A Dieu, et non au Christ
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à leur tour; il va jusqu'à s'écrier, sans songer qu'il condamne lui-même les expressions dont il s'est servi : « Tout est perdu, quand on traite le peuple comme un troupeau de taureaux ; car, tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes. » Mais, malgré ce revirement tardif, Voltaire s'obstine à laisser aux pauvres et aux petits les croyances qu'il répudie pour lui-même ; il défend l'existence de Dieu comme un dogme nécessaire à la conservation des Etats, et tel est le sens du fameux vers si souvent cité :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Une fois que ses amis parlaient de Dieu trop librement à sa table, il fit sortir tous les domestiques, et, comme on s'étonnait, il s'écria : a Je n'ai pas envie d'être volé ou égorgé cette nuit. »
Après cela, il est aisé de comprendre pourquoi M. de Voltaire s'avisa de jouer, aux yeux de ses vassaux, le rôle de catholique pratiquant.
Il communia donc : mais il ne voulut pas s'en tenir là ; il usurpa les fonctions du curé, il adressa aux fidèles un petit sermon, il leur recommanda, entre autres choses, de respecter la propriété en général et son bois en particulier. Cette petite scène parut une raillerie en action ajoutée à tant de railleries en paroles. L'évêque d'Annecy prit très mal la chose; il adressa une lettre de remontrances à son ouaille peu docile. Voltaire répondit avec beaucoup de convenance, mais en éludant toute espèce de contrainte et d'engagement. Bref, les choses vinrent en tel point que l'évêque défendit au curé de Ferney d'admettre Voltaire à la communion, à moins d'une rétractation pleine et entière de ses écrits irréligieux. Voltaire n'eut pas plus tôt appris cette défense, qu'il se sentit pris d'un désir immodéré de narguer son évêque et de faire ses Pâques. Il fait d'abord par devant notaire une dé-
claration d'orthodoxie irréprochable ; il déclare hautement qu'il a vécu et qu'il veut mourir dans la religion catholique, qu'il pardonne à ceux qui l'ont représenté comme un ennemi de ladite religion. Cela fait, il se dit malade, à l'agonie ; le curé, malgré toute espèce d'instances, se refuse à faire ce qu'il demande ; le pauvre homme, placé entre Voltaire et son évêque, entre l'enclume et le marteau, devient malade de peur, mais il garde encore la force d'inertie ; il ne bouge pas. Voltaire alors fait venir un capucin; il se confesse, puis, à force de menaces et de belles paroles, il lui extorque une absolution; dès lors, plus d'obstacle. Il communie, et aussitôt le voilà guéri comme par enchantement, rajeuni et ragaillardi par le plaisir d'avoir vaincu son évêque.
Une pareille comédie (1769) fut, disons-le, aussi mal vue des philosophes que des dévots. Pour les uns, c'était une espèce de sacrilège ; pour les autres, une capucinade indigne du patriarche des libres-penseurs. Voltaire essaya de s'en excuser. Il écrivait à un ami :
« J'ai passé par toutes les cérémonies qu'un officier de la chambre du roi, un membre de l'Académie française et un seigneur de paroisse doivent faire .>
Ailleurs, il se rejette sur un danger qui le menaçait, prétend-il :
« A l'égard du déjeuner (la communion), je vous répète qu'il était indispensable. j>
Il rappelle qu'il est dans un diocèse dépendant de l'Italie et qu'il y a un bref pontifical contre lui. Il déclare qu'il a eu grand peur de devenir martyr, et qu'il s'est confessé, afin d'être tout au plus confesseur. Le péril de Voltaire n'était peut-être pas aussi fantastique qu'on pourrait le croire. L'évêque d'Annecy avait écrit à la cour de France pour réclamer des mesures de rigueur contre ce paroissien peu facile à dompter. Voltaire, qui était prompt à s'effrayer, craignit peut-être
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quelque violence. Mais, malgré cela, il est permis de regretter qu'il n*ait pas porté, tête levée, ses croyances et qu'il se soit, une fois de plus, abaissé à des mensonges plus répugnants encore qu'inutiles.
On peut ajouter, comme circonstance atténuante, que TEglise catholique semblait parfois encourager ceux qui ne la prenaient pas au sérieux. Sans parler du Père Adam, cet hôte de Voltaire, qui passe son temps à lui dire la messe, à lui donner des déclarations d'orthodoxie et à jouer aux échecs avec lui, le chef d'un ordre monastique fit à Voltaire une gracieuseté passablement étrange. Le philosophe avait obtenu d'un ministre pour les capucins de Gex une gratifica-% tion assez forte. Le général de TOrdre l'en remercia en lui envoyant un breVet de capucin, et dès lors Voltaire put se proclamer « fils spirituel de saint François et père temporel ». Il put s'amuser à signer ses lettres « Frère Voltaire, capucin indigne ». *
Un peu auparavant, il s'était vu çngagé dans une entreprise non moins singulière. Pendant deux siècles, presque tous les poètes français ont rimé, sur leurs vieux jours, une Paraphrase des Psaumes, Cet essai de poésie religieuse était, en général, un symptôme de mort prochaine. Ils songeaient à racheter leurs péchés de jeunesse, quand ils ne pouvaient plus en commettre de pareils. C'était, du reste, )es expier le plus souvent aux dépens des lecteurs, tant ces vers pénitents avaient coutume de remplacer par la piété l'inspiration absente et le génie éteint. Eh bien ! Voltaire faillit, comme tant d'autres, faire sa paraphrase des psaumes. Il traduisit du moins le Cantique des Cantiques, Et pour qui se transformait-il ainsi en poète sacré? Pour Madame de Pompadour qui fut atteinte, pendant quelques semaines, d'un accès de dévotion. Elle lui faisait entrevoir comme récompense un chapeau de cardinal. Vol-