains les richesses de Saint-Domingue! Comme il souffrait singulièrement de la privation du café, le capitaine, que j'ai connu pour être d'un excellent cœur, satisfit généreusement à ce besoin.
a Cependant cette première absence du gouverneur n'était qu'une épreuve du crime. Il ne tarda pas d'en faire une seconde pour le même lieu et par le même motif. Je vous confie seulement la garde du ibrt, dit-il d'un air inquiet au capitaine, mais cette fois je ne vous remets pas les clés des caclicis; les prisonniers n'ont besoin de rien. 11 revint le quatrième jour. Toussaint n'était plus: il le savait. Après avoir porté dans le cachot quelques aliments, il eut soin de composer sa physionomie, d étudier l'expression d'une tristesse profonde ; mais ne sachant avoir la tranquillité d'une àme sans remords^ tout le trahissait, son regard égaré, sa pâleur , une voix altérée, sa démarche incertaine, sa seconde absence , les clefs du cachot qu'il avait gardées, les aliments récemment apportés, rafl*eclation de les montrer en répétant par distraction le même mot; son visage , que troublaient les murs de la prison où l'on voyait Toussaint sans vie, assis
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Bière il avait été exécuté ; les uns atlribuèrenl cette mort au poison , les autres à la corde , d'auires au froid (1) : le peuple, dont la voix égale celle de la divinité, ne la crut poinr naturelle. A l'île de Sainte-Hélène Bonaparte a dit : qu'il n'avait pas d'intérêt à faire mourir un misérable nègre [2), Expression d'insulte et de mépris; comme si le nom de Toussaint n'eût pas toujours été invoqué par le peupie de Saint-Domingue , que son génie avait conduit à la liberté. »
A qui Dieu réservait-il le soin d'être le premier capteur du forban de la liberté du monde? A l'amiral Maitland , l'ancien ami de L'Ouverture , qui sans nul doute eût intercédé pour lui, si l'Océan n'eût pas mis à cette époque un fleuve de sang entre la Grande-Bretagne el la France î
Ainsi mourut le Premier des JSoirs ; cet homme extraordinaire naquit dans les forêts, sous l'obscur ajoupa de l'esclavage ; il se signala par un courage, par un ascendant et par un esprit d'administration qui emportèrent le suffrage universel ; dix-neuf blessures dans le corps témoignaient de sa bravoure personnelle. Disons-le hautement; François-Dominique-Toussaint-L'Ouverture était un homme capable d^ plus grandes choses que celles qu'il avait accomplies ; il avait pour lui l'audace de
(1) The history of Toussaint. Essai du baron de Vasley, p. 9.
(2) O'Meara, t. II.
la coaceplion , les éléments de la réussite. C'était une de ces natures que le ciel jette sur la lerre à certaines époques pour remuer rhiimanité et à qui pour cette mission révolutionnaire, il donne tantôt la faiblesse, tantôt la force , tantôt la bénignité, tantôt la cruauté, tantôt le succès, et tantôt enfin le revers, car c'est avec toutes ces antithèses qu'un homme secoue le monde et le fait entrer dans des voies nouvelles, toujours profitables à la postérité.