GÉNÉRAL ET PREMIER CONSUL
Je vous prie, au nom de Dieu, au nom de l'humanité, de jetter un coup-d'œil favorable sur ma réclamation , sur ma position et ma famille ; em- [)loyez donc votre grand génie, — sur ma conduite, sur la manière dont j'ai servi ma patrie, sur tous les dangers que j'ai courus en faisant mon devoir. — J'ai servi ma patrie avec fidélité et probité ; je l'ai servie avec zèle et courage; et, j'ai été dévoué à mon gouvernement. J'ai sacrifié mon sang et une partie de ce que je possédais pour la servir, et malgré mes efîoris, tous mes travaux ont été en vain.
— Vous me permettrez, premier consul, de vous dire avec tout le respect et la soumission que je vous dois, que le gouvernement a été trompé entièrement sur le compte de Toussaint-L'Ouverture, sur un de ses plus zélés et courageux serviteurs à Saint- Domingue. J'ai travaillé long-temps pour acquérir rhonneur et la gloire de mon gouvernement et pour attirer l'estime de mes concitoyens et je suis aujourd'hui couronné d'épines et de l'ingratitude la plus marquée, pour récompense. Je ne désavoue pas les fautes que j'ai pu faire et je vous en fais mes excuses. Mais ces fautes ne valent pas le quart de la punition que j'ai reçue, ni les traitements quej*ai essuyés.
Premier consul, il est malheureux pour moi de n'être pas connu de vous; si vous m'aviez connu à fond , pendant que j'étais à Saint-Domingue, vous m'auriez rendu plus de justice; mon intérieur est bon. Je ne suis pas instruit; je suis ignorant; mais mon père (1 ), qui est aveugle maintenant, m'a montré le chemin de la vertu et de la probité, et je suis très fort de ma conscience à cet égard, et si je n'avais pas eu l'honneur d'être dévoué à mon gouvernement, je ne serais pas ici, et c'est une vérité !
^^l) Le vieux Gaou-Guinou mourut en 1804. Ce vieillard avait complètement perdu la vue. — L'Arada mourut en maudissant le nom des blancs; — cependant ce nègre devait être généreux; puisque g^rtow, traduit en français veut dire bon.
Je suis malheureux , misérable et victime de tous mes services; j'ai été toute ma vie en activité de service, et depuis la révolution du 10 août 1790, je suis de même consécutivement au service de ma patrie. Aujourd'hui je suis renfermé sans ne pouvoir rien faire; couvert de chagrin, ma santé est altérée. — J'ai réclamé auprès de vous ma liberté pour pouvoir travailler, gagner ma vie et nourrir ma malheureuse famille. Je réclame votre grandeur, votre génie pour prononcer sur mon sort ; que votre cœur soit attendri et touché sur ma position et mes malheurs.
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Je vous salue avec un profond respect, (Signé) ToussAiHT-L 'Ouverture.
Peut-être les admirateurs du génie du premier des noirs auraient ils aimé trouver dans ses plaintes moins d'humilité et plus de conscience de ce qu'il avait été et de ce qu'il avait fait pour la France; mais qu'on n'oublie pas que sous un climat meurtrier, ayant ses facul lés affaiblies par les souffrances, l'ancien gouverneur de Saint-Domingue, celui qui avait redouté de venir en France jouir des honneurs que la métropole lui offrait, avait fait place au vieux nègre qui priait par habitude, et que cependant la prière des autres n'avait pas souvent ému.
L'Ouverture, alors, se mit à écrire, de ses propres mains les mémoires justificatifs de sa conduite : ces
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Mémoires, mal ortographiés, mais rédigés avec un français et une éloquence dignes d'attention, furent, par l'entremise du commandant du château, recopiés par Martial-Besse, et adressés le 1 0 vendémiaire (2 octobre) au premier consul. « Le général Leclerc, dit L'Ouverture, a agi envers moi avec des moyens qu'on n'a jamais employés à l'égard des plus grands ennemis; sans doute, je dois ce mépris à ma couleur; mais cette couleur m'a-t-elle empêché de servir ma patrie avec zèle et fidélité? La couleur de mon corps nuit-elle à mon honneur et à mon courage ? Supposez que je fusse criminel et qu'il y eût des ordres du gouvernement pour m'arréter, étaitil utile d'employer cent carabiniers pour arrêter ma femme et mes enfans, les arracher de leurs propriétés, sans respect et sans égard pour leur rang et pour leur sexe, sans humanité, sans charité ? Fallait-il faire feu sur mes habitations et sur ma famille, faire piller et saccager mes propriétés? NonI Ma femme, mes enfants et ma famille ne sont chargés d'aucune responsabilité, et n'ont aucun compte à rendre au gouvernement : on n'avait pas même le droit de les faire arrêter. Le général Leclerc doit être franc : avait-il craint d'aj^oir un rival?.. Je le compare au sénat romain, d'après sa conduite , poursuivant Annibal jusqu'au fond de sa retraite.» L'Ouverture termine ainsi : « Je demande que le général Leclerc et moi paraissions ensemble devant
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un tribunal, et que ie gouverneffîent ordonne que l'on m'apporte toutes mes pièces de correspondances. Par ce moyen, on verra mon innocence, et tout ce que j'ai fait pour la République.
« Premier consul , père de tous les militaires , juge intégre, défenseur des innocents, prononcez donc sur mon sort; ma plaie est profonde, portezy le remède salutaire pour l'empêcher de ne jamais Couvrir; vous êtes médecin, je compte entièrement sur votre justice et balance. «
Ainsi parla pour la dernière fois le premier des noirs au premier des blancs ; ces gémissements lugubres, poussés du sein d'une |)Fison , ces cris déchiranls, n'émurent pas les entrailles du gouvernement: les anciens amis de L'Ouverture, Laveaux surtoiit, n'osaient élever la voix pour demander la justice en sa faveur ou contre lui, tant était grande la terreur qu'inspirait le conquérant moderne 1 Bientôt, an contraire, on arracha à L'Ouverture l'unique domestique qu'il avait, le fidèle Mars-Plaisir 5 on lui retira même la faculté de se promener (ians les courts du château ; renfermé, alors, dans un obscur cachot, il fut voué à une mort certaine. A qui Dieu réservait le soin de venger les outrages qu'en France dévorait le Premiers des Noirsl,,, à Alexandre Pétion.qui, se jetant dans les bois avec la 13' demi-brigade, inaugura, comme nous le démontrerons ailleurs, la guerre de l'indépendance, en en-
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traînant, à son imitation, Cleirveaux, — Christophe, toujours plein d'absurdes préjugés, le principal auteur des maux de L'Ouverture, et DeSsalines, encore tout dégoûtant du sang de Charles-Bélair.