LA MORT DE SOCRATE
POÈME PHILOSOPHIQUB
Le soleil, se levant aux sommets de l'Hymette,
Du temple de Thésée illuminait le faîte,
Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,
Comme un furtif adieu glissait dans la prison.
On voyait sur les mers une poupe dorée.
Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer leiu* dernier jour.
Mais la loi défendait qu^on leur ôtât la vie
Tant que le doux soleil éclaiiait Tlonie,
De peur que ses rayons, aux vivants destinés,
Par des yeux sans regai*ds ne fussent profanés.
Ou que le malheureux, en fermant sa paupière.
N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière.
Ainsi Hiomme, exilé du champ de ses aïeux.
Part avant que Taurore ait éclairé les cieux.
Attendant le réveil du fils de Sophronique, Quelques amis en deuil erraient sous le portique; Et sa femme, portant son fils sur ses genoux. Tendre enfant dont la main joue avec les verrous. Accusant la lenteur des geôliers insensibles. Frappait du fiont Tairain des portes inflexibles. La foule inattentive au cri de seâ douleurs Demandait en passant le sujet de ses pleurs.
^i VIE DES GRANDS HOMMES.
Et reprenant bientôt sa course suspendue^ Et dans les longs parvis par groupes répandue. Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés. Parlait d^autels détruits et des dieux blasphémés. Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse. Et de ce Dieu sans nom, étranger dans la Grèce. C'était quelque insensé, quelque monstre odieux. Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux, Qu'atteignait à la fin la tardive justice Et que la terre au ciel devait en sacrifice.
Socrate! et c'était toi qui, dans les fers jeté, Mourais pour la justice et pour la vérité !
Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent. A pas lents, l'œil baissé, les amis s'écoulèrent. Mais Socrate, jetant un i-egard sur les flots Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : (c Regardez sur les mers cette poupe flemûe ; C^est le vaisseau sacré, Theureuse Théorie !
Saluons-la, dit-il ; cette voile est la mort ! Mon âme, aussitôt qu^elle, entrera dans le port. Et cependant parlez; et que ce jour suprême.
Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même î Ne jetons point aux vents les restes du festin : Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin. yheuieux vaiéseau qui touche au terme du voyage Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage; Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux vents. Dans le port qui l'appelle il entre avec des chants.
c( Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure :
Amis, n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux. Du riant Eurotas près de quitter la rive, L'àme, d(î ce beau corps à demi fugitive.
SOCHATK. . 8:;
S'avauçant pas à pas vers un inonde enchanté, Voit poindre le jour pur de riinmortnlitë^ Et^ dans la douce extase où ce regard la noie^ Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.
Vous (jui près du tombeau venez pour m'écouter. Je suis un cygne aussi ; je meurs, je puis chanter ! »
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent D'un cercle plus éti*oit ses amis l'entourèrent : <( Puisque tu vas moiurir, ami trop tôt quitté. Parle-nous d'espérance et d'immoi-talité !
— Je le veux bien, dit-il; mais éloignons les femmes^ Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes. Or il faut, dédaignant les terreurs du tombeau. Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau !
« Vous le savez, amis : souvent, dès ma jeunesse. Un génie inconnu m'inspira la sagesse Et du monde futur me découvrit les lois.
Était-ce quelque dieu caché dans une voix?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète?
L'écho de l'avenir? la muse du poète?
Je ne sais ; mais l'esprit qui me parlait tout bas. Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas. En accents mieux compris me parle, me console : Je reconnais plus tôt sa divine parole, Soit qu'un cœiu* affranchi du tumulte des sens Avec plus de silence écoute ses accents; Soit que, comme Voisean, ^invisible génie Redouble vers le soir sa touchante harmonie ; Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir. Mon âme, suspendue aux bords dé l'avenir.
Distingue mieux le son qui part d'un autre monde. Comme le nautonnier, le soir, errant sur Tonde, A mesure qu'il vogue et s'approche du bord.
Distingue mieux la voix qui s'élève du port.
Cet invisible ami jamais ne m'abandonne.
Toujours de son accent mon oreille résonne, Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui. Amis, écoutez donc ! ce n'est plus moi; c'est lui !... »
Le front calme et serein, l'œil rayonnant d'espoii', Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir.
A ce signe muet soudain ils obéirent.
Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent. Symmias abaissait son manteau sur ses yeux ; Criton d'un œil pensif interrogeait les cieux; Cébès penchait à terre un front mélancolique; Anaxagore, armé d'un rire sardonique.
Semblait, du philosophe enviant Theureux sort, Ru-e de la fortune et défier la mort ; Et, le dos appuyé sur la porte de bronze, , Les bras entrelacés, le serviteur des Onze, De doute et de pitié tour à tour combattu.
Murmurait sourdement : « Que lui sert sa vertu ? » Mais Phédon, regrettant l^ami plus que le sage,. Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, Plus près du lit funèbre aux pieds du maître assis". Sur ses genoux plies se penchait comme un fils. Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore, Rougissait de pleurer, et le pleurait encore.
Du sage, cependant, la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la couleur; Son regard élevé loin de nous semblait lire ; Sa bouche, où reposait son gracieux sourire^ Toute prête à pailer s'entr'ouvrait à demi ; Son oreille écoutait son invisible ami ; Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne. Dessinaient sur sa tête une pâle couronne, Et, de l'air matinal par moments agités.
Répandaient sur son front des reflets argentés.
Mais, à travers ce front où son âme est tracée. On voyait rayonner sa sublime pensée.
Comme à travers Falbâtre et Tairain transparents La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants^ Par son éclat voilé se trahissant encore. D'un reflet lumineux les frappe et les colore. Comme l'œil sur les mers suit la voile qtii part. Sur ce front solennel attachant leur regard, A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine, Ses amis attentifs retenaient leur haleine :
Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois. Us allaient pour jamais emporter cette voix ! Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Éole, Leur âme impatiente attendait sa parole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa.
Et lui, comme autiefois, somit, et commença :
tt Quoi ! vous pleurez, amis I vous pleurez quand mon âme.
Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme^
Affranchie à jamais du vil poids de son corps.
Va s'envoler aux dieux, et, dans de sainte transports,
Saluant ce jour pur qu'elle entrevit peut-être,
Chercher la vérité, la voir, et la connaître!
Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir?
Pourquoi pour la justice ai-je voulu souffrir?
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie.
Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie.
Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu?
Sans la mort, mes amis, que serait la vertu?
C'est le prix du combat, la céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne,
La voix même de Dieu qui nous rappelle à lui.
Amis, bénissons-la! je l'entends aujourd'hui.
Je pouvais, de mes jours disputant quelque reste.
Me faire répéter deux fois l'ordre céleste :
Me préservent les dieux d'en prolonger le cours !
En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours !
Et vous, si vous m'aimez, comme aux plus belles fêtes. Amis, faites couler des parfums sur vos têtes ! Suspendez une offrande aux murs de la prison ! Et, le front couronné d '.un verdoyant feston. Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée. Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée. Vers le lit nuptial conduit après le bain.
Dans les bras de la mort menez-moi par la main !
» Qu'est-ce donc que mourir? Briser ce nœud infâme. Cet adultère hymen de la terre avec l'âme.
D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger. Mourir n'est pas mourir; mes amis, c'est changer. Tant qu'il vit, accablé sous le corps qui Tenchaînç, L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne. Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté. Suit d'un pas chancelant ou perd la vérité.
Mais celui qui, touchant au terme qu'il implore. Voit du jour éternel étinceler l'aurore, Comme un rayon du soir remontant dans les cieux, Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux; Et, buvant. à longs traits le nectar qui l'eniM-e, Du jour de son trépas il commence de vivre ! »
« — Mais mourir c'est souffrir ; et souffrir est un mal. » —Amis, qu'en savons-nous? Et quand l'instant fatal. Consacré par le sang comme un grand sacrifice, Pour ce corps immolé serait un court supplice, N'est-ce pas par uu mal que tout bien est produit? L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit. Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne; Nous fûmes à la vie enfantés avec peine.
Et cet heureux trépas, des faibles redouté.
N'est qu'un enfantement à l'immortalité.
SOCRATK. 80
» Cependant de la mort qui peut sonder Tabinie ? Les dieux ont mis leur doigt ser sa lèvre sublime : Qui sait si dans ses mains^ prêtes à la saisir^ L'àme, incertaine, tombe avec peine ou plaisir ? Pour moi qui vis encor, je ne sais, mais je pense Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence ; Que des dieux indulgents la révère bonté A jusque dans la mort caché la volupté.
Comme, en blessant nos cœurs de ses divines armes, L'Amour cache souvent un plaisir sous des larmes. »
L'incrédule Cébès à ce discoms sourit ;
« — Jeje saurai bientôt, » dit Socrate. Il reprit :
« Oui, le premier salut de Thomme à la lumièi-e. Quand le rayon doré vient baiser sa paupière. L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêle.
Le parfum fugitif de la coupe exhalé, La saveur du baiser quand de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit, la lèvre de Tamante, Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux. affranchi parla mort; Et pendant qu'ici-bas sa cendre est lecueiilie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu :
Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !... »
11 se tut, et Cébès rompit seul le silence : •
« Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles.
Hélas î et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour ra'instruire, ô mon maître et non pour t'afOiger, Permetsrmoi de répondre et de t'interroger. » Socrate avec douceur inclina son visage.
Et Cëbcs en ces mots interrogea le sage :
(( L'àme, dis-tu^ doit vivre au delà du tombeau. Mais si Tàme est pour nous la lueur d'un flambeau, Quand la flamme a des sens consumé la matière, Quand le flambeau s'cteint, que devient la lumière? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit. Et tout rentre à la fois dans une même nuit.
Ou si rame est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que noire main en lire.
Quand le temps ou les vers en ont usé le bois. Quand la corde rompue a crié sous nos doigts. Et quand les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante, Qu'est devenu le bruit de ces divins accords? Meurt-il avec la lyre? et l'âme avec le corps?...» Les sages à ces mots, pour sonder ce mystère, Baissant leurs fronts pensifs et regardant la terre, Cherchaient une réponse et ne la trouvaieht pas. Se parlant Tun à l'autre, ils murmuraient tout bas: « Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie? » Et Socrate semblait attendre son génie.
Sur Tune de ses mains appuyant son menton,
L'autre se promenait sur le front de Phédon,
Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure.
Caressait, en passant, sa blonde chevelure ;
Puis, détachant du doigt un de ses longs i*ameaux
Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux.
Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes.
Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes.
Il parlait en jouant comme un vieillard divin
Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin*
« Amis, l'aine n^est pas l'incertaine lumière Dont le flambeau des sens ici-bas nous ëclalre. Elle est Toeil immortel qui voit ce faible jour Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour, Et qui sent hors de soi, sans eu être afîaiblic. Pâlir et s'cclipser ce flambeau de la vie :
Pareille à Toeil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté.
» L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette 171*6 L'harmonieux accord que noire main en tire :
Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir, L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir, ^
L'auditeur attentif, l'invisible génie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie, Et qui des sons discords que rendent tous les sens Forme au plaisir des dieux des concerts ravissants! En vain la lyre meurt et le son s'évapore :
Sur ces débris muets l'oreille écoule encore. Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieux, Socrate est immortel 1 — Eh bien ! parlons des dieux 1 1>
Et déjà le soleil était sur les montagnes^
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu.
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète ;
L^ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hy mette;
Le Cithéron nageait dans un océan d*or;
Le pêcheur matinal, sur Tonde errant cncor,
Modérant près du bord sa course suspendue.
Repliait, en chantaié, sa voile détendue;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers.
Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs.
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres.
Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres;
. 1)2 ME DKS GKANhS HOMMES.
« Hàtoiis-noiis, mes amis ! voici Thcure du bain ! Esclaves, versez l'eau dans le vase d'airain! Je veux offrir aux dieux une victime pure. »
11 dit ; et se plongeant dans Tume qui murmui'e^ Comme fait à l'autel le sacrificateur, Jl puisa dans ses mains le flot libérateur, Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde. Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler Tonde ; Puis, d'un voile de pourpre en essuyant le^ fltots. Parfuma ses cheveux et reprit en ces mots :
« Nous oublions le dieu pour adorer ses traces ! Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces, Hébé versant la vie aux célestes lambris.
Le carquois de TAmour, ni l'écharpe d'Iris, Ni surtout de Vénus la brillante ceinture • Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature, Ni l'éternel Saturne ou le grand Jupiter, Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air! Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou TÉlysée Sont l'image de Dieu par nous divinisée, Des lettres de sqn nom sur la nature éciit.
Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit! A ce titre divin ma raison les adore.
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore.
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés. Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés.
Ne sont pas seulement un songe du génie.
Mais les brillants degrés de Féchelle infinie Qui, des êtres semés dans ce vaste univers.
Sépare et réunit tous les astres divers.
» Peut-être qu'en effet, dans l'immense étendue, Dans tout ce qui se meut une âme esjt répandue ; Que ces astres brillants sur nos têtes semés Sont des soleils brillants et des feux animés ; Que l'Océan frappant sa rive épouvantée.
Avec ses flots grondants roule une âme irritée;
SOCHAÏK. 93
Que notre air embaumé^ volant dans un ciel pur, Est un esprit flottant sur des ailes d'azur; Que le jour est un œil qui répand la lumière ; La nuit^ une beauté qui voile sa paupière ; Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu. Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu !
» Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre.
Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre,
Il est sous la nature, il est au fond des cieux
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité, que la raison proclame.
Et que voit seulement la foi, cet œil de Tâme !
Contemporain des jours et de Téternité !
Grand comme Tinfini, seul comme l'unité !
Impossible à nommer, à nos sens impalpable !
Son premier attribut, c'est d'être inconcevable!
Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui ,
Descendons, remontons, nous arrivons à lui !
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance,
Tout ce que nous pensons est sa sublime essence! .
Force, amour, vérité, créateur de tout bien,
C'est le dieu de vos dieux ! c'est le seul ! c'est le mien !... »
Il parlait; mais un bruit retentit sous la voûte. Le sage interrompu tranquillement écoute.
Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux : Hélas! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux !
En détournant les yeux, le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze. Socrate la reçut d'un front toujours serein.
Et, comme un don sacré, l'élevant dans sa main.
Sans suspendre un moment la phrase commencée^ Avant de la vider acheva sa pensée.
Sur les flancs aiTondis du vase au large bord^ Qui jamais de son sein ne versait que la mort. L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme L'histoire de Psyché, ce symbole de Tâme; Et, symbole plus doux de l'immortalité.
Un léger papillon en ivoiie sculpté, Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles. Formait l'anse du vase en déployant ses ailes. Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour.
D'une pompe funèbre allait environpée Tenter comme la mort ce divin hyménée; Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux. Dans un désert affi-eux attendait son époux.
Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphire, Comme un désir divin que le ciel nous inspire. Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux.
Dormante, sur son sein l'enlevait dans les cieux. On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole, Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau, Lui former de ses bras un amoureux berceau.
Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine Et, jaloux de l'Amour, la lui rendre avec peine.
Ici, le tendre Amour, sur des roses couché.
Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre. Recevait ses baisers sans oser les lui rendre; Car le céleste époux, trompant sou tendre amour. Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin^ par le dosiv en secret éTeilIée^ Et du voile nocturne à demi dépouillée.
Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard^ Psyché, risquant l'amour, hélas ! contre un regard, De son époux qui dort tremhlant d'ôtre entendue. Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue. Reconnaissait TAmour, jetait un cri soudain.
Et Ton voyait tiembler la lampe dans sa main.
Mais de Thuile brûlante une goutte épanchée, S'échappant par malheur de la lampe penchée, Tombait sur le sein nu de l'amant endormi.
L'^Amour impatient, s'éveil!ant à demi, (Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte. Et fuyait indigné vers la céleste voûte :
Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop pri»sî
La vierge cette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère. Mais TAmour à la fin, de ses larmes touché.
Pardonnait à sa faute, et Theureuse Psyché Par son céleste époux dans l'Olympe ravie.
Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie, S'avançait dans le ciel avec timidité; Et l'on voyait Vénus souiire à sa beauté.
Ainsi par la vertu l'âme divinisée Revient, égale aux dieux, régner dans TÉlysée !
Mais Socrate élevant sa coupe dans ses mains :
(( Offrons, offrons d'abord aux maîtres des humains
De l'immortalité cette heureuse prémice ! »
Il dit; et vers la terre inclinant le calice.
Comme pour épaigner un nectar précieux.
Eu versa seulement deux gouttes poiu* les dieux.
Nous vîmes une larme, et ce fut la dernière.
Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis, d'un bras. défaillant offrant ses fils aux dieux : « Je fus leur père ici, vous Tètes dans les cieux ! Je meurs, mais vous vivez ! Veillez sur leur enfance î Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence!... »
Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé.
On voyait vers le cœur, comme une onde tarie.
Remonter pas à pas la chaleur et la vie,
Et ses mepibres roidis, sans force et sans couleur.
Du marbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain Phédon, penché sur ses pieds quil embrasse.
Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace;
Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doigts.
Il ne nous restait plus que son âme et sa voix :
Semblable au bloc divin d^oîi sortit Galatée
Quand une âme immortelle à l'Olympe empruntée.
Descendant dans le marbre à la voix d'un amant.
Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment.
Et qu^ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore.
Elle n'est plus un marbre, et n'est pas femme encore.
Était-ce de la mort la pâle majesté
Ou le premier rayon de Timmortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme,
Et nos yeux qui cherchaient à saisir son adieu.
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu !
Quelquefois, l'œil au ciel, il rêvait en silence;
Puis, déroulant les Ilots de sa sainte éloquence.
Comme un hoipme enivré du doux jus du raisin
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin.
Ou comme Oiphée errant dans les demeures sombres,
En mots entrecoupés il parlait à des ombres.
a Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Acadéaius !
Courbez-vous, et pleurez; vous ne le vendez plus!
Que la vague, en frappant le marbre du Pirée,
Jette avec son écume une voix dplorée !
Les dieux l'ont rappelé ! ne le savez-vous pas?
Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas?
Voilà Platon, Cébès, ses enfants et sa femme !
Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme !
Ils vont d'un pas furtif, aux lueurs de Phœbé,
Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé.
Et, pencbés sur mon urne, ils paraissent attendre
Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendi*e.
Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois.
Quand, penchés sur mon lit, vous aspiriez ma voix!
Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence
Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance !
Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas.
Levez les yeux, voyez!... Ils ne m'entendent pas!
Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tU t'inondes?
Épargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes * ;
Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés !
Myrto, Platon, Cébès, amis !... si vous saviez !
a Oracles, taisez-vous! tombez, voix du Portique!
Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique!
Nuages colorés d'une vaine clarté.
Évanouissez- vous devant la vérité !
D'un ineffable hymen je la vois près d'éclore;
Attendez... un, deux, trois..., quatre siècles encore.
Et ses rayons divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers !
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face.
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place,
Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux mortels.
Vices déifiés sur d'immondes autels,
* Socrale eut deux femmes, Xantippe et Myrto.
Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère, Qu'adorent impunis le vol et Vadultère ; Vous tous, grands et petits, race de Jupiter, Qui peuplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air. Encore un peu de temps, et votre auguste foule. Roulant ^vec Verreur de l'Olympe qui croule.
Fera place au Dieu saint, unique, universel.
Le seul Dieu que j'adore, et qui n'a point d'autel!..
« Quels secrets dévoilés! quelle vaste harmonie!...
Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie "r
Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux.
M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieiLx -*
Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle.
Caresse encor mon front du doux vent de ton aile,
Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour
Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour ?
Tiens-tu l''arc, ou la lyre, ou l'heureux caducée ?
Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une simple pensée? )
Cependant dans son sein son haleine oppressée, . Trop faible pour prêter des sons à sa pensée» Sur sa lèvre entr'ouvei'te, hélas! venait mourir, Puis semblait tout à coup palpiter et courir : Comme, prêt à s'abattre aux rives paternelles, lyun cygne qui se pose on voit battre les ailes. Entre les bras d^un songe il semblait endormi. Lintrépide Cébès penché sur notre ami, Rappelant dans ses yeux l'âme gui s'évapore.
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore : « Dors-tu ? lui disait-il. La mort, est-ce un sommeil ? ) 11 recueillit sa force, et dit : « C'est un réveil!
SOCKATK. 101
— Ton œil est-il voilô par des ombres funèbres?
— Non; je vois un jour pur poindre dans les ténèbres !
— N'entends-tu pas des cris, des gémissements? — Non; J^entends des astres d'or qui murmurent un nom !
— Que sens-tu? — Ce que seul la jeune chrysalide Quand, livrant à la terre une déçouille aride,
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux. Le souffle du matin la roule dans les cicux.
— Ne nous trompais-tu pas? féponds : L'àrae était-elle...?
— Croyez-en ce sourire, elle était immortelle!...
— De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?"
— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir.
— D'où viendra-t-il? — Du ciel! — Encore une parole!
— Non ; laisse en paix mon àme, aftn qu'elle s'envole ! » 11 dit, ferma les yeux pour la dernière fois.
Il resta quelque temps sans haleine et sans voix.
Un faux rayon de vie, errant par intervalle.
D'une pourpre mourante éclairait son front pâle.
Ainsi, dans un soir pur de Tarrière-saison,
Quand déjà le soleil a quitté Fhorizon,
Un rayon oublié des ombres se dégage
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.
Enfln plus librement il semble respirer.
Et, laissant sm* ses traits son doux sourir errer,
(( Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie !
Us m'ont guéri ! — De quoi? dit Cébès. — De la vie!... »
Puis un léger soupir de ses lèvres coula,
Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla.
Était-ce...? Je ne sais; mais, pleins d'un saint dictame.
Nous sentîmes en nous comme une seconde âme !...
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline, Sa tête mollement penchait sur sa poitrine; Ses longs cils que la mort n'a fermés qu'à demi. Retombant en repos sur son œil endormi,
i02 VIE DES GRANDS HOMMES.
Semblaient comme autrefois, sous leur ombre abaissée^
Recueillir le silence ou voilta* la pensée ;
La parole surprise en son dernier essor
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas î eiTait encor,
Et ses traits, où la vie a perdu ton empire.
Étaient comme frappés d'un éternel ^sourire I
Sa main, qui conservait son geste habituel.
De son doigt étendu montrait encore le ciel;
Et quand le doux regard de la naissante aurore,
Dissipant par degrés les ombres qu'ail colore.
Comme un phare allumé sur un sommet lointain.
Vint dorer son front mort des ombres du matin ,
On eût dit que Vénus, d'un deuil divin suivie,
Venait pleurer encor sur son amant sans vie;
Que la triste Pliœbé de son pâle rayon
Caressait, dans la nuit, le sein d'Ëndymion ;
Ou que du haut du ciel Tàme heureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage.
Et, visitant de loin le corps qjii'elle a quitté,
Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté.
Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage
Aime à voir dans les flots briller sa chaste image.
On n'entendait .autour ni plainte ni soupir... G^est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir !
Ainsi, en effet, mourut Socrate. ^
« Tous ceux, dit Xénophon^ qui ont connu So* » crate le regrettent encore, parce qu*ils trouvaient » en lui les plus grands secours pour la recherche de » la vertu. Je l'ai bien connu, je l'ai dépeint tel que »je l'ai vu: si pieux^ qu'il n'osait rien entreprendre
SOGRATE. 103
» sans avoir interrogé dans sa conscience, qu'il ap- » pelait son génie, Tavis du ciel ; si juste, qu'il ne » s'est jamais permis de faire le moindre tort à » personne, et qu'il faisait du bien à tous ceux qui » allaient à lui ; si tempérant, qu'il préférait tou- » jours ce qui était le plus honnête à ce qui était » le plus agréable ; si infaillible en prudence qu'il » ne se trompait jamais entre le bon et le mauvais » parti. Tel en vérité m'a paru Socrate , c'est-à- » dire le meilleur et par là même le plus heureux » des mortels. »
Quant à nous, tout en admirant avec Xénophon la sagesse du philosophe de la Grèce , nous ne pouvons nous empêcher de lui préférer mille fois les sagesses plus divines de l'Inde, de la Chine, et surtout de la révélation chrétienne» La sagesse de Socrate n'est qu'intelligence, elle n'est pas assez amour. Elle pense bien, elle ne se dévoue pas assez. Le sacrifice, ce complément de toute vertu et ce prix de toute vérité, lui manque, malgré le supplice tout politique et nullement rehgieux de Socrate. Il est sage, il n'est pas martyr; il s'accom-* mode avec les mœurs, les croyances, les vices même décents de son époque et de son pays. 11 donne des conseils très-spirituels et très-habiles de vertu à ceux qui lui en demandent , mais il en
i04 VIE DES GRANDS HOMMES.
donne de vices aussi aux jeunes gens et aux courtisanes. Il croit en un Dieu unique, intelligence et providence des mondes , et il adore en public des divinités charnelles et multiples formées à l'image de l'homme. 11 meurt bien, mais il meurt pour lui-même autant que pour la vérité. Sa mort même est une bonne fortune de sa destinée, qu'il saisit en homme de souveraine intelhgence. « Je suis » vieux, dit-il à Xénophon, je n'aurais plus qu'à » déchoir dans mes sens et dans mon esprit, c'est M l'heure de mourir à propos. »
Socrate témoigne peu de tendresse pour le genre humain , même pour sa femme et pour ses enfants ; toujours homme d'esprit plus qu'homme de dévouement à ses semblables. Ses entretiens, quelque sublimes qu'ils soient par moments, attestent ce défaut de divine charité dans sa nature et dans sa sagesse. Il raille quelquefois, il se moque souvent, il plaisante toujours. L'ironie, qui rend la vérité même offensante , est la forme perpétuelle de ses dialogues ; il procède par interrogations captieuses, comme pour forcer son interlocuteur à se couper; il le mène de détour en détour en lui cachant avec art le but où il veut le conduire. Il prend à la fin son antagoniste par ses propres aveux, comme on prendrait une vérité au piège. Il est constamment épilogueur, presque jamais lyrique. Platon, son divin disciple, lui a mis des ailes ; sans cela il ramperait souvent terre à terre.
SOCUATK. . lOS
De tout ceci nous concluons que Soerate ne fut ni le plus sage, ni le plus \ertueux, ni le plus religieux surtout des philosoplies de l'antiquité, mais qu'il fut le plus spirituel et le plus aimable des honnêtes gens d'Athènes ; qu'il sut bien penser, bien parler, bien mourir, mais qu'il sut aussi bien vivre, et "qu'en un mot, il y eut, selon nous, trop de prudence dans sa sagesse et trop d'iiabileté dans sa vertu.
La Charité n'était pas née dans le monde.
(105-43 AVANT JKSUS-CHRIST)
Ce n'est pas le nom d'un orateur, c'est le nom de l'éloquence.
L'éloquence telle que nous l'entendons, et telle que Cicéron l'entendait lui-même, n'est pas seulement l'art de parler aux hommes sur la place publique; c'est le don de sentir fort, de penser juste, de savoir tout, d'imaginer avec splendeur,, d'exprimer avec puissance, et de communiquer par la parole écrite ou parlée, aux autres hommes, l'idée, le sentiment, la conviction de la vérité, l'admiration du beau, le goût de l'honnête, l'enthousiasme de la vertu, le dévouement au devoir, l'héroïsme de la patrie, la foi dans l'immortalité, qui rendent l'âme honnête, Iç cœur sensible, l'esprit juste, la raison saine, la science populaire, l'imagination artiste, le
i08 VIE DES GRANDS HOMMES.
patriotisme ardent, le courage viril, la liberté chère, la philosophie pieuse, la religion conforme à l'idée la plus haute de la Divinité, en un mot, qui font l'individu bon, le peuple grand, l'humanité sainte. Voilà ce que nous entendons par l'idéal de l'éloquence. Elle suppose pour nous la possession et l'exercice de toutes Jes facultés intellectuelles et morales de l'homme résumées dans là parole : la puissance du verbe humain.
Aucun homme peut-être ne les réunit autant en lui que Cicéron, dont nous entreprenons de raconter l'histoire. Poète, philosophe, citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la république , idole et victime du peuple , théologien, jurisconsulte, orateur suprême, honnête homme surtout, il eût de plus le rare bonheur d'employer tous ces dons divers tantôt à l'amélioration, au délassement et aux déUces de son âme dans la soUtude , tantôt au perfectionnement des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt aux affaires publiques de sa patrie qiîi étaient alors les affaires de l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la Divinité, à mesure qu'il les perfectionnait pour lui-même !
On ne put lui reprocher que deux fautes : la vaine gloire dans la contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des indécisions regrettables à la fin de sa vie envers les tyrans de sa patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire , ne sont pas les fautes de son caractère, elles sont surtout les fautes de son temps.
La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où la religion, plus magnanime et plus dégagée dçs vanités humaines, n'avait pas encore enseigné aux hommes Tabnégation, la modestie, l'humilité,, qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de Dieu.
Et quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à Tétat de la république romaine, à la corruption des mœurs, à la lâcheté du peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce grand homme. A aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas devant la mort ; mais pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république contre
ilO VIE DES GRANDS HOMMES.
César, il lui fallait un point d'appui dans la république. Il n'y en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le poinf d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.
Aucune forme de gouvernement autant que la république romaine ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de facultés et ces spécialités de professions, qui décomposent un homme entier en fractions d'homme et qui le rapetissent en le décomposant. On ne disait pas : Celui-ci est un*cîtoyen civil, celui-là est un citoyen militaire, celui-ci poëte, celui-là orateur, celui-ci un avocat, celui-là consul ; on était tout cela à la fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, comme nous le faisons si malheureusement aujourd'hui, au grand détriment de la grandeur delà patrie et de l'espèce humaine. 'On n'imposait pas à Dieu un maœimum de facultés qu'il lui était d'éfendu de dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme plus grande que les atitres. César plaidait, faisait des Ters, écrivait TAnfî-Crf/ow, conauërait les Gaules.
CICÉRON. ili
Cicéron écrivait des poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haranguait les citoyens à la tribunie, discutait le gouvernement au sénat , percevait les tributs en Sicile , conunandait les^ armées en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à Tusculum. Ge n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait l'homme ; et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus universel. De là, la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous eflEacerons. ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation, moderne place entre les facultés de la natiuîe et les services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie. Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un magistrat d'être un héros, a un orateur d'être un soldat, à un poëte d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hjommejs, et non plus des rouage» humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, mais» un ensemble.
Cicéron^ tel que nous le retrouvons dans, les portraits et dans les lettres de ses contemporains ou de lui-même, était de taille haute, telle qu'elle est
nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple et qui a besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de Tesprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par Tintelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son image ; le front élevé, et poli comme une table de marbre destinée à recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient ; le nez aquilin, très-resserré entre les yeux ; le regard à la fois recueilli en lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se répandait sur la foule ; la bouche fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce d'étendue du sourire ; les joues creuses, pâles, amaigries par les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues. Son attitude avait le calme du philosophe plutôt que l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée qui se posait et qui se dessinait en lui sous les. yeux du peuple. On voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole. Un nombreux et grave cortège de rhéteurs grecs, d'affranchis, de clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait quand il traversait la place pour monter aux rostres. Il tenait à la main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses
CICÉRON. ii3
exordes, ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inépirées de ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de l'épicurien. Il n'attirait pas les yeux par la recherche et ne les offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré de sa robe à plis perpendiculaires serrée au corps. Il ne voulait pas que les couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait àcette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice , toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence, qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé par la fréquentation du forum à juger ses orateurs en artiste, appréciait dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa majesté.
Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome,, nommée Arpinum, patrie de
Marius. Sa mère Helvia, femme supérieure par le courage et la vertu comme toutes les mères, où sq moulent les grands honames, l'enfanta sans douleur. Un génie apparut à sa nourrice, dit la rumeuy antique, et lui annonça qu'elle allaitait dans cet enfant le salut de Rome : ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet enfant répandaient dans le cœur de sa mère et de sa nourrice on ne sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées. Helvia était d'un sang illustre • Sa famille paternelle cultivait obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum^ sans rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré la nouveauté de son nom, que Cicéron fit I3 premier éclater ^^dans Rome, cette famille remontait, dit-on, par filiation jusqu'aux anciens rois déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes inattendus d'éloquence dans des députations que leur ville avait envoyées à Rome pour y soutenir de graves intérêts. 11 est rare que le génie soit isolé dans une famille ; il y montre presque toujours des germes avant d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand hgmme que la nature semble y préparer par degrés. Cela fut ainsi dans
ClGÊRCKNw 115
la famille poétique da Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde inspiration ; ainsi dans la famille de Mirabeau, dont le père et surtout les oncles étaient des orateurs naturels et sauvages, plus frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu ; ain^ de Cicéron et de beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps et sourdement ses chefs-d'œuvre dans l'hiunanité, comme dans les minéraux et les végétaux. L'bomme est un être successif qui retrace et contient peut-être dans une seule âme les vertus des âmes de cent générations.
Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraii^es de la famille de Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le cœur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et romaines l'enfant qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa maison. La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la littérature latine a été depuis pour nous : la tradition de l'esprit humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées. La rapide et universelle intelUgence de l'enfant fit une explosion plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut en sortant du berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation pour les choses intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement reconnue autour
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de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire dont il devait épuiser Tivresse, presque en goûtant la vie. Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes roi des écoliers; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et ils lui faisaient d'euxmêmes cortège jusqu'à la porte de sa maison, comme à un patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée parmi les enfants et parmi les hommes, elle ne suscite plus l'envie ; on la subit et on l'acclame comme un phénomène, et, comme les phénomènes sont isolés et ne se renouvellent pas, ils n'humihent pas la jalousie, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine !
La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe du matin des grandes vies ; elle contient en ombres toutes les réalités futures de l'existence ; elle remue les fantômes de toutes choses avant de remuer les choses elles-mêmes ; elle est le prélude des pensées et le pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, Brutus, Solon, Platon, commencent par
rimagination et la poésie : c'est le luxe des sèves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poète une fois en sa vie !
Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si souverain orateur que parce qu'il était poète. La poésie est l'arsenal de l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud : partout où ces orateurs sont sublimes,* ils sont poètes. Ce qu'on retient à jamais de leur éloquence , ce sont des images et des passions dignes d'être cliantçes et perpétuées par des vers.
En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poèmes qui le placèrent, disent les histoires, parmi les poètes renommés de son temps. Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.
11 étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette science qui les contient toutes. 11 suivait surtout les. leçons de Philon, sectateur de Platon. 11 oiivrait ainsi son âme par tous les pores à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable de vérités, d'exemples.
d'images, d'élocution, de beauté morala. et civiiiue^ il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ee trésor pendant sOv vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et un des prix de la vertu.
Il suivait aussi assidûment à la même époque les séances des tribunaux et les séances duForwin^ ce tribunal des délibérations politiques deva&t la peuple, écoutant, regardant agir les grands maîtres de la tribune de son temps , Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout Antoine, dont il a depuis immortalisé luiHaaême l'éloquence dans ses, traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple,, et il s'étudiait en rentrant chez lui à reproduire demé^ moire sous sa plume les traits de leurs, harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poète s'étendait à Rome par la publication, d'un poëme épique sur les guerres et les destinées de Marins, son grand compatriote.
Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent les empires ou les républiques au moment où leurs institutions les ont élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence permet à un peuple de parve-
OIGÉRON. i 19
nir. Armées à ce poinlt ciilminant de leur existence -et de leur principe, lefS4iatians cefunneticenftà (^an- •celer sor elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par tm vertige de la prospérité ou ipa«r une loi de ncrtre impai^aite nature. C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes e% les plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron apparaissait dans la \ie précisément à ce moment de l'achèvement et de la décomposition de la république romaine ; en sorte que son histoire, mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, efilt à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables de l'univers , celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome. La liberté, la servitude de l'univers se conquièrent, se perdent, se jouent pendant un demi-siècle en hri, autour de lui on avec lui. L^âme d'un seul homme est le foyer du monde et sa parole est l'écho de l'univers.
Le principe de la republique romaine était l'adjonction successive d'abord de l'Italie, puis de l'Europe, puis iCnfin du monde alors connu, à la domi • nation des Romains. Grandir était leur loi. On ne
grandit en territoire que par la guerre : la guerre était donc la fatalité de ce peuple. Défensive dans ses commencements, la guerre romaine était devenue offensive, puis universelle. La guerre altère de gloire, la gloire donne la popularité, la popularité donne aux ambitieux la puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution; cette institution donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait des triomphateurs des candidats à la tyrannie.
Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes aussi, étaient devenues nécessaires. De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la liberté et au pouvoir tout moral des lois. Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises ou en Itahe conmiençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et du peuple, et à former poUr ou contre ces généraux de grandes factions militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles. Celles qui étaient hcenciées après qu'on leur avait partagé des terres formaient dans l'ItaUe-^même et dans les campagnes de Rome des noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à donner des
bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux. Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient destinées à subjuguer le monde. Ils avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur renvoyait des tyrans domestiques. Déjà Tépée se jouait des lois ; déjà, sous un respect apparent pour Tautorité nominale du sénat, les généraux et les triomphateurs se marchandaient entre eux les charges, les consulats ; les gouvernants de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions, où la constitution ne conservait plus que ses formés, où les généraux étaient des tribuns, où les factions étaient des camps.
Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron prit la robe virile, pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de magistrat dans la scène du temps.
Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et avoir sauvé l'Italie de la première î. 11
inAasion des barbares du Nord, avait pris parti à Rome pour le peuple contre les patrioiens et centre le sénat. Démagogue armé et féroce, il aTait prêt^ *es légions à la démocratie pour immoler raristo- «ratie. Ses proscripticms «t ses assassinats avaient décimé Rome et inondé de safng Tltalie. Sylla, patricien de Rome, d'abord lietitenant, puis tIv^éI de Marius, lui avait à son tom* enlevé sagloireetses légions, les avait ramenées «contre sa patrie , avait proscrit les prescripteurs, égorgé les égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis abdiqué sons le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, et remis en jeu les ressorts de Tantique constitution, faussés, «ubjugués, ensanglantés par loi. Une guerre qu'on appelait la guerre sociale^ guerre des auxiliaires delà république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par l'insurrection de Htalie, cette mêlée d'événements, de passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons citoyens de Rome s'enrôlèrent, pour défendre la patrie, même sous la dictature d'un tyran. Cicéron y suivit son modèle et son maître, l'orateur Hortensius. Il en revint .avec les légions victorieuses de Sylla, pour assister avec horreur à l'éclipsé de toute hberté, aux dictatures, aux proscriptions, aux égorgements de Rome. Son ^extrême jemies^e et sa
vie sjtudiâusa à Arpiaum le dérobèrent non au mal^ heuF^ mais au danger du temps. Il repaji^ut à Rome a|^rô& W pétablissemenl; Tiolent mais réguliec deg^ choses et du sénat pac Sylla.IL se prépara à la ti*i* buQ6 politique et ausi charges de la république par l'e:si3rcice du barreau, noviciat des jeunes Romains Hm a£fiiraient ainsi à Festime et à la reconnaissance du peuple, avant de briguer ses sufi&ages pour les magistratures. U pubUa en même temps des livres sur kf langue, sur la rhétorique, sur Fart oratoire, qui déeelaient là profondeur et l'universalité de ses études>. Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection inconnu jusqu'à ce jeune homme dans la discussion des causes privées. Invention des argumiiènts,. eoiehaînement des faits, conclusion des témoignages, élévation des pensées, puissance des Faisonnenaenis, harmonie des paroles, nouveauté et spkn^ur desimages,^ conviction de Tesprit, pathétique dift cœur, grâce et insinuation des exordes, forée et foudre des péroraisons^ beauté de la dic^ tion, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta^ en peu di'annjées, le jeune orateur au sommet de l'art et de la renommée. Ses discours préparés dans le silience de ses: veilles, notés, écrits à loisir, effacés, écrits de nouveau,^ corrigés encore, com»parés studieusement j)ar lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris fragments par fragments,
12i VIE DES GRANDS HOMMES,
tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de Timprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Us existent revus et publiés par Torateur lui-même, ils sont encore des événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas ; ils forment des volumes. Ils sont restés monuments de l'esprit humain.
Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme : son corps fragile ne put supporter cet excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper. à l'attention de
Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait osé défendre ; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce dans la Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.
Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles , il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se proposait de recueiUir son modique patrimoine en Grèce ; et de s'étabHr à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau , dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétabhssait ; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les
avait vaincus par les armes et qu'un Romain les
dépassait par Téloqueiice. 11 leur donnait des leçons de pensée , et ilâ lui en donnaient de diction ^ d'harmonie, d'intonaiion, de geste. La nouvelle de la mort de SyUa, qui arriva en ce moment à Athènes et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus et il partit pour Rome en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. 11 consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien, destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution. '
« Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête ? — En suivant toujours tes propres inspirations, et non l'opinion de la multitude. »
Cet oracle le frappa, et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita en effet sa réputation d'homme de bien, sa gloii*e et sa mort.
Rentré à Rome, il y vécut quelques années dans romhre, ne s'attachant à aucune des factions qui
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divisaient la république, ne faisait cortège à àueua des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple. On le méprisait, disent les historiens, paur ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses immatéMclles. On l'appelait poète, lettré, homme grécisé^ philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous tes siècles ce qui n'est pas vulgaire comme, lui. Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, il continua à se perfectionner en silence, pour le seul amour du beau et du bien. 11 vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène romaine, Roscius. Us s'étudiaient ensemble : l'acteur^ à imiter les intonations, les attitudes et les gestes que lanature inspirait d'ellemême à Cicéron; l'orateur, àimiter l'action que l'art enseignait à Roscius . Et de cette lutte entre la nature qui inspire et l'art qui achève résultait pour l'acteur et pour l'orateur la perfection, qui consiste pour l'acteur à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse de la natureet pourl'orateuràne rien professeràla tribune qui ne soit avoué par l'art et conforme à cette suprême convenance des choses qu'on nomme le beau .
XVH
Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron <dt se» anws le conjuraient de faire violence à son
goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difiTiciles, des dons que les dieux, Tétude, les lettres, les voyages avaient accumulés en lui. « La vertu et l'éloquence ne lui » avaient été données, lui disaient-ils, que comme » deux armes divines pour la grande lutte qui se » balançait entre les hommes de bien et les scélé- » rats, entre la république et la tyrannie, entre » Tanarchie des démagogues et la liberté des bons » citoyens. » Il céda à leurs instances et sollicita la questure la même année où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles, Hortensius et Cotta, sollicitèrent le consulat, première magistrature de Rome, qui durait un an. Le peuple, las des hommes de guerre .qui avaient ensanglanté assez longtemps Rome, voulut relever la* liberté et la tribune en les nommant tous les trois. La questure était une magistrature secondaire qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome. Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron. Tout en prévenant par ses mesures la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile et s'y fit adorer ; il la parcourut tout entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. 11 y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la mécanique ait jamais
donnés aux hommes, et fit restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Sicile , il s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des cUents ou des plaideiirs qui assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place pubhque. Ainsi, il n'eut plus besoin d'un affranchi qu'on appelait le nomenclateur et qui suivait toujours les candidats aux charges ou les magistrats pour leur souffler à voix basse le nom des citoyens.
Parvenu à l'âge de quarante et un ans, posses-
seur par ses héritages personnels et par la dot de, Térentia, sa femme, d'une fortmie qui ne fut jamais splendide, car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la justice ou pour la gloire, jugeant que la. parole était de trop haut prix pour être vendue ; lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton, Brutus, Atticus, Pompée, père d'un fils dans lequel il espérait revivre, d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son avenir; n'employant son superflu qu'à Taccpiisition des livres rares qu'un ami, le riche et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes ; distribuant son temps entre les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de campagne, à Arpinum, dans les montagnes de ses pères, à Cumes^ sur le bord de la mer de Naples , à Tusculum , au pied des collines d'Albe , séjours cachés et délicieux ; mesurant ses heures dans ces retraites comme un avare mesuare son or ; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, d'autres aux repas, peu au sommeil ; n'en perdant aucune pour le travail, le plaisir de l'esprit, la santé ; se couchant avec le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans toute sa force, sa
santé se rétablissait, son corps reprenait Tapparence de la vigueur, sa voix cers accents maies et cette vibration ner\'euse que Démosthène Faisait lutter avecj le bruit des vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié. La destinée semblait lui donner à la fois , au commencement de sa vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa carrière, comme pour lui , faire mieux savourer, par la comparaison et par le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.
Six ans après sa questure en Sicile, Cicéron fut élu édile , à l'unanimité, par le peuple rassemblé en tribus. L'édile était chargé des embellissements de IVome et des spectacles à donner au peuple. Le peuple, avide de spectacles, pensa que la Sicile, dont Cicéron avait conquis l'afifection et la reconnaissance, hriienverraît des gladiateurs, des comédiens et dfes fclètes féroces qui illustreraient son édiKté.€ette magistrature donnait aux édiles le droit d'étaler dans le vestibule de leur maison les images et les statues de leurs ancêtres. Cicéron, qui n'avait pas d'ancêtres, n'étala point d'images. Il accepta.
sans s'humilier, le nom dViommc nouveau qu'on donnait à Rome à ceux qui faisaient leur propre nom au lieu d'en hériter. Il se trouvait placé entre l'aristocratie et la démocratie, dans ce milieu favorable à l'équité, entre les deux factions qui se disputaient Rome : plébéien par la naissance , patricien par les charges et par les sentiments. Ce fut l'époque où il écrivit, à l'instigation des Siciliens, ses harangues mémorables contre Verres qui avait spolié la Sicile de ses objets d'art et de ses monuments nationaux. Ces harangues, qui ne furent jamais prononcées, firent à jamais du nom de Verres le nom des illustres .concussionnaires de nation. Plus tard, Cicéron, se repentant sans doute d'avoir infligé au delà du juste une si flétrissante immortalité au préteur de Sicile, le secourut de sa bourse dans l'indigence où ce proconsul était tombé.
Deux ans après son édilité, il brigua la préture, magistrature qui n'avait au-dessus d'elle que la première, c'est-à-dire le consulat. Il soutenait aJors dans le sénat Pompée, l'idole de l'aristocratie romaine, qui demandait un pouvoir illimité pour purger la mer des pirates de Cilicie, qui assiégeaient les côtes d'Italie. L'éloquence de Cicéron l'emporta sur la résistance des démagogues : Pompée fut dictateur, et Cicéron préteur.
CICEROxN. 133
Sa renommée d'incorruptibiUté était telle, qu'un accusé de concussion, nommé Macer, ami et protégé de Crassus, le plus riche des Romains, ayant appris que Cicéron était décidé à \oter sa condamnation, lui fît dire qu'il se sentait jugé d'avance, puisque Cicéron était contre lui ; et, rentrant dans sa maison, sans permettre à ses avocats de plaider sa cause, il se coucha et mourut d'une mort volontaire, estimant que la condamnation de Cicéron était la condamnation des dieux.
Jusque-là cependant, et malgré la maturité de son âge et l'obstination de ses études pour perfectionner en lui le don de la parole, il n'avait plaidé que devant les tribunaux ou devant le sénat ; il ne s'était pas cru capable encore d'aborder la tribune aux harangues et de plaider des causes publiques devant le peuple. Le peuple lui semblait le plus redoutable et le plus délicat des auditoires. Il lui fallait, disait-il, une éloquence aussi intrépide, aussi diverse, aussi soudaine et aussi toute-puissante que lui. Ce n'était pas trop de la moitié d'une vie pour s'y préparer.
Il s'y hasarda , la première fois , pour soutenir l'espèce de dictature navale et militaire qu'on avait donnée à Pompée et qu'on proposait de restreindre. 11 triompha. Ce triomphe lui valut, deux ans après,
i34 VIE DES GRANDS HOMMES,
k eensulat, objet âe -son ambition et ^ondemefirt de sa gloire. Peu agréable à la multitude, dont il eombattait les désordres, sans racines dans raristefcratie, à laquelle il n'appartenait point par la naissance, 41 ne pouvait s'élever que sur ses talents et sur ms «er\ices à cette suprême magistrature décernée par l'élection. Deux hommes funestes, qui tenaientAàia fois aux grandes familles par le sang, à la multîtuiâc par les lâches adulations et par leur complaisânee pour ses crimes, Antonius et Catilina, étaient ses concurrents. 11 commença par détacher Antonius, le moins, dangereux de ses deux rivaux, homme sans caractère, en lui promettant de servir son ambition qui n'était que de la vanité, de l'accepter pour collègue au consulat, et de lui laisser les grands gouvernements de l'Italie hors de Rome. Ayafft décomposé ainsi la brigue de ses adversaires, il combattit si vivement la politique plébéienne et tuifeilente de CàtiKna devant le sénat, que l'arij^ocratie, flattée de rencontrer un tel soutien, et le peu^, jaloux de s'assurer une telle éloquence, le nommèrent, non au scrutin, mais d'acclamation, consul avec Antonius. Il tmt parole à son collègue et loi fit donner ce qu'il désirait , le gouvernement de l'Italie. Quant à lui5 il resta à Rome pour préserver la république des agitations et des subversions «qui la menaçaient tous les jours pendant l'absence -de Pompée, alors en Asie.
CLCËR019. 135.
Le» circQastaace& suprêmes ne tajrdèrent pas à éelatxx. iGuiépendamiliieii/t des grandes factions mililiaires dont nous avons parlé, factions représentées dans Marins, dan» Syila, dans Pompée, et bientôt a^sèsr daoâ César ; indépendamment aussi des factUins permanentes des patriciens et des plébéiens ({HÎ déchiraient la république depuis quelques années, il y avait à Rome une faction de Tanarehie, de la démagogie et du.' crime, cpii couvait sous toutes la» autees et qui n'attendait, pour les renverser et last submerger toutes dans leur propre sang, que Feccasîon d'un trouble civil ou d'une faiblesse du geAiveirnement. Les éléments de cette factionimpie, qui bouillonne toujours dans la Jie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord la populace, écume du peuple qui s'imprègne et se corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte à la surface des ^^randes^ villes au vent de toutes les séditions. C'él^ent ensuite Les affranchis, les prolétaires et les easlaves, rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des>citoyens et toujmirs prêts à briser le cadre de& lois, ^i ne s'élargissaient pas pour leur faire une juste place ; c'était encore cette multitude de seldats licenciés de Sylla, de Markîis^ de Pompée hii-m:ême, à qui on avait distribué des terres dans eertaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés
(le leur médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires ou ayant épuisé promptement avec la prodigalité de nouveaux enrichis leur fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux séditions de la patrie. Enfin, c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant gardé le crédit en perdant les vertus de leurs ancêtres, corrompus de mœurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de scandales, indifférents d'opinion, avides de fortune, trahissant leur sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les comphces masqués ou démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur grandeur future dans l'abîme de leur patrie !
Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, les ferments et les fauteurs de bouleversement. Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions Uguées pour la ruine de la répubhque, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, était CatiUna.
Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace effrontée que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, d'une renommée
CICÉRON. 4 i37
militaire, seule qualité qu'on ne pût lui contester, d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices dans les parties honteuses du cœur humain, soupçonné sinon convaincu du itieurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne, d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes que des crimes, mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont beaucoup l'accusaient tout bas ; Catilina était encore préteur, et il avait élevé son ambition jusqu'au consulat. A peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir, d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves à l'assaut de Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une occasion de revanche et une dictature dé crime pour lui et pour ses complices. Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.
XXIH
A rimmense rumeur d'une si vaste conspiration dont les têtes seules étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout Texistence, Gicéroa rassemble le sénat et somme Catilina d'avouer ou de désavouer son crime. « Mon crime ! répond insolei»- » ment le factieux. Est-ce donc un crime de vouloir » donner une tête à la puissance décapitée de la » multitude, quand le sénat, qui est la tête du gour » vernement, n'a plus de corps et ne peut rien pour » la patrie ?» A ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.
Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa patrie. 11 envoie à Maalius, un de ses complices, qui commandait un corps de vétérans eu Toscane, le signal de soulever ses soldats et de marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un des conjurés^ qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et en diriger les mouvements. Les armes, les torches sont prêtes ; les édifices sont marqués, les victimes comptées, Cicéron est la première. C'est dans le sang de son premier citoyen que les scélérats doivent éteindre les lois antiques de Rome. Une femme illustre , maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au complot, court dans la nuit avertir Cicéron
CICÉRON. t39
de fermer le lendemain sa maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du jour à la porte du consul, dont ils ont promis la tête ; ils la tpouveat gardée par un^ poignée de bons citoyens . CSBeéron Ti'vant, la ^ille a un centre, tes lois mie maifii, la patrie une yoix, te sénat un guide. L'exéeii4ion du complot est ajournée. Cicéron n 'ajourne pas la vigilance : il convoque le sénat à la première heure du jour dans le temple fortifié de Jupiter Stator^ ou conservateur de Rome. Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves eontre lui attestera son innocence ou que l'audace mtiiBâdera te consul. A son entrée dans le sénat, tras tes sénateurs s'écartent de Catilina, comme pour se préserver de la contagion on même du aovççon du crime . L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur. Cicéron indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi public la ter^ ribte et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de Catilina la même trace que le feu du ciel kâsse sur un monument foudroyé. La peieée s'y précipite sans haleine, en paroles courtes, comme si l'impatience et l'indignation essoufflaient te génie. En voici quelques mots qui feront juger l'orateur et te criminel :
« Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre » patience ? Combien de temps ta rage éludera-t-elle M nos lois? A quel terme s'arrêtera ton audace? » Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont » Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, » ni la consternation du peuple, ni ce concours de » tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi » pour cette assemblée, ni les regards indignés de » tous les sénateurs, rien n'apu t'ébranler! Tu ne » vois pas que tes projets sont découverts? que ta » conjuration est ici environnée de témoins, enchai- » née de toutes parts ? Penses-tu qu'aucun de nous » ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle » qui l'a précédée, dans quelle maison tu t'es rendu, » quels complices tu as réunis, quelles résolutions » tu as prises ? temps ! 6 mœurs ! Tous ces com- » plots, le sénat les connaît, le consul les voit, et » Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au » sénat ; il est admis aux conseils de la république ; » il choisit parmi nous et marque de l'œil ceux » qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de » courage, nous croyons assez faire pour la patne » si nous évitons sa fureur et ses poignards ! De- » puis longtemps, Catilina, le consul aurait dû » t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous » le glaive dont tu veux tous nous frapper. Le pre^
CICÉRON. i4l
» mier des Gracques essayait contre l'ordre établi » des innovations dangereuses ; un illustre citoyen, » le grand pontife P. Scipion, qui cependant n'était » pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque » Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre » de carnage et d'incendies, les consuls ne l'en pu- » niraient pas ! Je ne rappellerai point que Servilius » Âhala, pour sauver la république des change- » ments que méditait Spurius Mélius, le tua de sa » propre main : de tels exemples sont trop anciens. » Il n'est plus, non, il n'est plus ce temps où de » grands hommes mettaient leur gloire à frapper » avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que » l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui, un séna- » tus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un » pouvoir terrible.. Ni la sagesse des consuls ni » l'autorité de cet ordre ne manquent à la répu- » blique ; nous seuls, je le dis ouvertement, nous » seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos
» devoirs
» Rappelle à ta mémoire l'avant-demière nuit, et » tu comprendras que je veille encore avec plus » d'activité pour le salut de la république que toi » pour sa perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit » tu te rendis (je parlerai sans déguisement ) dans » la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en » grand nombre les complices de tes criminelles » fureurs. Oses-tu le nier? Tu gardes le silence? Je » t'en convaincrai si tu le nies ; car je vois ici dans
m te séûat des hommes qui; étaient avec toi. Diewi » immortels ! où somnneâ-m^ufi ? dans cpiieUa ville^ » è ciell Yivons-noufi? quel gouvernement est le » aétre ? Ici, pères conscrits, ici même, parmi le* » membres de cette assemblée, dans ce conseil tt auguste où se pèsent les destinées de l'univers^ » des traîtres conspirent naba perte, la vôtre, celle » de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres^ » le consul les voit et prend leur ayi&sur les grands » intérêts de TÉtat ; quand leur sang devrait déjà » couler, il ne les blesse pas même d'une parole » offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca » l'avant-dernière nuit ; tu as partagé TltaEe entre » tes. complices ; tu as marqué les lieux où ils de- » valent se rendre ; tu as choisi ceux que tu lais- » serais à Rome , ceux que tu emmènerais avec » toi ; tu as désigné Tendroit de la ville où chacun » allumerait Tincendie ; tu as déclaré que le mo- •^ ment de ton départ était arrivé ; que, si tu retar- » dais de quelques instants, c'était parce que je » vivais en<3ore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers » romainâ qui, pour te déUvre» de cette inquiétude, » t'ooit promis de venir chez moi cette nuit-là même, M un peu avant le jour, et de m'égorger dans nion » lit. A peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. » Je me suis entouré d'une garde plus nombreuse » ei plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux cpii, » sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient » de ta part pour m'arracher la vie. Je les ai nom-
mes d'avance à ptasienre de nos premiers citoyens, et j'avais annoncé Theure où ils se présenteraient. . .Peux-tn, Catilina, jouir en paix de la kraiière qui nous éclaire, de Vair que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui ignore que la veille des calendes de jamvier, le dernier jour du consulat de Lépidus et de TuUus, tu te trouvas sur la place des comices armé d'un poignard ? que tu avais aposté une troupe d'assassins pour tuer les consuls et les principaux citoyens ? que ce ne fut ni le repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes ; ils sopt connus de tout le monde, et bientôt d'autres les ont suivis. Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je bois «onsul, n'as-tu pas attenté à ma vie ? Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse semblait rendre inévitables? Il n'est pas un de tes desseins, pas un de tes succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé. Et cependant, rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts ! Combien de fois ce poignard dont tu nous menaces a-t-il été arraché de tes mains ? Combien de fois un hasard imprévu l'en a-t-il fait tœnber? Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt ! Dis-nous donc sur quel affreux autel tu l'as consacré , et quel
» \œu sacrilège t'oblige à le plonger dans le sein
» d'un consul 1
» A quelle \ie , Catilina , es-tu désormais con- » damné ? Car je veux te parler en ce moment, non » plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec » la pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer » dans le sénat : eh bien ! dans une assemblée si » nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches, » quel est celui qui a daigné te saluer ? Si personne » avant toi n'essuya jamais un tel affront, pourquoi » attendre que la voix du sénat prononce le flétris- » sant arrêt si fortement exprimé par son silence ? » N'as-tu pas vu à ton arrivée tous les sièges rester » vides autour de toi? N'as-tu pas vu tous ces con- » sulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, » quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser » désert tout ce côté de l'enceinte? Comment peux- » tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te le » jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous » les citoyens te redoutent, je me croirais forcé » d'abandonner ma maison, et tu ne crois pas de- » voir abandonner la ville ! Si mes concitoyens, pré- » venus d'injustes soupçons, me haïssaient comme » ils te haïssent, j '.aimerais mieux me priver de leur » vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités ; » et toi, quand une conscience criminelle t'avertit » que depuis longtemps ils ne te doivent que de » l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux » pour qui ton aspect est un cruel supplice ! Si les
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» auteurs de tes jours tremblaient devant toi, s'ils » te poursuivaient d'une haine irréconciliable, sans » doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs » yeux. La patrie, qui est notre mère commune, D te hait ; elle te craint ; depuis longtemps elle a » jugé les desseins parricides qui t'occupent tout » entier. Eh quoi ! tu mépriseras son autorité sar » crée ! tu te révolteras contre son jugement ! tu » braveras sa puissance ! Je crois l'entendre en ce » moment t'adresser la parole : « Gatilina, semble- » t-elle te dire, depuis quelques années il ne s'est » pas commis un forfait dont tu ne sois l'auteur^ » pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul » as eu le privilège d'égorger impunément les ci- » toyens, de tyranniser et de piller les alliés. Contre » toi les lois sont muettes et les tribunaux impuis- » sants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. » Tant d'outrages méritaient toute ma colère, je les » ai dévorés en silence. Mais être condamnée à de » perpétuelles alarmes à cause de toi seul ; ne voir • jamais mon repos menacé que ce ne soit par » Catilina ; ne redouter aucun complot qui ne soit » lié à ta détestable conspiration : c'est un sort » auquel je ne peux me soumettre. Pars donc, et » délivre-moi des terreurs qui m'obsèdent : si elles » sont fondées, afin que je ne périsse point ; si » elles sont chimériques, afin que je cesse de crain- » dre »
L'éloquence hiuname g'éleva rarement plus haut que dans cette lutte corps à corps entre Cioéron et hs complices de Catilina. Quant à la conspiratioii «Q elle-même, elle présentait sans doute plus de surface que de profondeur, et plus d'occasion à Téloquence que de danger réel à l'héroïsme du consul. Catilina était au fond un de ces aventuriers ^e parfois des politiques pervers encouragent de leur» connivences secrètes, comme on en a revu dans nos révolutions modernes, mais que tout le monde exècre et désavoue quand ils se montrent, parce qu'ils font scandale même dans le crime. Personne à Rome n'osa défendre Catilina. La patrie fut sauvée d'un fantôme plutôt que d'un oppresseur par Cicéron. Il montra peu de jours après une résolution plus ferme, mais ce fut une résolution contre des vaincus. Quelques complices attardés de Catilina, lestés à Rome après son départ, et convaincus de correspondance avec lui, sont saisis et emprisonnés parle consul. Les immoler sans jugement, et malgré les lois protectrices de la vie des citoyens, c'était assumer la responsabilité la plus terrible ; les relâr cher, c'était proclamer l'impunité des complots. Cicéron soumet le problème au sénat. César les défend avec le dédain et la protection du mépris, mais avec l'habileté d'un complice. Le sénat hésite ;
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Cicérou ^'obstine, s'indigne, relève la colère abattue des sénateurs, demande la mort et l'obtient ao nom du péril pnblic* En sortant du sénat, il fait exécuter, de sa seule autorité, Lentulus, Céthégus, tous les grands suspects du parti de Catilina ; puis, se retirant intrépidement de la prison où ils vienr nent d'expirer sous ses licteurs, et passant devant les groupes de leurs partisans qui attendaient leur scfft : « Ils ont vécu ! » dit-il en les défiant du regard, erl il alla rendre grâces aux dieux du salut de Rome. La faction de Catilina, tellement réprouvé qu'il n'avait pu emmener de Rome avec lui que trois cents scélérats perdus d'opinion et de renommée, fut abattue en un jour à Florence comme elle l'avait été en une nuit à Rome.
Le consulat de Cicéron finit dans la terreur des fiictieux et dans la reconnaissance des bons citoyens. César et son parti alors naissant, plus redoutable que cehii de Catilina, s'opposèrent seuls à ce que Cicéron rendit compte au peuple des mesures qu'il avait prises et du sang qu'il avait versé. • Eb bien I dit Cicéron en paraissant à la tribune, ai César, préteur, lui refusa la parole, je ne ferai point de harangues, mais je ferai un serment. » Le peuple, étonné, attendit le serment du consul. « Je jure, s'écria Cicéron en attestant sa con*
science, sa patrie et les dieux, je jure que j'ai sauvé la république ! » César et ses complices protestèrent en vain par leur silence contre le meurtre de leurs amis ; le peuple tout entier applaudit au témoignage du sauveur de Rome, et Taccompagna respectueusement jusqu'au seuil de sa maison. On lui décerna, quelques jours après, le titre de Phre de la patrie. Les empereurs s'arrogèrent plus tard ce titre. Rome libre le donna d'elle-même et pour la première fois à Cicéron. Les villes de l'Italie lui dressèrent des statues comme à un dieu. On l'appelait le second fondateur de Rome.
Ce fut le sommet de sa gloire et de sa fortune : l'envie l'y attendait. La république était dans un tel état, qu'elle n'avait plus de place pour un si honnête et si glorieux citoyen. Elle tolérait les grands talents et les grandes renommées, mais à condition qu'ils fussent alliés à de grands vices. Tous les partis avaient intérêt à écarter Cicéron, car tous avaient quelque complaisance ou lâche ou criminelle à lui demander. Quand les nations sont décidées à se perdre ou à se souiller, elles écartent les grands témoins qui les feraient rougir de leur bassesse. Telle était Rome dans ces années qui précédèrent l'usurpation de César et l'anéantissement de la république.
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Depuis que Pompée, tant de fois consul et triomphateur, était rentré à Rome, et que César avait grandi en ambition, en intrigue, en popularité et en gloire , Rome était divisée en trois partis qui marchaient d'un pas presque égal à la ruine de la liberté.
Le premier et le plus puissant était celui de Pompée, idole du sénat, cher aux soldats, modérateur et soutien tout à la fois de la noblesse, n'aspirant pas à détruire, mais à dominer les institutions, n'ayant de l'ambition que ce qu'elle a d'honnête et de patriotique, heureux de conserver la république pourvu qu'il en fût le patron et la grand citoyen, et cherchant à tenir entre tous les excès une balance où son nom et son épée fissent toujours peucher le pouvoir. On voit, par les noms des hommes qui suivirent plus tard sa fortune, que ce qui restait à Rome de vertu et de liberté était alors, avec Caton et Cicéron, de ce parti.
Le second était celui des démagogues, qui adulaient par ambition les plus sordides et les plus sanguinaires instincts de la multitude, qui ne cessaient de l'animer contre le sénat et contre les patriciens, qui déclaraient la guerre à toutes les lois, qui ne voulaient de lois que les séditions et les meurtres soufflés par leurs tribuns , et qui , par l'effroi de leur anarchie et de leurs crimes, repoussaient les meilleurs citoyens dans les dictatures. Le chef le plus redoutable de ce parti populaire était Clodius.
Enfin il y avait le parti de César, parti â*\m homme qui avait été doué par la nature et par la for^ tune de tous les dons de la naissance , du rang, de la richesse, de Téducation, de l'éloquence, du courage et du génie, et qui les prostituait tous, jeune à sm vices, mûr à sa gloire et à son ambition. César, fté du sang le phis illustre de Rome , avait pris de bonne heure le parti des démagogues, comme on l'a vu à l'occasion de Catilina, afin d'avoir deux instruments de son élévation : auprès du sénat , son aristocratie; auprès de la multitude, sa popularité. Il avait besoin aussi , pour couvrir sa mauraise renommée de jeunesse, de cette faveur passionnée de la plèbe qui n'exige pas l'estime , pourvu qu'on caresse ses caprices et ses anarchies. Enfin il s'étart déjà signalé dans la guerre, et particulièrement dan» la guerre contre les pirates de Cilicie. Il aspirait â égaler les exploits de Pompée par la conquête des Gaules, afin de fonder sa vie sur quelque grande gloire conquise au peuple romain, de s'attacher une armée personnelle, et de revenir ensuite imiter Marins, Sylla, Pompée à Rome : caria liberté n'était déjà plus la perspective de personne, et la suprématie sur la république était le rêve et l'ambition (fe tous.
Pour parvenir au gouvernement des Gaules, objet actuel de ses desseins. César, qui savait flatter l'aristocratie aussi bien que complaire à la multitude, caressait en ce moment Pompée et Clodîus.
ft demandait à l'un te» suffrages du sénat et des légions; il demandait à l'autre les Toix du peuple: Pour eomplaire à Clodius, il fallait lui livrer Cicéron, ce père de la patrie^ qui avait sauvé la répaètîque des démagogues , que Clodius, leur chef, vouflait venger. L'instant était bien choisi pour cette vengeance. Pompée et €rassus, autres hommes pmssants sur le sénat, avaient intérêt à éloigner César, dont les intrigues et la popularité les gênaiefit à Rome. Ils lui concédaient les Gaules pour l'écarter d€»yeux et àe l'oreille du peuple, qui commençait à tarop le regarder et à trop l'écouter. Bien que Cicéroa fftt des amis de Pompée, Pompée, ami froid et négMgent, un peu fatigué aussi de la trop éclatante renommée du sauveur de Bome^ sacrifiait, momentanément au moins, Cicéron à César qui le redoutait, à Craasus qui le haïssait, à Clodius qui avait juré sa perte. Le grand intérêt que Pompée avait de complaire à César prévalait sur l'amitié.
La haine de Clodius contre Cicéron avait été envenimée récemment encore par un de ces hasards àe la vie privée qui deviennent des causes de catastrophe publique. Clodius, d'une race aussi illustre que celle de César, et aussi débordé que lui dans ses amours, s'était épris d'une passion effrénée pour lajemie femme de César, nommée Pompéia. Soit que cette jeune femme, complice de cette passion, eût assigné une rencontre à son amant dans sa maison, soit que Oodius eût affronté, sans l'aveu
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(le Pompéia , le seuil de César, il avait été surpris par une esclave la nuit , déguisé en femme , dans le vestibule de César. C'était un jour de sacrifices et de mystères que les femmes accomplissaient seules, et pendant lequel il n'était permis à aucun homme de rester sous le même toit. César, sans se plaindre de sa femme et sans rompre avec Clodius, qu'il ménageait à cause du peuple, avait répudié Pompéia. Clodius avait été mis en jugement comme profanateur des saints mystères. Cicéron avait déposé contre Clodius ; il avait été poussé à cette déposition par Térentia, sa femme, ambitieuse et jalouse. Térentia haïssait Clodius, parce que Cicéron admirait la jeune Clodia, sœur de Clodius. Térentia craignait qu'il ne songeât à la répudier pour épouser cette rivale. Ainsi, des jalousies de femme allaient à Rome, comme autrefois à Athènes, décider des plus grands événements de la république.
Clodius, absous malgré Cicéron par la faveur impérieuse de la multitude et par le silence poUtique de César, abjura sa noblesse et se fit adopter par un plébéien, afin de pouvoir être .nommé tribun du peuple, magistrature qui personnifiait à Rome les intérêts et les passions populaires, et qui contrebalançait souvent les consuls et le sénat. C'est ainsi que Mirabeau, de nos jours, abjura sa caste pour
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se faire élire à Marseille par le peuple contre Taristocratie.
Le sénat, les consuls, Crassus, César, Pompée lui-même, ayant abandonné, ceux-ci par impuissance, ceux-là par négligence, les autres par complaisance, tout le pouvoir dans Rome à Clodius, agitateur et flatteur du peuple, dont il était en même temps tribun, celui-ci remplit la ville de sa haine et de sa vengeance contre Cicéron. Il fit voter un plébiscite qui condamnait à Texil quiconque aurait fait mourir un citoyen romain non condamné par le peuple. C'était la proscription anonyme de Cicéron ; il le comprit, il essaya en vain de soulever en sa faveur Tindignation et l'énergie des bons citoyens, il ne souleva que leur pitié et leur douleur. Rome était dans un de ces moments où chacun, pensant à sa propre sûreté, n'a ni le temps ni la liberté de s'intéresser au malheur d'autrui. L'ambition militaire de Pompée, de César et de Crassus, liguée avec l'anarchie populaire, livrait Rome à l'agitation, à la turbulence et aux crimes de Clodius. Peut-être même ces trois chefs de l'armée, tour à tour investis de la dictature ou aspirant à en être revêtus, se réjouissaient-ils en secret d'une licence et d'une démagogie de la multitude, qui, en attestant dans Rome l'insuffisance des lois et la décadence de l'esprit civique , ferait sentir plus fortement aux citoyens la nécessité d'un pouvoir arbitraire et servirait d'avance d'excuse à la tyrannie.
Quoi qu'il en aoit, ils fennaient volontairement les yeux sur les attentats de Clodius contre Cicérofi. Crassus et César farorisaîent ouvertement le tribun. Pompée lui^nème, qui venait d'épouser dans un âge déjà avancé la belle-fille de César et qui était éprîs jusqu'à l'adoration de sa jeune épouse, ne pouvah décemment, disait-il, se déclarer pour celui que César condamnait. Pompée s'était retiré djans mie de ses maisons de campagne pour y jouir en paix de son loisir et de son amour, il y fermait son âme aux bruits de Bome. Cicéron étant venu le voir pow réclamer l'appui qu'il devait à son ancienne amitié, Pompée, enîbarrassé de la présence d'un ami malheureux , dont le malheur seul était pour lui un reproche d'ingratitude, s'évada par la porte de se» jardins pendant que Cicéron entrait par celle de son vestibule, et ordonna à ses affranchis de le chercher partout où l'on serait sûr de ne pas le découvrir.
Cicéron, plus consterné de la faiblesse de Pompée que de sa propre ruine, revint à Rome, et, pre* nant des habits de deuil, il alla de porte en porte, suivi d'un cortège de parents, de clients et d'am» également vêtu* de deuil , provoquer par^touti» ces marques d'abattement la compassion de h ville qu'il avait sauvée, et solliciter à la manière antique les vwx des citoyens^ pour sa cause. Le peuple le voyait passer avec émotion, plus ékyquenC dans son silence qu'il ne te fut jamais à la tribune.
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Clodius, redoutant Tefifet de la pitié du peuple, ameuta contre le suppliant cette plèbe sans pitié et sans pudeur, qui regarde la dégradation du talent et de la vertu comme une victoire de la bassesse et de Tenvie, et qui se réjouit de fouler aux pieds tout ce qui tombe. Suivi de cette tourbe armée et insolente, Clodius se trouvait partout sur les pas de Cicéron, attaquait son cortège, faisait déchirer les habits de ses clients, remplissait les rues de tumulte, de rixes, de meurtres, et, encourageant ses vils licteurs à martyriser le grand citoyen, le faisait assaillir d'injures, de sarcasmes, de boue et de pierres, et le forçait à rentrer souillé et sanglant dans sa maison. Les consuls, impuissants, lui conseillaient, au lieu de le défendre, de céder au temps et de laisser passer l'orage en s'éloignant d'une patrie où son ennemi régnait seul. Le sénat, dont la * cause de Cicéron était la cause, s'assemblait en vain pour le protéger. Les sénateurs, abandonnés à euxmêmes par Pompée, Crassus et César, et assiégés dans le sénat par les satellites de Clodius, déchiraient leurs toges d'indignation, et attestaient, en se dispersant, l'impuissance des lois, la lâcheté des généraux, l'oppression des citoyens, la ruine de la république.