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CHAPITRE QUATRIÈME

V0LTAIBE ET i/lNFAME.

V Infâme et le peuple. — Les réfractaires, les ennemis et les neutres,

Evitons toujours d'être dupes.

Il y a encore des gens, complices ou abusés, pour dire que, sous le nom de l'Infâme, Voltaire ne s'attaquait qu'à ce qu'ils appellent la superstition, le fanatisme, c'est-à-dire seulement aux excès et aux abus de la religion. Non, il en voulait à la religion même, et Y Infâme, pour lui, c'était le christianisme, c'était Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le 20 juin 1760, il écrivait à Dalembert : « Hérault disait un jour à l'un des frères, — Voltaire lui-même : ce Vous ne détruirez jamais la religion chrétienne. — C'est ce que nous verrons, » dit l'autre. »

Le 14 août 1772, c'était Dalembert qui, priant Frédéric de dire au moins un petit mot à Moustapha du temple de Jérusalem, ajoutait : « Cette réédification, Sire, est ma folie, comme la destruction de la religion chrétienne est celle du patriarche de Ferney. »

Le capitaine et le lieutenant viennent de nous livrer leur secret.

Trois jours après avoir fait part à Dalembert de son espèce de serment d'Annibal, Voltaire lui recommandait pour la première fois d'écraser Y Infâme; pour la première fois il prononçait le mot odieux, qui va être pour les frères le mot de passe et de reconnaissance. Bientôt apparaît, dans une lettre à Damilaville, la formule Ecrasez l'Infâme, dont Voltaire fera, en n'en prenant que les lettres initiales réunies, Ecrlinf, une sorte de formule cabalistique , qu'il opposera au monogramme du Christ et à l'inscription de la Croix.

Voilà la guerre déclarée, et nous en connaissons l'objet. Guerre insensée et déloyale, acharnée et hypocrite, que Voltaire poursuivra avec toutes sortes d'armes, mais surtout avec la calomnie et le mensonge, ne recourant à la colère et à la fureur que dans son dépit de voir fuir la victoire.

Mais, ce qui indigne le plus dans cette campagne contre Y Infâme, c'est l'hypocrisie du chef, c'est son mépris du genre humain. Pendant qu'il organise ses troupes et qu'il les entraîne à sa suite contre le Christianisme, il soutient, devant toutes les puissances, même devant le Pape, non-seulement qu'il n'y a pas de meilleurs citoyens que lui et les philosophes, mais pas d'hommes plus religieux, de meilleurs chrétiens, de meilleurs catholiques.

Désormais bien compris de ses lieutenants et de ses troupes, il donne à tous le signal de l'attaque. « Il ne faut que cinq ou six philosophes qui s'entendent pour renverser le colosse. Serait-il possible qu'ils ne réussissent pas, après les exemples que nous avons de douze faquins qui ont réussi ? » Pour cela, « il faut rendre ridicules Y Infâme et ses fauteurs. Il faut atta-

quer le monstre de tous côtés, et le chasser pour jamais de la bonne compagnie. Il n'est fait que pour mon tailleur et mon laquais. »

Tous ses cris de guerre vont être accompagnés de cette exclamation de mépris pour le peuple, pour la canaille (c grande et petite, » c'est-à-dire pour l'immense majorité de l'espèce humaine : « Eclairez et méprisez le genre humain ! » Méprisez tout le genre humain, mais n'éclairez que la bonne compagnie, et laissez à la canaille Y Infâme 9 « pour laquelle elle est faite. On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers, les laquais et les servantes : c'est le propre des apôtres. »

A la canaille, au peuple, il refuse non-seulement les lumières de la philosophie, mais toute lumière, toute instruction. Il ne veut pas « que ses laboureurs et ses manœuvres soient éclairés, » et il demande les instituteurs du peuple, « les frères ignorantins, pour conduire ses charrues ou pour les atteler. » Et si on réclame, il répond : « Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. »

Ce censeur des institutions féodales, ce défenseur des serfs du Jura, eût ressuscité l'esclavage antique pour cultiver ses terres. Il eût fait pis que le paganisme, qui ne défendit jamais la science aux esclaves ; il eût changé les siens en bêtes de somme, lui qui, dans le peuple, « toujours sot et barbare, » ne voyait que « des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin. »

Pendant qu'il mettait le peuple au rang des bêtes, le christianisme au banc du ridicule, il mettait sa patrie

au-dessous de toutes les nations, et il disait aux Français : « Allez, mes Welches! vous êtes la chiasse du genre humain ! » C'est là son mot de Cambronne !

Comme il sonnait la charge, il sonnait déjà la victoire : ce Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être le témoin. Ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses. » Vingt ans après, les jeunes gens voyaient partout l'échafaud dressé sur les ruines momentanées de Y Infâme !

Son désespoir était de ne pouvoir avancer la révolution en travaillant au grand jour, et d'être réduit à « miner en secret le vieux palais de l'imposture. » Au moins ne voulait-il pas être troublé dans cette œuvre de mine et de sape. Malheur à qui éventait la mine ! Tel Palissot, pourtant futur éditeur de Voltaire, qui jeta les travailleurs sur le théâtre dans le Cercle et dans la comédie des Philosophes, et qui fit mettre à la Bastille l'abbé Morellet, le brave Mords-Us, nom de guerre donné par le capitaine àcetaboyenr de la philosophie. Voltaire, seul épargné par Palissot, lui pardonna enfin d'avoir battu sa livrée, en entendant ces vers de la Dunciade :

0 de Ferney sublime solitaire! etc.

Le Franc de Pompignan ne s'en tira pas à si bon compte. Il est vrai qu'avec la livrée il avait battu le maître; or, le maître ne pardonna jamais la moindre attaque à sa personne sacrée.

En 1760, Le Franc, le jour de sa réception à l'Académie, lança le plus redoutable réquisitoire contre les

crimes littéraires du siècle. Sans prononcer un seul nom propre, il désigna clairement les faux philosophes et les faux lettrés à l'indignation des honnêtes gens. Mais son discours arrive à Ferney; et voici que des montagnes du Jura part le premier coup de foudre, ou du moins la première décharge de grêlons : « Quand on a Thonneur d'être reçu dans une compagnie respectable d'hommes de lettres, il ne faut pas que la harangue soit une satire contre les gens de lettres... Quand... quand, etc. » Ainsi se succédaient tous ces Quand, d'un facétieux terrible, tombant dru sur le pauvre Pompignan, et le frappant à coups redoublés. Et aux Quand succédèrent les Car, les Ah ! ah ! puis des facéties en vers, les Pour, les Que, les Qui, les Quoi, les Oui, les Non : « un déluge de monosyllabes. »

Les Quand, les Qui, les Quoi, pleuvant de tous côtés, Sifflaient à son oreille en tous lieux répétés.

C'est ce qu'on appelait « faire passer Pompignan par les particules. » Voltaire le poursuivit encore dans la Vanité, dans le Russe à Paris, dans le Pauvre diable, où se trouve le vers fameux :

Sacrés ils sont, car personne n'y touche!

sans compter les chansons et les épigrammes. Il avait réussi à rendre Pompignan ce ridicule et odieux, » et à dicter l'arrêt du siècle contre ce parfait honnête homme et ce littérateur très-distingué ; contre ce poète, sans originalité et sans génie, il est vrai, mais écrivain pur et correct, compositeur sage et réglé, versificateur élégant et habile, au demeurant, le meilleur lyrique

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du temps après J.-B. Rousseau. Désormais, à la moindre mention qui était faite de ses poèmes, à lapremière invitation de les lire, on répondait : Sacrés ils sont, et personne n'y touchait.

Jean-Georges Le Franc de Pompignan, un des plus illustres évêques du XVIIIe siècle, ne pouvait manquer, à ce titre, et à titre de frère de Jean-Jacques, d'encourir les sarcasmes voltairiens. 1/évêque ne répondit pas plus que n'avait fait le magistrat son frère, et ils se consolèrent aisément l'un et l'autre dans l'estime et l'admiration publique.

L'abbé Trublet alors avait la rage.

D'être à Paris un petit personnage, etc..

Voilà tout ce que le gros du public saura jamais de l'abbé Trublet. Voltaire eut, entre tous, le diabolique privilège de marquer d'un stigmate ineffaçable les pauvres forçats de la littérature ; et, désormais, quelque part qu'ils se montrent ou que leur nom soit prononcé, on leur regarde à l'épaule, et on les renvoie au bagne du ridicule. C'était pourtant un excellent homme et un littérateur estimable que cet abbé Trublet. Mais il avait eu l'audace et le malheur d'appliquer à la/fenriade le mot de Mme de Longue ville au sujet de la Pucelle de Chapelain, mis en vers par Boileau :

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

Ah ! s'écria l'irascible poète,

L'Archidiacre Trublet prétend que je l'ennuie !

je le lui rendrai bien; et il le logea dans le Pauvre Diable; puis il se frotta les mains :

Vous m'avez endormi, disait le bon Trublet;

J'ai réveillé mon homme à grands coups de sifflet.

Et dorénavant, suivant le conseil, disait-il, de Tronchin, il courut sus, presque chaque matin, à l'abbé Trublet comme au Pompignan. Toutefois, Trublet lui ayant envoyé son discours de réception à l'Académie, il se dit désarmé et le laissa mourir en paix.

Gresset, une victime encore du Pauvre Diable, avait eu d'abord, comme Pompignan lui-même et comme presque tous les autres, les bonnes grâces de Voltaire. Mais voici que l'auteur des Adieux aux Jésuites fait aussi ses adieux à l'art dangereux du théâtre et de la poésie ; et Voltaire de s'écrier: «Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous? Quel fat orgueilleux ? Quel plat fanatique ! » Et il décrie comme tombés des ouvrages qui vivront autant que le Pauvre Diable, au delà de ses comédies, mortes depuis longtemps. Gresset prit tout cela en pénitence, et resta silencieux dans sa solitude.

Malheur donc à quiconque attaquait l'armée philosophique et son chef, ou simplement refusait de s'enrôler sous le drapeau encyclopédique ! Certes, ce n'était pas un ennemi que l'auteur des Lettres persanes et de l'Esprit des lois; mais il avait vécu dans un isolement superbe, ne recevant de mot d'ordre de personne, puis il avait beaucoup rabattu sur la valeur de Voltaire et de ses ouvrages. Aussi Voltaire porta-t-il sur lui des jugements contradictoires, suivant qu'il parlait devant le public ou dans l'intimité, mais dont il entendait bien que la résultante fût défavorable. S'il a dit de l'auteur de l'Esprit des lois ce grand mot ridicule : « Le genre

humain avait perdu ses titres : M. de Montesquieu les a retrouvés, et les lui a rendus; » il a dit finalement : « C'est un charlatan qui en a imposé au public. Ce charlatan, devenu si fameux, n'a pas mis une citation dans son ouvrage qui ne soit fausse, ou qui ne dise précisément tout le contraire de ce qu'il avance. »

Voilà ce qu'on s'attirait, fût-on Montesquieu, en touchant à Voltaire, ou même en faisant bande à part. Voltaire ne voulait que des flatteurs ou des séides.

V Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique. — Un couvent de philosophes. — Voltaire et les pasteurs genevois. — Contrebande et colportage voltairiens.

C'est ce qu'il avait trouvé dans les encyclopédistes, et c'est pourquoi il encouragea si fort leur entreprise. Il écrivait aux deux entrepreneurs en chef : « Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules! » Il s'associa, non-seulement par ses éloges, mais par sa collaboration, « au plus beau monument de la nation et de la littérature. » Bientôt il en fut la tête et l'âme. Il le soutint de ses conseils et de ses encouragements, chercha à l'améliorer par ses critiques, et lui fournit un grand nombre d'articles. Il est presque à regretter qu'il n'ait pas pris une part plus entière à l'ouvrage, qui eût été meilleur au point de vue de la littérature, et plus franchement mauvais, par conséquent moins dangereux, au point de vue de la religion. Au lieu de cette hypocrisie sournoise qui glissait les plus grandes hardiesses dans des articles de science

ou de grammaire, il les eût affichées dans ces articles de métaphysique et de théologie, qui, disait-il, ce lui serraient le cœur. »

L'Encyclopédie s'acheva, grâce à Malesherbes, qui, chargé de la poursuivre, s'en fit le logeur; grâce à Choiseul , qui la prit sous sa protection ; grâce à Mme de Pompadour, qu'on piqua de jalousie, en lui disant que Catherine et Frédéric offraient à l'œuvre leur patronage. Elle allait s'achever, lorsque Voltaire écrivit : « Ce ne sera jamais qu'un gros fatras... Edifice bâti moitié de marbre et moitié de boue... Trop de strass mêlé aux diamants... Trop de fange à côté de l'or pur. » Et Daiembert répondait : ce C'est un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons. » Et, renchérissant sur eux deux, Diderot a dit : ce L'Encyclopédie devint un gouffre où des espèces de chiffonniers jetèrent pèle - mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. »

Voilà Y Encyclopédie jugée par ses fondateurs et ses patrons!

Voltaire voulut faire son encyclopédie à lui tout seul. En 1764, il publia, en un seul volume, son Dictionnaire philosophique portatif, qu'il appelait son Portatif, plus couramment, et sur lequel il fondait les plus grandes espérances : ce Le Christ devait s'en trouver mal. » Pas de livre qui ait soulevé plus de tempêtes ; pas de livre, par conséquent, que Voltaire ait nié avec plus d'audace et de persévérance, qu'il ait rejeté sur d'autres avec plus d'impudeur. Il trembla quelque temps pour lui ; mais, grâce à ses puis-

sants protecteurs et à ses dénégations obstinées, le livre seul fut brûlé. Il en multiplia alors les éditions, et se prépara à le grossir de ses Questions encyclopédiques, de son Opinion par alphabet, etc., qui finirent par le porter d'un volume à neuf, et par en faire la Bible ou l'Encyclopédie de ses mensonges et de ses erreurs, de ses sarcasmes impies et de ses plaisanteries obscènes, et aussi de toutes ses qualités et de tous ses défauts d'écrivain. Long pamphlet en cinq ou six cents articles, qui est tout le grand pamphlétaire !

Quoique, en réalité, ni lui, dans sa forteresse de Ferney, ni les encyclopédistes de Paris, plus que tolérés par le pouvoir, ne courussent grand risque, il songea, pour rendre leur action plus libre dans la campagne contre l'Infâme, à leur procurer une place d'armes et une retraite sur les frontières de France. L'ennemi des couvents voulait se faire le fondateur d'un couvent philosophique à Clèves, et s'y établir avec cinq ou six hommes de mérite. On y aurait fondé une imprimerie, et il aurait suffi de deux ou trois ans pour faire une époque éternelle.

Frédéric se prêtait au projet, mais à des conditions de décence et de ménagement qui ne plurent point aux faux philosophes, d'ailleurs acoquinés à ce Paris, où ils se disaient si malheureux, et se défiant de ce Frédéric, qui avait si bien traité leur chef. Le projet manqua donc, et Voltaire exhala son dépit dans cette dernière boutade : « Quand je songe qu'un fou et un imbécile comme Ignace a trouvé une douzaine de prosélytes qui Font suivi, et que je n'ai pu trouver trois philosophes, j'ai été tenté de croire que la raison humaine n'est bonne à rien. »

Comme ce diable d'homme avait bien le droit, lui aussi, de s'appeler Légion, il se mit à faire tout seul la guerre à V Infâme. Il alla au plus près, et s'attaqua d'abord aux pasteurs genevois. Une de ses premières victimes fut Jacob Vernet, qui, par trop d'empressement à venir aux Délices, s'était exposé à se faire offrir d'être l'éditeur de Y Essai sur les mœurs, et qui ensuite s'était tourné contre l'impie. Après une ou deux autres exécutions individuelles, Voltaire entra en lutte avec le corps entier des pasteurs. Dalembert l'étant venu voir aux Délices, en 1757, il lui souffla l'article Genève de l'Encyclopédie, où le clergé genevois était flatté aux dépens du clergé catholique, mais pour être ensuite accusé de socinianisme. La Compagnie des pasteurs ayant protesté contre l'article et réclamé auprès du signataire, il lui écrivit : « Ces drôles osent se plaindre de l'éloge que vous daignez leur donner, d'avoir plus de raison que de foi. Moquez-vous d'eux, et ne vous rétractez pas. Fanatiques papistes, fanatiques calvinistes, tous sont pétris de la même m... détrempée de sang corrompu. »

Pris pour intermédiaire par Dalembert, et accepté par les pasteurs, ce complice hypocrite écrivit à l'un d'eux : « Or ça, carissime frater in Deo et in Serveto, êtes- vous bien fâché, dans le fond du cœur, qu'on dise dans Y Encyclopédie que vous pensez comme Origène, et comme deux mille prêtres qui signèrent leur protestation contre le pétulant Athanase ? Vous voilà bien malades que quelque gros Hollandais vous traite d'hétérodoxes ! Serez -vous bien lésés quand on vous reprochera d'être des infâmes, des monstres, qui ne croient qu'un seul Dieu plein de miséricorde? Allez,

allez, vous n'êtes pas si fâchés. Soyez comme Dorine qui aimait Lycas, comme vous devez le savoir. Lycas s'en vanta, et Dorine, qui en fut bien aise, dit :

Lycas est peu discret D'avoir dit mon secret.

Dalembert est Lycas, vous autres êtes Dorine, et moi je suis tout à vous très-tendrement. »

Une si grosse affaire, traitée en petits vers d'opéra, il y avait de quoi démonter tout le grave sanhédrin. Et le pire pour lui, c'est que, malgré toutes ses protestations et tous ses manifestes, la vérité était au fond de cette gaîté si spirituellement bouffonne. Il est certain que de jeunes ministres, en preuve d'une raison indépendante, avaient fait à Dalembert des aveux compromettants. Il est certain, de plus, que l'église genevoise ne professait, dès ce temps, qu'un christianisme fort élargi, où il entrait plus de morale que de dogme strict. Le déisme avait donc déjà entamé Genève. En tout cas, si Dalembert n'avait pas été fidèle rapporteur, il fut certainement prophète : qui donc aujourd'hui, dans l'église de Genève, — à part un petit nombre de chrétiens, — admet la Trinité et la divinité de Jésus-Christ?

Voltaire eut bien d'autres affaires avec Genève, qui lui devint de plus en plus odieuse. Il s'en éloigna Tannée suivante, en abandonnant les Délices, et il n'y fit plus que de rares voyages. Mais son carrosse y entrait souvent, même lorsque le maître eut cessé d'y aller, et il n'y entrait pas vide; il servait à la contrebande voltairienne. Les visiteurs de l'octroi n'osant visiter le carrosse du haut et puissant seigneur,

celui-ci en profita pour faire transporter de gros ballots de ses mauvais livres chez le libraire Chirol. La fraude se découvre. Les ballots sont saisis et brûlés, le libraire est puni et l'expéditeur menacé. Feignant alors de seconder les magistrats, Voltaire dénonce l'arrivée prochaine chez Chirol d'un ballot contenant des Dictionnaires 'philosophiques, Evangiles de la raison, « et autres sottises, dit-il, que je méprise autant que les Lettres de la montagne du sieur Rousseau. » Pendant que les agents du Conseil montent la garde à la porte de Chirol, Voltaire et ses libraires, en bons contrebandiers, font, par un autre point, passer la frontière à une forte cargaison des livres dénoncés, qui sont déposés chez Gando, et en quelques jours la ville en est inondée.

Les livres ayant été encore saisis et brûlés, Voltaire invente une ruse nouvelle. Il donne à ses pamphlets un titre religieux, Sermon, Homélie, qui dépiste la police, et les commence par quelques bonnes pages, qui amorcent le lecteur et servent d'introduction aux blasphèmes. La surveillance des magistrats est encore trompée pendant quelques jours, et c'est une seconde inondation de libelles.

Quand les libraires, enfin surpris et châtiés, refusèrent de s'exposer davantage, Voltaire recourut à de plus indignes manœuvres, et fit distribuer gratis ses Sermons et Homélies. Les affiliés de son infernale propagande, amis complaisants ou colporteurs à gages, les jetaient dans les lieux publics, en coulaient sous les portes, en déposaient dans les ateliers ou les magasins, et passaient aux jeunes femmes les plus obscènes. Les classes même des collèges en étaient infec-

tées, et jusqu'aux lieux d'instruction religieuse et aux temples, où, sous même format et même reliure, ils remplaçaient le catéchisme et le psautier. Voilà comment Voltaire payait l'hospitalité genevoise. Voilà comment il tenait sa parole de corrompre la jeunesse de la pédante ville. Et voilà le patron delà tolérance, qui a tant crié contre les enfants arrachés à leur famille pour être soumis à l'instruction catholique. Au moins ces enfants étaient imbus d'une saine doctrine, tandis que les enfants de Genève, également soustraits par lui à la surveillance et à la direction de leurs parents, ne leur revenaient que pervertis et gâtés.

Pendant que Voltaire faisait à Genève une contrebande corruptrice, il essayait de la faire sur nos frontières pour introduire ses mauvais livres en France. La femme d'un valet de chambre de son ami d'Argental vint à Ferney, en 1766. pour rapporter à Paris un chargement des produits de la manufacture. Elle fut surprise à la sortie du pays de Gex, et Voltaire ne s'en tira que par le chancelier Maupeou, qu'il connaissait depuis cinquante ans pour avoir joué aux échecs avec lui. ce II pouvait, dit-il, me faire échec et mat cette foisci d'un seul mot.» Il avait donc couru grand risque, ou, du moins, il avait eu grand'peur. Il brûla une toise cube de papier, et tint ses paquets prêts pendant tout un mois. Sorti d'affaire, il ne songea plus qu'aux Scythes, qu'il devait déjà donner pour faire diversion, et qu'il destinait maintenant à « faire entendre qu'il était triste qu'un homme qui travaillait depuis cirh quante ans pour les plaisirs de Paris, véciit et mourût dans un désert éloigné de Paris. »

Toutes ses pièces, désormais, vont être ou un thème

VOLTAIRE A FERNEY. il 1

de déclamation contre Y Infâme, on un placet présenté au pouvoir pour obtenir son retour à Paris, ou un alibi pour nier les impiétés qu'on lui imputait.

Candide et l'Essai sur les mœurs. — Lareher, Warburton et Buffon. — Nonnotte et Patouillet. — L'abbé Guénée.

Cet alibi, il avait à l'invoquer fort souvent, car, presque chaque jour, et sous toute forme, roman, théâtre, poésie légère, histoire, philosophie, c'était quelque pamphlet impie. Il commença presque par Candide, qui fit scandale, et il s'empressa de désavouer « cette cochonnerie,» qui pourtant le résume. C'est, en quelque sorte concentré, cet éclat de rire de Satan qui retentit à travers toutes ses œuvres. C'est le fatalisme infernal en goguette. Pas de bagne qui ne soit un Eden en comparaison de ce pandémonium appelé « le meilleur des mondes possibles. » Tous les personnages y commettent tous les crimes avec la plus tranquille naïveté ; et, s'ils en reçoivent la châtiment, ils s'en prennent à la Providence, seule responsable de tant d'horreurs. Tout cela est raconté avec cette raillerie amère et cynique de l'égoïste et impur vieillard qui, au sein de toutes les jouissances, aimait à se moquer des misères humaines. Oui, Candide est tout Voltaire impie et débauché, et aussi tout Voltaire conteur et écrivain, dont le rire est un rictus, la grâce une polissonnerie, l'esprit un dard trempé dans le poison et l'ordure. Il y en a qui trouvent cela gai : rien de plus triste! Du reste, ni plan, ni composition

dans ce roman à tiroirs, comme tous les autres de Voltaire, 011 les aventures se suivent sans liaison, se multiplient sans motif, et s'achèvent suivant le caprice de l'écrivain.

Après Candide, il n'y a rien à dire des autres romans de son auteur, inférieurs en mérite littéraire, et qui en reproduisent, non-seulement les impiétés, les sales équivoques, les bouffonneries indécentes et les satires universelles, mais la forme de voyages et d'aventures.

Ce que Candide était dans le roman , Y Essai sur les mœurs le fut dans l'histoire : une satire de l'humanité par les faits après la satire par la fantaisie. L'Essai comprend vingt années de la vie de Voltaire. Sa correspondance nous tient au courant de la composition du livre et de l'esprit dans lequel il l'écrivait. C'est ce une peinture des misères, des sottises, des atrocités humaines. » On y « parcourt les Petites-Maisons de l'univers. » Les hommes y apprennent « jusqu'à quel point le genre humain est sot, méchant et fou ; » les Français, qu'ils n'ont été, pendant douze cents ans, que ce des imbéciles et des barbares, » que <c des polissons en tout genre, » qu'une « race de singes. »

Vauvenargues a dit : « Ceux qui méprisent l'homme ne sont point de grands hommes. » Et Voltaire luimême : « Un homme qui n'a regardé la nature humaine que d'un côté ridicule, ne vaut pas celui qui lui fait sentir sa dignité et son bonheur. » Mais, pour peindre la grandeur, la dignité, l'héroïsme, il faut en avoir quelque peu soi-même, et Voltaire, qui en fut toujours dépourvu, était condamné à « aimer mieux les ridicules que les héros. » Le respect et l'amour de l'homme, tels doivent être les premiers

VOLTAFRE A FERNEY. 413

sentiments de l'historien de l'humanité. Chose prodigieuse, que la philosophie, cette grande parleuse d'humanité, cette grande chercheuse du bonheur du genre humain, l'ait toujours avili, ait toujours ricané au spectacle de ses misères ; et que le christianisme, qui fait Dieu si grand et l'homme si petit et si déchu, se soit toujours penché respectueusement et amoureusement sur l'homme, en proportion même de son abaissement et de sa souffrance, et l'ait pris par la main pour l'élever jusqu'à l'apothéose !

Mais le christianisme, dans son histoire, ses institutions, ses pontifes, ses grands hommes, Voltaire ne voulait que lui faire une longue injure, et par là il se condamnait à injurier le genre humain. Il n'avait donc garde de prendre pour modèle l'auteur du Biscours sur l'histoire universelle, dont le christianisme fait l'inspiration et la grandeur. Avec les Pensées de Pascal, le Biscours était un temple qui l'importunait, et il entreprit ou de le masquer par une construction d'un autre style, ou même de le détruire et de le remplacer par un autre monument. D'abord il n'osa pas toucher à la grande pyramide, et il ne commença à bâtir qu'au point où Bossuet avait cessé. Mais, plus tard , sous prétexte de combler quelques lacunes laissées par Bossuet, le neveu de Vabbé Bazin fit la Philosophie de l'histoire, contre-partie du Biscours, où les Juifs, porteurs des promesses et des espérances du monde , étaient sacrifiés aux Indiens et aux Chinois, peuples placés, depuis des siècles et des siècles, en dehors non-seulement du mouvement religieux, mais du grand mouvement de la civilisation du genre humain.

Avec l'idéal chrétien de Bossuet, Voltaire a rejeté tout idéal. Car peut-on appeler idéal le type de civilisation du Mondain? Voyez le château de Ferney, avec sa liberté de penser et de vivre, avec sa famille singulière, avec ses manufactures de blondes et d'obscénités, avec ses terres libres et ses ignorants attelés aux charrues, et surtout avec son tripot : voilà une belle civilisation !

Il y a mieux, toutefois, dans Y Essai sur les mœurs. 11 y a d'abord une grande idée, c'est de chercher dans les mœurs et dans l'esprit des peuples, plutôt que dans les faits extérieurs, l'unité d'une histoire générale ; il y a une remarquable application de la critique dans l'emploi des témoignages ou de la vraisemblance ; il y a enfin une composition plus savante que dans tout autre écrit historique de l'auteur, des faits habilement disposés, des portraits vigoureux, un style toujours naturel et agréable : autant de qualités qui font regretter une fois de plus que Voltaire, avec plus de dignité et de respect, n'ait pas été ce qu'il pouvait être, un grand historien.

La Philosophie de l'histoire et Y Essai sur les mœurs devinrent encore un signal de guerre, ou plutôt un champ de bataille. Avec les opposants de moindre renom, Voltaire s'en tira par quelque plaisanterie dédaigneuse ; mais il ne se débarrassa pas aussi aisément de Larcher, qui avait terminé son Supplément à la Philosophie de V histoire par ce plaisant index, justifié par toute la discussion précédente : « Bévues, fausses citations; ignorance du grec, du latin, de la chronologie, de la géographie, de l'histoire ; plagiats de l'abbé Bazin, depuis la page 1 jusqu'à la page 414 et dernière, inclusivement. »

Voltaire répliqua par sa Défense de mon oncle, où il n'opposait guère que des injures ignobles à son savant contradicteur. Effrayé par l'érudition de Larcher, il n'était pas assez sot, comme il l'écrivait, pour se défendre; il savait qu'il faut toujours établir le siège de la guerre dans le pays ennemi ; et voilà pourquoi, au lieu de discuter, il insultait, ce qui était plus commode, surtout à lui.

Attaqué par Larcher sur le terrain de l'érudition profane, il fut attaqué sur le terrain de la Bible par Warburton, dont il avait pillé la Divine légation de Moïse; et comme Warburton, tout en renversant d'une main brutale l'échafaudage scientifique de la Philosophie de Vhistoire, avait donné prise sur lui par une imputation de matérialisme adressée à la religion mosaïque, il le traita de calomniateur de Moïse, dont il fit semblant de prendre la défense; puis il se rejeta dans ses grossièretés accoutumées, avec cet ignoble tutoiement, que, sous le nom de Vadé ou de quelque autre célébrité poissarde, il aimait à employer contre sei adversaires.

H n'osa pas le prendre de si haut avec le solennel Buffon dont il avait aussi critiqué les idées, notamment r Origine diluvienne des pétrifications qui forment ou couvrent les montagnes, et qu'il expliquait par la ridicUe plaisanterie des coquilles tombées du manteau des pèlerins de Saint -Jacques et de Jérusalem. « Pourqioi pas transportées par les singes? » répliqua Buffbn jar une autre plaisanterie de mauvaise humeur , et Suffon tourna dédaigneusement le dos. En 1774, un raccommodage fut ménagé entre eux, et Voltaire dit : «Je savais bien qa* je ne pouvais rester

brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles ! » ce Raccommodage mal blanchi, » comme l'ajouta Voltaire lui-même ; et Buffon dit de son côté : ce Comment veutil que je croie à la sincérité d'un homme qui ne croit pas en Dieu? » Entre ces deux: hommes, il y avait antipathie de nature et conflit de royauté.

C'est avecNonnotte etPatouillet que Voltaire revint au tutoiement et à toutes les bouffonneries de sa polémique. Fut-il heureux, d'abord, lui qui aimait tant à jouer avec les noms, d'avoir en tête deux hommes ornés de noms assez ridicules pour qu'il n'eût même pas besoin de les estropier! Nonnotte et Patouillet! Patouillet et Nonnotte ! L'a-t-il assez redit aux deux honnêtes jésuites, coupables seulement d'avoir gardé le nom de leur père ! En a-t-il fait des gorges chaudes, le sieur Arouet, décoré d'un nom tout aussi ridicule, et prêtant à des allusions plus vilaines! Et sa digre postérité, incapable de prendre autre chose de son esprit, répète encore Nonnotte et Patouillet, Patouillet et Nonnotte !

C'était pourtant, quoique ex-jésuite, un bon, bJiinête, studieux et savant homme, un prédicateur de renom, et même un écrivain assez passable, que cet abbé Nonnotte. Mais pourquoi s'avisa- t-il, e* 1762, de relever sans pitié , avec toute la supériorité de la science et de la raison, les Erreurs de VJttairv en histoire et en théologie? Voltaire essaya de répondre, c'est-à-dire qu'il injuria; et Nonnotte comme Fréron, prit un malin plaisir à dresser me liste de tous ses termes grossiers, termes d'une g/ande portée assurément dans une discussion historique ! Voltaire ne le lâcha plus. Il lui con^osa une généalogie de bas étage

et une biographie à l'avenant. Et le jésuite répondit avec grand sens : « Que François-Marie Arouet soit gentilhomme, comme il voudrait le faire croire, et Nonnotte homme de rien, qu'est-ce que cela fait au public? » Finalement, Voltaire l'envoya ramer sur son vaisseau avec Patouillet et Fréron.

Patouillet, compagnon de chaîne de Nonnotte, était un bon humaniste, qui se fît théologien pour combattre le jansénisme et pour aider les évêques desaplume dans les querelles du temps. Le grief particulier de Voltaire contre lui était un mandement de l'archevêque d'Auch contre la philosophie, dont il l'accusait d'être le rédacteur ; et dès lors il l'associa dans ses sarcasmes à Nonnotte et à tous ses adversaires.

Battu par l'érudition qu'il n'avait pas, le prince des moqueurs n'avait pas encore été battu par ses propres armes, par la raillerie, et l'honneur de cette dernière victoire était réservé à l'abbé Guénée, l'auteur des Lettres de quelques Juifs. D'abord Voltaire parut n'en avoir pas grand souci ; mais, quand il vit passer dans le camp de l'abbé tous les rieurs transfuges du camp voltairien, il prit peur, et s'informa du nom et de la personne de son adversaire, « un des plus mauvais chrétiens et des plus insolents qui fussent dans l'Eglise de Dieu. » — « Le secrétaire des Juifs, répondit Dalembert, est un pauvre chrétien, nommée Guénée, ci-devant professeur au collège du Plessis, et aujourd'hui balayeur ou sacristain de la chapelle de Versailles ; » — balayeur aussi delà chapelle philosophique, à laquelle il donna le plus fameux coup de balai qu'elle ait jamais reçu!

Savant, poli, tranquille, ce que Voltaire ne fut

jamais, Guénée montrait autant d'esprit que lui, et de meilleur aloi. La mauvaise foi de Voltaire à reproduire des difficultés cent fois résolues, sans faire mention des réponses; son étalage d'érudition plagiée; ses contradictions et ses bévues; sa manie d'hébraïser, ne sachant pas un mot d'hébreu, ni même le lire ; de gréciser, lisant à peine le grec, et ne le comprenant que dans une traduction; de latiniser, lui qui traduisait le latin comme un écolier; son ignorance des auteurs et des ouvrages, qu'il prend les uns pour les autres, comme le singe de la fable prenait le Pirée pour un nom d'homme; son ignorance de l'histoire, dont il brouille les faits ; ses méprises sur les peuples de l'antiquité, dont il méconnaît les usages et les arts, les coutumes et les mœurs : tout cela était mis à nu, toujours sur le ton du respect et de l'admiration, mais le diable de la raillerie n'y perdait rien.

Malgré l'exemple donné par Guénée, Voltaire ne répondit en public qu'à sa manière, c'est-à-dire par des turlupinades , des indécences et des grossièretés ; mais, dans l'intimité, il avouait : « Le secrétaire n'est pas sans esprit et sans connaissances; mais il est malin comme un singe, il mord jusqu'au sang, en faisant semblant de baiser la main. Il sera mordu de même.» Et il essaya de mordre ; mais ses dents s'usèrent sur cette lime fine et bien trempée.

Sa véritable réponse fut sa Bible enfin expliquée, composée d'une traduction ou d'une paraphrase qui est un premier travestissement, et de notes, en forme de commentaire, reproduisant toutes les sottises et saletés répandues en cent endroits de ses œuvres, et amoncelées dans ce volume de sa vieillesse comme

dans un cloaque. C'est toujours la même chose ! Il est telle plaisanterie immonde sur Ezéchiel et sur Osée qui s'y trouve reproduite pour la centième fois. Deux ou trois versets de moins dans ces deux prophètes, et on ferait tort à Voltaire de plus d'un volume.

L'ignorance biblique de Voltaire est aujourd'hui un lieu commun et un aveu convenu. Toutefois, les détracteurs contemporains de nos saints livres, y compris M. Renan, qui affichent le plus de dédain pour cette partie de ses œuvres, continuent de s'y approvisionner. Us changent la clef et le ton, mais c'est toujours la même musique. C'est que tout ce qu'on peut dire contre la Bible, contre l'histoire, les dogmes, ladiscipline, les institutions du christianisme, tout est dans Voltaire. Etpourrait-il en être autrement? Après Celse et Porphyre, après Julien, après les incrédules et les hérétiques de tous les âges, comment trouver du nouveau ? Doué d'une mémoire prodigieuse et d'un prodigieux talent d'assimilation, Voltaire s'est tout approprié, et il en a fait un courant, un ruisseau, où tous iront puiser jusqu'à la fin du monde.

Tout lui était bon contre Y Infâme, même et surtout le pire. Il avait découvert un curé Champenois, Jean Meslier, mort en laissant à ses paroissiens un Testament, par lequel il avouait avoir prêché ce qu'il ne croyait pas, et n'être resté à son poste que pour n'en pas perdre les profits. Voilà un bon prêtre! Et cet hypocrite, Voltaire le sacra aussitôt grand homme !

Désormais, pièces dramatiques, pamphlets de toute sorte, depuis le Sermon des cinquante jusqu'au mauvais Biner du comte de Boulainvllliers, autant de sorties contre Y Infâme. Et l'auteur, comme r<Seolier pris en dé-

faut, de répéter plus que jamais : Ce n'est pas moi! Le scandale du Dîner amena un scandale plus grand encore, car il poussa Voltaire à faire un autre dîner, comme il dira, à faire ses Pâques.

Les communions et la statue de Voltaire. — Reprise contre Y Infâme.

Au commencement de 1768, il y eut à Ferney un remue-ménage qui intrigua beaucoup le public. La Harpe, qui y jouait la comédie depuis deux ans avec sa femme, chassé, dit-on, pour vol de papiers, revintà Paris avec femme, armes et bagages. Quelques jours après, Mme Denis l'y suivait, avec Mme Dupuits, sa maussade pupille, et l'y suivait, ajoutait-on, renvoyée comme complice. Soit pour sauver l'honneur de sa nièce, soit plutôt pour cacher le motif réel du départ, Voltaire, pendant plusieurs mois, écrivit de tous côtés, tantôt que la santé de Mme Denis exigeait ce voyage, plus souvent qu'il avait sa raison dans une fortune dérangée pas vingt ans d'absence, par dix ans d'une dépense de prince de l'Empire ou de fermier général. Il ne pouvait plus servir d'aubergiste à l'Europe, et se voyait contraint de vivre dans une retraite solitaire et étroite, qui ne convenait ni à Mme Denis, ni à la petite Corneille.

Son insistance même à crier tout-à-coup ruine et famine mettait en doute les contemporains, et leur faisait soupçonner quelque machine. Puis, on se demandait pourquoi, dans le même temps, et alors que le parlement et le clergé tonnaient davantage, le

vieux diable affectait de se faire dévot ermite. Il se faisait lire quelque sermon à table, désavouait plus haut que jamais ses mauvais livres, et se vantait à tous, amis et surtout ministres, de sa fidélité à remplir tous ses devoirs de chrétien et de seigneur de paroisse. Il y avait donc, sous tout cela, une intrigue que le public cherchait à deviner. Oui, ily avait une comédie odieuse, que Fonde se disposait à jouer à Ferney, et dont la nièce était venue assurer le bon dénouement à Paris.

Que Voltaire fut las de la vie tumultueuse qu'il menait depuis quelques années, c'est possible; qu'il regrettât l'argent des dîners et des fêtes, et qu'il ait voulu faire chez lui une réforme économique, c'est probable; que Mme Denis ait refusé d'accéder à ce retranchement dans les dépenses qui en était un dans ses plaisirs, c'est certain. « Ou le Ferney d'autrefois, ou Paris! » s'écria sans doute la nièce ; et l'oncle répliqua : ce Paris, c'est le but de tous mes vœux; mais vous savez bien que le Parlement, le clergé et la police veillent à ses portes pour m'en interdire l'entrée, et peut-être pour jeter ma vieillesse dans un cul de basse-fosse. Partez la première, préparez-moi les voies ; et, si vous réussissez à renverser les obstacles et à désarmer mes ennemis, bientôt je vous y rejoindrai. Cependant, je vous seconderai de mon mieux : je médite un coup de maître. »

Mnie Denis partit, et Voltaire fît ses pâques !

Tous les hôtes de Ferney étant partis eux-mêmes à la suite de Mme Denis, Voltaire resta seul avec Wagnière et ses gens. Pendant la semaine sainte, un moine étant venu dîner au château, il fit un semblant de confession ; et, le jour de Pâques, 2 avril, il se

rendit à l'église en grande cérémonie, précédé d'un superbe pain bénit, escorté et suivi de gardes-chasse et de tous ses gens, le tout avec accompagnement de tambours et de fanfares. Après avoir communié, il se leva, fit un sermon contre le vol, et retourna à son banc seigneurial. La messe finie, il demanda au curé un reçu du tout, et reprit avec sa procession le chemin du château .

De toutes ses comédies, c'est celle qui fit le plus de bruit, et l'histrion sacrilège eut à s'en expliquer avec l'évêque d'Annecy et avec l'opinion indignée ou moqueuse.

L'évêque d'Annecy, nommé Biord, à qui le fier seigneur de Ferney reprochera d'être le petit-fils de son maçon, n'était donc arrivé à l'épiscopat que par la voie du mérite et de la vertu, et l'évidente supériorité qu'il prit aussitôt sur le démon du mensonge et du sarcasme, prouve assez qu'il en était digne.

Le 11 avril, l'évêque, bien que gêné par ce voile d'une confession fictive dont se couvrait Voltaire, sut pénétrer jusqu'au cœur du sacrilège, et, avec un habile mélange d'éloge et de blâme, de censure et de conseil, il lui demanda compte et de sa communion et de sa prédication. Voltaire éluda la question, ou la relégua dans un post-scriptum, où. il expliquait et justifiait tout par sa qualité de seigneur de paroisse. L'évêque ne se laissa pas donner le change, et il n'eut pas de peine à renverser les prétentions oratoires du seigneur. Le seigneur essaya encore de répondre; mais, atterré par une autre lettre del'évêque Allobroge, il prit le parti de garder le silence. De son côté, l'évêque interrompit une correspondance trop inutile, et

déféra l'affaire au roi de France. Hélas ! le royal amant de la du Barry se contenta d'un blâme sur le seul fait d'avoir prêché dans l'église, sans la moindre allusion ni aux pâques sacrilèges, ni aux ouvrages impies, et Voltaire, transformant sa prédication en avertissement de prier pour la reine malade, sortit de là avec le brevet de bon chrétien et de bon citoyen !

Une fois quitte de l'évêque et en règle avec la cour, il eut à s'expliquer devant le public sur sa communion. Dans le monde philosophique aussi bien que dans le monde dévot, il n'y avait qu'une voix pour la flétrir ou s'en moquer. Voltaire se jeta dans toute sorte d'explications grossières, à travers lesquelles la vérité perçait. Aussi les amis eux-mêmes avouèrent qu'il n'avait pris conseil que de la peur et de la politique. Il s'était fait de la communion une espèce de bouclier contre les attaques de ses adversaires et les menaces du pouvoir , et il comptait encore acheter à ce prix la permission de revenir à Paris. S'étant ouvert de son projet à Choiseul, le ministre lui avait fait entendre que la pieuse reine s'y opposait, et que le seul moyen de la désarmer et de désavouer ses libelles impies, serait de faire un acte éclatant de catholicité. Mais la farce fut si mal jouée, que la reine et les dévots en furent plus blessés que d'un nouveau pamphlet, et que les philosophes n'y virent qu'un acte avilissant.

Voltaire en fut donc, cette fois, pour ses frais de représentation et d'hypocrisie. Mais, comme il aimait à refaire et à donner sous une autre forme et sous un titre nouveau celles de ses pièces qui n'avaient pas réussi, il se promit de recommencer l'année suivante, et de communier, cette fois, sous forme de viatique.

Aux approches de Pâques 1769, ou se demandait dans le public s'il renouvellerait la farce qui avait si mal pris Tannée précédente. Telle était bien son intention ; mais l'évêque d'Annecy, pour lui épargner un nouveau sacrilège, avait défendu à tous ses prêtres de l'entendre en confession et de le communier sans ses ordres exprès. « Je me confesserai et je communierai malgré lui, » s'écrie Voltaire ; et il se met au lit et fait le malade. Il mande un chirurgien, qu'il envoie sommer le curé de lui donner les sacrements. Pendant six jours, chaque matin, le chirurgien va porter l'alarme au presbytère. Le curé, suivant les instructions de son évêque, répond enfin qu'il faut une rétractation, et une rétractation par-devant notaire et en présence de témoins, de tous les libelles imputés au malade. Une nuit, Voltaire envoie tous ses gens dire au curé que leur maître se meurt, et qu'il réclame les sacrements, offrant de faire tous les déclarations et protestations requises. Le curé ne bouge pas, et persiste à exiger une rétractation formelle. Le lendemain, en présence de témoins et par- devant le notaire Raffo, Voltaire fait une espèce de déclaration catholique. Làdessus, le curé, avec la permission de l'évêque, lui envoie un capucin. Mais le capucin, avant de l'absoudre, exige une profession de foi signée, qui devra, le lendemain, être répétée en présence des témoins et du notaire. En effet, le lendemain, 1er avril, Voltaire prononce publiquement la formule convenue, et reçoit le saint Viatique. Aussitôt Satan, qui vient d'entrer en lui comme en Judas, entrouvre son rictus empourpré du sacrilège, et en tire un lâche et insolent blasphème, dont il demande acte au notaire Raffo.

La farce jouée, resté seul avec son copiste, il saute lestement du lit où il semblait cloué depuis huit jours, et lui dit : « J'ai eu un peu de peine avec ce drôle de capucin, mais cela ne laisse pas que d'amuser et de faire du bien. Je vous avais bien dit que je serais confessé et communié malgré Mons Biord. Allons faire un tour de jardin. »

Il lui restait à s'expliquer, cette fois encore, avec l'évêque d'Annecy et avec les frères.

L'évêque, ayant renoncé à un recours bien inutile au roi de France , et à un appel plus inutile encore au cœur de Voltaire, essaya d'enchaîner le grand coupable par la menace d'une dénonciation solennelle à l'univers chrétien. Voltaire répondit par un étalage grotesque de toutes ses vertus, et par des sottises injurieuses et des leçons d'orthographe à l'adresse de l'évêque. Puis il se tourna vers les amis, qui le harcelaient de questions sur (de divin déjeuner. y> Mais ses facéties, ses explications indécentes ne réussirent pas plus en 1769 qu'en 1708. Frédéric traita de farce plate et triviale la scène du premier avril, et reprocha à l'acteur de « souiller la mâle parure de la philosophie par des accoutrements hypocrites. »

Tous les contemporains expliquèrent encore sa conduite par une lâche peur et une vile politique. Tout prouve qu'ils étaient dans le vrai. Quelques-uns, avec les frémissements d'une foi indignée, lui ont prêté le dessein d'attaquer Dieu jusque dans son sanctuaire, et Y Infâme jusque dans ses mystères les plus redoutables. Non, cet homme n'était pas de la taille du Satan de Milton, rival de Dieu, plus grand que Dieu même

dans l'épopée du poète révolutionnaire. Ce n'était pas un Titan à escalader le ciel : il ne voulait qu'escalader le château de Versailles; ou, plus platement, se le faire ouvrir un billet de confession et de communion à la main. Rappelons-nous bien que Mme Denis était à Paris pendant ces Pâques deFerney, comme, en 1754, pendant les Pâques de Colmar : c'était une comédie à deux que jouaient encore ces deux grands comédiens. Siffles l'un et l'autre devant le public et à la cour, ils quittèrent la scène : Mme Denis, en octobre, rentra à Ferney, et Voltaire, quoique toujours malade, ne recommença plus. « On s'est trop moqué de cette petite facétie, écrivit-il, et le fils de mon maçon, devenu mon évêque, a trop crié contre ma dévotion. » Gloire à cet évêque, fils d'un maçon, qui démolit les tréteaux du comédien, lui arracha son masque, et empêcha l'odieuse farce d'aboutir !

Le comédien n'ayant pas réussi par la comédie sasacrilége, tâcha de rentrer à Paris par l'opéra, et il en garda longtemps l'espoir dans sa boîte de Pandore. Mais, malgré les sollicitations de Richelieu et de Mme du Barry, Pandore ne fut pas jouée, et « Adam resta exclus du paradis terrestre. »

L'année suivante, il crut s'être fait un titre plus sérieux à la faveur du roi par sa réfutation du Système de la nature de l'athée d'Holbach. Cette fois encore, Richelieu eut beau recommander le réfutateur « dans ses goguettes avec le roi, » Louis XV refusa le passeport, et Voltaire dut se consoler avec la patente de Père temporel des Capucins, qu'il reçut à la même époque. Il la fit encadrer et placer dans l'endroit le plus apparent du château, et il écrivit à Bernis : « Si

vous êtes cardinal, je suis capucin. Le général qui est à Rome m'en a envoyé la patente ; un gardien me Ta présentée. Je me fais faire une robe de capucin assez jolie. Il est vrai que la robe ne fait pas le moine. » Voilà le fond de vingt de ses lettres ; et, désormais, il envoie sa bénédiction urbi et orbi, et signe : Frère Voltaire y capucin indigne.

Ne pouvant posséder Voltaire à Paris, les philosophes voulurent avoir au moins sa statue, qui donnerait peut-être envie de faire revenir l'original. En avril 1771, ils tinrent une assemblée chez MmeNecker, la fausse puritaine. Là, après un copieux dîner, il fut résolu d'élever une statue à Voltaire, avec cette inscription : « A Voltaire vivant, par les gens de lettres ses compatriotes. » Mais aux gens de lettres et aux compatriotes , on adjoignit bientôt les grands seigneurs français, comme Richelieu et Choiseul, et les étrangers couronnés, comme l'impératrice de Russie, le roi de Danemark et le roi de Prusse. On ne refusa que la souscription de Jean-Jacques, qui pourtant disait : « Cela honore la France et le siècle, » faisant presque écho à Voltaire qui avait dit : « Au sujet près, jamais les gens de lettres, dans aucun pays, n'ont imaginé rien de plus noble ; c'est un monument contre le fanatisme et la persécution. » Et Voltaire remercia Jean -Jacques en écrivant : « Il est plaisant qu'un garçon horloger, avec un décret de prise de corps, soit à Paris, et que je n'y sois pas. »

La souscription de Frédéric est celle dont on fit le plus de bruit. Frédéric avait demandé ce qu'on exigeait de sa part, promettant de contribuer autant qu'on voudrait à une statue « plus glorieuse pour les

gens de lettres que pour Voltaire lui-même. » — « Un écu, Sire, et votre nom, » répondit Dalembert, qui annonçait en même temps que l'Académie française venait d'ordonner l'insertion de la lettre royale dans ses registres.

Mais pendant que Frédéric et Dalembert traitaient ainsi Voltaire en public, ils ne se gênaient pas sur son compte dans l'intimité de leur correspondance. Ayant lu de nouvelles diatribes de Voltaire contre Maupertuis, Fréron, Pompignan et compagnie, Frédéric écrivit : « Je me repens presque de la statue qu'on lui érige. Des injures si souvent répétées dégoûtent le lecteur et démasquent trop le fond de son âme. Gela est triste et n'est pas plaisant. Je conclus de la conduite de Voltaire, que, s'il était souverain, il serait avec tous ses voisins à couteau tiré ; son règne ne serait qu'une guerre perpétuelle, et alors Dieu sait de quels arguments il se servirait pour prouver que la guerre est l'état naturel delà société, et que la paix n'est pas faite pour l'homme ! »

Comme ces gens-là se connaissaient bien !

A la fin de mai 1770, Phidias-Pigalle était allé à Ferney pour prendre le portrait du patriarche, et il y passa huit jours. La veille de son départ, il ne tenait encore rien, et il allait renoncer à saisir la trop mobile figure. Voltaire lui accordait bien une séance par jour , mais le vieux singe ne se pouvait tenir une minute en place. Il avait à côté de lui son secrétaire, à qui il dictait des lettres, et, pendant ce temps, suivant un tic familier, il soufflait des pois, et faisait des grimaces à désespérer le statuaire. Enfin, le dernier jour, Pigalle ayant flatté sa passion irréligieuse, il se

laissa faire le reste de la séance, et l'artiste réussit à prendre son modèle. Dans la peur de tout gâter, il se hâta d'en faire le moule, et partit le lendemain, de grand matin, sans voir personne.

Pigalle ne savait pas draper. C'est pourquoi il fit à peu près nue la statue qu'on connaît. Il prit un vieux soldat sur lequel il modela le corps, et il mit dessus la tête qu'il était allé chercher à Ferney. A la vue de cette nudité, Gustave III dit en se détournant : « Si j'avais à souscrire, ce serait pour lui acheter une chemise. » Cette carcasse parut hideuse à la plupart, et ce fut une grêle d'épigrammes à briser le marbre.

Cependant Voltaire aspirait toujours à sortir de Ferney. Au milieu de Tannée 1771, on annonça encore son retour à Paris, obtenu à la sollicitation de Mme du Barry, gagnée elle-même par Maupeou, qui promettait, au nom du philosophe, silence absolu sur les choses religieuses, pendant qu'il autorisait la vente de ses livres les plus impies. Il ne faut donc pas s'étonner que les Lois de Minos, composées à cette occasion, soient à la fois une allégorie en l'honneur de Maupeou et une insulte à la religion. Voltaire espérait pourtant que cette affreuse rapsodie lui vaudrait enfin la permission de revenir h Paris. Il redoubla de cajoleries auprès de Mme du Barry, dont on venait de lui montrer le portrait. Il l'avait baisé, ce portrait enchanteur, et il s'excusait de la liberté grande :

Vous ne pouviez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux : C'est aux mortels d'adorer votre image ; L'original était fait pour les dieux.

Il sollicita Richelieu de faire jouer ses Lois de Minos pour les fêtes du mariage du comte d'Artois. Si la pièce réussissait, disait-il, « ce succès pourrait être un prétexte pour faire adoucir certaines lois dont vous savez que je ne parle jamais. » Il ne parlait que de cela, et à Richelieu, et à tous ses amis. Malgré tous ses efforts, il n'obtint pas la représentation des Lois de Minos, ni, par conséquent, l'abolition des lois de Louis XV.

Quelques mois après, Louis XV mourait, et il composa son Eloge funèbre, qu'il fit présenter à Louis XVI par Richelieu. Mais ni la mémoire de l'indigne aïeul, ni le vil entremetteur de la du Barry, n'étaient en faveur auprès du nouveau monarque , qui , loin de permettre le retour de l'impie, se hâta, dans la prévision d'une mort prochaine, d'ordonner, pour le lendemain de cette mort, la saisie de tous ses papiers. Avec ses quatre-vingts ans, Voltaire trompa encore la mort, et déjoua ainsi toutes les mesures du gouvernement français.

Ayant perdu tout espoir, et libre par là de toute contrainte, Voltaire poussa avec une activité plus furieuse la fabrication de ses libelles impies, qu'il n'avait, du reste, jamais interrompue, pas même dans l'intervalle de ses deux communions. Il continua donc de ridiculiser le christianisme dans ses livres, ses origines, ses dogmes, et de le rendre odieux dans son histoire en lui imputant tous les malheurs de l'humanité.

Ceci rappelle une haute parole de Royer-Collard, qui va servir de conclusion à ce chapitre : « Si le christianisme a été une dégradation, une corruption,

s'il a fait l'homme pire qu'il n'était, Voltaire, en l'attaquant, a été un bienfaiteur du genre humain ; mais si c'est le contraire qui est vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a été une grande calamité. »

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