CHAPITRE CINQUIÈME
Voyage et premiers jours à Paris. — Première maladie et triomphe de Voltaire.
Voltaire avait écrit en 1758 : « Dans vingt ans, Dieu aura beau jeu.» Beau jeu en effet, et si la rage, au moment de sa mort, lui avait laissé quelque liberté d'esprit et de parole, l'apologiste de Julien aurait pu s'écrier à son tour : « Tu as vaincu, Galiléen ! »
h' Infâme l'attendait à Paris pour l'abattre dans son triomphe même, et c'était vers Paris qu'il se tournait toujours, comme s'il eût voulu courir au-devant de son supplice. Il saisissait toute occasion de se remettre en cour. Pas un mariage princier pour lequel il n'offrît une pièce de théâtre ; pas un acte du nouveau gouvernement qui ne lui devînt le thème d'un éloge du roi que ses amis étaient priés de faire courir. Il frappait surtout à la porte de la reine, tantôt à petits coups de versiculets, tantôt à grands coups redoublés de tragédies, et le retour à Paris était toujours le « véritable dénouement de la pièce. »
Il se consumait d'ennui à Eerney, et la nièce en mourait. On s'était brouillé avec les Dupuits, et le
tête à tête était triste entre ces deux vieillards. La vieille et jalouse Denis n'osait pas introduire entre eux un tiers plus jeune. Toutefois, n'y tenant plus, elle demanda et obtint, pour lui tenir compagnie, MIle de Varicourt, fille d'un pauvre officier. C'est la jeune fille que Voltaire a baptisée Belle et Bonne, et qu'il maria, en 1777, au marquis de Villette.
Le nouveau couple, n'ayant point envie d'enterrer ses jeunes amours entre deux vieillards à Ferney, fit agir sur Voltaire tous les motifs et toutes les influences pour l'entraîner à Paris. Les avocats avaient cause gagnée dans les désirs encore plus vifs de Voltaire, et le voyage fut résolu.
Toutefois, dans la crainte d'être arrêté en route par un ordre de la cour, Voltaire fit partir devant Mme Denis et le couple Villette, seul départ qu'il annonça, et il cacha son propre voyage. Parti lui-même le 5 février, entre son cuisinier et son copiste, il arriva le 10 aux portes de Paris. A la question d'usage, il répondit aux commis de barrière : ce Ma foi, Messieurs, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi. » Il descendit à l'ancien hôtel Bernières, devenu hôtel Villette.
L'apparition d'un revenant, d'un prophète, d'un apôtre n'aurait pas causé un tel ébahissement. Tout autre intérêt, de cour, de guerre ou de robe, fut suspendu. L'orgueil encyclopédique baissa pavillon devant son chef, la Sorbonne frémit, toute la littérature s'émut, tout Paris vola aux pieds de l'idole. Un mot du roi troubla tout à coup cette ivresse : « L'ordre qui défendait à Voltaire de revenir à Paris a-t-il été levé ? » Voltaire trembla d'abord ; mais, en réalité, il n'avait rien à craindre, protégé contre le roi par le comte
d'Artois , et bien plus par la faveur de la reine.
Au débotté, Voltaire, en costume grotesque qui le fit prendre pour un chie-en-lit en ce temps de carnaval et huer par les enfants, se rendit chez son ami d'Argental. Absent pour le moment, d'Argentalvint le voir bientôt rue de Beaune, et lui annonça qu'on venait d'enterrer Le Kain. L'auteur à! Irène poussa un cri terrible : tremblait-il pour sa tragédie ou pour lui ? Il se remit, toutefois; et, dès le lendemain, commença dans son cabinet le défilé de toute la France, qu'il reçut en robe de chambre et en bonnet de nuit. L'Académie et la Comédie française lui envoyèrent des députations. Toute l'Encyclopédie vint là ; tout le Parnasse aussi, du bourbier au sommet, et tout cela coassait en vers et en prose. Il y eut des visites de marque, celle, par exemple, de Mme du Barry, reine alors disgraciée, qui avait sollicité la faveur de venir saluer le nouveau roi; celle encore de Francklin, dont le patriarche bénit le fils, les deux mains étendues sur la tête du jeune homme, avec la formule : « Dieu et la liberté ! »
Il y eut des protestations contre cette idolâtrie, surtout de la part du clergé ; mais on ne put obtenir de la faiblesse de Louis XVI qu'une abstention personnelle et qu'un léger frein passé à l'enthousiasme de sa famille. Tout en s'écartant des manifestations triomphales, le clergé essaya de s'introduire auprès du vieil impie. Un abbé Gaultier, notamment, aumônier des Incurables, et qui, à ce titre, le regardait comme étant de son domaine, obtint un assez long entretien. Mais il fut interrompu par Mme Denis, feignant de craindre pour la santé de son oncle, et par un émissaire de la secte, craignant vraiment quelque
plongeon. Bien à tort, certes. Car, l'abbé parti, à cette question de Wagnière : « Eu avez-vous été content? » le maître répondit : » C'est un bon imbécile ! »
Le lendemain, Voltaire manda chez lui les comédiens, ses vrais aumôniers, et leur fit répéter Irène. Mécontent de leur jeu, ii s'emporta, se mit à déclamer, avec effort et colère, tous les rôles de la pièce, pour donner le ton à chacun, sortit accablé, et, le 25, il eut une violente hémorrhagie. Le médecin et le prêtre furent aussitôt mandés.
Le médecin était Tronchin, alors au service du duc d'Orléans, que Voltaire, par ses intrigues, avait forcé de quitter Genève pour Paris, comme s'il eût eu le pressentiment qu'il y aurait un jour besoin de lui. Sans rancune, et d'ailleurs amadoué par un billet parfumé d'encens du malade, Tronchin accourut, et arrêta l'hémorrhagie. L'abbé Gaultier vint aussi, mais il ne fut admis auprès de Voltaire que le 2 mars. Voltaire le prit par la main, et le pria de le confesser. « Volontiers, dit l'abbé; mais, suivant les instructions de l'archevêque et du curé de Saint-Sulpice, dont vous êtes le paroissien, il faut, avant d'en venir là, une rétractation. — Monsieur l'abbé, répondit Voltaire, je vais vous en écrire une dont vous serez content. » Et il écrivit une déclaration, portant qu'il s'était confessé, qu'il mourait dans la religion catholique, qu'il espérait que la miséricorde divine daignerait lui pardonner ses fautes, et que, s'il avait jamais scandalisé l'Eglise, il en demandait pardon à Dieu et à elle, ce Eh bien, êtes -vous content? » dit -il en la remettant à l'abbé. «Elle ne me paraît pas assez explicite, répondit
celui-ci; du reste, j'en conférerai avec qui de droit. » Et il se retira.
Voilà tout ce qui s'est passé dans cette première phase de la maladie de Voltaire. Quoique tous les historiens aient répété, sur la foi du billet de confession que Voltaire s'était donné lui-même d'avance, qu'il s'était confessé , il ne se confessa pas. L'abbé Gaultier, suivant ses instructions, avait exigé, avant de l'entendre, une rétractation préalable. C'est dans cette pièce que Voltaire se glissa le certificat d'une confession qu'il n'avait point faite encore, bien résolu, après s'être ainsi mis en mesure, à s'en tenir là. L'abbé Gaultier, trouvant lui-même la déclaration insuffisante, ne la prit que sous réserve du jugement des supérieurs, et ne passa pas outre. L'archevêque et le curé de Saint-Sulpice ne l'ayant pas approuvée plus que lui, il retourna plusieurs fois en demander une moins équivoque et plus détaillée, mais on lui refusa toujours la porte ; et le curé, qui essaya de son côté, ne reçut pas meilleur accueil. Du 2 mars au 30 mai, aucun prêtre fidèle ne fut admis auprès de Voltaire, et le 30 mai il était trop tard !
Muni du bon billet qu'il s'était signé, Voltaire congédia la prêtr aille ; mais il ne se débarrassa pas aussi aisément des amis qui lui faisaient honte de sa faiblesse. A tous il répondait le même refrain : « Je ne veux pas qu'on jette mon corps à la voirie. » Il avait beaucoup de répugnance pour cette sorte d'enterrement. Aux envoyés de l'Académie française, il répondit plus décemment, espérant que ses paroles arriveraient en haut lieu : « Je n'ai pas cru pouvoir mieux reconnaître les bontés de l'Académie qu'en
remplissant tous mes devoirs de chrétien, afin d'être enterré en terre sainte, et d'avoir un service aux Cordeliers, » — qu'il n'aura pas ! Mais lorsqu'il vit que la comédie, sans faire aucun effet à la cour, réussissait encore moins à la ville, il prit de l'humeur et se fâcha. Il parla d'aller cacher sa honte à Ferney : « Dès que je pourrai être transporté, dit-il, je m'en vais ; cette prêtraille, qui m'assomme ici, ne me poursuivra pas jusque là. »
Mme Denis n'était pas femme à le laisser retourner à Ferney, où elle aurait été forcée encore de le suivre. Elle l'entoura de nouveaux flatteurs, et tâcha de le distraire, malgré Tronchin, par les préparatifs de la représentation à' Irène. Cette représentation eut lieu le 16 mars. Toute la cour était là, moins les deux rois : Louis XVI, laissé seul à Versailles, et Voltaire, cloué dans son lit. L'enthousiasme était tellement épuisé, qu'il en restait peu pour Irène, dont le succès fut très-médiocre ; s'il y eut encore beaucoup de claquements de mains, ils s'adressaient plus à l'auteur qu'à la pièce. Pendant la représentation, des messagers partaient à chaque acte pour porter à Voltaire le bruit grossi des applaudissements. Il se crut revenu aux beaux jours de Mèrope et de sa jeunesse, et voulut mettre aussitôt Agathocle à l'étude. Il ne parlait plus de partir. Il acheta des chevaux, et, dès le 21, il se promena dans Paris au milieu d'un cortège triomphal de curieux. Un accès de colère contre sa nièce, qu'il repoussa si violemment qu'elle alla tomber dans un fauteuil, ramena la fièvre et la strangurie ; mais , quatre jours après, il n'y paraissait plus. La mort avait encore à faire pour venir à bout de ce vieillard.
Le '26. il s'habilla pour la première fois, et fit toilette entière, mais toilette si bizarre, que le publie s'en amusa. Cependant il annonçait chaque jour qu'il irait à la Comédie, et il n'y allait pas. Le grand charlatan entretenait par là le succès d'Irène, qui était courue comme au premier jour. A chaque représentation, ses émissaires semaient adroitement le bruit qu'il pourrait bien, ce jour -là, surprendre l'assemblée. Aussi, au moment du spectacle, les Tuileries étaient pleines de curieux. Les princes eux-mêmes étaient dupes comme les autres : ils allaient tous les soirs à la Comédie, y restaient une demi-heure, et se retiraient dépités.
Le grand jour se leva enfin : ce fut le 30 mars. Voltaire monta dans son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles d'or, le char de l'Empyrée, et se rendit d'abord à l'Académie, dont tous les ecclésiastiques, excepté deux, étaient absents. Dans l'universelle folie, le roi et le clergé firent seuls quelque figure de décence et de courage. L'Académie alla au-devant de lui pour le recevoir, l'installa au fauteuil présidentiel, et le nomma par acclamation directeur du trimestre.
De là, Voltaire se remit en route pour se rendre à la Comédie. Il eut peine à traverser la foule, qui se pressait jusque sous les roues de son carrosse. A son entrée à la Comédie, il fut plus entouré encore. Les femmes surtout, les femmes! se jetaient sur le pas-
je de l'impur poète, et se disputaient un ou deux poils de sa fourrure. Enfin, l'idole put se montrer aux regards avides de tous dans la loge des gentilshommes de la Chambre. Le parterre entra en convulsion. «La couronne! la couronne! » cria -t- il; et le comédien
VOLTAIRE A FERXÏY. 439
Brizard vint lui mettre une couronne sur la tête. « Vous voulez donc me faire mourir sous des roses ! » dit le dieu pleurant de joie et se refusant à l'honneur ; et il ôta la couronne, qu'il présenta à Belle-et-Bonne. Celle-ci hésitait à la "ecevoir, lorsque le prince de Beauvau la prit à son our et la remit sur la tête du dieu, qui se résigna à Ester couronné.
Cependant toute la slle était debout, trépignant et hurlant d'enthousiasm». Enfin, après vingt minutes d'un tumulte indescripible, on put commencer Irène, qui ne fut jamais plus nal jouée, jamais moins écoutée, jamais plus applaulie. La toile tombée, Voltaire se préparait à ren.erciei, lorsqu'elle se releva et laissa voir son buste, monté air un piédestal, et entouré de tous les comédiens, ayait en main palmes et couronnes. Les cris redoublèreit, mêlés au bruit des fanfares, des tambours et de? trompettes. Saisissant un intervalle de silence, la V^stris, en prêtresse du dieu, déclama, avec une empha;e proportionnée à l'extravagance de la scène, ce méchant quatrain :
Voltaire, reçois la couronne
Que hn vient de te présenter;
11 est biau de la mériter,
Qucnd c^t la ïrance qui la donne !
Et elle couronna le hustt. et tous les autres suivirent, variant l'uriformité de Faction par la diversité de leurs transports
Le triomphe eût "té incomplet, si la cour n'y eût pris quelque part. Maie-Antoinette, venue à Paris ce jour-là, reçut du roi deense d'aller à la Comédie française, et elle se rendit à 'Opéra. Mais le comte d'Artois
se détacha d'elle en ambassadeur, et porta ses hommages à Voltaire. Trois jours après, Irène étaic jouée à Versailles. Le roi, qui avait eu la faiblesse de permettre cette représentation devant lui, refusa au moins à la reine d'y admettre Voltaire, et il protesta personnellement par un ennuiaffecté.
Le spectacle fini, ce fut un îDuveau brouhaha pour voir sortir Voltaire. Les femmîs, — toujours les femmes ! — le portèrent pour aiisi dire dans leurs bras jusqu'à son carrosse. La fouit raccompagna jusqu'à l'hôtel Villette, au cri répété le ce \'ive le défenseur des Calas ! » couvert bientôt, somma pour donner le sens de l'impur triomphe, par le cri de « Vive l'auteur de la Pucelle ! »
Rentré chez lui, Voltaire s'affaissa sous le poids de tant d'honneurs, et se mit aulit. ce Eh bien, êtes-vous rassasié de gloire ? » lui deuanda Marmontel. « Ah! mon ami, répondit le trionphateur, je suis au supplice, et je me meurs dansdes tourments affreux! »
Il n'était pas rassasié emore. Il retourna à la Comédie et à l'Académie française, chercher de nouvelles acclamations ; il alla à l'Académie des sciences, recueillir la gloire que lui avaient préparée Condorcet et Dalembert ; il alla au théâtre de Mme de Montesson, au Palais-Royal, où, moinsle couronnement, il reçut les mêmes honneurs qu'à la Jomé^e Française, où les d'Orléans lui prodiguant les hommages qu'on lui avait refusés à Versailles. 11 alla ^ûn à la loge des Neuf-Sœurs, et se fit recevoir fnûc-maçon dans un triomphe grotesque.
Quoiqu'il parlât toajours de etourner à Ferney, et que Tronchin le pressât de p?tir sous menace d'une
mort prochaine, il laissa Mme Denis lui ~ ûeter une maison à vie dans la rue Richel^a> et résolut de ne plus quitter Paris. Dan* *a séance particulière du 27 avril, il propos à l'Académie de refaire son dictionnaire. Eu vain la plupart des membres firent-ils résistance : avec son humeur impérieuse, il fit passer le projet séance tenante, et ne permit pas qu'on se séparât avant de s'être partagé les lettres de l'alphabet. Il prit pour lui la lettre A, comme la plus considérable. Enchanté d'avoir réussi, il sortit en disant : « Je remercie l'Académie au nom de l'alphabet. — Et l'Académie, répondit Chastellux, vous remercie au nom des lettres. »
Mort de Voltaire. — Sépulture et jugement.
Ce travail fut dès lors la grande préoccupation de Voltaire, et aussi pour lui une cause de continuelle irritation. La négligence ou la mauvaise grâce de ses confrères le mettait en fureur. « Ce sont des fainéants accoutumés à croupir dans l'oisiveté, s'écriait-il; mais je les ferai bien marcher. » Et, pour cela, dans l'intervalle de deux séances, il prit en bonne fortune tant de drogues, et fit tant de folies, qu'il hâta sa mort. Le travail, l'agitation, le café dont il abusait, lui ayant ôté le sommeil, il reçut de Richelieu un élixir dans lequel il entrait de l'opium ; et, au lieu d'en prendre quelques gouttes, il avala la fiole entière. Dès lors, à la colère contre l'Académie, se joignit la colère contre son frère Caïn. Tout cela augmenta sa strangurie, et
il entra ^ns un £tat affreux de désespoir et de démence.
Quelle attitude s'était-A^mis de garder devant la mort, et quelle contenance fit-±\, ie moment venu? Il avait écrit : « Ce n'est pas la mort, c'est l'appareil de la mort qui est horrible, c'est la barbarie de l'extrême onction. On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. » Et encore : « Je mourrai, si je puis, en riant. » Il ne mourra pas en riant, mais en frémissant de rage ; ni même comme un chien, mais comme un forcené. De tous ses pronostics, un seul s'accomplira, celui qu'il avait exprimé au sujet du curé de Saint-Sulpice : « Ce qui est sûr, c'est que ce maraud-là ne m'enterrera pas. »
La prophétie de Tronchin se réalisera plus complètement. Le docteur avait écrit à son frère : « Voltaire est très-malade. S'il meurt gaîment, comme il l'a promis, j'en serai bien trompé. La fin sera pour Voltaire un fichu moment. S'il conserve sa tête jusqu'au bout, ce sera un plat mourant. »
Tronchin avait signifié au malade son arrêt de mort. « Tirez-moi de là, » avait demandé le malade ; à quoi le docteur s'était vu forcé de répondre : ce Impossible, il faut mourir! » Le 30 mai, informé de son état, l'abbé Gaultier avait écrit de nouveau à Voltaire ; et, le soir, l'abbé Mignot vint le chercher de la part du mourant, qui ne l'avait certainement pas demandé, et n'avait même pas lu son billet. L'abbé Gaultier vint, accompagné du curé de Saint-Sulpice. Les deux prêtres introduits dans la chambre de Voltaire, le curé parla le
premier, et ne put se faire reconnaître ; l'abbé Gaultier à son tour, et il n'obtint qu'une réponse de délire . L'abbé sortit, en priant la famille de le faire rappeler, si la connaissance revenait au malade. Quelques heures après, le malade était mort.
Les amis ont amplifié la scène, soit par des circonstances vraies , soit par des détails destinés à montrer leur chef fidèle jusqu'au bout à son impiété. Par exemple, à cette question du curé : « Reconnaissez-vous la divinité de Jésus -Christ? » il aurait répondu : << Laissez-moi mourir en paix ! » et à la questionrépétée, avec plus de violence, et en repoussant le prêtre d'un coup de poing : « Au nom de Dieu, ne me parlez pas de cet homme-là ! » Horrible antithèse, peu vraisemblable dans la circonstance.
Que se passa-t-il entre la sortie des deux prêtres et le dernier soupir de Voltaire? Les philosophes se sont donné le mot pour dire qu'il s'éteignit doucement; qu'il mourut comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugés, avec le calme et la résignation d'un philosophe qui se rejoint au grand Être.
Mais, d'après d'autres témoignages, beaucoup plus authentiques, il mourut dans la rage et le désespoir, répétant : « Je suis abandonné de Dieu et des hommes ! » Il criait aux faux amis qui assiégeaient son antichambre : « Retirez-vous ! c'est vous qui êtes la cause de l'état où je suis ! » Et au milieu de ses terreurs et de ses agitations, on l'entendait, simultanément ou tour à tour, invoquer et blasphémer Y Infâme! Tantôt d'une voix lamentable, tantôt avec l'accent du remords, plus souvent dans un accès de fureur, il s'écriait : « Jésus - Christ ! Jésus -Christ ! » Richelieu,
témoin de ce spectacle, s'enfuit en disant : « En vérité, cela est trop fort, on ne peut y tenir I »
L'horrible drame continua. Le moribond se tordait sur sa couche, se déchirait avec les ongles. Il demandait l'abbé Gaultier; mais les adeptes empêchèrent qu'un prêtre, recevant les derniers soupirs de leur patriarche, gâtât l'œuvre de la philosophie. A l'approche du moment fatal, une nouvelle crise de désespoir s'empara de son âme. « Je sens, criait -il, une main qui me traîne au tribunal de Dieu. » Et tournant vers la ruelle de son lit des regards effarés : ce Le diable est là; il veut me saisir... Je le vois... Je vois l'enfer... Cachez-les-moi! » Enfin, il se condamna luimême réellement à ce festin auquel son ignorance et sa passion anti-biblique avaient fait asseoir si souvent le prophète Ezéchiel; et, sans moquerie cette fois, dans un accès de soif ardente, il porta à sa bouche son vase de nuit, et en vida le contenu. Puis il poussa un dernier cri, et expira au milieu de ses ordures et du sang qui lui sortait par la bouche et les narines.
Entre tant de preuves de la vérité de ce récit, une seule suffit, cette lettre de Tronchin : <c Si mes principes avaient besoin que j'en resserrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gordien... Je ne me le rappelle pas sans horreur... Rappelez -vous les fureurs d'Oreste ; ainsi est mort Voltaire : Furiis agitatus obiit ! » Et les gens de la maison ont ajouté : « Si le diable pouvait mourir, il ne mourrait pas autrement. »
Ainsi finit, vers onze heures du soir, ce long festin de Balthazar, pendant lequel l'impie avait souillé tous
les vases du temple. Mais le sacrilège était mort de terreur en voyant une main vengeresse écrire sur la muraille de la chambre funèbre et lui jeter en défi la formule de ses blasphèmes : « Ecrase donc l'Infâme /»
Une telle mort, après une telle vie, rendait impossible la sépulture chrétienne. La famille le sentait bien, et, pendant l'agonie même, elle avait pris ses précautions. L'abbé Mignot, digne neveu du prince des menteurs et des fourbes, avait fait légaliser, pour s'en faire un faux titre, la profession de foi insuffisante et menteuse du 2 mars, et, avant la sortie des deux prêtres, il se fit donner cet en-cas du curé de Saint-Sulpice : « Je consens que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me dépars à cet égard de tous droits curiaux ; » puis ce certificat de l'abbé Gaultier : « Je certifie à qui il appartiendra que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession. »
Muni de ces pièces, toutes mensongères, à l'exception de l'espèce de décharge du curé de Saint-Sulpice, l'abbé Mignot voulut extorquer, et au curé lui-même, une sépulture chrétienne. Le curé refusa, malgré l'intervention d'Amelot , ministre de Paris. Le roi, consulté, avait dit : « Il faut laisser faire les prêtres. » Toutefois, il avait ajouté : « Qu'on tâche d'éviter l'éclat et le scandale! » C'est pourquoi Amelot conseilla à Mignot d'éviter le scandale d'un procès, et il lui délivra un permis de transporter le cadavre pour être inhumé « à Ferney ou ailleurs ; » — ailleurs, dans la prévision presque certaine d'un refus de sépulture chrétienne à Ferney comme à Paris.
Pendant ces négociations, on avait procédé à T embaumement du cadavre. L'opération faite, ce cadavre, enveloppé d'une robe de chambre et coiffé d'une perruque, fut porté dans un carrosse, où on l'assujettit, comme vivant, avec des courroies, et dirigé ensuite, cahin-caha, sur la route de Lyon. Il s'arrêta à l'abbaye de Scellières, diocèse de Troyes, dont Mignot était commendataire. Là, par des déclarations rapportées d'une façon contradictoire, mais s' accordant toutes dans le mensonge, Mignot obtint de ses religieux que le corps, après les cérémonies chrétiennes d'usage, fût descendu dans une fosse creusée au milieu de leur église. L'affaire était faite, lorsqu' arriva une opposition de l'évêque de Troyes, qui n'osa pas exiger une exhumation.
Le bruit d'un projet d'enlèvement ayant couru, Mignot, dit-on, pour le rendre impossible, fît consumer aussitôt le cadavre par de la chaux vive, en sorte que ce serait, non le corps de Voltaire, mais celui d'un moine, qui, en 1.791, aurait été transféré au Panthéon. Un moine, recevant les honneurs de l'apothéose en lieu et place du grand ennemi des moines, voilà le vrai dénouement de cette comédie sépulcrale; voilà, pour reprendre une expression de Voltaire, le plus beau cinquième acte qui se soit jamais vu.
A Paris, le nom de Voltaire cessa bientôt de retentir. Il fut encore prononcé, mais avec ignominie, à l'ouverture du testament, instituant légataire universelle Mme Denis, qui recueillait à peu près seule cette immense fortune, pour la porter, à 68 ans, au sieur François, dit du Vivier. Au milieu de legs relative-
ment insignifiants, il y avait trois cents livres aux pauvres de Ferney, et encore dans le cas qu'il y eût des pauvres ! Vanité du seigneur, qui voulut faire croire qu'il avait enrichi tout son village ; dureté du bourgeois enrichi, qui, sachant bien qu'il y avait des pauvres ailleurs, ne sentit pas le besoin de réparer par la charité les lésineries de sa vie, de racheter par l'aumône ses injustices et ses fautes, et de purifier après coup les sources souillées de sa fortune. Testament très-plat, comme tout le monde l'observa, qui ne faisait honneur ni à l'esprit, ni au cœur de Voltaire î
Les encyclopédistes tâchèrent de ramener à leur chef, par des honneurs d'Académie et de théâtre, l'opinion distraite ou contraire ; mais ils ne purent lui obtenir le service d'usage aux Gordeliers. En fait d'honneurs religieux à Paris, Voltaire dut se contenter d'une grotesque cérémonie funèbre à la loge maçonnique des Neuf-Sœurs.
Ils étaient venus ces jours dont Gondorcet a dit : « Voltaire n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. » Le 30 mai 1791, sur la proposition du citoyen ci-devant marquis de Villette, l'Assemblée nationale ordonna la translation des restes du roi Voltaire au Panthéon, par un décret que sanctionna l'infortuné Louis XVI, ne soupçonnant pas qu'il sanctionnait sa déchéance !
Arrivés à Paris le 10 juillet au soir, les restes de Voltaire furent déposés sur les décombres de la Bastille, et gardés toute la nuit au bruit d'hymnes en son honneur. Le lendemain, à trois heures de l'aprèsmidi, par un très-mauvais temps, commença la mar-
che triomphale. Membres de toutes les Académies et comédiens de tous les théâtres ; femmes de toutes les sortes, et surtout de la pire ; simples curieux et clubistes ; membres de l'Assemblée et forts de la Halle ; gens de justice et gens de sac et de corde ; rimailleurs et écrivailleurs de tout papier et de toute encre ; garde nationale à pied et à cheval ; corps de vieillards et d'enfants sous les armes : tout cela pataugeait dans la boue au son des tambours et des trompettes, et formait une immense mascarade. Au milieu du cortège étaient des brancards portés par des femmes vêtues de blanc ou par des goujats en tunique, et portant, avec devises explicatives, la statue de la liberté, les œuvres de Voltaire, l'image de la Bastille, des pierres et des ferrailles de l'ex-prison, le portrait de Mirabeau, le buste de Franklin et celui de Jean - Jacques , enchaîné au char triomphal de son ennemi. Venait enfin ce char, sur lequel était, enfermé dans un cercueil, le je ne sais quoi qu'on appelait les restes de Voltaire, peut-être un squelette de moine, et une statue en cire du dieu, couchée dans l'attitude du sommeil. Le char était traîné par douze chevaux, dont deux fournis par la pauvre Marie- Antoinette, qui ne verra qu'une haridelle attelée à la fatale charrette du 16 octobre. Station à l'Opéra, station à la place Louis XV, à l'endroit même où se dressera l'échafaud du 21 janvier : ramenés naguère de Varennes et captifs aux Tuileries, le roi et la reine avaient pu, grâce à la marche ralentie à dessein, voir passer le deuil de la monarchie. Station encore, et plus solennelle, à l'hôtel du citoyen Villette. Là, dôme de verdure, au-dessus duquel une couronne ; amphithéâtre couvert de femmes et de
jeunes filles vêtues de blanc avec ceinture bleue (couleurs de Voltaire !), une couronne de roses blanches sur la tête et une couronne civique à la main ; entre les deux filles Calas, Belle-et-Bonne, en costume de deuil, barriolé de roses blanches, et tenant par la main une petite fille, la sienne ; sur la maison, en gros caractères, le vers ridicule :
Son esprit est partout, et son cœur est ici.
Il y eut là un contre-temps : la couronne du dôme fut récalcitrante aux ressorts secrets ; il fallut la faire descendre de force, pour que Belle-et-Bonne la fixât sur la tête de Voltaire. Avec la couronne, elle déposa ses baisers à la place tiède encore des baisers impurs d'une fille d'Opéra ; puis elle prit sa fille dans ses bras, et l'offrit, la consacra au dieu de la Pucelle. Elle aurait pu ne le pas faire elle-même : le prêtre convenable à une telle consécration était là dans la personne de Talleyrand, l'ancien évêque d'Autun.
Le cortège se remit en marche, grossi de Belle-et- Bonne et de sa fille, des deux filles Calas, de toutes les femmes de l'amphithéâtre, du citoyen La Harpe et du citoyen Villette, qui, à quarante pas plus loin, succomba sous son émotion ou sous une pluie battante. Il était temps d'arriver au théâtre de la Nation, où l'on se sécha au son de la poésie de Chénier et de la musique de Gossec. Hélas ! la pluie n'avait pas respecté la statue du dieu, dont la tête détrempée se détacha et se brisa en éclats sur le pavé. On en ramassa ce qu'on put, et on se précipita vers le Panthéon, où le cortège arriva, à dix heures du soir, avec un enthousiasme bien mouillé, bien crotté, bien harassé !
On y déposa bien vite ce qu'on appelait toujours les restes de Voltaire, et on alla se reposer des fatigues d'une si laide journée.
Ces restes prétendus restèrent là jusqu'en 1814. Il paraît bien prouvé qu'une nuit de mai de cette année, on vida les cercueils dits de Voltaire et de Rousseau dans un trou creusé du côté de Bercy. Voilà donc , — ce qu'il craignait tant, — Voltaire à la voirie ! Ce seraient donc des cercueils vides qui resteraient exposés, dans les souterrains du Panthéon, au boniment des ciceroni et à la curiosité des badauds ! Dispensons-nous de discuter cette question. Dispensonsnous encore de suivre la curieuse odyssée du viscère racorni qu'on a appelé le cœur d'un homme qui n'eut jamais de cœur, des mains des Villette aux mains d'un évêque, jusqu'à sa récente arrivée à la Bibliothèque impériale. Nous suivons avec respect et amour les reliques des saints, qui répandent partout le parfum de la vertu et en sont la semence toujours féconde; mais nous laissons à d'autres les reliques de Voltaire, foyer de miasmes malsains, et trop souvent, — dernière punition de cet homme d'esprit , — graine de niais !
Voilà Voltaire dans sa vie et dans ses œuvres, homme et écrivain. Homme, il est méprisable par le caractère, le dernier de tous par le cœur. Ecrivain, il aspira à la monarchie universelle des lettres, qui était toute la monarchie de son temps. Pas une région du domaine de l'esprit qu'il n'ait explorée, et où il n'ait voulu laisser un monument de son passage et comme un souvenir de ses conquêtes. En réalité, il n'a rien laissé. Non, pour le fond, il n'y a rien dans Voltaire :
pas une idée en philosophie, pas une découverte en histoire, pas un horizon nouveau en littérature. Philosophe, historien, romancier, il n'a été qu'un pamphlétaire ; critique, il n'a pas le sens de l'admiration ni le goût du grand. Poète épique, dramatique, lyrique., il est presque nul, parce qu'il manque de ce qui constitue essentiellement la poésie, l'élan et l'idéal. Ce n'est qu'un homme d'esprit, ou plutôt qu'un grand railleur, et c'est pourquoi il n'a guère réussi que dans la prose satirique et dans la poésie légère. Pour la forme, son vers ne compte pas, tant il est négligé dans ses rapports avec le rhythme et même avec la langue; et si sa prose a ajouté à la langue française quelque chose de clair et de facile, de leste et de prompt, d'imprévu et de saccadé, c'est au détriment de la simplicité et de la noblesse, du développement et de l'ampleur, de la grandeur et de l'originalité de l'âge précédent. Il n'y a plus rien à lire de lui que sa correspondance, la partie de ses œuvres à laquelle il ne songeait pas, la seule qui doive rester debout sur les ruines de tout le reste, comme un pilori où tout l'esprit de l'écrivain ne sert qu'à mieux montrer les bassesses et les turpitudes de l'homme.
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