‹ Vie de VoltaireChapitre 84 sur 85 · CENTENAIRE DE VOLTAIRE 25 I · texte numérisé non relu

CENTENAIRE DE VOLTAIRE 25 I

C'était la réponse narquoise et populaire à ceux qui confondaient dans la même haine ces deux hommes^ si désunis pendant leur vie, mais si étroitement joints dans le souvenir de la postérité par leur lutte même et la ressemblance de leur rôle. Une réponse plusefficace encore, c^était le nombre croissant des éditions qui multipliaient les œuvres de Voltaire dans le monde entier. De 1817 à 1829, au moment même où il était le plus attaqué, il ne s'en fit pas moins de douze. Celle de Beuchot, en soixante-dix volumes in-8®, qui est restée longtemps la meilleure, a paru de 1829 à 1834, et, dès lors, chaque fois qu^en France le parti catholique a essayé de prendre le pouvoir, on lui a jeté à la face une édition de Voltaire. La dernière date de 1878. C'est qu'en effet l'attention s'est trouvée ramenée sur lui par une cause toute naturelle.

Un siècle entier avait passé sur sa tombe. Ses admirateurs résolurent de fêter son centenaire, et Ton put voir alors combien ce mort était resté vivant. Une nouvelle bataille s^engagea autour de sa mémoire; ce fut, d'une part, un orage de cris et de colères, une grêle de traits envenimés ; ce fut, de l'autre, un réveil d'enthousiasme, une pluie de fleurs, de vers et de discours élogieux. Paris avait déjà donné son nom à un boulevard et au quai sur lequel il est mort; Paris lui avait élevé une statue sur une de ses places; ce fut encore Paris qui donna le plus d^éclat à la solennité. Une fête y fut organisée en son honneur; ce fut Victor Hugo qui la présida. Et il ne se borna pas à faire amende honorable de ses irrévérences d^autrefois; le patriarche du romantisme rendit un hommage éloquent et complet au patriarche de Ferney. Associées Tune à l'autre par les acclamations populaires, ces deux immortalités apparurent alors cotnme un trait d'union entre les deux siècles, comme un gage de solidarité entre la France d'hier et celle d'aujourd^hui.

La franc-maçonnerie se souvint aussi de celui qu'elle avait compté parmi ses adeptes. Déjà, dix ans auparavant, en face du Concile catholique réuni au Vatican, elle avait évoqué l'ombre 'de Voltaire et fait appel à l'ironie de ce prince des railleurs. Elle ne pouvait laisser passer l'anniversaire de sa mort sans lui payer son tribut de reconnaissance au nom de la pensée par lui affranchie. A Genève même, où Ton célébrait, la même année, le centenaire de Rousseau, on faisait à Voltaire sa part d^honneur, et Ton opérait, une fois de plus, la réconciliation de ces deux gloires rivales.

CONCLUSION

Une biographie n'est pas une apothéose. Nous ne terminerons pas en hissant Voltaire sur un autel et en couronnant son front d'une auréole. Toute qualité a son envers qui est un défaut. Le soleil, qui mûrit les moissons, les brûle quelquefois. Un homme, si grand qu'il puisse être, n'échappe pas à la loi commune, et, pour l'apprécier, il faut toujours mettre en balance le bien et le mal; le jugement s'obtient par^soustraction et non par addition.

Ce jugement n'est pas encore facile à rendre aujourd'hui, quand il s'agit de Voltaire. Il reste, en somme, un être fort complexe, un mélange étonnant d'éléments qui semblent contradictoires. En lui se concilient, ou plutôt se heurtent, lésinerie et générosité, haine implacable pour qui l'offense et amourde l'humanité, petitesses singulières et qualités les plus hautes. Si l'on essaie toutefois de saisir le trait dominant de son caractère, il semble que ce soit une activité presque fébrile, uAe vivacité nerveuse qui se trahit de mille façons dans sa personne et dans ses écrits. De là, sa promptitude à s'irriter et cette mobilité qui transforme en un clin d'oeil ses

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sentiments et sa physionomie ; mais, de là aussi cette sève intense qui circule dans ses veines, cette ardeur de feu sacré, ces élans de pitié pour les opprimés, cette passion pour le travail, la gloire et la propagande de ses doctrines. « Vivre, c'est agir. » Voltaire Fa dit plus d'une fois, et il l'a prouvé toute sa vie.

Qui dit homme d'action dit homme de combat! C'est bien sous ces traits que Voltaire vit aujourd'hui dans la plupart des mémoires; et c^est pour cela même que son œuvre et son nom demeurent toujours matière à controverse. Comme la bataille, oîi il a porté de si rudes coups, dure encore, ceux qui prétendent le juger sont à la fois juges et parties.

11 est bien évident que, pour des croyants sincères, pour un catholique, un protestant, un juif, Voltaire est un destructeur impitoyable dont ils ne sauraient trop détester Tacharnement. Il est tout aussi évident, en revanche, que pour le déiste, le libre-penseur. Voltaire a opéré un abattis salutaire dans Tamas des antiques superstitions, et qu'il a des droits à leur gratitude. Ni les uns ni les autres ne peuvent penser autrement, et les mettre d'accord sur ce point-là est impossible. *

Ce qu'on ne peut du moins lui contester, c'est une conviction profonde qu'il travaillait au bonheur des hommes en se faisant l'apôtre de la tolérance; c'est aussi son génie d'écrivain, sa merveilleuse habileté de vulgarisateur. 11 lui a peut-être manqué de condenser ses brillants talents dans un grand ouvrage médité longuement et achevé patiemment. Il s'est dépensé, prodigué, gaspillé au jour le jour; en s'éparpillant sur une multitude de sujets, il s*est condamné à ne pas les approfondir tous, et c'était la conséquence même du rôle militant qu'il avait adopté. Mais partout, dans son œuvre immense, il a porté ce qui n'appartient qu'à lui, une verve et un entrain qui animent tout, une clarté qui va

jusqu'à la transparence, un esprit naturel et franc qui jette sur les choses les plus arides et les plus sombres un rayon de soleil et de gaîté. Il a ainsi incarné en lui les plus séduisantes des qualités françaises; il a été l'expression la plus éclatante de son temps; il a mérité qu'on appelât son époque le siècle de Voltaire.

On peut, après cela, suivant le parti où l'on se range, se plaindre ou se féliciter de l'ascendant qu'il a eu sur ses contemporains et même sur leurs successeurs : mais on ne saurait méconnaître la puissance d'un homme qui marque de son nom une étape aussi importance de la France et de Thumaniië. Amis et ennemis s'accordent â voir en lui un grand émancipateur de la pensée moderne : cela suffit â sa gloire.

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