XXIX
Il céda enfin au sort, et succomba avec sa patrie. S'attendant bien, après son départ, à la dévastation ou à l'incendie de sa maison, il en voulut préserver au moins les choses vénérées ; et, prenant dans ses divinités domestiques une petite statue en ivoire de Minerve, gardienne et protectrice deRome^ symbole de cette sagesse divine qui inspire et qui conserve les empires, il la porta au Capitole, forteresse, temple et palais de Rome, et Ty consacra pour la rendre inviolable aux spoliateurs. Puis, suivi d'un petit nombre d'amis et de serviteurs armés pour le protéger contre le poignard, il sortit la nuit de Rome, et prit par des sentiers infréquentés le chemin de la mer de Sicile.
A peine Clodius eut-il connaissance de son départ, qu'arrachant plus facilement au peuple un vain décret d'exil contre celui qui semblait s'exiler luimême, il fit porter un plébiscite qui bannissait à jamais Cicéron à cinq cents milles de distance de la ville, et qui ordonnait, sous peine de mort, à tous les citoyens dé refuser le feu et l'eau à celui que la reconnaissance publique avait proclamé le second fondateur de Rome.
CICÉHON. 157
Jl apri\a à Cicéron, dans sa fuite, ce qui arrive à tous les hommes puissants tombés dans la disgrâce de la fortune et dans Tinimitié du peuple. Ceux qui ne le connaissaient que par sa renommée et qui ne lui devaient rien Taccueillirent avec une généreuse hospitalité, et s'honorèrent d'offrir l'abri de leur toit à une grande infortune poursuivie par une grande injustice. Ceux qu'il avait élevés aux honneurs et comblés de biens pendant son consulat se détournèrent, de peur d'être contaminés aux yeux des puissants du jour par son contact, ou se hâtèrent de l'accuser et de l'insulter, de peur qu'on ne les crût reconnaissants. Le préteur de Sicile, qui lui devait tout, le fit prier de ne pas espérer un asile dans son gouvernement. Une de ses créatures, à qui il demanda l'abri de sa maison quand il fut arrivé à une petite ville au bord de la mer pour y attendre une barque, lui refusa sa porte et lui offrit, par grâce, un abri honteux dans une de ses métairies. Cicéron, indigné, s'éloigna de ce seuil inhospitalier à qui son ombre portait malheur, et alla à Brindes, où il s'embarqua seul et presque nu pour la Grèce-, patrie de ses pensées. Pendant qu'il saluait, à travers ses larmes, les rivages fuyants de l'Italie pleine de son nom, Clodius, armant de torches la populace, incendiait à Rome sa maison, la I. u
rasait jusqu'aux fondements, et faisait construire à la place un temple de V Anarchie. Puis, lançant ses sicaires dans toutes les provinces où Cicéron possédait des maisons de campagne ou des jardins, il faisait mettre à l'encan ses demeures, ses livres, ses forêts , pour le dépouîHer même des traces de ses pas, du charme de ses études, de l'ombre de ses arbres, pour lui enlever jusqu'aux souvenirs de son bonheur dans tout ce qui fut sa patrie. Mais le respect pour Cicéron et l'horreur de s'investir des dépouilles de celui à qui chaque Romain devait son propre foyer, étaient tels, dit Plutarque, que personne ne se présentait pour acheter. Sa correspondance, que nous avons eu le bonheur de conserver tout entière, va nous faire lire, jusque dans le fond de l'âme d'im grand homme, les abattements de l'exilé, les tendresses du père, les faiblesses de l'époux, les résignations du philosophe et les tristesses du citoyen.
Cicéron proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans sa chère Athènes, que . l'exemple et les lettres de son ami Atticus lui avaient appris à tant aimer. Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la terre étrangère ; la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare pas de leur nom. Celui de Cicéron le précé-
dait et le dénonçait partout. Il apprit que les restes du parti de Catilina et les eomplices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander compte, le poignard à la main, de la Tie de Catilina, de Lentulus et de Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et il se réfugia à Thessalonique , colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la Macédoine.
« Que je me repens, écrit-il en route, que je me » repens, mon cher Atticus, de n'avoir pas prévenu » par ma mort volontaire l'excès de mes malheurs 1 » En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une » chose : arrêter ma main prête à me frapper moi- » même ; mais, hélas 1 je ne m'en repens pas moins » tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie » pour sauver mon héritage à ma famille : car » qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à l^exis- » tence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous w énumérer ces malheurs, dans lesquels j'ai été » précipité bien moins par le crime de mes enne- » mis que par la lâcheté de mes envieux. » (Allusion poignante à Pompée, à Crassus, à César.) « Mais j'atteste les dieux que jamais homme ne fut V écrasé sous une telle masse de calamités, et » qu'aucuoD n'eut jamais occaàion de souhaiter da- » vantage la mort !... Ce qui me reste de temps à » vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais » aies finir!... Vous me reprochez le sentiment et
» la plainte de mes maux. Mais y a-t-il une seule » des adversités humaines qui ne soit accumulée » dans la mienne? Qui donc tomba de plus haut, » d'un sort plus assuré en apparence, doué de telles » puissances de génie, de sagesse, de faveur pu- » blique, d'estime et d'appui d'une telle masse de » grands et bons citoyens?... Puis-je oubHeren un » jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore au- » jourd'hui? A quelles dignités, à quelle gloire, à » quels enfants, à quels honneurs, quelles richesses » d'âme et de biens, à quel frère enfin (un fpère » que j'aime à cet excès, qu'il m'a fallu, par un » genre inouï de supplice, me séparer sans l'em- » brasser de peur qu'il ne vît mes larmes et que je » ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son » deuil) je suis arraché ! ... Ah ! j'énumérerais encore » bien d'autres causes de désespoir, si mes larmes » elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je sais, » et c'est la plus amère de mes peines, que c'est » par mes fautes que j'ai été abîmé dans une telle » ruine !... Vous me parlez, dans votre dernière » lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous » a faite de mon désespoir et de ma maigreur ! . . . » Hélas ! chaque jour qui se lève accroît ces maux, » au lieu de les soulager. Le temps diminue le sen- » timent des autres malheurs, mais les miens sont » de telle nature qu'ils s'aggravent continuellement » par le sentiment de la misère présente comparée » à la félicité perdue ! . . . Pourquoi un seul de mes
» amis ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi 1 me suis-je laissé glacer le cœur par cette froi- » deur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une réso- » lution et une attitude de coupable suppliant, in- » dignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas affronté ma » fortune ? Si je Tavais fait, ou je serais mort glo- » rieusement à Rome ou je jouirais maintenant du » fruit de ma victoire ! . . . Mais pardonnez-moi ces » reproches, ils doivent tomber sur moi plus que » sur vous ; et si je parais vous accuser avec moi, » c'est moins pour m'excuser moi-même que pour » me rendre ces fautes plus pardonnables en y as- » sociant un autre moi-même ! . . .
» ...Non, je n'irai point en Asie, parce que je » fuis les lieux où je puis rencontrer des Romains » et où ma célébrité, autrefois ma gloire, me pour- » suit maintenant comme une honte!... Puis je ne » voudrais pas m'éloigner davantage, de peur que, » si par hasard, il arrivait quelque changement » inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne » fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu » d'aller me réfugier dans votre maison en Épire, » non à cause de l'agrément du séjour, bien indiffé- » rent à un malheureux qui fuit même la lumière » du jour, mais pour être, dans ce port que vous » m'offrez , plus prompt à repartir pour ma patrie » si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir » ma misérable existence dans une solitude qui me » la fera supporter plus tolérablement, ou, ce qui
» vaudrait mieux encore^ ^i m'aidera à dépouiller » plus eourageusemeiit la vie. Oizi, je dois écouter » encore les supfJications de la plus tendre et dte la Bt plus adorée des âUesI... Mais, avant pevi, ou » FÉpire m'ouvrira le chemin du retour dan» ma » patrie, ou je m'ouvrirai à moinmême le chemin de » la vraie délivramscel... Je vous recommande mon )^ frère, ma femnse, ma fille, mon fils; mon fils, à • qui je ne laisserai pour héritage qu'iui n<mi flétri » et ignominieux ! ... »
XXXlf
Mais a» moment où Cicéron se préparait à mourir pour se punir lui-même du crime die ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome vers celui qui l'avait sanvée par son éloquence et par son courage de la nécessité des dictateurs ou de k honte des anarchies. Clodius, saH'SConiîre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les démences et sur les excès de la veille afin de rester à la tête de k populace à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à fatiguer la Ucen^e elle-même et à inquiéter Pismpée, nonseulement sur sa ptoissance, mais sur sa vie. 1} menaçait également César jusqu'au sein de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, ks patriciens opprimés, les plébéiens vertueux, se
CfCÉRON. 1«3
Kguèrent sourdement pour inspirer au peuple Fhorrei» de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangue», à la popularité perverse du tribun.
Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius, osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune. Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron et qui ^ avait rempK le Forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses sicaires, craignant l'estime et FauKmr du peiqpte pour le grand proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita Fabricius de k tribune, dispersa le cortège des amis de Cicéron et couvrit de cadavres la place publique. Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gtadiatemrs dte Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés sur les marches de la tribrane. Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son collègue. Clodius, vainqueur, o« jrfu*êt assassin de Rome, courut, la torche à la main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement. A la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milonetdu préteur Cécilius. Milon repoussa avec ses amis les satelKtes du démagogue, et convaincu
qu'il n'y avait plus de justice dans Rome que celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius. Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites de Milon, et encouragé à l'audace par l'indignation du peuple qui commençait à rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron. Le même décret ordonnait que ses maisons seraient l'ebâties aux frais du trésor public, et convoquait à Rome tous les citoyens qui s'intéressaient à la justice et à la vertu, pour y appuyer contre les séditieux de Clodius le rappel du proscrit. Pompée lui-même, alors à Capoue, présida les comices immenses des citoyens de la Campanie, qui se levaient à la voix du sénat pour délivrer Rome. Clodius, vaincu et hué dans les comices par la majorité presque unanime du peuple, se retira dans la popularité des mercenaires et des scélérats, son cortège ordinaire. Cicéron, averti par ses amis de ce retour de justice de sa patrie, débarqua à Brindes, port de la Grande- Grèce, où il s'était embarqué quelques mois auparavant pour l'exil. Sa fille TuUia l'attendait sur la plage, image la plus belle et la plus chère pour lui de la patrie.
« Et il se trouva, écrit-il lui-même de Brindes à » son ami Atticus, que c'était le jour de la naissance » de cette fille chérie, le jour de la fondation de » Brindes, et le jour de la dédicace à Rome du » temple du Salut public... J'y reçus, écrit-il en-
GIGÉRON. 163
» core, une lettre de mon frère, qui m'apprenait que » mon bannissement avait été révoqué ce jour-là » par le scrutin du peuple de toute la république. Je » fus accueilli à Brindes par un concours immense tt des provinces voisines. J'en sortis pour me rendre » à Rome, entouré d'un cortège de députés de toutes » les villes envoyés pour m 'apporter les félicitations » de toute l'Italie. Je m'avançai vers la capitale à » travers une telle haie de citoyens, qu'il n'y man- » quait pas un seul des hommes connus dans la » république aux nomenclateurs . Quand j'approchai » de la porte de Rome qui mène en Gampanie, je » trouvai les degrés de tous les temples inondés, par » étages, d'une innombrable multitude dont la pré- » sence, les applaudissements, l'ivresse, m'accom- » pagnèrent, en se renouvelant, jusqu'au Capitole, » à travers les rues, les places, le Forum et les ave- » nues de ce temple lui-même, où l'Italie entière » semblait me rapporter dans ses bras ! ... »
Le sénat, les chevahers romains, les citoyens romains, étaient sortis des murs pour le recevoir, et l'escortèrent jusqu'à la maison de son frère, ne pouvant rebâtir en un jour celle que Clodius avait brûlée. Triomphe spontané, au-dessus de tous les triomphes, puisqu'il était décerné par le cœur seul de sa patrie, et qui lui fit dire à lui-même « qu'on pouvait le soupçonner d'avoir souhaité son exil pour obtenir un tel retour I »
Mais à peifite ayait-il passé une miit sous le toit (le ses pères, que déjà Tuuammité de ce triGon^^e réveillait l'envie de ceux-là mêmes qui Tavaient escorté, et qu'ouvrant son âme à Atticus absent il lui écrit :
« Voici l'état où je me trouve maintenant : mal- » heureux, si je coesidère mes félicités passées ; » heureux, si je me compare à mes adversités ré- » centes. Mes affaires privées, comme vous le savez, » sont déplorables. J'ai, de plus, des soucis et des » tribulations domestiques que je ne puis confier à » des lettres. » ( II voulait parler de Térentîa, sa femme, dont les queielles avec son frère l's^geaient.) « J'aime mon firère, se hâtaît41 d'ajouter, » ave« toute l'affection que méritent sa tendressesans » exemple, sa courageuse fidéUté, soo inaltérable » dévouement. Accourez, j^ai besoin de vos con- » seils ; il faut que nous concertions ensemble pour » moi le commencement d'uaie nouvelle vie 1... Déjà » quelques-uns de ceux qui me défendaient absent » commencent à s'irriter secrètement contre miCH » depuis que je suis à Rome, et à témoigner m- » vertemeftt l'envie qu'ils me portent-. . Les consuls ir ne m'ont a(^iQgé que 2 millions de iM^terces poor » ma maison de Rome (200 ^000 fr.), 500 mille ses- » terces pour ma maison de Tusculum (40,000 fr.),
GICÉRON. ie7
» 250 mille sesterees pour ma maison de Formies » (25,000 fr.). D'où \ient cette estimation inique ' » qui indigne non-seulement les honnêtes gens, n mais même la multitude?... Ceux qui m'ont D coupé les ailes ne veulent pas qu'elles repous- » sent... Mes afiEaires domestiques sont ruinées. » On rebâtit ma maison de Rome ; vous jugez à » quels frais pour un proscrit I Quant à ma maison » de Formies, que je suis tenu de reconstruire aussi, » je ne puis ni la revoir dans sa ruine ni m'en dé- 1) faire. Je cherche vainement à vendre ma retraite » de Tusculum. D'autres chagrins intérieurs m'as- » siègent, que je vous dévoilerai plus clairement » ailleurs... Mais, je suis adoré de ma fille Tullia » et de mon frère ! . . . »
Et quelques jours après :
« Clodius et ses bandes sont venus en armes at- » taquer et disperser hier les ouvriers qui rebâtis- » sent ma maison ; ils ont mis le feu à celle de mon » frère, que j'habite... Mes maisons pillées, abat- » tues, incendiées, déposent maintenant, par leurs » débris, contre lui !... Cornue je descendais moi- » même la rue Sacrée, Clodius et ses sicaires m'ont » rencontré et poursuivi, avec de grandes clameurs, » d'épées nues, de bâtons levés, de pierres lancées » sur moi et ma suite ; lious nous sommes réfugiés » avec peine dans le vestibule de la maison de Ter- » tins. Le scélérat, se sentant désavoué par le peuple » même, se jette tout entier aux violences et aux
i68 VIE DES GRANDS HOMMES.
» crimes de Catilina. 11 a marché ces joUrs-ci, à » la tête d'mie troupe armée de boucliers, de glaive^ » et de torches, contre la maison de Milon, mon » ami et mon appui. Il menace Rome des dernières » catastrophes, s'il ne parvient pas à se faire nom- » mer édile. Milon est résolu à tuer ce monstre s'il » le rencontre ; il ne s'en rapporte pas, comme j'ai » eu la simplicité de le faire, à des amis puissants » et tièdes. C'est un héros, mon exemple ne l*inti- » mide pas, il est décidé à toutes les conséquences » de son courage...
» Quant à moi, ce n'est pas le courage qui » me manque; j'en ai même plus aujourd'hui » que dans le temps de ma plus florissante for- » tune ! ... »
Clodius triompha encore une fois du sénat, de Pompée, des bons citoyens, et fut nommé édile par la corruption et par la violence de la lie du peuple. Pompée, César et Crassus, qui formaient un triumvirat mihtaire au-dessus de ces orages passagers de Rome, se rapprochèrent de Cicéron. Us gémissaient avec Pompée, trop endormi dans sa vaine gloire, des calamités de la patrie. Cicéron en détournait les yeux et n'allait plus au sénat, pour s'occuper exclusivement de l'éloquence du barreau, des lettres et de la poésie. Il écrivit, dans sa retraite champêtre
GICÉRON. 169
d'Antium, un poëme héroïque sur les victoires de César, pour s'acquérir l'amitié de ce héros, dont il entrevoyait la fortune sans prévoir encore qu'il renverserait la république. 11 chanta dans un autre poëme ses propres malheurs. Il écrivit plusieurs Uvres d'histoire. 11 soignait l'éducation de son fils ; il jouissait de la beauté, de la tendresse et du génie Uttéraire de sa fille Tullia; il enrichissait ses maisons de campagne de nouvelles bibliothèques, achetées à grands frais en Grèce par les soins de son ami Atticus, pour remplacer celles que Clodius avait brûlées pendant sa proscription. 11 défendait César dans le sénat contre ceux qui, le trouvant déjà trop puissant, voulaient lui retirer l'armée des Gaules. Enfin, il écrivit un poëme en quatre chants sur les événements de son consulat. Il était aussi heureux que peut l'être un homme qui sent périr sa patrie.
Les événements se pressaient, et les ruines contre lesquelles il était abrité un moment ne pouvaient pas tarder à l'atteindre. Les brigues et les violences infestaient Rome. Le triumvirat militaire de Crassus, Pompée et César, seul élément de sécurité pour l'ombre de république qui existait encore, se décomposait. Crassus, qui avait pris le gouvernement de l'Asie, venait de perdre ses légions et d'être tué dans la guerre contre les Parthes. JuHa, fille de César, que Pompée avait épousée et qui était le gage de l'union entre ces deux rivaux, venait de mourir, en emportant leur concorde dans la tombe.
no VIE DES fiRANDS HOMMES.
Milon ayant rencontré Clodius sur la roote de sa maison de campagne, les deux cortèges de serviteurs qui accompagnaient les deux adversaires s'étaient injuriés , puis attaqués. Milon , s'éhnçant de sa litière , où il était sans ^mes et sans préméditation avec sa femme, avait saisi une arme pour sa défense et avait tué Clodius dans la mêlée. Le corps sanglant du favori de la multitude, rapporté à Rome et étendu sur la tribune aux harangues, avait été brûlé par ses partisans sur un bûcher dont les flammes, attisées par ses vengeurs, s'étaient communiquées au temple voisin et au palais du sénat, et les avaient réduits en cendres : funérailles dignes d'un tribun incendiaire de sa patrie ! Pompée , nommé consul, avait rempH de soldats en armes la place publique, et le peuple allait juger Milon. Cicéron le défendit dans une harangue souvent interrompue par le bruit des armes, mais qu'il rétablit après la séance dans toute la force et dans toute la splendeur de son improvisation.
« J'ai justifié complètement Milon du meurtre » prémédité dont on l'accuse, dit-il en finissant. » Mais si je ne l'avais pas justifié, ne pourrait-il pas » se justifier également du meurtre qu'il aurait » commis, se lever et vous dire : Romains, j'ai tué! » j'ai tué non pas Mélîus, qui fut soupçonné d'as- » pîrer à la royauté, parce qu'il semblait, en abais- » sant le prix du blé aux dépens de sa fortune, » rechercher avec trop de soin la faveur de la mul-
» tittide ; non pas Tibérius Graccbus^ qui excita mie » séditk)n pour destituer son. collègue. Ceux qui » leur ont donné la mort ont rempli le monde en- » tier de la ^oîre de leur Dom. Mais j'ai tué l'homme » que no& Romains les plus illustres ont surpris en » adultère sur les autels les {dus sacrés ; l'homme » dont le supplice pouvait seul, au jugement du » sénat 7 expier nos mystères profanés ; l'homme » que Lucullus a déclaré, sous la foi du serment, » coupable d'inceste avec sa propre sœur. J'ai tué le » factieux qui, secondé par des esclaves armés, » chassa de Rome un citoyen que le sénat, que le » peuple romain, que toutes les nations regardaient V comme le sauveur de Rome et de l'empire ; qui » donnait et qui ravissait àes royaumes ; qui dis- » tribuait l'univers au gré de ses caprices ; qui rem- » plissait le Forum de meurtres et de sang 5 qui » contraignit par la violence et les armes le plus » grand des Romains à se renfermer dans sa mai- » son ; qui ne connut jamais de frein ni dans le » crime ni dans la débauche ; qui brûla le temple »^ des Nymphes, afin d'anéantir ks registres publics » et de ne laisser aucune trace du défiombreoient. » Oui, RomaioBS, celui que j'ai tué ne respectait pks » ni les lois, ni les titres, ni les profNriétés ; il s'em- » parait des possessions, noa phis par des procès » injustes et par des arrêts sui^ris à la religion des » juges , mais par la force , marchant avec des » soldats, ensfâgms déployées, à la tète de ses
» troupes ; il essaya de chasser de leurs biens, je » ne dirai pas les Étrusques, objet de ses mépris, » mais Q.Varius lui-même, ce citoyen respectable, » assis parmi nos juges. 11 parcourait les campagnes » et les jardins, suivi d'architectes et d'arpenteurs ; » dans l'ivresse de ses espérances, il n'assignait » d'autres bornes à ses domaines que le Janicule » et les Alpes. T. Pacuvius, chevalier romain, avait tt refusé de lui vendre une île sur le lac Prélius : » aussitôt il y fît transporter des matériaux et des » instruments, et, sous les yeux du propriétaire » qui le regardait de l'autre bord, il éleva un édifice » sur un terrain qui n'était pas à lui. Une femme, » un enfant, n'ont pas trouvé grâce à ses yeux : » Aponius et Scantia furent menacés de la mort » s'ils ne lui abandonnaient leurs jardins. Que dis-je? » il osa déclarer à T. Furfanius, oui, àFurfanius, » que, s'il ne lui donnait tout l'argent qu'il lui avait » demandé, il porterait un cadavre dans sa maison, » afin de jeter sur cet homme respectable tout
» l'odieux d'un assassinat
» Et ne dites pas qu'emporté par la haine, je » déclame avec plus de passion que de vérité contre » un homme qui fut mon ennemi ! Sans doute per- » sonne n'eut plus que moi le droit de le haïr ; mais » c'était l'ennemi commun, et ma haine personnelle » pouvait à peine égaler l'horreur qu'il inspirait à » tous. Il n'est pas possible d'exprimer ni même » de concevoir à quel point de scélératesse ce
» monstre était parvenu. Et, puisqu'il s'agit ici de la » mort de Clodius, imaginez, citoyens, car nos pon- » sées sont libres et notre âme peut se rendre de » simples fictions aussi sensibles que les objets qui » frappent nos yeux, imaginez, dis-je, qu'il soit en » mon pouvoir de faire absoudre Milon, sous la » condition que Clodius revivra... Eh quoi ! vous » pâlissez ! Quelles seraient donc vos terreurs s'il » était vivant, puisque, tout mort qu'il est, la seule » pensée qu'il puisse revivre vous pénètre d'effroi !
» Les Grecs rendent les honneurs divins à ceux » qui tuèrent des tyrans. Que n'ai-je pas vu dans » Athènes et dans les autres villes de la Grèce ! » Quelles fêtes instituées en mémoire de ces gêné- » reux citoyens! Quels hymnes ! Quels cantiques! » Le souvenir, le culte même des peuples consacrent » leurs noms à l'immortalité ; et vous, loin de dé- » cerner des honneurs au conservateur d'un si grand » peuple, au vengeur de tant de forfaits, vous souf- » fririez qu'on le trainât au supphce ?
» 11 existe, oui, certes, il existe une puissance » qui préside à toute la nature ; et si dans nos corps » faibfes et fragiles nous sentons un principe actif » et pensant qui les anime, combien plus une in- » telligence souveraine doit-elle diriger les mouve- » ments admirables de ce vaste univers ! Osera-t-on » la révoquer en doute parce qu'elle échappe à nos » sens et qu'elle ne se montre pas à nos regards ?
n4 VIE DES GRANDS HOMMES.
» Mai» cefcte âme qui est en iroua, pajr qui i&sa» » penscMis et neos prévoyon», qui m'ini^pôre «n ce » momeat eb je parte deyant toqs^ notre âise; aassi N n'e&lheUe pas invisible ? Qm sail queUe esà son » essence?? Qoi peut dire où elle réside ? C'eatt donc » cette puiMaorce élenftelie, à qui notre enfôre a do i' tant de faisdes suieeès et de» pffespéiritédintteircyjra- » blés ^ c'est ette qui a détruit et anéanti ce mi&asùsey » et lud a suggéré la. pensée d'irriter par sa ^oleiEce » et d'attaquer à naam armée le plios courageo^des » hommes, afin qu'il fût vaincu par un citoyen dont » la défaite lui aorait pour jaisaîâ assuré la Hcence » et l'impiamté. Ce grand événement «'a pas été » conduit par un conseil lluimaiïn ; il a'est pas même » un efi^et ordinaire^ de> la proteetiom des InuEiortek. » LesKeux sacrés euxHmémes semblent s'être éflÈa» » en voyant tcnsiber l'impie, et avoirressaisi le droit » d'une juste vengeance. Je voœ atteste ici, c&ttinies » sacrées des Albains, autels associée au n!Kêm«: cdite » q&e les nôtres et n«n moins anciens que les autels » du peuple romain, vous qu'il avaii) renversés, »» vous dont sa teeur sacrilège avait aba'fitu et dé- » truit les bois afin de voms écraser sou» le poids » de ses folles construictions ! Alors vos dkmx. ont » signalé leuar pouvoir; alors votre majesté outragée » par tou« ses crimes s'est manifestée avec éefat. » Et toi, dîeu' tutélaire du Latium, grand Jupiter, » toi dont il avait profané les lois, les bois et te ter- » rit(ri»e par des abominations et des attentats de
GICÉRON. n5
» toate espèce^ ta patien^ee s'esi enfin lassée. Voii» w êtes tons Tengés , et en roire présence il a aub» » la peine due à tant de forfaits»
» Recnain^, le hasard n'a rien fait ici. Yoyec ei> » qae& lieux Oodius a engagé le cetnbat : c'est de- » Tant un tenzple de la Bome Déesse, oui, mus le^ » yeux de cette divinité même, dsoÉ k aanctaaîre » s'élèye dans le domaine da jieune et vertueux » Sextus Galhis, que le profanateur a reçu eette » Messure qui devait être siôyie d'iaie mort croette, » et nous avons reconnu que le jugement infâme t^ qui l'avaât absous auitrefois n'avait fait que le » vésenrer à eette éetatanite punition.
» C'est encore eette colère des dieux qui a frappé » ses satellites d'un tel vertige, que, traînant sur » une place son corps souillé de sang et de boue, »^ ils l'ont brûlé sans porter à sa suite les Hnages de » ses ancêtres, sans lamentations, ni jeux, nichant » fonèbre, ni éloge , ni convoi , en un m©t , sans » aucun de ces derniers devoirs que tes ennemis » mêmes ne refissent pas à leurs ennemis. Sans » doute le ciel n^a pas permis que les images des » citoyens les phis 'illustres honoirassent cet exé- • érable parricide, et son cadavre devait être dé- » dbiré dans le heu où sa vie avait été détestée.
» Je déplorais le sort du peuple romain, con- » damné depuis si longtemps à le voir impunément » fooîfer aux pieds la république. 11 avait souillé » par un adultère les mystères les plus saâmts ; il
» avait abrogé les sénàtus-consultes les plus respec » tables ; il s'était ouvertement racheté des mains » de ses juges. Tribun, il avait tourmenté le sénat, » annulé ce qu'il avait fait, du consentement de » tous les ordres , pour le salut de la république ; » il m'avait banni de ma patrie, il avait pillé mes » biens, brûlé ma maison, persécuté ma femme et » mes enfants, déclaré une guerre impie à Pompée, » massacré des citoyens, des magistrats, réduit en » cendres la maison démon frère, dévasté TÉtrurie, » dépossédé une foule de propriétaires. Infatigable » dans le crime, il poursuivait le cours de ses atten- » tats. Rome, ritalie, les provinces, les royaumes » n'étaient plus un théâtre assez vaste pour ses
» projets extravagants. .
» Pour moi, mon cœur se déchire, mon âme est » pénétrée d'une douleur mortelle, lorsque j'entends » ces paroles que chaque jour Milon répète devant » moi : Adieu, mes chers concitoyens, adieu; oui, » pour jamais adieu ! Qu'ils vivent en paix , qu'ils » soient heureux ; que tous leurs vœux soient rem- » plis; qu'elle se maintienne cette ville célèbre, » cette patrie qui me sera toujours chère, quelque » traitement que j'en éprouve; que mes concitoyens » jouissent sans moi, puisqu'il ne m'est pas permis » d'en jouir avec eux, d'une tranquillité que ce- » pendant ils ne devront qu'à moi. Je partirai, je » m'éloignerai. Si je ne puis partager le bonheur » de Rome, je n'aurai pas du moins le spectacle
CÏCÉRON. 177
» de ses maux, et, dès que j'aurai trouvé une cité » où les lois et la liberté soient respectées, j'y » fixerai mon séjour. Vains travaux, ajoute-t-il, » espérances trompeuses, inutiles projets! Lorsque » pendant mon tribunat, voyant la république op- » primée, je me dévouais tout entier au sénat expi- » rant, aux chevaliers romains dénués de force et- » de pouvoir, aux gens de bien découragés et acca- » blés par les armes de Clodius, pouvais-je penser » que je me verrais un jour abandonné par les bons » citoyens ? Et toi, car il m'adresse souvent la pa- » rôle, après t'avoir rendu à la patrie, devais-je » m'attendre que la patrie serait un jour fermée » pour moi? Qu'est devenu ce sénat à qui nous » avons été constamment attachés, ces chevaliers, » oui, ces chevahers dévoués à tes intérêts? le zèle » des villes municipales? ces acclamations una- » nimes de toute l'Italie? Et toi-même, Cicéron, » qu'est devenue cette voix, cette voix salutaire à » tant de citoyens ? Est-elle impuissante pour moi » seul, qui tant de fois ai ÎDravé la mort pour toi?
» Je vous implore , Romains , qui avez tant de » fois versé votre sang pour la patrie ; braves cen- » turions, intrépides soldats, c'est à vous que je » «l'adresse dans les dangers .d'un homme coura- » geux, d'un citoyen invincible. Vous êtes présents, » que dis-je ? vous êtes armés pour protéger ce tri- » bunal, et sous vos yeux on verrait un héros tel
» que lui repoussé, banm, rejeté loin de Rome ! » Malheureux que je-suis ! C'est par le secours de tes » juges, ô Milou 1 apie tu as pu me rétabUr dans ma » patrie, et je ne pourrais par leur secours t'y main- » tenir toi-même ! Que répoodrai-je à mes enfants » qui te i^gardent comme un second père?
» Quintilius, ô mon frère, absent aujourd'hui, alors » compagnon de mes infortunes, que te dirai-^? que » je n'ai pu fléchir en faveur de Milon ceux qui » l'aidèrent à nous sauver l'un et l'autre ? Et dans » quelle cause ? dans une cause où nous avons tout » l'univers pour nous . Qui me l'aura refusé ? ceux à » qui la mort de Clodius a procuré la paix ou le » repos. A qui l'auront^ls refusé? à moi. Quel » crime si grand ai-je donc commis? De quel forfait » si horrible me suis-je donc rendu coupable lors- » que j'ai pénétré, découvert, dévdlé, étooSe cette » conjuration cpii menaçait l'État tout entier ? Telle » est la source des maux qui retombent sur laoî » et sur tous les miens. Pourquoi vouloir mon » retour ? É4ait-ce pour exiler à mes yeux eeux qui » m'avaient ramené ? Ah ! je vous en conjure, ne » souffrez pas que ce retour soit plus douloureux » pour moi que ne l'avait été ce triste départ. Puîs- » je en effet me croire rétabli, si les citoyens qui » m'ont repldeé au sein de Rome sont arratehés de » mes bras?
» Plutôt qae d'en être témoin, puîssé-je, par- » doone, à ma paArie I je craiss qiate ce yntm de
» l'amitié ne soit une horrible imprécation conti^, » tœ, puissé-je voir Clodius vivant, le voir préteur, » consul, dictateur!.,. Dieux immortels, quel cou- » rage ! et combien Milon est digne que vous le » conserviez I Non, me dit-il, non, rétracte ce voeu » impie. Le scélérat a subi la peine qu'il méritait ; » à ce prix subissons, s'il le faut, une peine que » nous ne méritons pas. Cet homme généreux, qui » n'a vécu que pour la patrie, mourra-t-il autre » part qu'au sein de la patrie? Ou, s'il meurt pour » elle, conserverez-vous le souvenir de son courage » en refusant à sa cendre un tombeau dans l'Italie ? » Quelqu'un de vous osera-tril rejeter un citoyen » que toutes les cités appelleront quand vous l'aurez » banni? Heureux le pays qui recevra ce grand » homme ! Rome ingrate si elle le bannit I Rome » malheureuse si elle le perd ! Mais finissons : mes » larmes étouffent ma voix, et Milon ne veut pas » être défendu par des larmes. •
Cicéron, après les fonctions de pontife qu'il avait exercées cinq ans, obtint le gouvernement de la Cihcie, en qualité de général, de proconsul et de purificateur de cette province d'Asie, qui confinait d'un côté à la Grèce, de l'autre à la Syrie. Une armée de vingt mille hommes était sous ses ordres, 'indépendamment des corps auxiliaires empruntés
aux princes tributaires de Rome. Le génie romain, comme nous l'avons \u plus haut, était de sa nature universel. Nulle armée n'aurait reproché à son chef d'être en même temps le premier orateur, le premier poète, le premier magistrat de sa patrie ; nulle assemblée du peuple autour de la tribune aux harangues n'aurait reproché à un orateur d'avoir remporté des victoires. Tout ce qui amplifiait l'homme agrandissait les fonctions. Le nouveau général, conseillé par Pompée, dont il avait été prendre les avis à Tarente, comme ceux de l'oracle de la guerre, répondit dignement à la confiance de sa patrie. Il ' secourut les restes de l'armée de Grassus, qui luttaient à peine en Syrie contre les forces indomptées des Parthes, seuls rivaux du peuple romain en Asie. Descendant du mont Taurus, ces Alpes de la Cihcie, à la tête quarante mille hommes, il les combattit sous les murs d'Antioche, délivra l'armée romaine de Syrie enveloppée par eux dans cette ville, et les refoula dans les déserts. Au retour de cette expédition, il soumit la Cappadoce, royaume voisin de la Cilicie, qui s'était dérobée au joug des Romains. Il y rétablit sur son trône le roi Ariobarzane, protégé de Rome ; et^ quoique pauvre, il refusa généreusement le tribut, prix de cette restauration, que ce roi lui offrit. Fidèle aux principes de désintéressement et de vertu qu'il avait pris pour règle de sa vie et qu'il avait professés dans un de ses plus beaux livres sur la République^ il refusa jusqu'au logement
et à rhospit alité onéreuse que les \illes alliées devaient aux proconsuls . Il y fit contraster le gouvernement d'un philosophe avec l'oppression d'un conquérant. 11 y fit pardonner à la domination de Rome et bénir son propre nom. Les provinces le proclamèrent leur père, et son armée le proclama imperator^ titre suprême qui préludait ordinairement au triomphe. Les agitations croissantes de Rome l'arrachèrent à ces honneurs : il y rentra avec ses faisceaux entourés de laurielrs, symbole des expéditions heureuses. A son arrivée, Rome, triomphante au dehors, périssait au dedans.
La rivaUté entre César et Pompée, qui n'était plus contre-balancée par Crassus, s'était accrue et envenimée pendant l'absence de Cicéron. César demandait au sénat des prolongations de pouvoir, des extensions de provinces, des adjonctions de légions à son armée, et des honneurs qui l'auraient rendu maître de la république. Pompée, appui de la république, du sénat et des citoyens, les lui refusait. La guerre ouverte était prête à éclater entre deux hommes trop grands pour qu'une même patrie, presque un même univers, pût les contenir. Un troisième parti, formé à la fois des répubhcains incorruptibles, tels que Caton, Brutus et leurs amis, et des agitateurs du peuple, reste des factions popu-
laires de Clodius, menaçait la république de trouble sous prétexte de la défendre, pendant que César et Pompée la menaçaient de tyrannie sous prétexte de la sauver. Entre ces trois dangers, que la vive et pénétrante intelligence de Cicéron lui faisait voir de plus loin qu'au vulgaire, il n'examinait plus où étïdt le plus grand bien, mais le moindre mal pour la république. La tyrannie démagogique du peuple, remué par ses tribuns, lui faisait horreur. L'ombre de Clodius, ses dangers courus, ses amis tués, ses honneurs perdus, sa proscription subie, ses maisons brûlées, le souvenir des insurrections des Gracques, des torches de Marins, des Ucteurs de Sylla, le faisaient frémir du retour des convulsions civiles. D'un autre côté, un choc des armées romaines, sur le sein même de l'Italie, entre Pompée et César, ne lui montrait en perspective que la guerre de Romains contre Romains et la tyrannie absolue et sans contre-poids des vainqueurs. Là était la combustion, ici la fin de la république. Dans cette perplexité, choisir était pour lui impossible et cependant nécessaire. Il préférait ajourner et donner du temps à la fortune de Rome et des tempéraments aux choses, qui suspendissent au moins sa patrie sur la pente des dernières calamités. Tous les partis, à l'exception du parti des démagogues, ses éternels ennemis, se disputaient Cicéron, comme s'il eût été l'arbitre du destin. II hésitait à se prononcer. César lui écrivait des lettres flatteuses, dans
CICËRON. 183
lesquelles il se disculpait de tout penchant à la tyrannie et le faisait juge entre Pompée et lui ; il lui donnait dans ces lettres ce même titre égal au sien d'imperat&r^ comme pour T^ever au niveau de sa gloire militaire, en se subordonnant de bien loin à sa gloire civile. Pompée le suppliait de se réconcilier avec lui et de lui accorder une entrevue dans une de ses maisons de campagiie avant de rentrer à Rome. Cicéron s'y rendit. Ces deux hommes, les plus grands et les plus patriotes de Home après Caton, passèrent une journée tout entière en conférence secrète dans les jardins de Pompée et délibérèrent sur les intérêts de la république. Cicéron emjdoyâ toute la chaleur de son patriotisme, toute la force de son éloquence, toutes les supplications de l'amitié, à convaincre Pompée de la nécessité de la concorde avec César, pour la gloire des deux et pour le salut de Rome. Pompée la déclara impossible. Irrité des exigences insatiables d'un rival à qui la moitié de l'empire ne suffisait plus ; convaincu par l'ambition de César, par ses caresses au parti populaire, par sa soif d'honneurs, par l'ambiguïté de ses négociations, qu'aucune paix ne serait d^nitive avec cet homme; se sentant, de plus, entouré et soulevé en Italie par cette opinion presque unanime qm s'indignait des menacés de César et qui lui promettait en frappant la terre du pied d'en faire sortir des légions contre son nvàl, Pompée était résolu à accepter enfin le jugement de là fortune
par les armes. Sa vertu Tencourageait à ce parti extrême, autant que son ambition ; car son ambition était vaste, mais honnête. Il adorait la répubbque; et en se faisant le champion des lois, du sénat, du peuple, de la liberté de Tltalie, ce n'était pas seulement sa propre gloire, c'étaient la patrie, les ancêtres et la postérité de Rome qu'il défendait en se défendant lui-même.
Cicéron, sans avoir rien obtenu, se rendit à Rome, où il fut reçu comme la dernière espérance des bons citoyens. Mais son triomphe lui sembla un deuil, et en entrant par la porte Triomphale il sentit, écrit-il, « qu'il tombait en pleine guerre ci- » vile. » Elle éclatait en effet peu de jours après, et elle jeta Cicéron dans des perplexités qui le firent accuser de faiblesse, mais qui étaient en réalité les angoisses de la république mourante plutôt que les angoisses d'un homme irrésolu.
César, las d'attendre de Pompée et du sénat des condescendances proportionnées à son ambition, s'était décidé enfin au sacrilège contre sa patrie. Descendu des Alpes dans la basse Itahe, à la tête de quelques légions, il avait franchi le Rubicon^ petit ruisseau qui formait la hmite légale de son gouvernement de la Gaule, et dont le passage à main armée le déclarait ennemi public. Le sort en est jeté!
GICËRON. m
s'était écrié César en poussant, après une longue hésitation, son cheval dans les flots du Rubicon. Ce mot était la fin de la république. Du moment où le parricide ne paraissait plus à un citoyen puissant qu'un jeu du hasard, dont le monde était l'enjeu, et où les soldats n'étaient plus des Romains, mais des mercenaires, la liberté, qui ne subsiste que de vertus pubUques, ne pouvait plus exister, et l'Italie n'était plus digne que de devenir la proie et le jouet des ambitieux.
Elle avait frémi tout entière cependant de l'attentat de César. Un immense cri d'horreur et d'indignation s'était élevé du Rubicon jusqu'à Rome et de Rome jusqu'aux provinces les plus reculées de la domination romaine. Bien qu'on ne se dissimulât pas l'ascendant irrésistible que les armées, leurs chefs, les possesseurs des grands gouvernements prolongés par le peuple et le sénat, les dictateurs enfin, exerçaient sur la république depuis la corruption des mœurs pubUques, si l'on ne croyait plus à la vertu, on croyait encore à la pudeur. Le crime sans voile du Rubicon fit tressaillir le sol de l'Italie. On crut un moment qu'il allait engloutir le téméraire qui tournait les armes de Rome contre Rome. César lui-même fut attéré de cette émotion générale produite par son audace. Aussi s'efforça-t-il de l'at-
18ê VIE DES GRANDS HOMMES.
ténuer eir se présentant aux populations sur sa route comme une victime de l'injustice et de l'ingratitude de Pompée et du sénat, qui venait, non asservir son pays, mais demander justice pour ses soldats et pour lui-âième. Il affecta de négocier, d'offrir et de discuter des conditions modérées de concorde et de paix, pendant que ses lieutejiants, ses émissaires et ses présents intimidaient, marchandaient, embauchaient ou achetaient Rome elle-même dans les murs de Rome. Cicéron, plus caressé par lui qu'aucun des hommes influents de la république, voyait de près les progrès de César, les illusions des honnêtes gens , la dépravation des méchants, la lenteur et la majesté inerte de Pompée. Il aspirait plus que jamais à prévenir le choc par un accommodement pacifique entre les deux rivaux. César lui écrivait fréquemment, et, feignant de' le -choisir pour arbitre entre Pompée et lui, il remettait en apparence à Cicéron le sort et la responsâbiUté de l'univers. Mais, en attendant le résultat de l'intervention de Cicéron, il marchait toujours, grossissant son parti dans sa route de toutes les provinces, de toutes les villes, de toutes les légions, dont l'inconcevable indolence de Pompée le laissait successivement s'approcher et s'emparer parla terreur ou par la séduction. Il embauchait l'Italie étape par étape, et, environné d'une armée de Gaulois qu'il avait façonnés à la guerre et enrôlés dans ses cohortes, il amenait le premier les barbares contre sa patrie.
Coriolan, qui avait autrefois amené le» Yolsques contre Rome, n'avait rien fait de plus monstrueux, et encore avait*il au moins pour excuse la vengeance contre ceux qui l'avaient proscrit. César n'avait à se venger que des honneurs etdesèommandements qu'il avait reçus de Rome ; et cependant l'histoire a flétri Coriolan et a déifié César. Voilà la justice des hommes irréfléchis, qui prennent le succès pour juge de la morahté des événements. •
Cependant tout était trouble et confusion dans Rome. Pompée, renonçant à défendre l'Itahe, se retirait avec le sénat, les bons citoyens, les consuls, les pontifes, les tribuns, les lois et lés dieux de la capitale, et, rassemblant le peu de légions qui lui étaient personnellement attachées, il formait au bord de la mer une armée tardive . Il rassemblait à Brindes toutes les forces navales de la république. Il paraissait incertain encore s'il attendrait là l'armée de César et s'il accepterait la bataille, ou s'il embarquerait ses troupes, abandonnant à César le sol, et transportant les pouvoirs pubUcs, les défenseurs de la liberté au delà de la mer, comme pour laisser le vide et l'horreur protester contre le sacrilège de César.
Cicéron gémissait de cette poUtiquc de résignation et de déseèpoir, plus digne d'Un philosophe découragé que d'un^rand capitaine comme Pompée .
Bien qu'il fût indigné contre César et qu'il n'hésitât pas à se ranger avec les lois, les dieux, la justice, la liberté, la république, dans le parti de Pompée qui représentait à ce moment la conscience même du peuple romain, il ne pouvait consentir à cet abandon de l'Italie et de soi-même, qui lui semblait une désertion de la plus sainte des causes; il tremblait de faire une faute en suivant Pompée hors de l'Italie, où de faire une lâcheté en ne suivant pas la république où Pompée l'emportait avec lui. Dans cette perplexité, il demeurait indécis et immobile dans sa maison de Formies, hors de Rome et à égale distance de César qui s'avançait et de Pompée qui s'enfuyait, suppliant l'un de se retourner pour combattre, l'autre de s'arrêter devant son attentat, et exprimant dans ses lettres à ses amis de Rome le désespoir de son incertitude et l'agonie mortelle de ses irrésolutions.
« Vous me dites de me souvenir de moi-même, » de mes maximes, de mes écrits, de mes discours, » de mes actions passées, et de les prendre pour » juges de ce que j'ai aujourd'hui à faire, écrit-il à » Atticus . Je vous remercie de ne me donner d'autre » conseil et d'autre exemple que moi-même ; mais » considérez si, dans quelque république que ce soit, » un chef dé parti commit jamais des fautes aussi
honteuses que celles de notre ami Pompée, qui, en abandonnant Rome, déserte la patrie ellemême, pour laquelle et dans laquelle son devoir et sa gloire étaient de mourir ! . . . Vous en parlez à votre aise, à Tabri des événements, tranquille dans votre maison; vous ignorez nos calamités, nos misères, nos hontes, à nous chassés de nos maisons, dépouillés de nos biens, errant au hasard avec nos femmes et nos enfants, entre deux armées prêtes à s'entre-choquer sur nos ruines!... Et ce n'est pas par la victoire que nous avons été contraints d'abandonner Rome ; non, c'est par la démence de notre chef Pompée, d'un homme sur qui reposent toutes nos destinées et que des maladies mortelles menacent presque chaque année de nous enlever! C'est pour lui que nous quittons notre patrie, non pour la reconquérir en y rentrant plus forts et plus invincibles, mais pour la hvrer aux flammes et au pillage de nos ennemis 1 . . . Voilà pourquoi nous sommes ici avec cette multitude de citoyens sortis avec nous de Rome ! Rome est déserte; il n'y a personne ni dans la ville, ni dans les faubourgs, ni dans les maisons de ca/npagne, ni dans les jardins des environs de la ville ! et Pompée ne nous trouve pas même assez exilés sur ce rivage de la mer, il nous appelle auprès de lui dans la Pouille!... Que conclure de tout cela? J'aime Pompée, je suis prêt à me sacrifier pour lui; mais je dois songer à la patrie, et
» la patrie cependant n'est pa^ un homme ! ... N'ai- » je pas de grands exemples pour ne pas aban- » donner la patrie , même assujettie à un tyran? » Socrate l'abandonna-t-il pendant qu'Athènes gé* » missait sous les trente tyrans? Je vous ai dit^ » en effet, que j'aimais mieux être vaincu avec » Pompée que vainqueur avec César; oui, mais avec » Pompée digne de lui-même et semblable à lui- » même , mais avec Pompée fuyant avant de savoir » même qu'il fuit et sans savoir où il fuitl avec » Pompée livrant sans combat la patrie, nos en- » fants, nos femmes, nos biens, nos lois, nos vies » à la tyrannie ! ... La supposition que je faisais est » déjà réalisée 1 C'en est fait, si je suis vaincu avee » cet homme et par cet homme I . . . Souvenez-vous » que j'ai toujours été d'avis d'abord qu'il fallait à » tout prix éviter le choc et la guerre entre ces deux » chefs de parti, ensuite qu'il ne fallait à aucun » prix abandonner, non pa^ l'Italie seulement, mais » Rome elle-même 1... Je porte le deuilde la répu- » bhque 1 . . . Voyez à quel homme nous avons affaire » dans ce César I Quelle perspicacité ! quelle promp- » titudel quelle vigilance ! quel œil à tout! S'il ne » se permet ni meurtre, ni vengeance, ni proscrip- » tion, il va être tout à l'heure l'idole de ces mêmes » Romains dont il était hier l'effroi... J'entends » causer autour de moi une multitude de citoyens » des villes et des paysans des campagnes; ils ne » pensent déjà plus qu'à leurs chumps, qu'à leiars
CICÉRON. m
» maisons rustiques, qu'à leurs petits écus. Voyez » un peu la versatilité des âmes f ils redoutent main- • tenant ce Pompée, qui était hier leur idole et leur » appui ; ils commencent à adorer ce César, qu'ils » redoutaient hier comme leur fléau 1... »
Puis , s 'emportant de vertueuse indignation contre ce même César, dont il vient tout à l'heure d'admirer le génie :
« O le misérable! s'écrie-t-il; 6 le voleur de lois! » ô le brigand ! 6 le dévastateur de sa patrie ! ... Et » cependant tout le monde part autour de moi pour » rejoindre Pompée : aujourd'hui celui-ci, demain » celui4àl Et j'apprends que les bons et grands » citoyens, qui ont été l'honneur et l'appui de n Rome, me blâment de ces lamentations, et d'hé- » siter encore à partir!... Eh bien! partons donc ; » et, pour prouver que je suis un bon et un grand » citoyen , allons aussi rapporter par terre et par » mer la guerre civile à notre infortunée patrie f . . . »
Mais il ne partait toujours pas, retenu par cette hésitation mortelle entre la honte de ne pas suivre son parti naturel et le crime d'aller rapporter la guerre à son pays.
« Pour me distraire de là maladie de mes pensées, » écrit-il à son confident et son ami Atticus, je me » pose ces questions terribles , et je m'eicerce à
» les résoudre , parce que de leur solution dépen- » dra le parti que je prendrai : — Est-il convenable » à un citoyen vertueux de rester dans son pays quand il est tombé sous la puissance d'un » tyran? — Doit-on employer tous les moyens de » soustraire son pays à la tyrannie , lors même » que ces moyens de délivrance exposeraient la » patrie à sa dernière ruine ? — Ne doit-on pas se » prémunir contre le danger d'élever trop haut et » de changer en oppresseur le chef qu'on oppose » au tyran de son pays ? — Ne vaut-il pas mieux » chercher le salut de son pays dans les conces- » sions et les accommodements pacifiques que dans » les armes ? — Est-il permis à un bon citoyen » de se retirer à l'écart pendant les agitations de » son pays ? — Peut-on en conscience incendier et » assiéger sa patrie pour la délivrer du tyran ? — » Dans les dissensions civiles, est-on tenu de » suivre la cause et la fortune de son parti , lors » même que ce parti commet des fautes et des » crimes ? — Enfin un homme qui a subi l'envie , » l'iniquité , l'ingratitude et les persécutions pour » avoir une première fois sauvé son pays , doit-il » s'exposer volontairement une seconde fois au » même malheur ? Ou bien , après avoir tout fait » en vain pour sa patrie, ne lui est-il pas permis » de se désintéresser de la chose publique par ceux » qui gouvernent , et de songer à lui-même , à sa » famille et à son repos? »
Pendant que Cicéron se posait ces questions, dont on voit assez clairement la solution secrète dans son âme par l'art avec lequel il incline l'esprit de son ami à les résoudre dans le sens de la neutralité, César et ses amis de Rome le suppliaient de rester neutre , et il s'excusait auprès de Pompée de ne l'avoir pas encore rejoint sur l'impossibilité de traverser une partie de l'Italie, déjà inondée des troupes de César. Enfin , Pompée ayant appelé et rassemblé à Brindes toutes ses légions et tous les républicains austères, tels que Cassius, Brutus, Labiénus, Caton, fît voile à l'approche de César pour la côte d'Épire , emmenant avec lui tout ce qui dans Rome était digne. du nom de Romain.
Cicéron se trouva par ce fait, qu'il avait tant blâmé et qu'il répugnait tant à imiter, soulagé par l'événement du poids de ses incertitudes.
L'Italie entière, aussitôt après le départ de Pompée, se précipita aux pieds du vainqueur.
Rome ne se respectait plus elle-même et n'était plus digne que d'un maître. Cette abjection de sa patrie releva l'âme de Cicéron par l'indignation et par la honte. La victoire de César , au lieu de l'en rapprocher, l'en éloigna. Le succès , qui est la raison du vulgaire, est le scandale des grandes âmes. Il se renferma à Arpinum, séjour de ses
i94 VIE DES GRANDS HOMMES,
pères , comme pour y chercher les souvenirs et les conseils de la vertu antique , et pour y porter dans la soUtude le deuil de son pays.
« Jusqu'à présent , écrit-il à ses amis , je n'étais » que triste et perplexe. La fluctuation et Tincer- » titude des choses soulevaient mon âme et Tem- » péchaient de sentir la chute de ma patrie ; mais » depuis que Pompée , les consuls , la répubKque » elle-même ont quitté Tltalie , ce n'est plus de la » douleur, c'est le suppUce qui déchire mon âme. » Il me semble que j'ai perdu non-seulement la » patrie , mais l'honneur. Ah ! pourquoi ne suis-je » pas avec Pompée et avec tous les bons citoyens » de mon parti , puisque ceux-là mêmes en consi- » dération de qui je répugnais de partir, mes » amis , mes proches , ma femme , mon fils , ma » fille elle-même > trouvaient que ma place était » avec les derniers soutiens de la liberté de » Rome?... J'ai été trompé par deux pensées » honnêtes, mais aveugles : premièrement, par » l'espoir obstiné de négocier la paix entre ces ») deux hommes ; secondement , par l'horreur de « susciter la guerre civile entre citoyens... Main- » tenant je vois qu'il fallait mille fois mieux mourir » que de vivre avec les oppresseurs de mon pays. »
Cependant César lui demandait une entrevue, il lui écrivait pour lui donner rendez-vous à Borne, où il le suppliait de venir au nom du salut public.
« Je suivrai vos conseils, écrivait-il à Cicéron ;
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» je me récoacilierai avec Pompée. Je suis de » moi-même enclin à la douceur et à la paix. Tait chons de reconquérir tous les cœurs pour jouir » longtemps de ma victoire. Tous ceux qui » m'ont devancé n'ont pu éviter la haine publique » qui s'attache à la cruauté, excepté Sylla, que » les dieux me préservent d'imiter! Je suivrai » d'autres maximes, et j'assurerai la durée de » mon triomphe par le pardon et par la magnani- » mité! »
Non content de ces caresses , César ^ voyant que Cicérpn refusait de se rendre à Rome, alla le voir y en revenant de Brindes , dans sa maison de Formies. L'entrevue était redoutable pour Cicéron, qui avait à défendre sa vertu ; pour César, qui avait à pallier son attentat.
« Que je voudrais avoir demain à mes côtés , » écrit Cieérmi la veille de cette visite de César , » cette sagesse d'Homère > déguisée sous la figure » d'un ami , pour m'inspirer ce que j'aurai à dire ! » Mais je suis dans les ténèbres, il me semble » qu'il n'y a plus de soleil dans le monde ! »
Enfin César arriva, entouré de cette foule dlionauaies de guerre sans scrupule et d'hommes de désordre sans patrie qui n'ont de refuge que dans la tyrannie ou la licence.
« Quel cortège , grands dieux ! écrit Qcéron le » lendemain dans toute l'émotion de son scandale ; » qudUe tourbe! conmie vous avez coutume d'ap-
■ peler cet entourage de César. On y voyait jus- » qu'à Éros, cet affranchi de Celer 1 perte hon- » teuse de la république I troupes désespérées et » capables de toute infamie! Que faisait, ô ciel! » parmi de telles gens un fils de Servius et de Lici- » nius? Mais c'était bien pis dans son camp devant » Brindes. Six légions étaient avec lui! »
César, dans cette entrevue, fut ce qu'il savait être quand, au lieu de s'abandonner à son ambition, il se livrait à son caractère : le plus aimable et le plus séduisant des Romains. Ayant pris dans sa longue résidence en Gaule quelque chose de la grâce, de l'insouciance et de la légèreté des Gaulois, traitant familièrement les choses graves, jouant avec sa fortune comme avec une de ses courtisanes, et perdant ou gagnant l'univers comme une poignée de sesterces au jeu sous sa tente ; aimant la vertu et le talent comme deul voluptés de l'âme, que sa nature originellement honnête et élégante lui faisait rechercher, il s'accommodait aussi bien des bassesses et des vices de son époque , par lesquels il triomphait de sa patrie et qui triomphaient avec lui. Il rougit sans doute devant Cicéron de son entourage, mais il ne néghgéa aucune de ses séductions pour l'entraîner dans son parti ou du moins pour le retenir en Italie. Cicéron s'efforça en vain, dit-il dans la lettre où il rend compte de cet entretien, de démontrer à César que l'honneur, le devoir et la fidélité à
Tamitié lui faisaient une loi de se retirer avec ses amis de l'autre côté de la mer.
a Je n'obtins rien, dit-il; il s'obstina à me repré- » senter que ma retraite serait sa condamnation et
■ servirait d'exemple et d'autorité aux autres pour
■ s'écarter de lui. — Ne vaut-il pas mieux pour » vous, pour moi, pour Pompée, pour la patrie » elle-même, lui dit César, que vous me suiviez à » Rome pour y négocier la réconciliation et la paix » entre nous ? Serai-je donc libre à Rome, répondit » Cicéron, d'en régler les conditions? — Eh quoi! » répliqua César, pensez-vous que je prétende dic- » ter ses paroles à un homme tel que vous? — Eh » bien, reprit avec une fermeté souriante Cicéron, » j'irai ; mais ce sera pour persuader, contre vous, » au sénat de vous refuser les troupes que vous » voulez conduire en Espagne et en Épire contre » le parti de Pompée. — Gardez-vous-en ! s'écria » César; je n'entends pas qu'on donne de tels » conseils à Rome. — Je le savais d'avance, dit » Cicéron, et voilà pourquoi je ne vous suivrai pas
■ à Rome, ou pour dire des choses contre mon » devoir, ou pour les entendre sans pouvoir libre-
■ ment y répondre.
» Enfin, ajoute Cicéron, après le récit de cette » longue conférence mêlée de familiarité, de plaisan- » terie et d'insinuations sinistres. César s'est retiré » mécontent. Cette épreuve ne m'a pas fait aimer » de lui, mais elle m'a fait estimer davantage de
» moi-même. Au moment de remonter dans sa » litière pour aller à Rome, il a changé de ton : » Eh bien I m'a-t-il dit avec une intention presque » menaçante, puisque vous ne voulez pas m 'assister » de vos conseils , je serai réduit à en suivre » d'autres, et je ne m'arrêtai devant rien. »
La dictature, la guerre civile, le carnage des citoyens par les citoyens , la mort de Pompée , le suicide de Caton, le meurtre de Cicéron, son propre assassinat dans le sénat, étaient dans ce mot. Cicéron le comprit et resta inflexible, aimant mieux subir les conséquences de la tyrannie que de s'associer au tyran.
« — Vous avez donc vu I'Homme, et vous avez » gémi sur la patrie ? m'écriviez-vous il y a quel- » ques jours, disait-il à Atticus à la fin de ce récit. » — Oui, je l'ai vu, et j'ai gémi sur le sort de mon » pays!... — ^ Et après, que s'est-il passé? — Eh » bien ! après , il est allé à Rome , et moi je suis » retourné à Arpinum, où j'attendrai les hiron- » délies... »
C'est-à-dire la saison où la mer lui permettrait "de s'embarquer pour aller rejoindre Pompée et son parti, qu'il se repentait déjà de n'avoir pas suivis assez vite.
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César entra à Rome sans Cicéron, et il y 8ui\it en effet les conseils de la violence et de la tyrannie, au lieu de ceux de la sagesse et de la paix. Il enfonça les portes des temples, où la religion et la loi gardaient le trésor public accumulé depuis des siècles et confié aux dieux pour les extrémités de la république. Il fit frapper par ses sicaires le tribun courageux qui lui en disputait Feutrée, et il distribua à ses complices et à ses soldats l'épargne destinée aux nécessités de la patrie . Il viola toutes les lois, absorba tous les pouvoirs, s'empara de toutes les armées, et marcha sans s'arrêter en Espagne, gouvernement de Pompée, pour y combattre ou y embaucher les légions de la république. Il laissa un moment Rome et l'Italie à Antoine et à Curion, ses Ueutenants les plus dépravés et ses satellites les plus audacieux. Ceux-ci, à l'instigation de César, continuèrent de tenter la vertu de Cicéron par les caresses, puis par les menaces.
« Vous pouvez compter, écrit Cicéron à son ami » après les avoir vus, qu'il n'y a pas en Italie un » homme décrié quine soit avec César . Partons donc, » allons trouver Pompée ! Je n'espère plus rien pour 1) la république, que je crois abolie jusqu'aux fon- 1) déments ; mais je pars pour ne pas voir ce qui se » fait sous mes yeux , et ce qui sera plus sinistre
» encore. César en est arrivé à cet excès de prendre » en gloire le nom de tyran, dont il rougissait jadis; » et Pompée, ligué hier avec lui, prépare sur terre » et sur mer une guerre juste, il est vrai, et néces- » saire , mais ruineuse s'il est vaincu ^ et funeste » encore aux citoyens s'il est victorieux. Quels » hommes dont l'un a déserté et dont l'autre opprime » sa patrie 1 Suis-je donc, malgré mes infortunes et » mes revers, au-dessous de la gloire et de la for- » tune de ces prétendus grands hommes? Non, » rien de grand que ce qui est honnête. Je n'en » désavoue pas ma philosophie. J'ai agi en vue des » dieux dans tout ce que j'ai fait pour la républi- » que, et j'ai prévu depuis quatorze ans cette tem- » pête où périt l'Italie. Je partirai avec ce témoi- » gnage de ma conscience.
» Je demandai hier à Curion (lieutenant de César), » qui était venu à Arpinum pour me séduire ou pour » m'intimider, ce qu'il pensait de la république, et » s'il en resterait du moins quelque image. Aucune, » m'a-t-il répondu, et n'espérez plus rienl... C'en » est fait, il faut que César se perde ou par ses » ennemis ou par lui-même, car il est lui-même son » pire ennemi. J'espère vivre assez pour le voir. » Quant à moi , il est temps de penser à la vi^ » immortelle, et de neplus penser à cette vie courte » et périssable. »
César, informé en Espagne de là résolution de fuir manifestée de plus en plus par Cicéron, ne dédaignait pas de lui écrire ;
« Tout me réussit, et tout est en ruine à mes » ennemis. Cédez à la fortune : votre départ au- » jourd'hui aurait Tair de m'aecuser d'excès que je » n'ai pas commis. Quoi de plus convenable à un n bon et vertueux citoyen que de s'isoler des que- » relies civiles? »
Tullia, sa fille, tomba en vain à ses genoux pour le conjurer cette fois de ne pas se jeter dans la cause perdue; Antoine, qui le surveillait et qui rôdait autour de sa retraite avec ses bandes de licteurs, de gladiateurs, de comédiens et de courtisanes, lui fermait en vain la mer. Il parvint à se rendre inaperçu dans une maison des champs qu'il possédait aux portes de Pompéia, dans le golfe de Naples.
« Voilà, » écrit-il à sa fille en parlant des embûches et des débauches d'Antoine, « par quelle main » il nous faut périr! » comme s'il eût eu le pressentiment de la main par laquelle il périrait un jour. « Non , si j'étais assez malheureux pour ne pas » trouver un vaisseau qui consentît à se charger » de moi, je me jetterais plutôt dans la première » barque pour m'éloigner de ces parricides 1 »
Il se déroba la nuit suivante aux cohortes d'Antoine qui surveillaient déjà sa maison, et s'embarqua sur un bâtiment léger qui faisait voile pour rjÉpire, n'espérant rien de l'avenir, mais ne pouvant supporter le présent, et se précipitant, comme il le dit lui-même en quittant le rivage, les yeux ouverts et délibérément dans sa ruine.
Il emmenait avec lui son fils et son frère, l'un et l'autre dignes de lui par leur fidélité à ses malheurs, par leur patriotisme et leur courage. Quoique pauvre, il apportait à Pompée une somme ^ considérable, épargnée sur ses biens , en tribut volontaire à la cause de la justice, de la liberté et de la patrie. L'armée et les citoyens le reçurent comme un gage de leur bon droit et de leur fortune : ils se glorifiaient d'avoir désormais avec eux la gloire de Rome. Caton seul, qui se croyait une vertu trop rigide pour avoir le droit de se plier aux circonstances et aux transactions, mais qui n'exigeait pas cette rigidité des autres, le blâma amics^ lement du parti irréconciliable qu'il prenait vis-àvis de César. « Peut-être, lui dit-il en confidence, auriez-vous été plus utile à Rome en gardant la » neutralité que vous denïandait César, et en vous » réservant pour servir dans l'occasion le parti de » la république, au lieu de venir partager ici d'inu-
» tiles périls. » Pompée le caressa et le négligea comme un homme qui ne s'était pas déclaré à la première heure, qui avait blâmé la retraite en Épire, qui avait conféré avec César, qui apportait des conseils de paix dans la guerre, et qui était trop grand dans la république pour être inférieur dans son camp. Cicéron se relégua lui-même à Dyrrachium avec Gaton, malade de chagrin des lenteurs et des froideurs de Pompée.
Peu de temps après son arrivée en Épire, César, ayant triomphé en Espagne et traversé rapidement l'Italie en entraînant avec lui toutes les légions trouvées sous sa main , passa la mer et vint attaquer l'armée de Pompée avec des forces inférieures, mais avec cette promptitude qui est le génie du succès dans les révolutions. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Pharsale, bassin de la Thessalie. Les armes étaient égales par la valeur, les chefs égaux par la renommée et par le génie. Mais Pompée commandait à des citoyens déjà ébranlés par la faute qu'il avait commise de les dépayser, comme des vaincus avant la bataille; César, à des troupes aguerries et déjà victorieuses parTaudace qu'il avait eue de les conduire, comme des vainqueurs, moins à la victoire qu'à la poursuite de leurs ennemis. Les lois, les consuls, le
sénat, les magistrats, les pontifes, les chevaliers romains, les patriciens, la meilleure partie du peuple lui-même, la république enfin, étaient dans le camp de Pompée; les ambitieux, les factieux, les séditieux, les corrupteurs et les corrompus, la jeunesse, la populace et la soldatesque, les barbares mêmes enrôlés dans les Gaules, étaient avec César. Mais César commandait à des soldats qui avaient tout à gagner en donnant l'empire à César ; l'autre à des citoyens qui avaient peu à perdre en laissant succomber Pompée. Entre une cause servie par toutes les cupidités et par tous les vices héroïques, et une cause pour ainsi dire abstraite , défendue par des vertus amollies, la victoire était peu douteuse. César fut vainqueur. Pharsale fut le tombeau de la liberté et de la république.
Bien que Pompée vieilli eût retrouvé en Épire toute l'ardeur et tout le génie militaire de sa jeunesse, et qu'il eût repris, avec le commandement des dernières forces de sa patrie, les rudes exercices du cavalier et du fantassin, l'activité, la sobriété, les veilles, les longues marches à pied, le maniement du bouclier et des armes, pour donner exemple à cette jeunesse efféminée de Rome; découragé avant le combat, il y assista comme à ses propres funérailles plutôt que comme à une
bataille dont il était lui-même Tâme et le bras. Il Tavait acceptée malgré lui, cédant à Tobsession des sénateurs et des jeunes nobles inexpérimentés dont il était entouré et dominé dans cette émigration de . Rome. Il Youlait user la fougue de César en lui refusant longtemps le combat; ils voulaient, eux, l'affronter dans son ardeur et avant de s'être rendus dignes de se mesurer avec lui ; ils furent victimes de leur impatience et de leur indiscipline.
Aussitôt que Pompée, immobile sur une éminence au milieu de son armée, aperçut la poussière qui s'élevait autour de sa cavalerie repoussée par les vétérans de César, poussière que la fuite de cette jeunesse ramenait de son côté, il comprit son sort, et il ne tenta pas de le vaincre par une obstination qu'il jugea apparemment sans espoir. 11 resta un moment, disent les témoins oculaires, semblable à un homme foudroyé ; puis, sans dire un mot à ceux qui l'entouraient, et la tête baissée, il reprit au petit pas de son cheval la route, de son camp, rentra dans sa tente, se fit dépouiller de ses armes et des insignes du commandement, et, revêtant des habits de deuil d'apparence vulgaire, il se déroba à son camp et prit presque seul et à pied les sentiers qui conduisent du fond de la Thessalie au bord de la mer. Accablé de fatigue et de soif, il se coucha à terre pour boire au courant de Tonde dans la rivière qui traverse le vallon de Tempe. Parvenu au bord de la mer, une cabane isolée de
pêcheur servit d'abri pendant la nuit à celui qta avait conquis depuis quarante ans tant de villes de la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Espagne, et qui personnifiait, quelques heures auparavant, nonseulement la république et Rome, mais l'univers. Il ne gémit point en homme inégal à la grandeur de son infortune, et n'accusa point les dieux. Il accepta le jugement du sort, pensant sans doute qu'il était assez beau de succomber avec les lois et la liberté de Rome. 11 renvoya à César tous ceux de sa suite de condition servile qui n'étaient pas assez engagés dans sa querelle pour ne point obtenir un facile par* don du vainqueur; il ne garda avec lui que les citoyens libres, et, s 'étant embarqué dans la petite barque du pêcheur, il côtoya la plage , cherchant des yeux quelque navire sur la mer pour deman*der asile aux flots.
Au même moment, le pilote d'un navire qui trafiquait sur cette côte, oisif au milieu du jour sur le pont de son bâtiment, racontait à ses matelots tm songe étrange de sa nuit. Bien qu'il n'eût jamais VH le grand Pompée, ce pilote avait cru le voir pendant son sommeil, non dans le <K)stume spleiidide et majestueux sous lequel il se représentait un si auguste citoyen, mais sous des habits vulgaires, souillés de poussière et déchirés par l'indigence. La
barque de Pompée doublant alors un petit promontwre qui lui dérobait la vue du navire à la voile, les matelots aperçurent la frêle embarcation ; ils l'indiquèrent au pilote, en lui disant qu'elle semblait chargée d'un grand nombre d'hommes qui lem* faisaient des signes de détresse en agitant leurs mains et leurs vêtements au-dessus de leurs têtes. Le pilote, qui se nommait Pépicius, se lève à ces mots, regarde la barque, reconnaît dans Pompée la figure qu'il avait vue en songe, et, se frappant le firont de douleur avec ses deux mains, il ordonne à ses compagnons de descendre la chaloupe à la mer, y descend lui-même, s'approche de Pompée, pressent son désastre, lui tend avec respect la main pour passer dans sa chaloupe, et le fait monter avec sa suite dans son vaisseau.
Le pilote, attendri par le spectacle d'une si grande vicissitude du sort, et comme averti de son devoir parle scmge que lui avaient envoyé les dieux, prépara de ses propres mains le frugal repas de ses hôtes. F^vonius, un des citoyens les plus illustres de Ronte, voyant Pompée dépourMi d'esclaves, le déshabilla lui-même pour se baigner, le frotta d'huile avant le repas, honoré de rendre au plus grand et au plus malheureux des Romains les ser* vices d'un esclave, et ne se crut pashumiUé de lui
laver les pieds et de lui préparer tous les jours sa nourriture. Le cœur noble ennoblit tout, disaient les matelots témoins de cette domesticité volontaire , et tout sied aux grandes âmes , même la servitude de Tamitié.
Pompée se fit conduire à File de Mitylène , autrement Lesbos, sur la route de mer qui mène en Egypte. La plus pénétrante de ses infortunes et la plus héroïque de ses consolations, Cornélie, était dans cette île.
Pompée , après la mort de Julia , fille de César, sa première femme, avait épousé, déjà vieux, mais toujours aimé, la belle Cornélie, fille de Scipion, veuve de Crassus, femme aussi illustre par sa beauté, par son génie , par ses vertus , que par son amour pour Pompée. Cornélie était poète, musicienne, lettrée, philosophe, et par-dessus tout Romaine. Ses vertus égalaient ses charmes, et la sohdité de son jugement faisait oubUer sa jeunesse. Pompée, qui Tadorait comme sa fille autant que comme son épouse, l'avait déposée, en passant en Épire, dans l'île de Mitylène, pour qu'elle y fût à l'abri des insultes de César, et rapprochée de la scène de la guerre sans en courir les fatigues et les dangers. Ce qu'il y avait de plus cruel dans son infortune en ce moment n'était pas tant
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d'avouer sa défaite au inonde que de l'apprendre à Cornélie.
LU
En jetant l'ancre la nuit dans la rade de Lesbos , il n'osa pas descendre lui-même à terre et apparaître dans son abjection aux yeux de sa femme et de son fils. Un de ses compagnons de fuite descendit seul sur la plage , et se faisant conduire à la maison de Cornélie, qui, sur la foi d'une fausse rumeur de mer, croyait à une grande victoire de son mari, l'envoyé, forcé de changer une telle illusion en deuil , s'inclina muet devant elle , et ne lui apprit presque que par ses larmes que le maître d'une armée et d'une flotte de quinze cents voiles quelques jours auparavant attendait , pour fuir, sa femme et son fils dans le port de Mitylène , sur un navire où la pitié d'un pauvre pilote lui avait donné le passage et l'hospitalité.
Cornélie, évanouie d'horreur et de tendresse à une telle nouvelle, se releva enfin de terre, et, courant les bras tendus vers le rivage , elle tomba sur le sein de son mari, qui était descendu pour la recevoir. « Hélas ! » lui dit-elle à travers ses sanglots et en prenant sur elle seule, avec une admirable riise de tendresse, tout le malheur et tout le tort de l'adversité de son mari; o hélas! que l'état
» où je te revois est bien l'ouvrage de ma fortune
is.
» et non de la tienne ! Te voilà réduit à un seul » pauvre petit navire d'emprunt, toi, qui, avant » d'avoir épousé Cornélie , naviguais sur cette même » mer avec des milliers de voiles ! Ah ! pourquoi » es-tu venu me revoir? Pourquoi ne m'as-tu pas » abandonnée à mon malheureux destin, moi qui, » depuis que tu m'as épousée , ne t'ai apporté que » revers et désastres? Que j'aurais été heureuse » si j'étais morte avant d'apprendre la mort de » Grassus, mon premier mari, que les Partbes » m'ont tué, ou que j'aurais été sage si, après sa » mort, je l'avais suivi dans le tombeau, comme » j'en avais la pensée! Je n'ai donc vécu, je n'ai » donc aimé le grand Pompée que pour être la » cause de ses malheurs!... »
Mais Pompée , la consolant avec des caresses et la relevant à la hauteur de son impassibilité romaine :
« CornéUe, lui dit-il, tu t'affliges parce que tu n'as » connu jusqu'ici avec moi que l'heureuse fortune, » et c'est cette heureuse fortune elle-même qui t'a » trompée et qui t'étonne aujourd'hui de nos revers, » parce qu'elle a été plus longtemps avec moi qu'elle » n'a continué d'être fidèle à aucun de ses favoris; M mais il faut supporter ses vicissitudes, puisque » nous sommes nés mortels, et la tenter encore avec » confiance, car, puisque de ma grandeur passée je » suis tombé dans l'humiliation où tu me vois, il n'est » pas impossible que de l'humiliation où tu me vois
» je me relève à ma grandeur passée ! » Un philosophe grec de Lesbos, ami de ComéUe, qui était présent, s'entretint un moment avec Pompée de la Providence, que le vaincu était tenté d'accuser d -injustice en livrant ainsi le bon droit à la force. « La Providence! dit Plutarque, c'étaient les vices » du peuple romain , incapables de soutenir plus » longtemps la république , et pressés de se punir » eux-mêmes en couronnant la tyrannie. »