VOLTAIRE ET LES ALLEMANDS IO
TAllemagne. Il ne se donna pas la peine d'étudier à fond la langue du pays, cette langue si douce et si harmonieuse, comme il disait ironiquement. II ne voulait en savoir que ce qu'il fallait pour se faire entendre de son postillon. Il parlait même des Allemands avec autant d'irrévérence que Frédéric. Un jour, il avait demandé des figurants pour une représentation qu'il organisait à Postdam : on lui donne des soldats lourds, gauches, embarrassés, et il s'écrie dans une boutade plaisante : « J'ai demandé des hommes et l'on m'envoie des Allemands. » Le seul écrivain destiné à la célébrité qu'il connut à Berlin fut Lessing, encore au début de sa carrière. Le jeune homme fut même assez maltraité par lui à cause d'un procédé imprudent qu'il avait eu à son iégard et la rancune persistante, qui fit de Lessing, suivant l'expression allemande, un si acharné mangeur de Français,' vient en partie de ces rapports désagréables avec l'hôte de Sans-Souci. Voltaire partit donc de l'Allemagne sans soupçonner le grand renouvellement qui s'y préparait; il ne se doutait pas plus que Frédéric du brillant essor qu'allaient y prendre la poésie, l'histoire et la jphilosophie, et il se contentait de souhaiter aux poètes d'outre-Rhin plus d'esprit et moins de consonnes.
Si l'Allemagne ne marqua pas de son empreinte le génie de. Voltaire, elle ne fut pourtant pas inutile à son développement d'une façon tout à fait indirecte. Voici comment : il est aisé de remarquer dans ses œuvres une recrudescence de hardiesse, dès qu'il est assuré de la protection d'un roi. En France, la crainte de la Bastille était un frein qui le •gênait singulièrement ; en Prusse, il se sentit libre de dire, contre la religion surtout, des choses que, jusque-là, il avait dû garder en lui-même. A Potsdam, il lui fut permis de se poser, plus que partout ailleurs, en apôtre de la libre pensée ou, comme il disait, a en théologien de Belzébuth >.
C'est là qu'il commence son Dictionnaire philosophique, vaste répertoire d'afrguments et de railleries contre le Vieux et le Nouveau Testament. Le projet de cet ouvrage destiné à combattre le christianisme naquit au beau milieu d'un de ces soupers où les esprits achevaient de s'émanciper. Le roi, du reste, poussa tant qu'il put Voltaire dans la voie irréligieuse et satirique. Plus tard, dans les lettres qu'il lui écrira, reviendra comme un refrain ce conseil : « Croyezmoi, achevez la Pucelle! » Lui qui regardait comme une flatterie d'être comparé à Julien PApostat, il accusera Voltaire d'être bigot, il le trouvera trop doux pour le clergé, il lui reprochera, comme il dit, « sa condescendance pour la prêtraille »; et pourquoi ce reproche, qui a droit de surprendre, quand il s'adresse à Voltaire ? C'est que Voltaire s'était, dans une poésie, servi de l'expression « d'Homme- Dieu » en parlant de Jésus-Christ.
Frédéric craignait de sa part une défaillance finale : t Vous verrez, disait-il, qu'à son lit de mort il fera venir un prêtre et qu'il se confessera. Cet homme nous déshonorera tous. » On a coutume de croire ou de dire que Voltaire, c'est la négation universelle, l'irréligion personnifiée. On répète volontiers ce vers de Musset :
Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout.
Il faut pourtant savoir que, parmi les sceptiques de Sans- Souci, il s'est trouvé représenter la modération dans l'incrédulité.
Quoi que pussent dire ses compagnons, il resta obstinément attaché à la croyance en Dieu; hésitant sur l'immortalité de l'âme, il ne fut pleinement converti à des opinions plus hardies que sur la question du libre arbitre; il avait commencé à le défendre pied à pied contre les arguments de Frédéric ; mais il se rendit â ses raisons et se défit