APOLOGISTES DE VOLTAIRE
et Tun des exécuteurs s'écriait : « Plût à Dieu qu'il eût été possible d'ensevelir à jamais avec les restes de ces deux philosophes impies et révolutionnaires leurs doctrines pernicieuses et leurs détestables ouvrages. » La chose resta secrète, fut même démentie officiellement, quand le bruit s'en répandit dans le public ; mais ce n'est pas la première fois qu'on a entendu des mensonges officiels ; une enquête faite, sous le second Empire est venue prouver, sans aucun doute possible, que le tombeau du Panthéon ne renferme plus rien.
Toutes ces^ colères s'adressaient au penseur. Mais l'écrivain ne fut pas davantage épargné. On répéta le mot de Montesquieu : <c Voltaire n'est que joli. » Puis, comme il avait été le champion résolu des théories classiques, il fut englobé dans la condamnation que les romantiques porté rent en bloc contre leurs adversaires. On dit de lui autant de mal qu'il en avait dit de Shakespeare. On l'accusa d*être, suivant l'expression consacrée, « perruque et rococo ». Mais ici la passion était moins vive, et la prose de Voltaire, la verve enragée de ses satires, la grâce de ses poésies légères ont toujours apporté quelque adoucissement à la sévérité des critiques. D'ailleurs en lui, le philosophe domine le poète; le fond fait souvent oublier la forme, et c'est à ses idées, bien plus qu'à son style, que ses adversaires se sont attaqués.
D'aussi fougueux assauts ne pouvaient manquer de rencontrer une vigoureuse résistance. Aux détracteurs emportés répondent les apologistes passionnés. Voltaire a des dévots, lui aussi. Il en est qui se proclament Voltairiens, comme on dit chrétiens. Il en est qui le transforment en prophète, en inspiré, en missionnaire envoyé de Dieu. Lerminier, vers i83o, s'écriait, dans son cours sur la philosophie du xvm* siècle :
« Oh! mon Dieu! puisque ce jeune homme qui se produit en 1718 n'est pas un étourdi, un enfant perdu, puis-
qu'il. ne doit pas avorter dans une exf)édition que vous avez décrétée vous-même, comblez-le de tous vos dons, armez-le de toutes pièces : car, que de travaux et de labeurs Pattendent ! Il risque, tant qu'il n'a pas entraîné le monde,d en être écrasé lui-même. — Mais Dieu ne l'abandonne pas sans l'avoir munid'uneinvinciblehabiletéà l'entreprise où il renvoie...» A cet hymne en prose répondent d'éclatants hommages en vers; Lamartine, passant près de Ferney, salue ainsi celui qui en fut l'hôte et presque le créateur :
Voltaire! Quel que soit le nom dont on le nomme, C'est un cycle vivant, c'est un siècle fait homme!
Et les étrangers font chorus avec les Français. Gœthe, le grand poète allemand, fait de lui cet éloge énorme : « Après avoir enfanté Voltaire, la nature se reposa. » Puis, comme si ce n'était pas encore assez, il ajoute : « Génie, imagination, profondeur, étendue, raison, goût, philosophie, élévation, originalité, naturel, esprit et bel esprit et bon esprit, variété, justesse, finesse, chaleur, charme, grâce, force, instruction, vivacité, correction, clarté, éloquence, élégance, gaîté, moquerie, pathétique et vérité : voilà Voltaire. C'est le plus grand homme, en littérature, de tous les temps; c'est la création la plus étonnante de la nature. » Son enthousiasme fait ainsi de l'écrivain français la quintessence du génie humain. Mais il est rare que les disciples ou les partisans de Voltaire prennent pour le célébrer ce ton lyrique. C'est le plus souvent avec les armes mêmes du maître, avec l'ironie et la raillerie, qu'ils repoussent les traits de ses ennemis. On connaît la chanson qui a pour refrain :
Je suis tombé par terre, (C'est la faute à Voltaire) Le nez dans le ruisseau, (C'est la faute à Rousseau).