‹ Vie des grands hommesChapitre 9 sur 10 · AVERTISSEMENT DE M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE M. DE LAMARTINE

Dans son premier yoyage en Orient, M. de Lamartine, jeté par une tempête à Jaffe, et voulant tenter de là une incursion* pénible dans le désert qui sépare la Palestine de FÉgypte, laissa madame de Lamartine à Jafla. Elle se rendit seule de Jaffa à Jérusalem pour visiter les scènes de TÉvangile, et elle écrivit à son retour quelques notes pour fixer ses souvenirs. Déjà versée dans la langue arabe, elle profita d'une longue halte d'hiver en Syrie pour traduire un manuscrit précieux et inconnu d'un voyageur arabe parmi les tribus les plus lointaines de Mésopotamte. Cest le mamiscrit de Fat alla Sayéguyr, que M. de Lamartme acheta de Fauteur et qu'a donna depuis à la Bibliothèque royale de Paris, dont ce manuscrit est un des plus curieux monuments. M. Thiers, alors ministre, frappé de lintérêl de ce document, engagea M. de Lamartine à appeler à Paris le pauvre écrivain arabe, et le gouvernement lui donna un petit emploi sur la côte de Syrie et un modique traitement dont il jouit encore.

Madame de Lamartine, instamment priée de permettre l'impression de sa traduction de Fo* alla Sayéguyr dans le Voyage en Orient, y consentit non sans peine. Cette traduction, pré-

cédée de quelques impressions de sa course à Jérusalem et à Bethléem qui encadrent le texte arabe^ intéressa d'autant plus vivement le public qu'elle n'avait pas été écrite pour lui. Le public est comme l'écho^ il aime surtout à répéter ce qu'on ne lui dit pas^ et à surprendre les confidences. Ce fut ainsi que madame de Lamartine devint écrivain une fois dans sa Tie^ sans le savoir et sans le vouloir. Elle se hâta de rentrer dans Tobscurité et dans le silence de sa vie^ comme une femme qui a touché par mégarde l'arme ou Toutil de son mari, et qui les trouve, non trop lourds, mais trop virils pour sa main.

Cependant madame de Lamartine, en s'abstenant d'écrire, n'avait pas renoncé à ses études de littérature orientale. Séduite par la majesté et par la poésie du Schah-Nameh, vaste poème historique persan, qui est l'Iliade de la Perse, elle avait recueilli pour elle seule les principaux traits de l'histoire de Rustem, le héros primitif, l'Hercule et l'Achille de la Perse. Elle avait reproduit en la concentrant son histoire. Cette histoire, une des plus épiques et des plus dramatiques du vieil Orient, est l'Orient . lui-même tout entier et tout vivant. Elle fait ainsi partie de ces vies des grands hommes qui ont imposé leurs noms aux différentes phases de la civilisation dans les époques tour à tour reculées ou modernes du monde. Celle-ci se perd dans la nuit des temps et dans les merveilles de la Fable. Notre travail sur le héros persan se trouvait ainsi tout fait près de nous, et nous trouvions ime assistance dans notre propre foyer. Nous n'avons pas voulu enlever à ce récit de madame de Lamartine, en le retouchant, Tempreinte de candeiu", d'originalité et de naïveté qui fait toujours reconnaître un style de femme. Cette empreinte fait partie de leurs œuvres comme de leurs âmes; plus on les respecte, plus on les sert. Elles écrivent d'autant mieux qu'elles songent moins à bien écrire ; le naturel est leur génie^ l'art est le nôtre. Qui de nous ne voudrait changer avec elles son métier contre leur instinct?

Nous espérons que nos lecteurs ne se plaindront pas de ce suppléant que l'affection nous adonné pour une fois dans notre œuvre, et qu'en s'apercevant qu'ils ont changé de main, ils ne s'apercevront pas qu'ils ont changé d'esprit.

L'origine des peuples, des nations et des gouvernements est nécessairement enveloppée de fables.

La guerre détruit ou dénature les monuments des civilisations antérieures. La conquête détruit les nationalités et ensevelit dans Toubli, au moins pour un temps, les annales des vaincus. L'absence de documents écrits dans les premiers siècles réduit toute notion de Thistoire primitive aux traditions orales transmises de génération en génération, plus ou'moins altérées en traversant les âges, surchargées de superstitions populaires et de croyances dans l'intervention miraculeuse de la Divinité, dont chaque nation aime à se couronner dans son orgueil pour se faire une auréole. Ces traditions sont surtout pleines du merveilleux symbolique^ dont la signification se perd peu à peu, pour ne laisser subsister que la fable, mais dont les âges plus avancés doivent s'efforcer de dégager le vrai sens.

A travers ces fables et ces crédulités des temps primitifs, l'histoire retrouve des jalons qui attestent une série de faits vrais et signalent les sages et les héros qui, par la législation ou paî* la conquête, ont influé sur la marche du genre humain. C'est la poésie qui presque toujours transmet ces traditions. Elle s'en empare, elle les grave dans la mémoire par sa forme rhythmique ; elle embellit et colore

les faits et les sentiments, elle les imprime, par des images splendides ou terribles, dans Timagination des peuples.

On a dit que Tamour du merveilleux était l'indice de la faiblesse d'esprit et le résultat de l'ignorance. Ne serait-ce pas , au moins , le signe d'un instinct de grandeur naturelle et de haute moralité ? car le merveilleux enibellit et exagère jusqu'à l'impossible les hauts faits et les grandes vertus^ pour exciter et exalter l'admiration ; de même il excite l'exécration du vice, de la cruauté, de l'abus du pouvoir par la terreur. L'amour de tels récits^ n'est-ce pas l'amour du beau?

Rien n'est plus intéressant que de remonter le cours du temps à l'aide des lumières nouvelles que les découvertes des monuments de l'antiquité, Ninive^ Persépolis, etc., jettent sur l'histoire, à l'aide aussi des récentes traductions des plus anciens documents retrouvés dans l'Inde et en Perse, que k Société orientale de Londres et surtout l'admirable Livre des Rois de M. Mohl nous ont fait connaître. Nous retrouvons dans ces fragments des détails des mœurs primitives de l'humanité, les origines de coutumes perpétuées jusqu'à nos jours, ou de coutumes perdues, mais dont on regrette la disparition, conmie on regrette souvent les vieux mots d'une langue perfectionnée. On y retrcmve les mêmes passions humaines que de nos jours, mais à des proportions gigantesques, puissantes pour le bien et

pour le mal, et agissant au milieu d une nature qui participe de ces forces primitives. Ce sont des forêts gigantesques, impénétrables, habitées par des monstres, des lions, des tigres, des éléphants et des géants. Le cadre même de la \ie est agrandi : les chroniqueurs donnent quelquefois deux et trois cents ans d'existence à leurs héros, comme si l'espace et le temps avaient manqué à leurs exploits dans les limites d'une vie ordinaire. Leurs joies et leurs chagrins sont immenses ; mais ils viennent des •sources naturelles de l'âme, et non des sources factices des eonventions modernes. Du reste, cette longévité des anciens Persans, dont nous allons donner l'histoire, n'a rien qui doive infirmer la véracité du récit. Les patriarches de la Bible, qui leur sont contemporains, vivaient, selon la computation admise, cinq et jusqu'à neuf cents ans : soit que les forces de la nature si près de la création résistassent plus longtemps au travail de la destruction, soit que la computation de semaines, de mois et d'années fût erronée ou du moins discutable.

Peu nous importe 1 Ce que nous cherchons dans les traditions primitives, ce n'est point une concordance chronologique entre TÉgypte, la Chaldée, la Perse et la Grèce depuis Nemrod jusqu'à Darius, mais un tableau des croyances, des mœurs, des coutumes , des caractères , des vices et des vertus ; ce <iui nous importe, c'est Dieu et l'immortalité que nous y trouvons proclamés à chaque page avec

autant de conviction dans ces traditions profanes que dans les livres sacrés.

Mais s'il est intéressant de suivre la marche générale de la civilisation d'après l'histoire, il l'est bien davantage de résumer et de personnifier une époque dans la vie d'un de ses grands hommes. Celle de Rustem, qui est populaire dans toute l'Asie depuis le golfe de Smyme jusqu'aux extrémités de la Chine, résume parfaitement la civilisation de son temps.

Pour arriver à l'histoire de Rustem , il faut se rendre compte de l'état du monde-connu à l'époque où vivait ce héros. On nous excusera si nous sommes obligés de prononcer ici quelques noms barbares des premiers schahs ou rois de la Perse antique, nécessaires à l'intelligence du récit. Les exploits de Rustem sont liés aux querelles de ces rois entre eux.

Les traditions persanes transmettent la croyance qu'après le déluge, les tribus de Sem, fils de Noé, prirent possession de la Syrie, de l'Arabie, de la Perse et de la Grèce. (De cette souche descendit Héber, aïeul d'Abraham, d'où descend Mahomet, de la race d'Ismaël.)

Pariss, descendant de Sem, donna son nom à la Perse. La Perse est considérée conmie le berceau

de la première monarchie universelle par Télection de Keïoumors, qui fut élu schah ou roi parles chefs des diverses peuplades de l'Asie, Tan du monde

Voici ce que la tradition nous a transmis sur le gouvernement et la religion de cette monarchie:

L'adoration du Dieu unique et suprême formait la base de leur culte, et plusieurs de leurs traditions rappellent celles de la Bible. Dans les théogonies persanes primitives, on trouve la tradition de l'ange rebelle. Dieu, dit la chronique, envoya son ange exterminateur Hariss pour expulser de la terre les ennemis de l'homme ; mais, après avoir triomphé d'un grand nombre de ces mauvais génies, l'orgueil s'empara de Hariss, il se crut égal à Dieu et se révolta contre la volonté suprême. Dieu le chassa de sa présence, et changea son nom en celui de Schetan, qui pour nous est Satan.

Les Persans croyaient à l'existence des dives ou mauvais esprits, et à leur intervention dans les effaires humaines. Ces êtres surnaturels, supposés préadamites^ avaient été chassés de la terre à l'époque de la création de l'homme. Le peuple avait une crainte superstitieuse des dives ou géants, auxquels il croyait le pouvoir d'animer des corps d'animaux, d'oiseaux et même de reptiles . Ceux des dives qui avaient échappé à l'extermination se retirèrent, ajoute la chronique, sur le mont Kaf, d'où ils descendaient pour se mêler aux choses du monde,

le plus souvent pour exécuter des vengeaiices^ mais quelquefois aussi pour assister les mortels qu'ils avaient pris sous leur protection. Les principales cérémouies de la religion primitive des Persans consistaient en ablutions avant la prière , eniblème de la purification de l'âme pour attirer les grâces de Dieu, et en prostrations de la face contre terre en signe d'humilité; on y ajoutait la poussière répandue sur la tête dans les calamités publiques ou privées.

La monarchie persane subsista depuis le règne de Keïoumors jusqu'à celui du dernier Kosroë, vaincu par les Osmanlis. CHacun des règnes depuis Keïoumors se distingue par des découvertes, des inventions, des améliorations. A l'un, la découverte des mines et Tart du forgeron, l'emploi du fer pour les armes de guerre, lescuirasses, les boucliers, etc.; à un autre, le tissage de la laine en vêtements, la broderie d'or, les brocarts, qui bientôt succédèrent aux peaux de tigres dont les premiers Persans étaient couverts. Un autre frappe la première monnaie à son effigie, dresse les faucons et dompte les éléphants. Les règnes sont remplis de guerres contre les dives ou géants ; enfin le roi Thamouras, vainqueur des dives , leur promet la vie à condition qu'ils lui apprendront leurs secrets magiques.

L'écriture , qu'il fut le premier à employer, fut attribuée à l'enseignement surnaturel qu'il obtint d'Ariman, chef suprême des dives.

Le gouvernement de la Perse était militaire et héréditaire. Le roi avait un pouvoir absolu et le droit de choisir un successeur parmi ses fils, ses frères ou ses neveux. Le mariage était religieux. L'usage autorisait le roi à épouser plusieurs princesses ; mais une seule portait la couronne royale, et gouvernait le harem ou appartement des femmes.

On attribue à Djemschid, quatrième roi contemporain d'Abraham, les institutions civiles et religieuses de la Perse.

Il partagea la nation en quatre castes ou classes (en honneur des quatre éléments) : les militaires, les prêtres, les artisans et les laboureurs. Chaque classe portait un costume distinctif, et les enfants devaient être élevés dans la classe de leurs parents.

La classe des mages ou savants, mouèeds ou prêtres, se perpétuant et s'augmentant des générations successives, n'étant pas décimée par la guerre, se multipliait à l'infini. Bientôt l'astronomie et le culte religieux, dont ils possédaient seuls tes notions, s'ahérèrent par l'astrologie, la magie, la nécromancie, les sciences occultes, et donnèrent aux prêtres roobeds un empire absolu sur le peuple et même sur les grands, qui les consultaient en toute occasion pour déterminer les jours fastes ou néfastes et pour tirer l'horoscope de leurs enfants ; ils leur fai-

salent de riches présents, soit par reconnaissance d'un présage heureux, soit pour se les rendre favorables. L'interprétation des songes leur donnait une grande influence. L'épreuve du feu était en vigueur pour les criminels d'État.

Djemschid institua plusieurs fêtes religieuses. Dans la première on célébrait l'équinoxe du printemps, le réveil de la nature. Après la cérémonie reUgieuse, on se réunissait; les festins étaient accompagnés de musique, les édifices étaient illuminés, et les devoirs de l'hospitalité remplis avec la magnificence de l'Orient.

Chaque élément était sous la direction d'un ange préposé par Dieu. Le premier de ces anges, celui du soleil, emblème du feu, était adoré comme le plus éclatant symbole de la Divinité.

Chaque partie du globe et chaque action de la vie étaient placées sous la protection de Dieu, qui chargeait ses anges d'exécuter ses volontés.

Aux grandes solennités reUgieuses, le roi quittait ses ornements royaux, s'habillait de blanc, emblème d'humilité^ et allait adorer le Dieu tout-puissant sur les hauts lieux.

A l'occasion de la fête de la Terre, le roi recevait à sa table les principaux agriculteurs, leur donnait le titre de frhres^ et leur adressait des paroles de félicitation sur la supériorité de leurs travaux et le bonheur de leur vie rustique.

A la fête de la commémoration des morts , les

prêtres pétrissaient des figures en argile; on leur rendait des honneurs en mémoire des grands hommes, puis on les brûlait sur un bûcher, soit pour ne pas laisser profaner la terre qui a\ait servi à cette cérémonie religieuse, soit peut-être en signe de l'inanité des grandeurs humaines. C'était une sorte de pulvis es.

Les schahs ou rois affectaient une grande simplicité vis-à-vis de leurs sujets et une grande ostentation envers les princes étrangers. Ils prenaient les titres les plus fastueux en s 'adressant à leurs ennemis ; mais devant leurs sujets ils s'intitulaient modestement le serviteur du Trh-Haut^ votre schah.

Chaque membre de la famille royale et chaque souverain feudataire avaient des armoiries brodées sur leurs drapeaux. Le dragon, le soleil, le crois^ sant de la lune, les étoiles, et même les signes du zodiaque, sur des tissus de diverses couleurs, distinguaient les chefs ou pelewans. Ils venaient en grande pompe, entourés de leurs vassaux, rendre hommage au roi de Perse et l'accompagner à la guerre.

Pjemschid employa le premier les pierres précieuses à décorer sa capitale ( aujourd'hui Persépolis ) d'un palais entouré de quarante colonnes de pierres dures , avec ornements en or , ouvrage attribué

aux magiciens. Il accomplit d'autres œuvres plus utiles à ses peuples : il détermina les vertus médicinales des plantes, et Ton raconte qu'ayant guéd tous les maux de son empire, la mort a été incoomie pendant les dernières trente années de son règne. 11 entreprit des voyages lointains dans le but de s'instruire, et perfectionna la navigation an point de suivre la côte jusqu'en Chine.

La fin de son règne fut malheureuse. « Il s'écarta des voies de la justice , » dit la chronique , et h grâce de Dieu l'abandonna. Zohak, roi du Touraa, son successeur et son meurtrier, était un prince impie, qui, pour établir sa puissance, s'était voué aux génies du mal, et qui devint l'instniment de leurs volontés perverses. Il conquit Istaldhar, aujourd'hui PersépoUs , et régna en tyran pendant plusieurs années, lorsque, par l'intervention céleste, l'existence de Féridoun, petit-fils de Djemschid, élevé en secret par les soins de sa mère Feramek *, fut révélée aux mages. Le peuple se souleva sous la conduite d'un forgeron nommé Eiawek, qui fit un él. ndard de son tablier de peau, et, le portant en courant dans la ville, appela aux annes pour

^ Féridoun fut nourri par une vache, la reconoaissance en consacra le souvenir on attachant le symbole d'une tête de yache au manche de la masse d'. i*mes que portaient les rois do Perse.

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expulser l'impie Zohak et rétablir le trône de Djemschiddans la personne de son petit-fils. L'étendard de Kiawek devint l'étendard royal; « le tablier du forgeron, tout brodé d'or et de pierreries, étincela auacAefl. »

Féridoun éleva son petit-fils Minu-Tcher, qui derînt un des plus grands rois de la Perse et gouverna glorieusement pendant un long règne. Lorsqu'il monta sur le trône, il parla au peuple assemblé, il dit : « Je suis assis sur le trône du ciel, la terre est mon esclave. Mais, avec tout ce pouvoir, je suis moi-même un esclave , le serviteur du Dieu toutpuissant. » Puis il parla sur la justice: « Quiconque, dit-il, traitera mal un pauvre, ou fera souffrir un des siens, ou lèvera la tête avec arrogance à cause de ses trésors, ou qui affligera un malheureux, sera maudit par Dieu et par moi ; je porterai la. main à l'épée, et j'exterminerai les méchants dans ma colère... Le monde n'est que tromperie et vent j il . élève les hommes avec douceur; mais, quand il reprend ses dons, qu'importe que ce soit un monceau de terre ou une perle?... Heureux est celui qui laisse uue mémoire bénie, que ce soit un roi, que ce soit un esclave I »

C'eat sous le règne de ce roi Minu-Tcher que naquit notre héroff Rustem»

n est temps de dire en peu de mots comment les détails de la vie de ce héros sont parvenus jusqu'à nous.

Après la conquête et la destruction du royaume de la Perse par les mahométans, sous le règne du dernier des schahs, Kosroës, les descendants des souverains tributaires et feudataires de Tancien empire de Perse conquis, mais non entièrement dépossédés de leurs fiefs, vivaient isolés, se dérobant à la rapacité des conquérants. Mais, lorsque la puissance des mahométans se fut affaiblie par les guerres d'Ali, d'Omar et de leurs sectateurs, les descendants des grandes familles de la Perse levèrent la tête ; ils n'avaient d'espoir de reconquérir leur indépendance qu'en réveillant l'esprit national. Le récit de la gloire et de la prospérité de leurs ancêtres leur parut le meilleur moyen d'exciter l'orgueil de la race et la volonté de secouer le joug des étrangers. Les Dikans (appellation qui signifie à la fois propriétaires et lettrés) rassemblèrent toutes les traditions des héros persans, les firent mettre en vers dans leur langue, le pelvi^ par les poètes de leur nation , et chanter sur les places publiques , comme plus tard les rapsodes d'Homère.

Le sultan Mansour P*", qui descendait lui-même de la famille des Kosroè's, chercha à rassembler les fragments de l'histoire de l'ancienne Perse, depuis sa fondation, sous le premier chef Keïoumors, jusqu'à la conquête par les mahométans. 11 employa tous les lettrés de son royaume à rechercher les fragments conservés par les Dikans, et à rédiger le Schah'Nameh ou Livre des RoiSj, qui fut terminé , sous le règne de Mahmoud Gasnevy, par Firdousi, l'Homère de la Perse.

Firdousi était fils d'un Dikan du Korassan, et vivait dans la ville de Thouss. Dès sa jeunesse, il s'était nourri des anciens récits. Il employa plusieurs années à traduire en vers tous les épisodes qu'il avait pu se procurer des versions barbares, mais véridiques, des Dikans. Il vivait dans la retraite, cachant soigneusement son travail, n'ayant pas encore trouvé un patron digne de son œuvre. Lorsque le bruit arriva jusqu'à lui que Mahmoud Gasnevy avait appelé les poëtes à sa cour pour ce travail, que Im* seul a\ait entrepris en secret, il ne put résister au désir d'aller à Ghazené, résidence de Mahmoud ; mais, n'ayant pas un nom connu, il ne savait comment se faire présenter au sultan. Cependant, poussé par son génie,. il se mit en route, décidé au moins à se présenter lui-même aux poëtes employés par Mahmoud.

Il s'approche du palais que le sultan avait assigné aux trois poètes ; il les voit buvant et se divertissant dans un jardin délicieux. Il se présente humblement devant eux. Ils le reçoivent mal et conune un mendiant. Firdousi ne se décourage pas ; il leur parle de poésie {Anch' io son pittoré). Alors, voulant se divertir à ses dépens, ils se font signe, et récitent chacun un vers qui se termine par une rime dont la quatrième ne se trouve pas dans la langue, et le mettent au défi de compléter la strophe. Firdousi, plus versé qu'eux dans les ressources de la poésie et dans l'histoire de son pays, improvise le quatrième vers, le terminant parle nom d'un héros. La jalousie s'empare d'eui, et ils cherchent plus que jamais à éconduire le poëte rival. Firdousi se retire modestement ; mais, le cœur navré du mauvais succès de sa tentative, il entre dans une mosquée pour verser ses chagrins en prières. Mahek, un des favoris du sultan, qui s'y trouvait, frappé du noble aspect de Firdousi et touché de son chagrin, s'approche de lui et l'interroge. Ils se Uent d'amitié. Firdousi lui raconte son aventure et lui récite de beaux vers ; Mahek rend compte au sultan de ce qu'il a entendu. Mahmoud demande à voir l'étranger. Firdousi récite devant le sultan et devant les poëtes des épisodes de ses poëmes en vers magnifiques ; mais ses ennemis ne se laissent pas vaincre, ils suggèrent que ces vers peuvent n'être pas de lui. Mahmoud décrète que chacun des poëtes sera

enfermé séparément et leur assigne un sujet à traiter. Le triomphe de Firdousi est complet, ses rivaux se retirent d'eux-mêmes devant lui, et le sultan le charge seul de mettre le Schah-Nameh en soixante mille distiques, lui promettant soixante mille ducats d'or en récompense.

Firdousi, au comble de ses vœux, appelle tous les Dikans en renom à son aide pour s'entourer des anciennes traditions, et ne néglige rien pour faire de son travail un chef-d'œuvre. Lorsque le trésorier du sultan se présente pour faire un premier payement de vingt mille ducats, Firdousi refuse de les recevoir jusqu'à la fin de son œuvre, disant qu'il les destine à un monument dans sa ville natale de Thouss.

Firdousi passa plusieurs années à compléter son poëme; il dit lui-même, en faisant allusion à son premier travail joint à celui qu'il accomplit à la cour de Mahmoud, qu'il avait passé trente ans de sa vie à son œuvre. Il avait plus de soixante-douze ans lorsqu'il fut achevé; mais l'enthousiasme du sultan s'était refroidi, et, lorsqu'il fallut envoyer à Firdousi la récompense promise, Mehmendi, son vizir, lui représenta que soixante mille ducats d'or étaient la charge d'un éléphant, qu'il devait les réduire à soixante mille pièces d'argent, et le sultan

36i VIE DES GRANDS HOMMES,

consentit à cet acte de déloyauté. Firdousi, indigné de la trahison, distribua immédiatement les soixante mille pièces d'argent à ses serviteurs. Mehmendi, craignant pour lui-même Tefifet de la fierté de Firdousi sur le sultan , le désigne à la colère de Mahmoud, déclarant qu'il a manqué de respect à son souverain. Le sultan ordonne qu'il soit mis à mort.

Averti en secret de son danger, Firdousi se sauve, déguisé en derviche, jusqu'à Bagdad, où il demeure quelques années poursuivi par la colère du sultan, mais protégé par Achmet IV. Enfin le désiç de revoir son pays et sa famille dans sa vieillesse le décide à retourner à Thouss, malgré les dangers auxquels il s'expose.

Cependant, à la mort de son vizir Mehmendi, le sultan Mahmoud se repentit de sa conduite, et voulut la réparer ; mais il était trop tard. Lorsque l'éléphant chargé d'or arriva à la porte de Firdousi, son cercueil en sortait. Sa famille indignée , convaincue que le chagrin avait abrégé les jours de Firdousi, refusait de recevoir cette tardive réparation, lorsque sa fille, se souvenant du vœu de son père, déclara qu'il l'avait léguée à la construction d'un pont sur l'Oxus , et l'or fut déposé au trésor de la ville pour exécuter les dernières volontés du poète.

C'est une tâche peu facile que celle d'abréger et de rendre acceptable en langue vulgaire l'épisode de Rustem, tiré du poème de Firdousi, que M. Mohl a si admirablement traduit du persan en prose poétique, suivant pas à pas et strophe à strophe le poème du SchahrNameh. Essayons, cependant, de faire pressentir et admirer ce grand ouvrage. Le style du poète persan, ses images orientales, ses scènes épiques, ses contes merveilleux se traduisent difficilement en prose familière. Pourtant les exploits de l'Hercule des Grecs , qui ne sont pas moins merveilleux , et sa vie , qui est bien moins historique que celle de Rustem , sont acceptés de tous. Il n'a i^anqué au héros persan que d'être connu en Occident comme il l'est en Orient et aux Indes, où, après tant de siècles, les joujoux des enfants représentent encore les faits principaux de sa légende et où ses exploits sont toujours célébrés dans les chants populaires.

Le Livre des Rois de Firdousi s'ouvre par une invocation :

« Au nom du Maître de l'âme et de l'intelligence, qui est plus haut que tout nom, que tout signe, que toute idée ! La pensée même ne peut atteindre celui qui est au delà de tout lieu et de tout nom ; tout ce qui s'élève au-dessus de ce monde dépasse la portée

366 VIE DES GRANDS HOMMES, de Tesprit et de rintelligence.... Si l'esprit choisit des paroles, il ne saurait les choisir que pour les choses qu'il sait; mais personne ne peut apprécier Dieu tel qu'il est. Il ne te reste que de te ceindre d'obéissance. Adore et cherche le vrai chemin, et sois attentif à obéir à ses commandements .... Puissant est celui qui connaît Dieu ! la connaissance de Dieu rajeunit le cœur ; mais la parole ne peut percer ce voile, et la pensée ne peut pénétrer jusqu'à l'Être.... sagel parle, et tire de la raison ce que tu sais, afin que l'oreille de celui qui t'écoute s'en nourrisse La raison est l'œil de l'âme et le gardien de l'âme. Prends toujours la raison pour guide, elle t'aidera à te tenir loin de ce qui est mauvais... Sache que ce livre ne contient ni mensonges ni faussetés ; que tous ceux qui sont doués d'intelligence se nourrissent de mes paroles, q'^*\nd même il faudrait y chercher, des symboles ! »

Voici l'origine de Rustemet l'histoire de sa naissance :

Parmi les princes ou chefs tributaires du grand royaume de Perse^ le plus puissant était Sam (grandpère de Rustem), prince du Zaboulistan, un héros renommé pour sa bravoure, sa justice et sa haute vertu. On l'avait surnommé le Champion du peuple. Le roi de Perse, Minu-tcher, l'appela à son secours contre le roi de Touran, son ennemi. Sam l'accompagna à la guerre en grande pompe, et prit place à ses côtés dans les conseils. Sam avait un fils

nommé Zal-zer, qui naquit avec les cheveux blancs. Ce prodige étant considéré par les astrologues comme de mauvais augure. L'enfant fut éloigné de la cour, malgré le désespoir de sa mère, et abandonné sur TAlborz, montagne éloignée , où il fut miraculeusement sauvé, dit la chronique, par un aigle qui le nourrit dans son nid. Après quelques années, Sam eut un songe qui lui annonçait que le fils, qu'il avait répudié deviendrait un grand chef et serait père du plus puissant héros qui eût encore paru sur la terre. Sam, se repentant du criminel abandon de son enfant, 'passa plusieurs jours en prières pour obtenir la faveur de le retrouver. Dieu l'exauça et le consola par un second songe qui lui apprit que son fils avait été conser\^é par le dive Simourg. Sam part pour la montagne ; il arrive au pied d'un roc escarpé qui s'élève perpendiculaire jusqu'aux nues, sans aucun sentier pour parvenir au sommet, où il aperçoit un nid d'aigle. 11 invoque de nouveau le secours du Tout-Puissant en s'humiliant et en s'accusant amèrement du crime d'avoir exposé son enfant. Dieu, jugeant l'épreuve suffisante, ordonne à l'aigle de descendre de son aire en emportant Zal-zer sur ses ailes. Il le dépose aux pieds de son père ; Zal-zer refuse avec sanglots de quitter l'aigle nourricier. Son père lui fait comprendre que telle est la volonté de Dieu. L'aigle, qui n'est qu'une transformation du dive Simourg, lui donne une plume qu'il doit toujours porter sur

sa tête, et, lorsqu'il se trouvera dans un grand danger, il jettera sa plume sur un brasier en invoquant l'assistance de Simourg. Sam emmène son fils sur un éléphant ; il est reçu avec de grandes réjouissances à la cour de son père.

Zal-zer, après avoir été instruit par Sam dans Tart de la guerre et du gouvernement, voulut voyager pour rapporter au Zaboulistan les découvertes et les arts des autres peuples. 11 partit pour l'Indoustan avec quelques compagnons d'élite et une suite digne de son rang. Il s'arrête dans les villes pour examiner les monuments et dans les campagnes pour étudier l'agriculture. Il est reçu avec de grands honneurs par Mihrab, roi du Kaboul ; mais Mihrab étant de la famille de Zohak le Tyran, Zal-zer ne voulut pas entrer dans son palais, il campa hors de la ville dans la vallée aux Roses.

Le roi Mihrab avait une fille unique d'une grande beauté, cachée à tous les yeux, suivant la coutume de rOrient. Zal-zer entendit parler de cette merveille, appelée la. Perle du harem; il en devint épris. La princesse Roudabée, de son côté, entendit vanter par son père les exploits de Zal-zer et sa mine royale. Son père disait que « Zal-'zer donnait du repos et de l'amour aux âmes par sa haute stature et son beau visage. Roudabée désire ardemiment

le voir; elle envoie ses esclaves favorites dans la vallée près du camp de Zal-zer cueillir des roses dont les femmes d'Orient tirent les parfums et les essences. Zal-zer, les apercevant de sa tente, sortit à pied comme pour la chasse, tira un oiseau, et l'abattit aux pieds des esclaves de Roudabée. 11 s'approche comme pour le ramasser, et entre en conversation ; il leur parle de leur maîtresse et de son amour, leur donne des ornements d'or et des pierreries. Les esclaves rapportent ses louanges à Roudabée, et, après quelques conférences par leur entremise, elle consent à une entrevue au pied de la tour. Zal-zer, au comble de ses vœux , a mesure la lenteur de cette journée, qui lui paraît longue coDMne une année, » et invoque la nuit. « Lorsque le soleil brillant eut disparu, qu'on eut fermé la porte du palais et qu'on eut retiré la clef, le prince se dirigea vers la tour. Roudabée paraît sur son balcon à la clarté de la lune, lève son voile, et éblouit Zal-zer par l'éclat de sa beauté. Les créneaux du palais étaient éclairés par ce joyau. »

Le poète dit: « De taille, c'est un platane; de couleur, c'est de l'ivoire. Elle porte sur sa tête une couronne que Dieu lui a donnée ; ses deux yeux sont sombres, ses sourcils sont des arcs, son nez est une colonne mince et argentée, sa bouche est étroite comme le cœur d'un homme triste, les boucles de ses cheveux tombent comme des anneaux jusqu'à ses pieds, ses deux yeux sont pleins de langueur, ses

cher le moment de ses couches, mais avec des terreurs que rien ne put calmer. Zal-zer consulte des astrologues, qui déclarent que l'enfant ne pourra naître que par le glaive. Désespéré à l'idée du péril de sa femme adorée, il se souvient de Simourg, brûle la plume qu'il lui avait remise comme un talisman pour le jour du danger, et invoque son assistance. Simourg répond à son appel et descend sur le palais comme un grand vent de tempête ; il rassure le roi ; il compose un breuvage qui doit rendre Roudabée insensible pendant qu'on lui ouvre le flanc ; il fait broyer des herbes avec du musc pour guérir sa blessure, et, lorsqu'elle sortit de son assoupissement, elle contempla avec ravissement son enfant d'une merveilleuse beauté et d'une grosseur prodigieuse. Zal-zer, au comble du bonheur, le nomma Rustem (qui signifie déUvrance) ; Zal-zer rendit grâce à Dieu, et, dans sa joie de la beauté et de la force de Rustem, il fit faire une image de l'enfant monté sur un éléphant blanc, et l'envoya réjouir les yeux de son grand-père Sam, qui en eut le cœur comblé de joie. « J'ai invoqué en secret, dit-il, jour et nuit, le Créateur du monde pour que mon œil vît un fils de ta race qui me ressemblât ; maintenant il ne me reste plus qu'à prier pour sa conservation ; » et il leva son regard jusqu'à la voûte bleue du ciel.

« Lorsque Rustem eut atteint la hauteur de huit palmes et qu'il fut devenu semblable à un noble

cyprès, on l'eût pris pour une étoile que le monde contemple avec admiration. A voir sa stature, son intelligence, sa mine fière et sa sagesse, on aurait dit que c'était Sam le héros. »

Sam se mit en route pour aller voir son petit-fils. Lorsque Zal apprit son approche , il apprêta une fête, et les hennissements des chevaux arabes et les cris des éléphants s'entendirent jusqu'à une distance de cinq milles. Un éléphant de guerre fut caparaçonné des plus riches étoffes, on plaça sur son dos un trône d'or sur lequel s'assit le jeune Rustem. Sur sa tête était une couronne, autour de son corps une ceinture, dans sa main un arc et des flèches, et il fut conduit au-devant de son grandpère, a Lorsque Sam vit sa stature noble, ses épaules et ses bras de héros, il sourit en regardant le Uonceau, et la joie fit battre son cœur. » Us passèrent quelques jours en festins. Enfin Sam, sentant que sa vie approchait de sa fin, résolut de retourner dans son pays ; il appela son petit-fils, et lui dit : « mon fils ! ne t'éloigne jamais de Dieu le très-juste ; préfère toujours la raison aux richesses, lave ta main de mauvaises actions, et cherche chaque jour la voie de Dieu ; sache que le monde ne reste à personne. Si tu veux que ton bonheur soit le même dans ce monde et dans l'autre, suis le conseil que je te donne, ne le néglige pas, ne marche jamais sur la terre que dans le droit chemin. » o La bouche pleine de ces douces paroles et le cœur rempli de tendresse^

il prit congé de ses fils, qui raccompagnèrent pendant trois jours . »

Rustem donna bientôt des preuves de sa force et de son courage. Une nuit, quand il était encore enfant, il s'éleya un grand bruit dans le palais de Zal : l'éléphant blanc ayait rompu ses liens, et il était devenu furieux. Personne n'osait l'approcher. Rustem se lève sans se vêtir, saisit la masse d'armes de son père, renverse ceux qui veulent s'opposer à son passage, court droit à l'éléphant, pousse un cri comme le cri du lion, et, sans lui donner le temps de se mettre en garde ou d'attaquer son antagoniste, lui assène un coup si violent sur la tête qu'il tombe étourdi. Rustem , calme et sans émotion, rentre dans son appartement. Lorsque son père apprit ce qui était arrivé, il courut à lui, lui baisa la tête et dit : « fils d'un hon! tu as levé ta griffe. Tu es encore un enfant, et déjà tu n'as pas ton égal ; maintenant tu peux ceindre le glaive et venger le sang de ton aïeul Nériman. Écoute mes paroles : Sur le mont Sipend s'élève un château dont la tête touche les nuages, l'aigle dans son vol ne peut l'atteindre, il est plein d'or et d'dbjets précieux. Un seul chemin y conduit, et la porte est haute comme le firmament. Paidant une année ton aïeul Nériman fit le siège de cette forteresse, repaire d'une horde de brigands puissants et audacieux qui ravageait le pays. Le siège aurait pu durer longtemps ; car les habitants n'auraient pas

manqué d'un brin de paille , quand même le chemin aurait été intercepté pendant des années. Mais une {Herre fut lancée par les assiégés sur Nériman, et sa plabce sur la terre resta yide ; le lion de la guerre avait cessé de combattre. Depuis ce jour, la terreur entoure ce château comme d'un rempart ; nul n'a osé l'attaquer, mais aujourd'hui le temps est yenu de venger le sang de ton aïeul par un moyen plein de ruse. Tu n'es pas encore connu comme un chef; déguise-toi en chameher, fais venir du désert une caravane de chameaux, charge-les de sel. Une charge de sel est précieuse dans ce heu. Quand ils verront inopinément un convoi de sel, grands et petits accourront au-devant de toi. » /

Rustem écouta soû père; il choisit des hommes prudents et courageux, cacha les armes dans la charge des chameaux et la massue de son père dans un sac de sel, puis, souriant de la ruse, il partit pour le mont Sipend.

Lorsque le gardien de la porte du mont Sipend aperçut la longue caravane qui se déroulait lentement au bas de la montagne, il envoya un messager « rapide comme la panthère, » et demanda ce que contenaient les ballots. Rustem répondit : n Ce sont des ballots de sel. » Le maître du château s'en réjouit et fit ouvrir les portes. Dès qu'il fut entré dans le bazar, tous les habitants, hommes, femmes et enfants, entourent la caravane pour faire des échanges. Ils donnent des habits, de l'argent et de

Tor pour du sel. Mais lorsque la nuit sombre est venue et que tout dort dans le château, Rustem et ses compagnons laissent tomber leurs vêtements de chameliers, et, paraissant avec leurs brillantes armures, se dirigent contre la forteresse. Le cliquetis des armes réveille le gouverneur ; mais, avant qu'il ait le temps de se défendre, Rustem lui plonge son épée indienne dans le cœur. Rien ne résiste plus; en un instant tout est sang et carnage.

Rustem, maître de la place, s'avance dans Tintérieur du château vers un édifice bâti en pierre dure, ayant une porte en fer; il force la porte avec sa pesante massue à tête de bœuf, et demeure ébloui à l'entrée d'une grande salle voûtée, remplie de tous les trésors du monde connu. Rustem se dit en lui-même : « 11 ne doit rester ni or dans les mines ni perles dans la mer; tout est rassemblé ici. » Il appela ses compagnons et chargea tous ses chameaux des trésors, puis, selon les ordres de son père, il mit le feu au château, afin qu'il ne restât qu'un tas de cendres sur la montagne qui avait été le repaire des brigands ; puis il se mit en route pour Nimrouz. Tout le peuple sortit à sa rencontre avec les trompettes, les cymbales, les clairons et les clochettes indiennes. Rustem, plein d'ûnpatience, se rendit auprès de sa mère et voulut baiser respectueusement la terre; mais Roudabée l'entoura de ses bras, le pressa sur son cœur, et lui baisa la poitrine et les bras. Puis on envoya un

messager de bonne nouvelle à son grand-père Sam, « dont il rajeunit le cœur. »

A cette époque de la vie de Rustem, mourut le roi de Perse. Les astrologues mobeds lui annoncèrent le jour même « où la majesté du roi devait s'obscurcir; » ils lui dirent : « Le temps est venu où il vous faut aller dans l'autre monde ; espérons que tu auras devant Dieu une place meilleure. Pense maintenant à ce que tu auras à faire ; car il ne faut pas que tu partes sans avoir fait les préparatifs de voyage et que tu te laisses ainsi ensevelir dans la terre. » Lorsque le schah entendit ces paroles, il fit venir son fils et lui donna des conseils, disant : « Le trône de la royauté n'est que vent et illusion ; il ne faut pas y mettre son cœur. Cent vingt ans ont passé sur moi ; j*ai beaucoup travaillé et beaucoup souffert; j'ai éprouvé beaucoup de joie, et souvent les désius de mon cœur ont été satisfaits. J'ai fondé beaucoup de villes et bâti beaucoup de forteresses ; maintenant je suis dans un tel état que tu dirais que je n'ai pas vécu, et le nombre des années passées est effacé de mon souvenir... Je te laisse le trône tel que je l'ai reçu. Ce trône a vu beaucoup de rois. Sache que, quand tu en auras joui, il cessera d'être à toi, et il te faudra passer dans un monde meilleur ; mais la trace que tu lais-

seras après toi durera longtemps, il ne faut pas que ce soit autre chose que des bénédictions. Il ne restera d'autre souvenir de toi que les discours des hommes. »

Une guerre désastreuse étant survenue entre les Persans et les Touraniens , les grands allèrent en députation au Zaboulistan pour supplier Zal-zer de leur venir en aide. Rustem, enflammé du désir de combattre, demande à son père des armes et un cheval de guerre. Son père lui dit : « Tu n'es pas dans l'âge des combats ; tu es en âge de jouir des fêtes, des sons de la musique, de boire du vin et d'écouter des chants héroïques. Tes lèvres sentent encore le lait de ta mère : comment t'enverrai-je contre Afrasiab, le tyran, le roi belliqueux du Touran? Tu n'es pas en âge de combattre, d'acquérir de la gloire, de lutter et de faire voler la poussière de la terre jusqu'à la lune.» Rustem répond : « Mon père, je ne suis pas fait pour le repos et les coupes des festins : ce serait une honte de laisser languir dans la mollesse ces bras et ces mains puissantes. Quand le combat acharné se présentera , Dieu me sera en aide, et la victoire me favorisera ; tu verras comme je traverserai la mêlée sur mon cheval couleur de feu. Je prendrai dans ma n^ain une massue, le feu en jaillira, et, quand ma lance éclatera dans le champ de bataille, elle rougira le cœur de la pierre par le sang qu'elle versera. Mais il me faut un cheval que je puisse seul prendre au lacet ; il me faut un

cheval qui puisse porter à la fois ma lourde massue, ma haute stature et ma gloire. • Le roi, ravi de ces paroles, semblait verser son âme sur son fils ; il ne cessait d'invoquer sur lui les bénédictions de Dieu. Zal-zer fit venir d'immenses troupeaux de chevaux sauvages de toutes couleurs ; mais chaque cheval que Rustem attira vers lui, et sur lequel il posa la main, plia sous ses efforts et toucha du ventre la terre. Enfin une jument grise passa rapidement, les deux yeux brillants comme des poignards. Un poulain aussi grand qu'elle la suivait ; sa croupe el sa poitrine étaient larges comme celles de sa mère , sa queue levée , ses sabots semblables à de Tacier, son corps pommelé de taches de feu sur un fond d'or. C'était un éléphant pour la force, un chameau pour la taiUe, et pour la vigueur un lion. Rustem, aussitôt qu'il vit la jument et son poulain, fit un nœud à son lacet royal pour séparer le poulain du troupeau. Mais le vieux pâtre lui dit : « homme puissant ! ne cherche pas ce cheval ; il court beaucoup de bruits sur lui; nous le nommons Raksch. Il est brillant comme l'eau etvif comme la flamme; mais, dès que sa mère voit le lacet d'un cavaUer, elle accourt conwne une honne pour se battre et défendre son poulain. Garde-toi, ô homme prudent ! de tourner autour de ce dragon 1 car, lorsque cette jument s'élance à l'attaque, elle déchire le cœur du bon et la peau du léopard. » Quand Rustem eut entendu ce discours, il fit un nœud à son lacet royal et prit dans le nœud

la tète du poulain pommelé. La mère accourut comme un éléphant furieux, et voulut lui arracher la tête avec ses dents ; mais Rustem rugit comme un lion sauvage, et la jument, étonné de sa voix, fit un bond et s'enfuit devant lui. Rustem affermit ses pieds sur le sol, étendit sa puissante main de héros et la posa de toute sa force sur le dos du cheval. Raksch ne pUa pas : on aurait dit qu'il ne s'en apercevait point. Rustem s'écria : « Voilà mon siège ; c'est maintenant que je puis faire de grandes choses. » Il sauta sur Raksch rapide comme lèvent, et le cheval couleur de feu s'élança sous lui comme un cheval de guerre. C était une biche qui courait; il avait la bouche tendre, l'écume abondante, de l'ardeur, des hanches rondes, de la sagacité et l'allure douce. » « Le cœur de Zal était gai comme le printemps ; • dans la joie qu'il ressentait de son fils, il ouvrit les portes de son trésor et distribua de l'or aux indigents.

Zal-zer rassembla les grands et leur dit : « Nous avons une armée nombreuse, mais nous n'avons pas de chef depuis la mort du roi ; il nous faut un chef de la race Keïanide, afin que tous lui obéissent. J'ai appris par les astrologues qu'un jeune prince rempli de courtoisie et de justice, descendant du grand Féridoun, nommé Keïkobad, vit retiré sur le mont

Alborz. J'emerrai Rustem à sa recherche; il nous le ramènera, et nous poserons sur sa tête la couronne de turquoises. » 11 donna ses instructions à Rustem, qui se prosterna les sourcils contre terre devant son père, puis sauta joyeusement sur Raksch et se hâta d'entreprendre le voyage périlleux à travers les provinces envahies par les Touraniens. Après plusieurs combats dont il sortit victorieux, il approcha du mont Alborz, et aperçut un magnifique palais entouré de beaux arbres et d'eaux vives. Un siège élevé était placé près de Teau ; un jeune homme brillant était assis sur ce trône à Tombre d'un platane. « Le lieu était semblable à un paradis plein de parfums et de beautés. » 11 était entouré d'une assemblée de grands digne d'un roi, et , lorsqu'ils aperçurent Rustem de loin, ils allèrent au-devant de lui pour lui offrir l'hospitaHté ; mais Rustem leur répondit : « héros illustres, qui portez haut la tête, il ne convient pas que je tarde auprès de vous, car je suis chargé d'une affaire importante, et j'ai devant moi de longs et pénibles travaux. La frontière est remplie d'ennemis, chaque famille est en deuil, le trône de Perse est privé de son roi ; il ne m'est pas permis de boire de vin jusqu'à ce que j'aie accompli ma mission. Les chefs lui répondirent : « Dis-nous ce que tu vas chercher sur le mont Alborz : nous t'escorterons, et pendant ce temps notre amitié s'accroîtra. » Rustem leur expliqua qu'il cherchait Keïkobad, prince de la race de Féridoun.

Ils lui promirent en souriant de lui donner de ses nouvelles. Alors ils coururent comme le vent jusqu'au bord de l'eau, et ils s'assirent tous à l'ombre de grands platanes.

Le jeune homme qui était assis sur le trône prit la main de Rustem, remplit une coupe et but en l'honneur de son hôte. Alors Rustem expliqua "sa mission ; le jeune homme sourit et lui dit : « O Pélewan, je suis Keïkobad, et je connais le nom de mes aïeux. J'ai eu un songe : deux faucons blancs sont venus vers moi, tenant dans leurs serres une couronne brillante comme. le soleil; ils se sont approchés en se balançant, et ils ont placé cette couronne sur ma tête. Et maintenant Rustem est devenu pour moi le faucon blanc, et j'ai reçu le message touchant la couronne de la Perse. »

Rustem lui répondit : « Lève-toi, et allons rejoindre les braves qui t'attendent. » Ils s'élancent sur leurs chevaux de guerre avec toute leur escorte et ne se lassent pas d'aller jour et nuit. Us rencontrent en route les Touraniens que le roi Afrasiab * envoyait pour leur intercepter le chemin. Keïkobad veut s'élancer au combat, mais Rustem le retient : « Un tel combat n'est pas digne de toi ; mon cœur, mon cheval et ma massue, c'est assez d'annûs pour moi, et je ne désire que Dieu pour gardien. » Il dit,

* Afrasiab était le nom dynastique des rois du Touran, et il passait de fils en fils, comme celui de Pharaon pour les rois cTÉgypte.

et, faisant bondir Rakscb, il distribue des coups « comme les donne un brave, » et étend à terre tous les guerriers qui s'avancent au-devant de lui. Alors le chef de l'armée ennemie, voyant tomber ses guerriers, sort des rangs et se présente pour combattre ; mais Rustem lui arrache ses armes des mains, l'enlève de sa selle, et le transperce de sa propre lance, comme un oiseau percé par la flèche d'un chasseur.

Lorsque l'armée voit son chef jeté à terre comme une chose vile, elle s'enfuit, et les chefs continuent leur route et arrivent près de Zal-zer, qui les reçoit avec des honneurs souverains, et place la couronne de turquoises sur la tête de Keïkobad. Pendant huit jours il y eut de grandes réjouissances et de somptueux banquets.

Ainsi investi du pouvoir, le roi Keïkobad se hâte de faire des préparatifs pour le combat contre les troupes d'Afrasiab. Il passe son armée en revue ; Rustem se revêt dé son armure de guerre, et a fait lever la poussière sous les pieds de son cheval, comme un éléphant en fureur. » Il devance l'armée, les grands le suivent ; derrière eux s'avancent Keïkobad et Zal-zer. « L'un était le feu, et l'autre la raison. » L'étendard de Kaw^eh le forgeron, porté devant eux^ donne de brillants reflets jaunes, rouges

et \iolets. La terre était agitée comme mi vaisseau soulevé par les vagues ; les boucliers couvraient les boucliers sur la plaine et sur la montagne conmie des écailles brillantes, et les épées étincelaient conune des flambeaux. « Le sol était comme une mer au-dessus de laquelle auraient brillé cent mille lampes. » Lorsque les deux armées se rejoignirent, on n'en voyait plus ni le commencement ni la fin. Rustem , ardent au combat , demande à son père de lui montrer Tétendard du roi Afrasiab : c'est lui qu'il veut combattre. Zal-zer, effrayé du péril de son fils, veut le dissuader, il lui dit qu 'Afrasiab est comme un dragon pour la force, et que sa colère est comme un nuage qui verse le malheur ; « son drapeau est noir, sa cotte de mailles est noire, ses brassards sont de fer, son casque est de fer incrusté d'or et surmonté d'un panache noir. » Rustem répond : « Ne sois pas inquiet de mon sort, car Dieu est avec moi ; » et il saute sur son cheval aux sabots retentissants, et il jette un grand cri de guerre. Afrasiab s'étonne de son extrême jeunesse, et demande son nom. On lui répond que c'est un jeune fils du héros Zal-zer qui vient pour acquérir de la gloire. Afrasiab s'élance au-devant de lui comme sur une proie facile ; mais Rustem, prompt comme l'éclair, suspend à l'arçon sa pesante massue, serre son cheval, saisit Afrasiab par la ceinture, et le soulève de sa selle. Le cuir de la ceinture ne résiste pas au poids, il se rompt, et Afrasiab tombe sur la pous-

sière. Ses cavaliers rentourent et remmènent sur un cheval rapide ; il se sauve, laissant son armée sans chef.

Alors l'armée du roi de Perse s'ébranle comme la mer sous la tempête, et disperse les Touraniens. Afrasiab retourne auprès de son père, confondu de sa prompte défaite, et lui donne le conseil de chercher la paix, car rien ne résiste à Rustem. « Tu sais, dit-il, que j'ai le bras et le cœur, la force et la hardiesse ; mais dans sa main je ne pèse pas plus qu'une mouche. Il lâche les rênes de son cheval, et franchit les torrents et les précipices. Qu'est-ce devant lui qu'un fleuve ou qu'une montagne? Tu sais que j'ambitionne la puissance et Ja possession du monde, mais devant lui ma force s'est évanouie. Cherche les conseils de la sagesse, et fais la paix. » Le roi, les yeux remplis de larmes, resta étonné des paroles d' Afrasiab ; cependant il fit choisir un homme prudent pour l'envoyer à Keïkobad, et écrire une lettre ornée de dessins d'or et de couleur sur les marges. Keïkobad, clément et juste, écoute les propositions de paix, malgré l'ardeur de ses guerriers qui veulent profiter de leurs avantages pour exterminer les ennemis. Keïkobad leur dit : « Si l'éléphant combat la mouche, il manque à la justice. La colère de Dieu me porterait malheur, soyons toujours sous la protection du maître du monde. »

La guerre ainsi terminée parla valeur de Rustem, le roi, de retour dans sa capitale, prépara des présents pour Zal-zer et pour Rustem ; on plaça sur cinq éléphants des litières brodées d'or et de turquoises, et sur les litières des charges d'armes incrustées d'or et des brocarts. Il leur écrivit : « J'aurais voulu vous faire un plus grand présent; mais, si ma vie est longue, vous n'aurez rien à désirer dans le monde. »

Le roi Keïkobad, ayant rendu la paix à ses États, voyagea dans ses vastes possessions pendant dix aus, rendant partout justice et miséricorde. Il disait : « Si quelqu'un est trop pauvre pour jouir de la vie, mon trône est son bien et le bien de tous ceux qui sont sous ma protection. » Enfm , lorsqu'il sentit que la mort approchait, il appela son fils E^ous, qui devait lui succéder, et lui parla longuement sur la justice et la libéralité : « Ceux qui s'attachent à la vie n'ont pas de sens ; pour moi, je sors tel que j'étais quand j'arrivais du mont Alborz pour prendre possession du trône. Si tu es un homme juste et d'intentions pures, tu trouveras ta récompense dam l'autre monde ; mais si les passions t'enveloppent de leurs lacets, et, si tu tires injustement de sqb fourreau une épée tranchante, ton séjour sera comme une flamme et ton cœur sera plein d'amer-

tume. » Il dit, « et changea son palais contre un cereneil. »

Lorsque Kaous succéda à son père , lorsqu'il \it les trésors de toute sorte accumulés et le monde entier tributaire et soumis à sa puissance , « Forgueil lui fit quitter les voies de la justice. » Il ne songea qu'à boire et à jouir , et ne marcha pas sur les traces de son père. Esprit faible, plein de vanité , il se laissa entraîner aux guerres les plus injustes et les plus désastreuses ; il ne prenait conseil ni de Zal-zer ni de Rustem , et toutes les prouesses de ces grands guerriers ne servaient qu'à réparer les fautes de Kaous et à le tirer de la captivité dans laquelle ses folies l'avaient jeté. Il passait son temps à boire et à festoyer avec des musiciens et des danseurs; blasé sur tous les plaisirs, il en cherchait sans cesse de nouveaux. Il arriva qu'un jour qu'il buvait du vin sous un bosquet de jasmin, on lui annonça un chanteur étranger qui demandait à se faire entendre . Le roi l'admit avec empressement , car tout ce qui était nouveau lui plaisait. Or ce musicien était un espion envoyé par un roi rival du Mazendéran pour tenter la faiblesse et la vanité de Kaous. Il était habile dans son art ; il chanta avec un goût infini une chanson sur les beautés du Mazendéran.

a Que le Mazendéran, mon pays, soit célébré!

La rose ne cesse de fleurir dans ses jardins; la tulipe et rhyacinthe couvrent ses montagnes; Tair y est doux, la terre y est peinte de fleurs. Il n'y a ni froid ni chaleur ; il y règne un printemps éternel. Le rossignol chante dans ses jardins , la biche erre dans ses vallées ; tout y est plein de couleurs et de parfums ; les bords des ruisseaux y sourient toute Tannée; on dirait que ses rivières coulent de Teau de rose . Que ce soit en hiver ou en été , au printemps ou à l'automne, la terre est toujours couverte de fruits et de fleurs , et partout les faucons de chasse sont à Tœuvre. Le pays tout entier est orné d'or, de brocart et de joyaux. Des esclaves belles comme des idoles portent des couronnes d'or. Quiconque ne demeure pas dans ce pays ne peut se réjouir d'avoir accompli le désir de son âme. »

L'esprit de Kaous s'assombrit en entendant ces paroles : il s'était cru jusque-là le plus grand mona^ que de la terre. L'ennui et la jalousie s'emparèrent de son ame ; il résolut de conquérir ce merveilleux pays du Mazendéran.

Lorsque les chefs du pays connurent le désir insensé du roi , qui allait les précipiter dans une guerre injuste , ils expédièrent un messager sur un dromadaire de course à Zal-zer et à Rustem. Eux seuls pouvaient avoir assez d'empire sur Kaous pour le détourner de son fatal projet. Mais , obstiné autant que vain , il n'écouta pas leurs sages conseils,

et ils se retirèrent de devant lui le cœur brisé de douleur , prévoyant tous les malheurs qui devaient arriver.

Le Mazendéran était au centre du pays des Géants. Leur chef, appelé le Dive blanc, habitait les montagnes , et descendait dans les plaines lorsque le roi réclamait son assistance. Sa gigantesque stature et sa force prodigieuse inspiraient la terreur à ses ennemis et une aveugle confiance aux soldats du Mazendéran. Kaous éprouve une défaite complète; il est fait prisonnier avec ses principaux chefs, et jeté dans un cachot. Le géant les frappa de cécité, et dit au roi du Mazendéran : « Je n'ai pas voulu tuer le roi Kaous , parce que l'adversité le rendra sage et que son exemple détournera tout souverain d'attaquer désormais le Mazendéran. »

Kaous trouve le moyen d'envoyer un message , « prompt comme l'oiseau qui vole à tire d'aile , » àZal-zer, le chef révéré des Persans, pour l'instruire de ses malheurs et s'accuser de les avoir mérités en méprisant ses conseils. Le prudent Zal ne communique à personne la nouvelle du désastre de l'armée et de la captivité du roi , pour ne pas exciter des révoltes dans les provinces tributaires ; car il savait combien l'autorité de Kaous avait souffert de cette

guerre téméraire , et aussi pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes. Il concerte seul avec Rustem le moyen d'aller secrètement à Mazendéran délivrer le roi. Ce périlleux voyage et les aventures merveilleuses de son cheval forment une partie très-populaire des exploits du héros , quelque chose d'analogue aux travaux d'Hercule chez les Grecs. C'est cette légende que nous allons raconter.

Rustem part seul pour délivrer le roi Kaous, prisonnier à Mazendéran. Il voyage jour et nuit, prenant le chemin le plus dangereux, le moins fréquenté, mais le plus court. II arrive dans une prairie où paissaient des onagres : il en tue un et le rôtit sur un feu de broussailles, car il avait faim. 11 ôte la bride de Raksch et s'arrange pour dormir dans un champ de roseaux. Au milieu de la nuit, un hon du désert aperçoit un homme couché et un cheval en liberté : il se jette d'abord sur le cheval, mais celui-ci s'élance comme le feu, lève ses deux pieds de devant, frappe le lion sur la tête et le saisit avec ses dents aiguës à la nuque. Après un combat terrible, Raksch tue le lion. Rustem, réveillé par le bruit, caresse son cheval et lui dit : « imprudent animal! si tu étais tombé dans ses griffes, conmient me serais-je acquitté de ma mission? » Et il adressa ses prières à Dieu qui répand ses grâces.

Rustem avait devant lui un chemin difficile : c'était un désert sans eau, et d'une chaleur si ardente que les oiseaux tombaient morts sur le sable brillant. On aurait dit que le feu venait d'y passer. Le cheval et le cavalier étaient haletants. Rustem descendit de cheval tout chancelant ; ne voyant aucun moyen de résister à la chaleur et à la soif, il tomba sur le sol et tourna ses regards vers le ciel , disant : « Dieu ! si mes souffrances te plaisent , la mesure est comble pour moi dans ce monde ; mais je me traîne encore , espérant que le Tout-Puissant se servira de mon bras pour prêter secours au roi Kaous. »

Dans ce moment, un bélier venant à passer devant lui, il dit dans son cœur : n Où donc est Tabreuvoir? Certainement c'est Dieu qui me protège. » Et, suivant de l'œil le bélier, il découvrit une source d'eau claire et limpide. « Quand une position est » difficile, » dit le poète, « il ne faut chercher asile » que près de Dieu ; car quiconque s'écarte de Dieu, » unique distributeur des miséricordes, est dépourvu » de raison. » Après des actions de grâces, il 6ta la selle de Raksch , le lava , le rendit brillant comme le soleil, et se baigna lui-même dans l'eau limpide, puis il se coucha.

Pendant qu'il dormait, un tigre sortit du désert, Raksch court vers le héros, frappe la terre de ses pieds et secoue la queue. Rustem se réveille, regarde autour de lui; mais le tigre avait disparu. Il gronda

Raksch de l'avoir réveillé, et se remit à dormir. Le tigre sort de nouveau de sa tanière, et Raksch déchire le sol en ruant. Rustem se réveille les joues pâles de colère , il apostrophe son cheval , et , ne voyant rien dans l'obscurité de la nuit, il s'endort une deuxième fois. De nouveau le tigre s'avance, et Raksch s'enfuit, car il avait peur du tigre et de Rustem ; mais son amour pour son maître le ramena bientôt près de lui. Il revint rapide comme le vent, hennissant et frappant la terre de son sabot d'airain. Cette fois la terre ne put cacher le monstre, qui se jeta sur Rustem. Quand Raksch vit le tigre qui assaillait son maître, il coucha les oreille^ et se mit à déchirer avec ses dents l'épaule du tigre, qui se retourna sur lui. Rustem saisit ce moment pour frapper le tigre avec son épée , et il sépare la tête du corps.

Le lendemain Rustem entre dans le pays dominé par les magiciens ; il aperçoit tout près, sous des arbres, un repas préparé à côté d'une fontaine et une lyre couchée à terre. Plein d'étonnement, il prend la lyre , et en tire quelques sons qui frappent l'oreille d'une jeune et belle magicienne, qui s'approche de lui et s'assied à ses côtés. Rustem, ne sachant que penser de cette apparition, adresse une prière à Dieu, invoque sa protection , et présente une coupe

KUSTEM. 393

de vin à la belle jeune fille ; mais, aussitôt que le nom de Dieu est prononcé , les traits de la magicienne se décomposent, et elle disparaît dans la forêt. Après avoir rendu grâce au Tout-Puissant d'avoir échappé à ce péril , il continua sa route jour et nuit.

Enfin il parvint à un beau paysémaillé de verdure et de fleurs, et il chercha à prendre du repos. Le terrain était couvert de riches moissons. Or, comme Raksch paissait en liberté , les gardiens des champs se jetèrent sur lui' pour le prendre au lacet ; mais Raksch bondit vers son maître , qui se réveilla aussitôt et vengea son injure. Les gardiens s'enfuirent, et racontèrent au puissant Aulad, gouverneur du pays, qu'un héros étranger ravageait ses moissons et maltraitait ses serviteurs.

Aulad part avec sa suite et une poignée de braves, et se précipite sur Rustem; mais celui-ci s'était mis en selle et avait tiré son épée indienne du fourreau. « Il s'avance comme un nuage d'où sort la foudre; » il frappe les premiers qui veulent lui barrer le passage et fait voler leurs têtes dans la poussière . Les autres prennent la fuite . Rustem roule son long lacet soixante fois autour de son bras, et le lance ^ur le chef Aulad. Il prend sa tête dans le nœud, serre le lacet, le désarçonne et le jette par terre, mais il ne le tue pas; car il veut profiter de ses connaissances du pays. Il lui dit que, s'il veut lui servir de guide fidèle dans l'entreprise qu'il doit accomplir, il lui mettra la couronne du Mazendéran

sur la tête, mais qu'au premier signe de trahison

ou de lâcheté, il lui percera le coeur.

Âulad, heureux de sauver sa vie et pénétré de respect pour Rustem et les hauts faits dont il a été témoin, lui promet de le conduire à la prison où le roi Kaous et les Persans sont renfermés, et près de la demeure du géant appelé le Dive blanc ; mais en même temps il tâche de le détourner de cette audacieuse entreprise par le récit des dangers qu'il va courir. Rustem se presse de plus en plus, ne voulant pas laisser arriver dans le Mazendéran le bruit de ses exploits avant qu'il ait atteint son but en délivrant le roi. Il relâche Aulad du lacet, le fait courir devant lui , et le suit gaiement nuit et jour, sans repos, à travers les montagnes et les plaines.

Après une longue marche, il entend le bruit des timbales et de la musique guerrière ; il voit mille feux qui illuminent la nuit. C'est le Mazendéran. Les magiciens gardent la cité et passent la nuit en festins. Rustem tombe àl'improviste sur la garde, tue le chef et avance dans la ville. Son cheval Raksch hennît d'une telle force, que du fond de sa prison le roi Kaous s'écrie : a Mes malheurs sont finis ; il n'y a que le cheval de Rustem qui puisse pousser un tel cri. » Les chefs qui partageaient sa captivité se regardent, disant : « Le roi a 'perdu l'esprit ; le

malheur a altéré sa raison. » Mais au même moment Rustem, avec l'aide d'Aulad, pénètre dans la prison. Kaous le serre contre sa poitrine, et tous rendent grâces à Dieu, qui leur a amené un libérateur.

Mais Rustem sait que sa tâche n'est pas encore achevée ; que, tant que le chef des géants sera en vie, il n'y aura aucun moyen de soustraire les prisonniers à sa puissance et de les faire sortir du pays. Il ne tarde pas un instant, même pour partager leur joie. Il leur recommande la prudence, et repart avec son guide Aulad pour la montagne des Géants.

Lorsqu'il voit de loin la caverne béante, demeure du Dive blanc, gardée par une forte armée, il s'arrête et consulte Aulad. Celui-ci, effrayé de la témérité de Rustem, lui dit que, quand il serait de fer, il ne résisterait pas. RuBtem n'était pas d'humeur à se laisser détourner de son entreprise ; il lui répond qu'il le consulte seulement pour savoir l'heure la plus convenable à l'attaque. Aulad lui dit : « A midi, lorsque le soleil est dans toute sa force, le géaiit dort au fond de sa caverne, et tous ses sujets «e couchent à l'entrée. Si Dieu prête à Rustem une force surnaturelle, il pourra seulement alors tenter de les surprendre. » Rustem reçoit cet avis avec jme et se désarme pour prendre du repos , ^n attendant l'heure fatale.

Lorsque le soleil ferme le calice des fleurs et que les insectes bourdonnants assourdissent la terre , il

se lève, se revêt de son bouclier et de son casque, s'arme de son épée de combat ; il attache Aulad à un tronc d'arbre, et s'avance seul vers la caverne. Arrivé à l'embouchure, il pousse un cri semblable à un coup de tonnerre, et fait voler les têtes des gardiens endormis. Ceux qui échappent s'enfuient.

Rustem pénètre dans l'intérieur du rocher. Pendant quelques instants il ne distingue rien, tant la caverne est sombre et profonde. Lorsque ses yeux se furent accoutumés à l'obscurité, il aperçut une masse énorme comme un rocher étendue à terre. Le géant avait une chevelure comme la crinière d'un Uon ; sa hauteur et sa largeur remplissaient l'espace. Alors commença un combat horrible. Jamais Rustem n'avait couru de si grands périls. Le géant lui-même n'avait jamais rencontré un adversaire aussi redoutable. Rustem évite un quartier de roche lancé pour l'écraser, et porte au géant un coup d'épée si tranchant qu'il lui coupe une jambe. La lutte désespérée dura longtemps; la terre était inondée de sueur et de sang. « Mais Dieu donna la force et l'audace à Rustem, qui vainquit son ennemi et lui ouvrit le côté pour en arracher le cœur ; car quelques gouttes de ce sang, versées sur les yeux du roi et de ses compagnons de captivité, devaient leur rendre la vue *. » Toute l'armée du Dive s'enfuit, voyant son chef vaincu et mort.

^ On remarquera Tanalogie partielle et lointaine de cette tradition persane ayec l'histoire de Tobie.

Rustem délivre Aulad, et retourne en hâte vers Kaous pour achever de le mettre en sûreté , lui et les siens. Après leur avoir rendu la vue, il revêtit Kaous de ses ornements royaux, afin qu'il ne rentrât pas dans son pays sous Taspect humiliant d'un captif délivré de ses chaînes, mais comme un roi rentrant dans ses États.

Kaous écrivit au roi du Mazendéran une lettre prudente et sage, l'engageant à se soumettre et à lui rendre hommage, disant qu'il n'avait voulu détruire que les magiciens qui ne croyaient pas en Dieu ; il envoya la lettre par un messager actif et intelligent. Le roi, lorsqu'il l'eut reçue , la fit parfumer de musc et d'ambre, et appela un sage pour la lui lire. Mais la vengeance était dans son cœur ; il n'écouta aucun atis, et répondit : « J'ai à ma cour mille fois mille guerriers ; j'ai douze cents éléphants tels que vous n'en avez jamais vu de pareils. Je conduirai contre mon ennemi une armée formidable, et je soulèverai la poussière de la destruction. » Lorsque le messager revint vers Kaous avec ces paroles de guerre, Rustem décida le roi à l'envoyer lui-même avec un nouveau message. « Le scribe tailla sa plume de roseau comme une pointe de flèche, » et écrivit ces paroles quô le roi luî dicta : « Ce que tu as écrit sont des paroles vaines qui ne conviennent pas à un homme de sens ; dépouille-toi de cette arrogance, et viens selon mes ordres, sinon je couvrirai de mes armées l'espace entre une mer et l'autre, et les vau-

tours feront de toi leur proie. » Le roi, «yant scellé la lettre de scm sceau, la remit à Rustem, qui partit comme un simple courrier.

Lorsqu'il arriva en face de Tannée du Mazendéran, pour conserver im caractère de messager de paix et en même temps pour inspirer le respect par sa force prodigieuse à ceux qui venaient à sa rencontre avec des figures douteuses ou malveillantes, il saisit un arbre à larges branches qui se trouvait sur sa route, le déracina par la force seule de son poignet , et le prit dans la main comme un javelot, au grand étonnement des chefs de l'armée ennemie; puis, avec mqpris, il le lança de côté Ioti de lui, et la chute de ses branches écrasa plusieurs cavaliers. Un des grands du Mazendéran, renommé pour sa force , s'avance pour prendre la main de Rustem en signe d'amitié, mais en réalité dans l'intention de la serrer de telle force qu'il espère faire fléchir le messager. Rustem sourit, et, étreignànt à son tour la main du cavalier, il le fit pâlir et tomber de cheval sans connaissance. Le roi^ étonné de tout ce qu'il entendait dire de cet envoyé de Eaous, le manda en sa présence et lui offrit de magnifiques présents ; mais Rustem n'en voulut accepter aucan, et, voyant que le roi se courrouçait de la lettre dé Kaous et qu'il n'inclinait pas à la paix, il revint près du rw, la tête pleine du désir de la vengeance.

Un combat acharné dura sept jours entre les deux armées. Enfin Rustem triomphe ; il tue le roi du

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