ANNÉE 600 APRÈS JESUS-CHRIST
La civilisation a des fonnes aussi diverses que la pensée de Dieu a de plans divers dans l'humanité. La Providence a assigné à chaque race hun[iaine, par les sites où elle l'a fait naître et par les instincts qu'elle lui a donnés, un rôle qui n'est au fond ni supérieur ni inférieur, mais qui est différent seulement dans la vie du monde. Parmi ces races humaines, les unes sont sédentaires par inclination : elles bâtissent des villes, elles cultivent des champs autour de ces cités. La terre distribuée en lots inégaux entre les familles, enclose de murs ou de fossés, s'y transmet héréditairement des pères aux enfants. Ces peuplades vivent des moissons que leur travail fait produire à leur patrimoine.
Les autres vivent du commerce, c'est-à-dire du
bénéfice qu'elles recueillent, non en cultivant ellesmêmes, mais en transportant et en échangeant les produits d'une contrée contre les produits d'une autre, en achetant à ceux-ci ce qu'ils ont de trop, en vendant à ceux-là ce qui leur manque , et en faisant ainsi le trafic petit ou grand de tout ce qui a un prix sur le globe.
Quelques-unes de ces races sont, par nature et par situation géographique, manufacturières, ouvrières, fabricantes de tous les outils ou de tous les objets de nécessité et de luxe qui sers ent aux besoins et aux plaisirs de l'espèce humaine. Elles creusent des mines , elles en arrachent le fer, le cuivre, tous les métaux ; elles les façonnent ensuite à l'usage des métiers. Elles tissent les laines, les chanvres, les soies ; elles en font des étoffes pour le vêtement du pauvre et du riche. Ce sont ces races ouvrières qui fabriquent ainsi le mobilier du genre humain.
D'autres vivent de la mer. Elles habitent, pour ainsi dire, l'Océan; elles se font porter par ses vagues, servir par ses vents ; elles pèchent, elles naviguent de côte en côte ; elles construisent des palais flottants ; elles équipent des flottes ; elles disputent aux autres nations maritimes les flots de la mer, comme les peuples cultivateurs se disputent les plaines et les vallées de la terre. Elles forment des établissements lointains sur des rivages inconnus, elles jettent leurs colonies comme des es-
saims par toute la terre. Nées sur les bords de la mer ou dans les îles, leur instinct voyageur et avantureux les pousse invinciblement à s'élancer toujours plus loin dans l'espace. Ce sont ces races qui découvrent les continents nouveaux et qui les peuplent. Les laboureurs sèment le blé ; les navigateurs sont les semeurs d'hommes.
Enfin il y a des races primitives qu'un insurmontable amour de mouvement, de variété et de liberté empêche de se domicilier jamais sur la terre. Pour elles, toute maison est une prison ; elles croiraient abdiquer quelque chose de leur indépendance en se fixant dans des murailles ou dans des champs autour d'un foyer immobile. Elles voient avec mépris, pitié, horreur, ces villes, cloaques impurs où l'homme dispute l'espace, puis le soleil à l'homme ; elles les fuient comme des pièges que la servitude tend à leur liberté ; elles ont les troupeaux pour toute richesse , parce que ces troupeaux, libres et errants comme elles, se déplacent comme elles aussi à leur moindre caprice, et transportent incessamment à travers l'immensité du désert, selon les saisons, les climats, les eaux, les pâturages, les simples trésors et les habitations mobiles de ces races. C'est ce qu'on appelle les peuples pasteurs, la civilisation pastorale.
Cette civiUsation a pour signe une tente au Heu d'une maison. De cette seule différence dans les deux modes d'habitation des peuples, la maison ou
la tenle^ naissent des différences organiques innombrables dans leurs mœurs. Avec la maison, l'homme s'enracine, pour ainsi dire, comme la plante dans le sol. Il gagne en sécurité, en police, en nombre, en patrie, en lumière, en gouvernement ; il perd en liberté. Tout peuple domicilié abdique, par le tsâi même de son domicile fixe, cette faculté de déplacement indéfini qui fait des peuples noinades et pasteurs les rois de l'espace, les possesseurs des sites, des climats, des montagnes, des plaines, des fleuves, domaine illimité de leur pérégrination. La tyrannie s'établit facilement chez les peuples domiciliés dans les villes, la conquête les asservit plus facilement aussi avec leur patrie. Leurs temples, leurs palais, leurs cités, leurs maisons, leur mobilier, leurs domaines fertilisés de père en fils par la culture, leurs arts, leur luxe, sont autant de gages qu'ils donnent à la partie du globe qu'ils habitent. Ils ne peuvent les emporter avec eux dans les mauvais jours ; et quand le tyran ou le conquérant leur dit, le glaive ou la torche à la main : « Servez, » ou perdez vos demeures, vos champs et vos ri- » chesses I » ils perdent leur indépendance pour conserver les foyers de leurs pères et de leurs enfants.
Chez les peuples qui habitent la tente, au contraire, ni la tyrannie ni la ciwiquête ne peuvent s'établir. La patrie est vaste comme l'espace, l'homiBe la porte partout où il plante son pavillon. Conquise
ici, on la retrouTe là ; et, quant à la tyrannie intérieure, elle n'est jamais à redouter dans un mode de civilisation qui permet à tout homme blessé dans sa liberté ou dans sa dignité de déplacer sa tente, sa famille, sa richesse, et d'aller dans une autre tribu chercher une domination plus douce et un chef moins absolu. Ainsi, bien que l'autorité du père de famille soit la souveraineté naturelle de chaque tente, le despotisme et la dictature absolue sont inconnus chez les peuples pasteurs. Ces peuples ont des chefs, point de maîtres. TcHit s'y fait du consentement commun et après des délibérations publiques. Les cités sont souvent monar* chiques, le désert est toujours républicain.
Ces peuples vivant sous la tente, presque inconnus de l'Europe , occupent encore aujourd'hui et occuperont vraisemblablement toujours les plus vastes espaces de l'Afrique et de l'Asie, la Tartane, la Mongolie, les déserts de l'Afrique intérieure. C'est là l'incoDMnensurable domaine qu'elles parcourent depuis le commencement des siècles.
Quelques villes rares se sont élevées et s'élèvent de temps en temps sur les bords des déserts parcourus par ces peuples ou au milieu même de leur sohtude, comme le Caire en Egypte, Palmyre en Mésopotamie, Balbek en Syrie, Samarcande et les grandes
villes de la Tartarie et des plaines au pied du Thibet. Mais ces villes, comme des caps avancés d'une civilisation que la nature de ces races nomades repousse, ne sont que de magnifiques entrepôts de commerce , des rendez-vous de caravanes, des foires lointaines construites à perpétuité aux frontières des races pastorales pour acheter les laines de leurs troupeaux et pour leur vendre le peu d'objets manufacturés nécessaires à leurs habitudes. Incessamment battues par les flots des tribus errantes, circonscrites par le désert, ces capitales, souvent conquises, promptement anéanties par les excursions des nomades, ne laissent sur le sol que de splendides débris, comme Thèbes, Héliopolis, Palmyre, Babylone, Persépolis, Utique: ruines énigmatiques I le voyageur qui les contemple s'étonne que tant de grandeur ait pu sortir du désert et s'écrouler dans le sable. Les populations sédentaires de ces fourmilières de tribus ont tari, et la population pastorale plante encore ses tentes sur la place où furent ces empires. Le chameau, qui est au règne animal ce que le cyprès est au règne végétal, un signe de deuil et d'éternité, broute la ronce et le chardon entre les colonnades renversées de Balbek et de Palmyre.
Nous ne voulons parler ici que des peuples pasteurs qui nous touchent de plus près par l' Asie- Mineure : ceux-là ont vu passer autour d'eux les Mèdes, les Perses, les Égyptiens, les Romains, les
croisés d'Europe, sans être entraînés ni dans le courant de ces civilisations diverses ni dans l'écroulement successif de ces empires. Ces tribus ont enfanté Mahomet, le restaurateur de Tunité de Dieu dans le quart du globe ; elles se sont rangées les premières sous sa loi morale, elles l'ont suivi dans ses croisades contre l'idolâtrie, et, après avoir conquis toutes les capitales de l'Orient et des Indes à la religion du Prophète, elles ont repris paisiblement leur vie pastorale et leur campement éternel dans leurs soUtudes. Ce sont les pasteurs et quelquefois les guerriers des trois Arabies.
L'Arabie, divisée dans l'antiquité en trois régions, Arabie Heureuse, Arabie Pétrée^ Arabie Déserte, occupe sur le globe cet immense espace qui s'étend de l'Egypte et de la Syrie entre les montagnes du Liban et de la Palestine, la mer Rouge et l'océan Indien. Damas et Bagdad sont aujourd'hui les deux grandes capitales qui s'avancent le plus loin dans ce domaine ilUmité des Arabes pasteurs, et qui ont le plus de contact avec ces races. La Mecque, cette métropole de l'islamisme ; Médine, tombeau du prophète, et Djidda, principal port de l'Arabie, élèvent çà et là leurs villes saintes peuplées d'Arabes sédentaires à de grandes distances les unes des autres, au milieu de ces contrées abandonnées à l'Arabe
errant. A Texception des environs de ces villes et de quelques oasis de culture dans i*Yémen, partie cultivée de TArabie Heureuse, le désert s'étend sur tout le reste. Dans les quarante jours de marche entre Damas et Bagdad, comme dans les soixante jours de marche entre Bagdad et Médine, les caravanes ne rencontrent d'autre habitation que dés tentes et d'autre végétation que l'herbe épineuse et rare qui ensanglante les lèvres du chameau.
Ce désert, que j'ai parcouru moi-même dans les plaines dont Damas semble le rivage et dans les vallées sablonneuses qui s'étendent entre le Liban et l'Anti-Liban, présente des dunes qui ondulent comme des vagues, de Jérusalem à l'Egypte; il inspire aux sens et à l'âme le même sentiment de l'infini que l'Océan. C'est un océan immobile en effet , mais qui paraît, comme l'autre, sans autre bord que l'horizon. A mesure qu'on s'y enfonce, les sommets des montagnes du Taurus et du Liban décroissent aux regards et finissent par s'abaisser tout à fait et par disparaître sous la brume. On n'a plus pour limite que le firmament; on marche tour à tour sur un sol nu et rocailleux, qui résonne, comme s'il était creux, sous les pas de la caravane, quelquefois sur une terre molle d'où sortent des tiges d'herbe poudreuse et de gros oignons de colo-
quinte, plus souTent snr un «able fin, tamisé éternellement par le -vent, et qui forme des collines mobiles et des vallées profondes à travers lesquelles le chamelier cherche sa route à mille circuits.
Quand te chemin est entièrement fermé par un de ces bancs de sable, la caravane est forcée de les gravir, et Ton voit tout à coup le premier chameau du cortège émerger du désert au sommet d'une de ces collines mouvantes, comme un navire caché à Tœil par la profondeur des lames qui se montre au sommet d'une colline d'écume et qui disparaît en redescendant dans une mer creuse.
De temps en temps, à des distances d'un soleil à l'autre, et quelquefois de quatre jours de marche, on rencontre un puits ou une citerne, signalés au loin à l'œil par quelques joncs qui font une tache verte sur le fond jaunâtre du terrain, ou par un vaste sycomore dont les racines déchaussées et noirâtres portent la trace du feu des pasteurs et des caravanes.
On campe ordinairement dans le voisinage de ces puits. On attend patiemment que les chevaux, les chameaux, les chèvres et les brebis, harassés de la route ou rentrés le soir des pâturages, se soient désaltérés lentement dans les auges sans cesse remplies par les seaux de cuir que puisent et versent
incessamment des esclaves noirs demi-nus. Les tentes s'élèvent. Les fenmies, les enfants, se dispersent dans les environs du campement pour glaner les tiges mortes des arbustes ou les fientes desséchées des chameaux, seuls combustibles qui vont allumer le feu du soir. D'autres sont occupés à moudre les grains de doura ou de froment entre deux pierres, pour pétrir le pain. Les esclaves dessanglent le sac de cuir qui couvre pendant le jour la mamelle des chamelles pour empêcher de téter les jeunes chameaux ; ils rapportent à la tente des vases remplis de lait, abreuvent les chevaux du lait qui dépasse les besoins de la famille, et livrent ensuite les mères aux petits.
Pendant ces haltes, les hommes oisifs et qui méprisent toute autre occupation que la guerre et la chasse , se groupent en cercle à la tente du cheik. Ils fument indolemment leur narghilé en s 'entretenant des affaires de la tribu. Les orateurs, doués de cette éloquence naturelle et exercée que la déUbération libre fait naître jusque parmi les tribus nomades, parlent tour à tour, les uns avec une gravité sententieuse et monotone , les autres avec des éclats gutturaux de voix, avec des attitudes et des gestes qui respirent autant de passion pour décider de la route d'une tribu dans le sable que pour se disputer le gouvernement d'un empire. Quelle que soit la valeur d'un guerrier, il ne peut jamais exercer une influence dominatrice dans son camp s'il n'a pas
été doué par la nature du don de l'éloquence. L'Arabe pasteur n'estime le courage qu'autant qu'il est dirigé par l'intelligence ; il ne se confie qu'à ceux qu'il reconnaît supérieurs à lui par l'esprit comme par le bras ; il résiste à la force, jamais à la persuasion.
lia poésie est honorée dans le désert autant que l'éloquence. Peuple à la fois guerrier, harangueur et rêveur, l'Arabe n'exalte au-dessus de tous ses grands hommes vivants ou morts que ceux de ses frères qui furent à la fois orateurs au conseil, héros dans la mêlée, chantres et conteurs dans le loisir de la paix. Les jeux mêmes témoignent de cette passion de l'Arabe errant pour la poésie associée à la musique. Un instrument à cordes, semblable à une guitare rustique , résonne souvent la nuit sous ses doigts, accompagne ses vers, soutient ses récits, mesure les pas de ses jeunes fenunes et de ses filles dans les danses nocturnes et mystérieuses qui servent de spectacle à ses tribus. Ces danses poétiques et musicales, appelées lazamen^ portent l'empreinte du génie à la fois poétique, contenu et passionné de ce« peuples. Elles sont couvertes de la pudeur du voile et de l'ombre de la nuit. La présence de toute la tribu et la distance toujours sévèrement maintenue entre les deux sexes donnent à ces fêtes un carac-
tère €l6 réserve et de gravité qui semble sanetifier VamcfUT en proToqnant et en refrénant à la fois le délire de la jeunesse.
A une heure avancée de la nuit, heure convenue d'avance entre les familles d'une même tribu, les femmes et les filles se rangent derrière leurs tentes et chantent en chœur un appel aux hommes, qu'elles invitent ainsi à assister à leurs danses. Les jeunes hommes sortent à cette voix. Us se placent sur une seule ligne, comme des spectateurs, en face de la ligne des danseuses. Ils laissent entre eux et elles un espace vide pour les évolutions de la danse. Quand les deux chœurs sont ainsi rangés face à face, non loin des tentes, sous un ciel à demi éclairé pas les étoiles de leur beau ciel, un jeune homme improvise un chant guerrier, lyrique ou passionné, sur un mode lent et mflancoKque. Il répète plusieurs fois le môme vers ; ses compagnons répètent à leur tour le dernier mot comme un refrain. Puis le chanteur reprend son chant ; il en répète la rime qui finit le vers, et il accompagne sa poésie d'attitudes et de gestes expressifs qui associent le corps à la pensée ou au sentiment de ses strophes. Ces gestes et ces attitudes , les hommes de sa tribu les imitent en l'écoutant.
A ces voix et à ces attitudes cadencées des hommes, deux ou trois jeunes filles sortent du groupe des femmes voilées à demi d'un voile bleu dont les pans relevés par leurs bras retombent sur
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leurs pieds nus ; elles s'avancent mollement dans l'espace libre, en suivant le rhythme, jusqu'à deux <Ni trois pas de la ligne des jeunes hommes^ Ceux-ci, exaltés par la musique, par la poésie, par l'admiration et par le mystère, applaudissent avec enthousiasme aux pas des danseuses ; ils les encouragent par des exclamations caressantes empruntées au vocabulaire pastoral dont ils flattent les jeunes chameaux.
Quelques-uns, enflammés par le délire de l'admiration ou reconnaissant sous le voile la fiancée qu'ils convoitent depuis leur enfance, arrachent leur turban blanc de leur tète, le déjdient et retendent à <pelques pas d'eux sur le sable, comme un tapis sous les pieds de la danseuse. Si la jeune fille, en foulant ce tapis, parvient à le soulever adroitement du sol avec l'orteil et à le lancer derrière elle du côté des fepimes, des cris d'applaudissement s'élèvent; le turban, le châle, les coUiers, les bijoux que les hommes ont jetés ainsi en défi devant eux appartiennent à la danseuse. Il faut les racheter le lendemain par un présent à sa famille.
Après qu'une des figurantes s'est retirée, une autre prend sa place; la musique, la poésie, les transports des spectateurs continuent à provoquer la danse des femmes jusqu'aux dernières heures de la nuit. On conçoit ce que la triple ivresse des vers, du son, de la danse sous le demi-jour de ces nuits embaumées qui ne laissent entrevoir que ces fan-
tomes voilés dans lesquels chacun croit deviner l'épouse future de ses rêves, doit donner de prestige à ces fêtes de la solitude. La plus religieuse décence se mêle à la plus enivrante illusion. Les louanges de Dieu y sont chantées par les poëtes, et la prière y consacre jusqu'au plaisir. Ces fêtes nocturnes, auxquelles les campements dispersés dans le même désert se convient de loin, s'appellent sous les tentes le mazamen ou le chant des psaumes.
La tente elle-même, cette maison de l'Arabe errant, est une sorte d'institution religieuse, civile et uniforme dans sa construction. La tradition en a fixé, mesuré, nommé, consacré toutes les parties; aucun caprice arbitraire n'en modifie depuis des siècles le moindre compartiment : foyer de toile et de bois, dont la force du chameau qui le transporte a déterminé les dimensions.
Ce palais du riche et du pauvre s'élève et s'abat par tout le désert sur le même plan. Chaque pièce de sa charpente ou chaque pan de son feutre a son nom, sa place, son usage, sa coupe, invariablement assignés dans la construction. Il y a une architecture pour ce bloc de toile comme pour le Parthénon. Les Arabes l'appellent la maison. Les perches qui la supportent s'appellent les colonnes. 11 y a neuf colonnes : trois au centre, trois de chaque côté. Ces
neuf colonnes forment trois nefs, séparées par des tentures de feutre et destinées à des usages différents. Le tissu de poil de chèvre noire qui recouvre ces colonnes, et qui repose sur une perche transversale adaptée sur les colonnes du milieu, s'appelle le toit. Il est doublé d'un tissu plus fort, imperméable à la pluie. La nef du milieu de la tente est la salle commune, destinée à la réception des hôtes ; la nef de gauche est l'appartement des hommes, celle de droite est réservée aux femmes. De nombreux cordons de poil de chameau sont attachés aux différents rideaux du sommet de la tente, et, tendus de là avec force comme les câbles d'un mât, ils se rattachent par des anneaux de fer aux piquets plantés en dehors dans la terre pour assurer contre les vents la solidité de l'édifice. Selon la saison et l'heure, on abaisse ou on relève le pan de toile appelé rouhokj qui ferme ou qui ouvre le fond de la tente. Le rideau de laine blanche fabriqué à Damas, qui sépare l'appartement des femmes ou le harem du centre de l'habitation, est brodé de fleurs coloriées. Le sol est couvert de nattes sur lesquelles on étend de riches tapis de Bagdad. Un monceau de sacs, de selles de chevaux, de bâts die chameaux, de provisions ou d'armes, s'élève en pyramide autour de la colonne. du milieu. L'esclave et le chien ont leur place assignée au pied de la colonne du vestibule. Un léger pan de toile surajouté à la toile de la tente, et flottant au vent, les
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couvre à peine contre l'intempérie des fiaiflons comme mi auvent : c'est la place servile, c'est le refuge du mendiant.
Cet édifice s'élève et s'enlève en peu d'instants, selon la richesse du maître et le nombre des membres de la famille ou des esclaves, quand la tribu se déplace. Une file de chameaux, plus ou moins longue, est chargée des colonnes, des toiles, des sacs, de l'ameublement, des provisions de la maison renversée ; les hommes montent à cheval, les femmes et les enfants sont portés sur les chameaux. Une espèce de trône large et aplati s'étend en plate-forme au-dessus des bâts de ces animaux, et sert de siège d'honneur aux épouses et aux fiUes des cheiks. Ce »ége, recouvert de cuir rouge et de ta{^s éclatants, est l'orgueil des femmes. Elles ornent le chameau noir qu'elles préfèrent de housses et de lambeaux d'étoffes de diverses couleurs, dont les franges traînent à terre et se balancent an vent. Le licou qui sert de bride à l'animal est décoré de verroteries et de plumes d'autruche. Des clochettes pendent au cou des cbameHes laitières, pour rappeler ou retenir le petit chameau auprès de sa mère. Les honmies gaiement en avant ou sur les flancs de la caravane, explorent le désert, surveillent les troupeaux en marche, et sondent d'un regwd perça&t l'horizon. La famille et quelquefois la tribu entière, généralement composée de quinze ou vingt tentes, s'avance ainsi vers de nouveaux puits ou vers de
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UDaveaux pâturages. Elle retrouve 8a patrie uniforme partout où le cheik et les vieillards de la tribu donaent le signal de décharger les chameaux et de dresser les tentes.
Ces navigateurs éternels de la mer de sahle ont contracté, par l'habitude des mêmes moeurs, par la contemplation des mêmes scènes, par l'habitation des mêmes espaces et par la perpétuelle mobilité des mêmes pas dans les mêmes sites, un caractère analogue au caractère du désert : religieux comme l'infini qui les entoure, libres comme l'espace qui leur est ouvert, vagabonds comme le cheval, le chameau, le troupeau qui les porte ou qui les suit; hospitaUers comme la tente ouverte au voyageur égaré dans ces solitudes, intrépides comme l'homme qui ne peut devoir sa sûreté qu'à son propre bras^ et qui a sans cesse sa femme, ses enfants, son eau, son pâturage à défendre contre les incursions soudaines d'autres nomades ; silencieux habituellement comme la solitude, quelquefois causeurs comme l'homme qui rencontre l'homme et qui se presse de tout dire et de tout apprendre dans un rapide entretien ; contemplateurs et poétiques comme les nuits, les jours, les astres, les horizons qu'ils ont devant lès yeux ; conteurs , enfin , comme les longues heui*es oisives qu'il faut remplir de récita
et de merveilles sous la tente ou autour des puits,
pour abréger la durée du temps.
Celui qui n'a pas vu se coucher le soleil dans une brume de fournaise rouge, réfléchie par le sable aux limites d'un horizon de la Mésopotamie ou de la Chaldée ; celui qui n'a pas vu les constellations se lever et s'incliner lentement pendant les nuits d'été dans cet océan d'éther bleu plus profond que la pensée qui s'y plonge, et plus transparent que la mer à l'ombre d'un cap qui l'empêche de s'éblouir et de se rider ; celui qui n'a pas entendu les haleines intermittentes du vent mal assoupi du désert tinter, filtré à l'oreille par les dunes de sable et par les brins d'herbe ; celui qui n'a pas au réveil noyé ses regards dans l'espace sans bornes dont l'horizon se perd en Dieu ; celui qui n'a pas contemplé au milieu du jour l'ombre du profil accroupi des chameaux se dessiner sur le fond du ciel, immobile comme le profil des sphinx de pierre sur le sable fumant d'Egypte, celui-là ne se rendra jamais compte du caractère de l'Arabe pasteur et du charme qui l'attache à sa destinée.
Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de
feu sur les collines ou sur les plaines nues n'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s'interpose entre l'âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu. Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux.
La rehgion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de visions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. L'homme oppressé des mystères de piété et de foi s'y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité.
Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes depuis le Dieu Astre ^ foyer des mondes de Zoroastre, jusqu'à V Allah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu
Verbe^ cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.
L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, £aiiar tique de merveilles conune l'étemeUe évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L'immensité est avant tout un temple. Il n'y a poist d'athéisme face à face avec cette nature. Prenes un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette infirmité de l'âme. L'athéisme n'a pu naîtro qu'à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.
L'espace qui appartient sans limite au regard donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et phu libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que soQ être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une nation. Ce sentiment de sa grandeur perscmnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la t]f' rannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa rdUgÎAn, à la souveraineté divine de la famille, aux moeurs.
aux contumes, ces Ims de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme pour la combattre, l'espace pour y enscTelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant ; il respecte le vaincu, il protège l'enfant, il divinise la femme ; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme une seconde famille inférieure dont il est le tuteur, jamais le tyran. Tels sont les principaux car ractères de l'Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l'histoire d'Antar, le David moderne du désert, hififtoire et poëme tout à la fois, où le poëte, l'amant et le héros ne sont qu'un même homme, et se confondent pour émei^ veiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d'empire sur leur imagination : l'héroïsme, Tamom» et la poésie.
La naissance d'Antar est aussi romanesque que sa vie. On croit lire une page de l'histoire à la fois naïve et étrange des patriarches. La voici :
Zobéir, chef ou roi de la tribu d'Abs, tribu nombreuse et guerrière de TYémen, était venu faire son pèlerinage à la Mecque. Les Arabes sédentaires et
les Arabes errants, avant Mahomet, venaient déjà dans cette ville sainte adorer le premier temple, bâti par Abraham et divinisé par la tradition.
Zobéir s'établit avec sa tribu dans les environs de la Mecque. Jeune, puissant, reconnu pour chef par d'autres tribus moins nombreuses que la sienne, Zobéir cherchait une épouse parmi les filles de sa race. Les bruits de la merveilleuse beauté d'une fille d'un cheik indépendant nommé Amrou l'enflamma du désir de la posséder. Le nom de cette vierge était Thémadour.
Zobéir n'osait demander Thémadour à Amrou son père, de peur d'un refus motivé sur d'anciennes haines de familles. Dans cette appréhension, il recourt à la ruse. H invite Amrou à une fête sous ses tentes ; et, pendant qu' Amrou sans défiance se livre aux douceurs et aux honneurs de l'hospitalité, Zobéir donne secrètement l'ordre à une poignée de guerriers d'une tribu voisine d'aller attaquer la nuit les tentes d'Amrou, de disperser ses troupeaux et d'épouvanter sa famille sans défense. Mais il leur défend en même temps de faire le moiîidre outrage à la femme et à la fille d'Amrou.
L'ordre secret s'exécute comme il a été donné par Zobéir. Les cavaliers apostés fondent sur les tentes d'Amrou, font fuir ses esclaves, enlèvent les troupeaux et les chassent devant eux dans une gorge des montagnes.
Le bruit de cel attentat prémédité arrive à Zobéir.
Il dissimule sa joie ; il s'élance à la tête de ses plus bra\es cavaliers dans le désert, comme pour voler au secours des tentes de son hôte. Il arrive le premier au seuil de la tente d'Amrou. Amrou, a\ erti plus tard, le suit de loin. La belle Thémadoiir, sa fille, était tout éplorée sur la porte de la tente, regardant les troupeaux dispersés de son père et levant les bras au ciel pour implorer secours ou vengeance. « Ses joues, » dit le poète Antar, « étaient rouges comme la pivoine , sa che- » velure noire et épaisse comme les ténèbres de la » nuit; les larmes qui flottaient sans couler sur » ses paupières augmentaient la splendeur de ses » yeux. »
Zobéir, ébloui, ordonne à un vieillard de sa suite de jeter respectueusement un voile sur la jeune fille. Il repart avec ses cavaliers à la poursuite des faux ravisseurs; il ramène triomphant les mille chameaux d'Àmrou et ses esclaves délivrés aux tentes de son ami.
Pendant ce simulacre de combat et de délivrance, Amrou était accouru lui-même au secours de sa famille et de sa tribu. Il est témoin du zèle et de la générosité de Zobéir, il le prie d'accepter à son tour l'hospitalité dans la tribu sauvée par son bras. « Zobéir ! »> s'écrie Amrou au milieu du festin oflert
par lui au libérateur de sa fille, « 81 mon cœur ne » peut épancher sa reconnaissance, il ya se briser. » Je n'ai rien de plus précieux à l'offrir que ma » fille Thémadour : je te la donne pour ton escla\ e 1 » — « Je l'accepte , non comme esclave ,^ répliqua » Zobéir, mais comme épouse. » A ces mots les jeunes filles de la tribu amènent Thémadour voilée devant Zobéir, puis, lui enlevant son voile, laissent éclater sa beauté aux yeux de son époux.
Zobéir emmena sa conquête dans sa tribu et s'enivra de sa féUcité.
Cependant Thémadour, quoique heureuse de l'amour qu'elle inspirait à Zobéir et qu'elle ressentait elle-même pour lui, souffrait dans son orgueil d'avoir été conquise comme une esclave, et non payée par de riches présents à son père comme une fille libre, selon les mœurs des Arabes.
L'imprudent Zobéir, fier du succès de son subterfuge, l'avait avoué dans le délire de son amour à son épouse. Thémadour s'était juré à elle-même de punir la ruse par une autre ruse et de forcer Zdbéii à payer à son père le prix de sa dot.
Une nuit qu'elle reprochait familièrement à son mari la feinte qu'il avait employée pour la conquérir sans rançon, Zobéir se courrouça contre elle, et, se levant avec colère de sa couche, il lui dit
qu'elle était bien hardie de blâmer si obstinément son maître et son époux.
« Eh bien ! » répondit Thémadour en souriant, « sachez donc que votre ruse a été trompée par une » ruse plus habile. Je ne suis point cette Théma- » dour dont vous avez convoité les charmes ; je ne » suis que sa sœur et son ombre. La merveilleuse » beauté à laquelle on m'a substituée pour vous » satisfaire repose à Tabri de vos désirs et de vos » armes sous la tente de mon père, Amrou ! »
Zobéir, à ces mots, se trouble et doute encore.
« Si vous ne me croyez pas, » reprend Thémadour, « envoyez chez ma mère quelque femme âgée » porter un message. Elle entrera sans obstacle 9 dans l'intérieur réservé aux femmes, et le voile de » ma sœur tombera devant elle. » — « Non, » dit Zobéir, « je ferai mieux, j'irai moi-même ; je revê- » tirai le costume d'un marchand d'aromates, et, » ma boîte de parfums à la main, je se|*ai admis dans » la tente et j'entreverrai le visage de votre sœur. »
Aussitôt après cet entretien, Zobéir^ ordonnant à ses esclaves de tenir sa tente fermée pendant trois jours pour qu'on ne soupçonnât pas son absence, s'habilla en marchand ambulant, prit sous son braê un coffre d'aromates, et, les pieds n«8, les rein» serrés d'une grossière ceinture de cuir^ il s'évada, sans être aperçu, de sa tente aVânt le jour, et prit la route du camp d' Amrou.
A peint était-il parti sous ce déguisement , que
Théinadour, se dérobant à son tour sous des habits de guerrier aux yeux des esclaves assoupis, sortit de lu tente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et, fuyant à toute bride vers le camp d'Amrou, son père, dépassa sans être reconnue le faux marchand d'aromates et arriva avant lui dans , la tente de sa mère.
Thémadour se hâta de faire confidence à son père et à ses frères du plan qu'elle avait conçu pour venger l'honneur de la famille. Elle les plaça en embuscade dans l'ombre d'un bois de dattiers voisin du camp ; elle leur dit d'accourir à sa voix, de surprendre Zobéir désarmé sous la tente, de l'enchaîner au pilier du milieu, et de ne lui rendre la liberté qu'après qu'il aurait juré de payer à son père A mrou le prix de sa fille .
Ayant dépouillé alors ses habits d'homme, Thémadour se couvrit du voile des vierges et attendit l'arrivée du faux marchand. « Entrez, vendeur de » parfums, » lui cria la mère aussitôt qu'elle l'aperçut rôdant comme un renard autour des tentes , « vous déploierez vos aromates devant ma fille » Thémadour, amoureuse de parfums de l'Yémen. »
A ce nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompé par Amrou.
« Avez-vous donc une autre fille ? » demanda-t-il
à la mère. « Oui, o dit-elle, a nous en avions une » autre appelée Klida, beaucoup moins belle que » Thémadour. Nous avons changé son nom, et nous » Tavons donnée sous ce faux nom de Thémadour à » Zobéir, pour nous venger de l'injure qu'il faisait » à notre maison en acceptant de nous une épouse » sans en offrir le prix. Nous avons gardé la véri- »» table Thémadour, merveille de toutes les tribus, » pour la donner à plus haut prix à un guerrier de » TYémen. »
Zobéir, à cet aveu, rougissait de honte ; oubliant son rôle de marchand, il se préparait à enlever par la violence la beauté qu'on lui avait dérobée, lorsque Amrou, ses fils et ses frères, se précipitant du bois de dattiers vers leur camp , se jettent comme des lions sur Zobéir, lui Uent les mains et les pieds et le garrottent, mais sans le blesser, sur le tapis de la tente.
Thémadour , son épouse vengée , laissant alors glisser à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné ; elle se glorifie d'avoir surpassé la feinte par la feinte. Zobéir, humilié et heureux à la fois de n'avoir été vaincu que par sa femme, convint de donner à son beau-père Amrou mille chameaux, vingt chevaux nobles portant au cou la généalogie de leur race , cinquante
esclaves mâles et cinquante jeunes filles pour serrif sa femme . A ce prix il fut déliTré et reconduit par la famille d'Amrou à ses tentes.
Six fils forts comme des lions et une fille bdle comme sa mère naquirent de cette union. Ces fils devinrent les chefs de la tribu d'Abs^ dont Aniar fut le héros.
Schédad , un des enfants de cette tribu , qu'on appelait i)lus communément le maître de Sivvet^ du nom d'une jument célèbre dont il était le possesseur, étant venu un jour, avec dix cavaliers aussi aventureux et aussi bien montés que lui, enlever des esclaves et des troupeaux aux Arabes de Cathan, les agresseurs trouvèrent la tribu si nombreuse qu'ik n'osèrent Tattaquer pendant le jour. Ils attendireift donc la nuit, en s'écartant dans le désert pour y faii» paître leurs chevaux. Une esclave noire d'une incomr parable beauté y gardait, en compagnie de deux petits enfants, les chameaux de la tribu de Cathan. Les compagnons de Schédad se hâtent de brider leurs chevaux, chassent devant eux les chamieaux^ et enlèvent les deux enfants et la belle esclave noire. Au bruit de cet enlèvement, mille cavaliers des tentes de Cathan se précipitent à la poursuite des ravisseurs.
Schédad, sans s'épouvanter du nombre des cava-
liet», fait entrer m» compagnon», lelroopean, l'ea* d^e noire et les enfants dans une gorge étroite. H ae place luinsième à l'entrée du défilé a\ee quatre de ses guerriers ; il défend jusqu'à la nuit le passage, et jonche à ses pieds la terre de blessés et de morts. Pendant cette lutte, ses compagnons conduisent leur dépouille en sûreté au bord de la mer. Schédad les rejoint, dédaigne sa part du butin conquis par son bras ; mais, frappé de la beauté de l'esclave noire, il la demande pour unique récompense à tes guerriers.
La passion des Arabes pour les filtes noires de L'Abyssinie, dont les traits ont la pureté des statues grecques , est célébrée par tous les poètes de rOrient. « L'ambre noir, » disent leurs vers, a est » celtti qui enivre le plus de son parfum. »
Cette belle esclave, déjà mère des deux enfant» ra'viS'avee elle, se nommait Zébédéha^ Schédad la conduisît dans sa tente, l'^ma avec constance, et en eut un fils. Ce fils du guerrier Schédad et de l'es^ dave noire Zébédéha fut A&tar.
La vigueur et l'intelligence précoces du jeune noir frappèrent dès ses premières années les compagnons de guerre de Schédad ; ils revendi<]pièreBi la possesflion de l'enfant, né, disaient-ils, d'une femme esclave qu'ils avaient consenti à céder à Schédad,
mais dont ils n'avaient pas entendu céder les fruits. Schédad refusa de livrer son sang à la servitude. La cause fut portée devant Zobéir lui-même. « Qu*on » fasse venir Tenfant, » dit Zobéir, «afin que je juge » par mes propres yeux de Tobjet de la dispute. ■ Schédad sort à ces mots, puis rentre en tenant son fils par la main.
Au moment où Tenfant entrait dans la tente, un chien monstrueux, qui venait de dérober une gazelle dans la tente du chef, sortait en emportant la gazelle entre ses dents. Nul n'osait arracher au chien sa proie. L'enfant, sans attendre aucun ordre, se dérobe à la main de son père, se précipite sur le chien, lui enfonce le poing dans la gorge, lui fait lâcher sa proie, et, prenant de chaque main une des mâchoires de l'animal, les desserre avec tant de force qu'il les déboîte jusqu'au cou. Le chien expire aux pieds de l'enfant. « Je conçois, » dit Zobéir, « qu'on se dispute la possession d'un pareil enfant; » mais la loi le donne à Schédad. Ne dit-elle pas : » Celui qui a ensemencé le sol doit le moissonner; » celui qui a planté l'arbre doit manger le fruit? » Schédad emmena son fils et le rendit à Zabédéha, sa mère.
L'enfant, participant de sa double origine , fils d'un chef hbre et d'une esclave préférée, fut traité par son père tantôt en serviteur, tantôt en fils. Il gardait les troupeaux dans la solitude , mais il s'exe^ çnit à combattre les bètes féroces. Un soir, en ren-
trant dans la tente, il jeta son sac taché de sang aux pieds de Zébédéha, sa mère. Elle l'ouvrit, et frémit d'horreur en y trouvant la tête d'un Hon terrassé et démembré par Antar.
Aussi généreux qu'intrépide, il tua un jour, d'un seul coup asséné par son bras de fer, le chef des troupeaux de Zobéir, qui disputait brutalement le puits à une vieille femme dont les chèvres mouraient de soif. A ce coup, tous les bergers esclaves de Zobéir se jettent sur Antar pour venger leur chef. Antar, ramassant un bâton noueux sur le sable, se défend seul contre tous et étend un grand nombre de ses agresseurs morts à ses pieds. Au bruit de la lutte, le jeune Méhk, fils de Zobéir, qui chassait dans la plaine, galope vers le puits. 11 voit Antar assailli par mille bras. Il contemple les prodiges d'intrépidité et de force du jeune noir. Ému do pitié, attendri d'admiration, il vole au secours d'Anlar, il lui jure une éternelle amitié, il écarte les esclaves, il couvre Antar de son sabre, il le fait marcher à côté de son cheval, le protège contre la colère de son maître, lui fait obtenir son pardon et le ramène à la tente de Schédad. Les femmes et les filles de la famille de Schédad se précipitent hors des rideaux pour contempler le triomphe du jeune esclave noir, le prodige des hommes, le vengeur des faibles et le protecteur des femmes
Au milieu d'elles, Antar ne voyait qu'Abla, idole de son âme. Abla, la plus belle des \ierges de la Uîbu d*Abs, était fille de Malek, frère de Schédad, et cousine ainsi d'Antar. Grâce à cette parenté des deux familles et à lunion qui existait entre let deux tentes de Schédad et de Malek, Antar et Abla avaient vécu depuis leur plus tendre enfance dans cette familiarité que les mœurs arabes permettent entre les enfants d'un même sang. Dès leur plus tendre enfance aussi, l'amour qui devait faire le malheur, la gloire et la félicité d'Antar, semblait être né et avoir grandi avec eux. Ils ne s'avouaient point encore cet amour précoce l'on pour Tautre, mais cette passion respirait dans toutes leurs pensées.
Antar commençait à chanter en vers arabes en gardant les chameaux de son père Schédad dans h solitude; il n'avait pas de plus habituel sujet de ses vers que sa cousine Abla. Toutes les images poé* tiques du désert, du jour, de la nuit, du soleil, dei étoiles, de l'ombre, de la rosée, des palmiers, d«i yeux de la gazelle, étaient empruntées par le poëte pasteur à cette nature pour évoquer et pour colorer aux yeux de son âme l'image d'Abla et l'impressien que lui faisaient sa présence, sa voix, ou seulement son souvenir. Mais, bien qiTe ces premiers vers
d'Antar, retenus par la mémoire des jeunes Arabes ses compagnons et répétés par les jeunes filles sous toutes les tentes, rendissent déjà son nom célèbre entre tous les enfants d'Abs, un accent de mélancolie et de découragement attristait toujours à la fin ces chants. Né d'une mère esclave et noire, noir et esclave lui-même , quoique chéri comme un fils légitime par son père, Antar ne se dissimulait pas que son amour pour Abla était , aux yeux des Arabes, une sorte de sacrilège, et que Malek, père d'Abla, n'accorderait jamais sa fille, à moins de miracles, à un enfant marqué de la couleur delà servitude . Ce fut cette passion pour Abla qui lui inspira de bonne heure l'idée ou le rêve de tenter des prodiges d'héroïsme capables de vaincre la destinée et de conquérir la main de celle dont il avait conquis le cceur.
« Je me précipiterai dans la poussière de la » mêlée, je m'élèverai au sommet de la gloire, ou » je tomberai soua la flèche des ennemis de ton père, » ô Abla ! Alors tu pleureras sur mon corps étendu » percé de coups à tes pieds, ou bien ton père t'ac- » cordera en récompense à ma main libératrice. »
Les oncles d'Abla, humiliés et irrités de ce qu'un vil esclave noir osait lever les yeux sur elle, tendent mille pièges à l'adolescent pour le faire succomber,
300 VIE DES GRANDS HOiMMES.
tantôt contre les guerriers, tantôt contre les bêtes féroces des déserts. Sa force et son courage déjouent toujours leurs embûches.
Un jour, les oncles Tayant envoyé sans armes chercher leurs chameaux au bord de la mer, dans une enceinte de rochers, repaire d'un hon monstrueux, qui devait les débarrasser de ce fils importun de leur frère , ils trouvent , au matin , le noir couché et endormi sur le cadavre du lion qu'il a égorgé lui-même. L'admiration et le respect pour la taille colossale et pour la force surnaturelle d'Antar combattent en eux la haine dont ils sont animés contre ce neveu. On croit relire à chaque instant l'histoire de Joseph haï et persécuté par ses frères.
Pendant l'absence de tous les guerriers de la tribu d'Abs, partant pour une expédition lointaine, on confia les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, les trésors, les tentes, à la garde du seul Antar. Les guerriers de la tribu de Cathan profitent de cette absence des hommes pour surprendre les tentes d'Abs. Antar, qui veillait éloigné du camp au sommet d'une colline, voit fondre une nuée de cavaliers sur la demeure d'Abla. L'un de ces cavaliers attache la jeune fille sur la croupe de son cheval et fuit avec sa proie. Antar vole plus rapide que les coursiers de Cathan sur leurs traces, il tue le ravisseur, il déUe Abla, il la dépose sur l'herbe sanglante, il monte le coursier du guerrier qu'il a tué, poursuit les ravisseurs, les atteint les uns après les
autres , et jalonne de leurs cadavres le sable du désert; il revient, vainqueur et vengé, rapporter Abla à sa mère et jouir du salut et des bénédictions de la tribu tout entière.
Chantre lui-même de ses propres exploits, il se vante, avec la naïve fierté de l'Arabe, de Tincomparable force de son bras : « Me voici dans mon » élément, s'écrie-t-il eii apostrophant ses ennemis » couchés dans leur sang à ses pieds ; c'est du sang » que je respire; ma force est célèbre; mon sabre » coupe comme le feu de la foudre, nul guerrier ne » peut l'éviter; l'arc et le sabre ont été les jouets » de mon berceau. J'étancherai ma soif avec du vin, » du vin aussi vieux que le monde. J'entendrai la » voix que je préfère au bruit du fer contre le » fer dans la mêlée, quand les guerriers s'entre- » choquent et tombent en vidant la coupe de la » mort, — la voix d'Ablal — Ablal Ablal tu es le » seul rêve de mon cœur, et je ne cherche la renom- » mée que pour ne pas être méprisé un jour par » toi! Je suis noir, oui; mais, j'ensuis sûr, j'écraserai » Tenvie, j'anéantirai tout ce qui osera me résister. » Je combats pour Abla! je suis son esclave I »
Après avoir ainsi chanté son triomphe et ramené toutes les femmes et tous les enfants en sûreté sous les tentes, le noir s'élance de nouveau sur un cheval conquis à la poursuite des ennemis, et ramène au camp de Shédad tous les coursiers de ceux qu'il avait jetés sans vie sur le sol.
On convint par égard pour les femmes, et surtout pour Seméha, Tépouse légitime de Schédad, de cacher cette incursion des ennemis dans le camp; mais Schédad, à sou retour, étant allé \isiter les troupeaux, s*étonna de trouver de superbes chevaux de guérite paissant avec les siens sous la garde d' Antar : « Malheureux, » dit-il à son fils, « c'est donc pour » deiober ainsi des chevaux d'éUte à nos frères du » désert que tu t'éloignes toujours hors de portée » du camp, et que tu t'abrites comme un brigand » dans les gorges et parmi les rochers inaccessibles? » Il n'y a rien de bien à attendre de toi : le larcin et » le meurtre sont dans ton sang. Tu flétriras le nom » de la race qui a donné asile à ta mère. »
En parlant ainsi, Schédad frappa longtemps son fils innocent avec le manche du fouet qu'il tenait à la main, et, le Haut avec des cordes au tronc d'un sycomore, il allait l'abandonner aux animaux de la nuit. Mais Seméha, sa femme, ayant ap.erçu de loin le bras levé de son mari et entendu les gémissements d' Antar sous le bâton de son père, accourut, fondit en larmes , couvrit Antar de son corps et avoua à son mari l'incursion des cavaliers de Cathan et les exploits du jeune noir puni pour sa vertu. Schédad délia son fils, pleura de joie et d'orgueil au récit de ses exploits, et le conduisit au roi Zobéir, qui l'admit au rang de ses guerriers.
De ce jour, Antar cessa de faire partie des esclaves de Schédad, son père; il se signala dan»
les guerres de Zobéir contre les autres tribus de rYémen.
Au retour des combats, Zobéir le faisait asseoir à ses festins. Antar, semblable à Achille se délassant avec sa lyre, chantait à la table du roi les \ictoires de sa tribu et ses propres victoires. Il mêlait toujours le nom d'Abla à ses chants de guerre et d'amour, ne demandant à la gloire que de l'élever assez haut dans l'estime des Arabes pour mériter avec la main d'Abla le seul prix de sa valeur et de son génie. Des chants nombreux du poëme d' Antar sont consacrés au récit des prodiges de son bras pendant ces années d'épreuve où Schcdad et Malek son frère lui refusent le don de sa maîtresse. Dans une condition toujours indécise entre l'esclavage et la liberté , il sauve en vain plusieurs fois l'honneur de la tribu et la vie d'Abla : l'orgueil arabe se révolte à l'idée de consentir à l'union d'une fille libre et d'un esclave noir. Ses vers, à cette époque, sont des gémissements plaintifs et quelquefois terribles sur sa destinée.
Comblé d'honneurs et d'affection par le roi Zobéir, Antar ne pouvait obtenir le seul prix qu'il ambitionnât, fe titre de fils reconnu et légitime de son père Schédad. « Vil bâtard, » lui dit Scbédad, » ose»- » tu bien prétendre au rang de mes autres fils, toi.
30& VIE DES GRANDS ifOMMES.
» fils d'une esclave, toi qui portes la honte de ta » naissance écrite sur ta peau! » Antar, désespéré à ces rudes paroles, baisse la tête , s'enfonce seul dans le désert en abandonnant les rênes de son cheval, et déplore ainsi son infortune :
« En vain je me débjals contre mon malheur.
M J'ai servi les hommes, j'ai cru que mes parents » seraient mes protecteurs; ils sont devenus pires » que des serpents sous mes pieds. Sur le champ » de bataille, j égale les enfants des rois, disent-ils; » mais, dans la paix, je ne suis plus pour eux que » le fils de Zebédéha, l'esclave noire! Ah! sans » l'amour qui me consume, supporterais-je de » pareils outrages? Abla! que ton image me con- » sole et me soutienne ! Si ta demeure était au ciel, » demain ma main envahirait les étoiles pour te » mériter et te conquérir. »
Un jour, après une longue marche dans le désert, Antar, rejoint par quelques cavaliers de Zobéir, attaque la tribu de Cathan, ennemie de la tribu d'Abs ; il immole ses guerriers, renverse ses tentes, chasse devant lui les esclaves et les troupeaux, riche dépouille qui va égaler sa fortune à celle des plus opulents des Arabes pasteurs. Mais l'instinct du héros l'emporte tout à coup en lui sur l'amour et l'orgueil des richesses. Il troque toute cette dépouille
contre un cheval persan fameux dans le désert sous le nom d'Abjer. En vain ses compagnons lui reprochent de les priver de leur part de butin pour un coursier qui doit leur appartenir autant qu a lui. Antar, méprisant leur murmure^ serre les sangles d'Abjer et les défie tous ensemble au combat. Sa stature majestueuse, Taplombde ses membres, les muscles de ses bras pareils au manche d'une massue, les font réfléchir et trembler ; ils lui cèdent sans combat la possession d'Abjer, désormais associé dans l'histoire à tous les dangers et à tous les triomphes de son cavaher.
La colère de son père Schédad ne résiste pas à cette nouvelle preuve de la valeur de son fils. Il ne pouvait se rassasier de le regarder et de parler de lui à ses frères. « mon frère I » dit un jour Schédad à Malek, père d'Abla, « nos ennemis haïssent mon » fils parce qu'ils n'en ont pas de pareil . Non, par le » Dieu de Moïse et d'Abraham I il n'y a ni en Orient » ni en Occident un guerrier comparable à mon » fils Antar quand il est à cheval sur Abjer. » Et, en parlant ainsi, Schédad baisa Antar sur les yeux. « Si tu m'aimes, » ajouta-t-il en regardant son frère Malek, « aime aussi mon fils Antar. » — « Frère, » répondit astucieusement Malek, père d'Abla, mais ennemi d'Antar, parce qu'il redoutait ses prétentions sur sa fille , « frère , cela est vrai : tu es la » colonne de nos tentes, et Antar est notre épée I » On servit un festin dans la tente de Malek ; Abla
et ses fràres y assistaient. Antar jouissait du pardM de son père^ des éloges de son oncle, de l'amitié de ses cousins, de l'amour d'Abb, témoio de sa gloire. Il s'était revêtu de la yeste de brocart d'or^ de la pelisse d'honneur que \m avait données le roî Zobéir en récompense de ses services dans les camps. Il n'y avait aucun vêtement pareâ dans Umia la tribu. Âmrou, frère d'Abla, l'ayant admiré avec envie en faisant boire Antar eoupe sur coupe, Antar dépouilla sa veste et sa fourrure et les donna à son cousin pour le rendre favorable à son amewr. — « Mon neveu, » dit le père d'Abla en remercianA Antar du présent fait à son fils, « Abla est ton » esclave, je suis ton esclave, et mon fils Anirott » est l'esclave de tes sandales I » Le crédule Antaf, ravi de joie à ces paroles, se dépouilla de toutes aei armes et de tous ses autres vêtements, même de sa chemise, à l'exception de son large caleçon, et, se prosternant le buste demi-nu aux frieds de son oncle, il baisa ses genoux en le suppliant d'accepter tout ce qu'il possédait en reconnaissance de la promesse qu'il venait de lui faire.
Antar se releva dans sa majesté. « Abla, » dit le poëte, « voyant ainsi Antar debout, nu, et noir » comme un tronc d'ébène, et c(mtemplant les eica- » trices des coups de lance et de sabre dont sm » buste et ses bras étaient sillonnés, fut frs^pée de » stupeur et se prit à rire de joie en contemplant k » hauteur (fe la stature de son cousin. »
Antar, humilié du rire de son amante, réfléchii «n moment, puis il lui répondit par ces vers impro^ visés:
« La blanche et délicate Abla rit en voyant ma » couleur noire et la trace des fers de lance sur mes • flancs. Tu ne rirais pas, ô Abla I tu ne serais pas » émerveillée lorsque je suis entouré d'ennemis, si » tu voyais dans leur poitrine ma lance solide sur » laquelle le sang ruisselle en broderie de pourpre. » Je suis le lion du désert alors, et je m'étonne qu!à » rheure du combat mon ennemi puisse voir mon » irisage et survivre à son effroi ! »
Oa apporta à Antar d'autres vêtements, il s'en revêtit. Il passa ainsi neuf jours dans la tente de SOA oncle, mangeant, buvant et s'entretenant avec sa bien-aimée.
Le dixième jour, son oocle Malek, ayant interpellé Antar, lui demanda quelles étaient ses intentions à l'égard de sa fille et quelle dot il prétendait lui donner en échange d'Abla.
« mon oncle ! » répondit le jeune homme, « loin » de moi l'affront de mettre un prix à ce visage de » lumière, à cette taille de palmier, à cette perle de » rOcéan, à cette vierge enveloppée de sa pudeur ! » Dit«s-moi vous-même ce que vous désirez, et ne j» me demandez qu'une dot supérieure à ce que tous
» les rois et tous les guerriers de l'Arabie et de la » Perse seraient impuissants à lui donner ! » Malek lui demanda mille chamelles açéfyr, les plus rares et les plus estimées des Arabes . Antar les lui promit, chargées, de plus, de toutes les richesses de leurs maîtres ; puis il partit pensif de la tente de son oncle pour aller accomplir sa promesse et payer ainsi le prix d'Abla.
Il arriva le soir, accompagné seulement de son frère Chéioub , devant une tente solitaire de poil de chèvre noire, autour de laquelle paissaient çà et là quelques chameaux maigres. Un vieillard sortit de la tente au bruit des pas de leurs chevaux. Sa taille était affaissée par le poids des jours ; le temps et les misères de la vie l'avaient décharné.
« Ce vieillard, » dit le poète en racontant cette rencontre, « marchait sur le dos de la terre, et sa » barbe descendait jusqu'à ses genoux. — « Pour- » quoi marches-tu ainsi courbé? » lui dis-je. 11 » me répondit , en levant une main vers moi : — « Ma jeunesse s'est perdue sur la terre, et je me » baisse comme pour l'y chercher toujours ! »
Antar descendit de cheval à la porte de la tente. Son cheval Abjer était chargé du gibier qu'il avait tué en route. Le vieillard alluma du feu et prépara un repas ; ils mangèrent et burent jusqu'à la nuit.
ANTAR. 30!l
L'ermite ayant interrogé le guerrier sur le but de son voyage, Antar lui raconta la promesse qu'il avait faite à son oncle.
— « Que Dieu maudisse ton oncle I » répondit le vieillard , « car il a ourdi ta mort en exigeant de » toi une telle dot; ces chamelles ne se trouvent » que dans les terres du roi Moundhir, qui s'éten- » dent entre l'Arabie et la Perse, et dont les Per- » sans et les Arabes redoutent également la puis- » sance. Tu te jettes dans un feu dont la flamme ne » s'éteindra plus.
— « Il n'y a de force et de puissance qu'en » Dieu qui sait tout, » répliqua Antar consterné, mais persévérant dans son dessein. « Eh quoi ! j'au- » rais dit oui à mon oncle, et je lui dirais non ? » s'écria-t-il ; « cela ne sera jamais, dussé-je servir de » pâture aux bêtes féroces ! »»
Il s'endormit sous la tente du vieillard, et le lendemain, à la première lueur du matin, Antar prit la route de l'Irak, province de la Perse, soumise au roi Moundhir. La description qu'il fait dans ses vers de la terre d'Irak révèle en lui le poëte descriptif du plus riche pinceau.
« Là, » dit-il, « s'offrirent à mes yeux des mai- » sons nombreuses et pleines comme des ruches, » de vastes prairies, des parterres éclatants de » fleurs, arrosés de sources jailhssantes ; des che- » vaux arabes au poil varié, bondissant çà et là dans » la plaine, comme des vagues de la mer au vent
» du matin. Ils réjouissaient la contrée et faisaî^t » frémir les feuilles d'arbre par leur hennissement. » De jeunes chameaux s'offraient aussi à mes yeux » avec leurs mères, des dromadaires rapides comme » la poussière sous le vent, des esclaves, déjeunes » garçons, de jeunes filles noires aux ch,eveux bou- » clés. Là s'ouvrait une vallée, la plus riante que » les génies aient jamais embelUe; re?,u y débordait » de toutes parts, semblable à de l'argent liquide ; » les parfums des herbes y répandaient l'odeur du » musc; des milliers d'oiseaux, bulbuls, merles, » passereaux, colombes à coUier, perdrix, cailles, » tourterelles, chantaient dans les sillons ou eial- » talent sur les rameaux le nom de Dieu; les • épouses des paons y déployaient l'éclat de leur » robe, comme si le Créateur les eût habillées des » plus rayonnantes couleurs et eût versé sur » elles le corail et l'hyacinthe 1 » {TradtAction de U. Dugat.)
Antar reconnut à ces signes de puissance et de richesse que le vieillard lui avait dit la vérité, et que ravir les troupeaux et les trésors d'un royaume si bien défendu était une entreprise au-dessus des forces d'un seul guerrier. Toutefois il ne perdit pas courage, et, voulant employer la ruse et la force, il descendit de cheval, débrida Abjer, et euToya son
ANTAR. . 3i\
frère Chéioub, TUlysse de l'Arabie, sous les habits d'un esclave, pour se mêler aux esclaves qui gardaient ces troupeaux et pour obtenir d'eux, en causant sans affectation, des renseignements sur ces fameuses chamelles açéfyr qu'Antar voulait ramener en dot à Abla.
Chéioub s'acquitta de sa mission avec son habileté naturelle. Bien accueilli des esclaves du roi Moundhir , il mangea et il but avec eux ; il se fit montrer les chamelles açéfyr ;* il les reconnut, à la blancheur de leur poil, à l'ondulation de leurs bosses, à leur croupe grasse et arrondie, pour les merveilles des troupeaux. S 'échappant ensuite pendant le sommeil des esclaves, il rejoignit Antar et lui raconta ce qu'il avait vu :
Jamais, » lui dit-il, « troupeaux ne furent si » bien défendus, et ton oncle nous a voués à une » mort certaine en nous jetant dans cette entreprise.
— « N'importe ! » repartit Antar, « serre la sangle » d' Abjer, et couvre-moi de mon armure de mailles » de fer. »
Il apparut alors , dit le poëte , monté sur son coursier, semblable à une forte tour.
C'était l'heure où les esclaves ramenaient les troupeaux au pâturage dans la vallée. Chaque troupeau de mille chamelles était surveillé par dix esclaves. Ces esclaves, en passant, regardent à peine Antar et son frère , accoutumés qu'ils sont à voir sans
crainte des étrangers dans une terre où jamais un ravisseur n'a\ ait impunément pénétré. Mais Antar, tirant son sabre du fourreau, et lançant son cheval Abjer, comme le nuage lance la foudre, sur le groupe de ce"s bergers confiants, les disperse, saisis d'étonnement et d'épouvante , choisit mille chamelles açéfyr, Téhle des dix mille chamelles du roi, et ordonne à dix esclaves couchés à terre de se relever et de conduire cette dépouille devant lui.
Le chef de ces esclaves, ayant ralKé une centaine de ces gardiens revenus de leur terreur, ose défendre les troupeaux du roi et s'avancer à la tête de ses compagnons sur le ravisseur ; Antar le frappe du tranchant de son sabre sur la nuque, et la lame ressort par la gorge. « Honte à ta mère et à celle de » ton roi Moundhir I » lui crie le héros furieux. Antar et Chéioub font un long carnage de ces esclaves fidèles, et poussent devant eux le troupeau vers le désert.
Cependant le fils du roi Moundhir, Homan, guerrier intrépide, averti par les cris des bergers, rallie mille cavaliers et s'élance à la poursuite et à la vengeance. Antar se retourne et s'arrête au bruit du galop de leurs chevaux derrière lui, et, « se balan- » çant fièrement sur son cheval, » dit le poëme, le » sourire de l'orgueil et du défi sur les lèvres il les
» attend comme la terre altérée attend la première » pluie. »
Le cri terrible qu'il pousse épouvante les cavaliers et arrête les coursiers sur leurs jarrets.
— « Hé quoi! » s'écrie Homan indigné, en reprochant leur hésitation à ses cavaliers, « vous trem- » bleriez devant un misérable esclave noir? »
Un combat acharné s'engage et dure jusqu'à l'heure des ténèbres. Antar, épuisé d'une lutte sans cesse renaissante , jonche en vain autour de lui la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Son bras se fatigue. Abjer ploie sous son maître et s'abat, puis, se relevant et se faisant jour à travers les ennenus, s'enfuit dans le désert et laisse son maître renversé dans le sang.
Chéioub, qui contemplait à distance cette lutte, voyant tomber son frère Antar, s'élance de toute la vitesse de sa course vers le désert, échappe à ceux qui le poursuivent, et parvient seul à la porte d'une caverne creusée au flanc d'une montagne. Sur la porte de la caverne, un jeune homme, au teint brun et basané, regardait paître ses moutons et ses chèvres. Devant lui brûlait un petit feu où rôtissait un morceau de chevreau,
— « jeune homme, » lui crie Chéioub, « pro- » tége-moi, je me livre à toi, j'implore ton hospita- » lité. Ma mort est imminente, et ceux qui ont tué » mon frère vont m'atteindre.
— » Par le ciel ! lui répond le jeune homme , j
» te protégerai contre tous ceux qui mangent du » pain et boivent de l'eau. Entre dans la caverne, » je me ferai tuer avant de te Uvper. »
A peine le berger avait-il prononcé ce généreux serment, que- les cavaliers du roi Moundhir, poursuivant Cbéioub et l'ayant vu de loin se réfugier dans la caverne, arrivèrent et sommèrent le "berger de leur livrer son hôte, que les mœurs du pays interdisaient de tuer au foyer de son protecteur.
« Fais-le sortir, ou nous te tuons toi-même, i dirent les cavaliers au pasteur.
— « Nobles Arabes, » leur répondit le berger^ » ne violez pas la foi que j'ai jurée à ce fugitif; » éloignez-vous de la porte de la caverne de qua- » rante pas , afin que je sois en droit de lui reti- » rer ma protection, puis vous ferez ce que vous » voudrez ! — Qu'il soit fait ainsi 1 » répondirent les guerriers, et ils s'éloignèrent de quarante pas delà caverne.
« Étranger, » dit le berger à Chéioub en rentrant alors dans la caverne, a tu as tout entendu, rien » ne peut racheter ta vie que la mienne; mais » j'aime mieux sacrifier ma vie que de manquer à » l'hospitalité que je t'ai jurée. Ote tes habits, » prends les miens, sors, et dis aux cavaliers : » L'étranger n'a pas voulu quitter son asile ; faites
» de lui ce que vous vaudrez, je vous l'abandonne. » Puis , quand tu les verras descendre de leurs che- » vaux pour pénétrer dans la caverne, fuis à toutes » jambes entre ces rochers, et laisse-les se venger » sur moi de ta fuite ! Voici mes aliments et mon » sac, prends ce bâton, et que la nuit te soit pro- » pice! »
Cbéioub revêtit les habits du berger, prit le buton dans sa main et sortit de la caverne. Les ombres de la nuit dérobaient son visage ; il dit aux cavaliers ee qui avait été convenu, et, s'éloignant, il feignit de rassembler ses moutons pour les chasser devant ktt, et disparut dans les rochers.
Les câvahers de Moundhir descendirent de leurs chevaux, entrèrent dans la caverne et en firent sortir le jeune homme. Ils l'amenèrent pour le regardera la lueur du feu, et reconnurent avec rage que c'était le bei^er sous les habits de Chéioub. « Mal- » heur à toi I lui dirent-ils en tirant leurs sabres.
• Pourquoi nous as-tu trompés et t'exposes-tu à la ji mort pour sauver un étranger, le plus vil des » Arabes? — J'ai mieux aimé, » dit le berger résigné, « racheter de ma vie la sienne que je lui avais
• juré de défendre 1 Faites de moi ce que vous vou- » drea. Mlles guariers , pleins d'admiration pour cette
vertu, lui pardonnèrent et le louèrent. Ils le laissèrent s'éloigner, plein de gloire et digne de louanges éternelles.
Pendant cette fuite de son frère, Antar combattait encore à pied contre la nuée d'ennemis qui l'entouraient. La lassitude et non le glaive le jeta à la fin évanoui le visage contre terre. Saisi et garrotté de cordes par les cavaliers, il fut traîné dans la poussière aux pieds du fils du roi, Homan. Le visage mâle et menaçant du héros, son aspect effrayant, la grandeur de sa taille, la largeur de sa tête, étonnèrent le jeune prince. « Serrez plus fort » les liens, » dit-il aux gardes ; « attachez-le sur le » dos d'un cheval, et conduisons-le au roi, afin qu'il » décide lui-même de son sort !
— « Qui es-tu? » lui dit-le roi, qui rentrait de la chasse entouré de ses courtisans.
— « Je suis un Arabe de la tribu d'Abs, » répondit Antar.
— « Es-tu de la race de leurs nobles ou de leurs » esclaves? » poursuivit le roi.
— a Prince, » repartit Antar, « pour les hommes » généreux, la noblesse, c'est le choc des lances, » le sifflement des flèches, les coups de sabre sur ») les cuirasses, la patience sur les champs de » bataille. Je suis le médecin de la tribu d'Abs
ANTAR. 3n
» quand elle est malade, son protecteur quand elle » est menacée, le défenseur de ses femmes quand » elle est en fuite, son héros quand elle s'enor- » gueillit de sa gloire, et son sabre quand elle vole » au combat. »
Le roi, étonné de cette poésie et de cette éloquence dans la bouche d'un esclave noir, lui demanda qui l'avait poussé à venir ravager ses terres et enlever ses chamelles. Antar lui avoua que c'était son amour pour sa cousine Abla et l'astucieuse exigence de son oncle Malek, qui avait mis ce prix à sa fille. Le roi s'étonna qu'avec tant de courage, d'éloquence, de poésie et d'élévation de sentiment dans l'âme, il se fût ainsi exposé à sa perte pour une petite fille arabe.
« mon maître! » répliqua Antar au roi, « c'est » l'amour qui pousse l'homme à monter à cheval » sur le danger ; c'est à cause de lui que les têtes » des braves roulent dans la poussière. Il ne récom- » pense que les amants qui ont goûté l'amertume ji de l'absence après les déhces du retour, et qui » ont veillé de longues nuits. Le malheur n'arrive » en tout heu que du regard lancé des bords d'un » voile de femme. »
Un grand bruit et un grand tumulte inteiTompirent cet entretien. On vint annoncer au roi Moundhir qu'un lion plus grand qu'un taureau, provoqué par ses chasseurs, venait de s'élancer sur sa suite et semait le carnage et la mort sur ses pas.
• roi 1 » dit Antar, a ordonnez à tos compa- 1 gnons de me laisser seul contre ce lion ; s'il me • tue, vous aurez été yengé, car j'ai tué nsoi-m^e » un grand nombre de vos guerriers et de vob
■ esclaves ; si je le tue, récompensez-moi en me » rendant la vie et la liberté ! Mais ne déliez que » mes mains et laissez à mes pieds leurs entraves ; ji car ou je tuerai l'animal, ou je n'aurai pas te ji désert pour fuir devant lui. »
Le lion succomba. Antar ne jeta en le terrassant qu'un cri de triomphe : « Je suis toujours l'amant » d'Abla \ n Puis, entonnant un chant de victoire entremêlé de plaintes sur son sort, H raconte en vers héroïques son infortune, sa défaite et sa esçtivité :
« J'ai été amené devant un roi généreux, » disent les dernières strophes de ce chant. « J'ai combattv » un lion amer au regard, rude au combat ;
» Sa face avait la largeur d'un bouclier, et ses » prunelles lançaient des étincelles comme un feu » de nuit ;
» Je l'ai fendu d'un seul coup avec mon sabre, » en alknt à lui , les pieds entravés dans mes
■ liens;
» J'ai espéré que le roi m'accorderait en récom- » pense la dot d'Abla exigée par mon oncle, les » chamelles acéfyr.., »
« — Par le firmament \ « se dit le roï en écoutant et en admirant cet esclave, « ce noir est la merveille
i^ dés temps et Tuniqoe du monde 1 II réunit Thén roïsnie à l'éloquence et Taudace à la constance » dans les choses difficiles et qui font la stupeur • des homnies ordinaires ; si je puis me Tattacher, » je ferai voir par lui la supériorité des Arabes de » ma race sur les Persans du roi Chosroès, dont je » suis le tributaire. » Puis, se tournant vers ses gardes : « Retenez ce noir prisonnier à ma cour, » leur dit-il, « car la terre n'a pas son pareil, et il » pourra un jour glorifier la main qui Tépargne. » Ai^tar fut l'objet de tous les égards compatibles avec la captivité.
Peu de temps après, le roi Moundhir, ayant été porter son tribut à Chosroès le grand roi de Perse, fat invité à un festin par ce monarque. Les etKirtisans de Chosroès, voulant se railler de la simplidté de ce roi des pasteurs, firent servir à la taWe en monarque deux corbeilles de dattes parfaitement semblables en apparence. Mais les dattes servies devant le roi et ses courtisans étaient désossées, et on en avait remplacé le noyau par des pistaches et du miel; celles qui étaient servies devant Moundhir étaient des dattes véritables dont la chair enveloppait te noyau. Le roi Moundhir, voyant Chosroès et ses courtisans manger ces dattes feintes sans rejeter le noyau, crut, par res-
pecl, devoir imiter son suzerain : il mangea le noyau avec les dattes. Chosroès et ses courtisans éclatèrent de rire. Moundhir en demanda la cause; ils lui avouèrent leur supercherie. L'hôte outragé affecta de rire lui-même de son erreur, mais il se retira profondément irrité de l'abus que son suzerain avait fait de sa naïve crédulité, et méditant la vengeance. De retour dans son pays montagneux, il écrivit une lettre de plainte et de défi au roi de Perse pour lui reprocher cet outrage. Le roi envoya une armée pour soumettre Moundhir. A l'approche de cette armée persane, Moundhir rentra en luimême. « Je vois, » dit-il, « que ma lettre a offensé u Chosroès; mes paroles n'étaient pas conve- » nables. Les légèretés de la langue sont les cala- » mités de l'homme. »
Un satrape nommé Kosrouan, ennemi du roi Moundhir, et qui aspirait à posséder ses États, commandait l'armée du roi de Perse. Vainqueur des Arabes de Moundhir dans une première bataille, il fit le siège de la ville d'Hira, capitale et dernier refuge du vaincu, Moundhir, réduit à l'extrémité, appela ses fils et ses guerriers à un grand conseil de guerre. On résolut de faire une sortie désespérée le sabre à la main, d'entourer les femmes, les enfants et les trésors d'un rempart d'acier, et de se réfugier dans le désert pour aller demander asils, secours et vengeance aux Arabes cultivateurs. En apprenant cette résolution d'ex-
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patrier son peuple, les esclaves de la cour du roi qui gardaient Antar se jetèrent aux pieds de leur maître :
« père 1 » lui dirent-ils, « le guerrier captif de » la tribu d'Abs, qui est enfermé sous notre garde, » ayant entendu ce matin le tumulte de la ville » et nous ayant interrogés sur la cause de ce bruit, » nous lui avons appris ce qui se passait autour des » murs. — Conduisez-moi au roi, nous a-t-il dit, » je lui révélerai le moyen de détruire ses ennemis » fussent-ils aussi nombreux que les grains de » sable du désert. »
Antar parut devant le roi.
« Par le ciel I » dit-il, « mon foie a failli éclater » de colère et de honte quand j'ai appris que des » Arabes allaient fuir devant ces chiens de Per- » sans I Les Arabes, » continua-t-il, « sont patients » dans le combat et meurent sous le sabot des che- » vaux ; mais ils ne supportent pas la honte en sau- » vaut leur vie par la fuite. Promettez-moi la dot » de la fille de mon oncle ; faites-moi rendre mon » sabre, mon cheval Abjer, ma cuirasse de combat, » prêtez-moi mille cavaliers de votre armée pour 1) exécuter la manœuvre que je leur commanderai, » et vous verrez ce que deviendront vos ennemis. ■
Le roi, confiant dans le bras de son captif, consentit à tout et rappela ses guerriers aux armes. Antar chanta son chant de guerre :
« Je plongerai, » dit-il, « dans le nuage de pous-
» sière jusqu'à ce que je rencontre ce satrape Kos- » rouan, et je lui ferai boire la coupe de la mort! » Il goûtera sur le tranchant de mon sabre une » boisson après laquelle il ne goûtera plus celle de » Teau ! »
Après a\oir chanté ces vers : o Pour tes yeux , » 6 Abla ! » s'écria-t-il ; et il fondit sur les Persans. Sa lance, dit le poète, était comme le destin : elle raccourcissait les vies.
Son exemple rendit l'intrépidité aux mille cavahers de Moundhir. Ils firent reculer les Persans loin des murailles de la \ille. Kosrouân, campé à Tarrière-garde , apprit par les fuyards la déroute des siens devant un cavalier noir plus impétueux, disaient-ils, que le Simoun. Il jura de le combattre lui-même le lendemain et de laver dans son sang la honte de sa défaite.
Le roi Moundhir, de son côté, alla*à la rencontre d'Antar, le fit entrer dans sa tente et manger avee lui. « Si je savais, » dit le roi au jeune vainqueur des Persans, « que ce fût un bonheur pour toi de » pester dans notre pays, j'enverrais vers Abla » pour qu'on l'amenât de gré ou de force ; mais je » crains que ton cœur ne soupire pour ton pays et » pour tes tentes.
— « O mon maître, » répondît Antar, » je n'ai » pas le courage de rester ici, chaque jour pasM » sur moi avec le poids de mille années ; cepen* » dant , dtissé-je mourir de mon amour et fondre
» à Tardeur de mes souvenirs et de mes regrets, je » ne partirai pas que \ous ne soyez vengé de Kos- » rouan. »
Il passèrent ainsi la nuit à s'entretenir de la bataille du lendemain sous la tente, pendant que les fils du roi veillaient à la sûreté du camp des Arabes.
Kosrouân jurait, de son côté, à ses chefs qu'il tuerait le lendemain ce génie invincible sous la figure d'un noir, et il s'endormait dans la certitude de son triomphe.
A l'aube du jour, un guerrier, dit le poëme, sortit des rangs de l'armée des Arabes et s'avança dans l'espace vide qui la séparait des Persans. Il était emmaillotté dans son armure de fer; un sabre pendait à sa ceinture ; sa main tenait une longue lance. Il montait une jument au poil jaune comme de l'or reluisant au soleil, telle qu'on n'en avait jamais regardé ; ses nerfs étaient solides ; sa queue tramante traçait un sillon dans la poussière; c'était 1b gloire des coursiers arabes, le vent qui court, réclair qui brille, l'orage qui verse. Le guerrier qu'elle portait la faisait courir et bondir çà et là dans la plaine pour évaporer son feu et calmer son impatience. Les Persans de la veille, épouvantés, lo reconnurent : c'était Antar, fils de Scliédad. Sa jument sortait des haras du roi Moundliir, qui la lui
avait prêtée, parce qu'Abjer, fatigué et blessé dans la journée précédente, avait besoin de repos. Antar, ayant trouvé cette jument ferme de cœur et ardente au combat, galopait, sa lance à la main, en défiant Kosrouân dans ses vers.
Kosrouân, insulté, s'élança sur un cheval persan, à la bouche fine, qui devinait la pensée dans la main de son maître. Il était couvert d'une cuirasse de mailles aussi étroites que les yeux des sauterelles. Des javelots résonnaient sur sa cuisse, des flèches dans son carquois , une masse d'armes à pointe de fer pesait à peine comme une plume dans sa main droite.
Les deux guerriers fondirent l'un sur l'autre ; une vague de poussière, soulevée par les sabots de leurs chevaux entre-choqués, les déroba aux regards des deux armées. On n'entendait que les coups, sans voir la lutte, comme deux tonnerres dans un même nuage. Kosrouân sortit enfin de ce tourbillon, poursuivant Antar de ses javelots, que l'Arabe parait et détournait avec sa lance. A la fin, le Persan, ayant épié un mouvement d'Antar qui laissait son front à découvert, lui lança sa lourde massue dont le poids écrasait déjà dans sa pensée l'homme et le cheval ; mais Antar, galopant au devant du coup, reçoit la massue dans sa large main, la saisit, la fait tournoyer avec ses chaînes comme l'enfant fait d'une fronde, et, la lançant de toute sa force sur Kosrouân, retend les côtes brisées et sans souffle sur la pous-
sière. Il était mort sans avoir senti le goût de la mort!
A cette chute du plus invincible de leurs guerriers et de leur satrape, les Persans fuient, poursuivis et inmiolés par les Arabes. Un seul homme a décidé de la victoire. Le nom d'Antar est dans tous les cœurs. Il revient en triomphe à la tête des guerriers de Moundhir. Le sang est figé sur son armure.
Moundhir l'accueillit comme le salut, lui donna les mille chamelles , envoya un ambassadeur à la tribu d'Abs pour amener Abla à son héros et pour célébrer les noces dans sa capitale. Il exigea seulement qu'Antar ne quittât pas ses États jusqu'à ce qu'il eût obtenu le pardon et la réconciliation avec Chosroès, son souverain; il se repentait de l'avoir offensé. L'occasion de cette réconciliation se présenta bientôt.
Un guerrier romain, auquel le poëte arabe donne le nom barbare de Bathramouth, était arrivé à la cour de Chosroès pour soumettre l'empire persan à la foi du Christ, qui commençait à cette époque à se répandre en Orient. Ce Bathramouth, moitié apôtre, moitié soldat, accomplissait à la cour de Perse des prodiges de force et d'adresse sous les armes, qui humiUaient les guerriers de Chosroès. Soixante fois vainqueur des plus fameux cavaliers persans dans des combats singuliers devant le roi de Perse, Bathramouth défiait en vain à de nouvelles épreuves tous les héros de l'Iram et de l'Arabie. Un sage vizir,
âgé de plus d'un siècle , conseille à Cliosroès de se réconcilier avec son ancien ami le roi Moundhip et de l'appeler à sa cour avec cent des plus intrépides cavaliers du désert, parmi lesquels Bathramouth trouvera peut-être un rival digne de lui, et l'honneur de la couronne un vengeur.
Moundhir arrive ; il amène Antar monté sur Abjw.
Après cinq heures de combat acharné dans la lice, Antar immole Bathramouth. La Perse triomphe des Romains par le bras d'un esclave noir. Le roi Chosroès lui donne les richesses du vaincu, et l'admet à ses festins avant de congédier Moundhir. Le luxe efféminé delà table des Perses étonne le sobre Arabe du désert.
« maître, » dit-il au roi Moundhip, « ces mets » nombreux et variés, les rois de Perse en mangent- » ils tous les jours, ou bien sont-ce là des délices » qu'ils se donnent à des fêtes fixes de Tannée? car je » ne vois pas ici de la chair de chameau, et ces ali- » ments légers ne sont bons que pour des enfants. •
Moundhir le fait rougir de sa simplicité et de son ignorance.
Il mangea ce qui était servi devant les convives ; les coupes circulèrent pleines de vins aussi vieux que le monde. Des esclaves grecques, dépouilles de Bathramouth, versaient la hqueur et présentaient les coupes. Elles étaient vêtues de robes de diverses couleurs, et ressemblaient à des pleines lunes qui se lèvent. Elles avaient appris qu'Antar était désor-
mais leur maître ; elles s'approchaient respectueusement de lui pour le servir et prévenaient ses moindres désirs, quand il se levait ou s'asseyait, épiant ses pensées dans ses yeux. Mais Antar ne se tournait jamais vers ces belles esclaves. L'amoui: d'Abla possédait seul son cœur.
« Pourquoi, » lui disait le roi Moundhir lorsque les rêves du vin jouaient déjà dans son esprit et que les coupes répétées troublaient son cœur, « pourquoi » ne prends-tu pas plaisir à tes belles esclaves, et » pourquoi ton cœur ne se remplit-il pas de ton » élévation et de ta gloire? Songes-tu à un rang » plus élevé, et imagines-tu dans ton pays quelque » chose de plus splendide que cette nuit de magni- » ficence? Laisse là tes tristes pensées, et prends » du moment ce qui est bon ; car tu es aujourd'hui B monté au rang des rois, et, si les hommes puissants » de ta tribu pouvaient te voir en ce mortient, ils » envieraient ton sort. »
Antar, en écoutant ces paroles, soupira, et des larmes mal retenues coulèrent sur ses joues au souvenir de sa patrie.
« Par votre tête vénérée, » répondit-il au roi, » ces faveurs n'ont à mes yeux ni valeur ni charme ;
• car mon cœur et ma pensée sont dans un autre » pays que celui-ci, et vous savez que la patrie a
• la meilleure part dans les cœurs , surtout quand » l'homme y a laissé une amante ; éloigné d'elle , il » attend que son fantôme vienne le visiter dans son
» sommeil, ou que la brise de son pays souffle vers » lui 1 »
Puis, s'exaltant à l'image d'Abla, il chanta ces vers:
« La fraîcheur de la brise matinale, qyi souffle » de rYémen , lorsque je respire son haleine aro- » matique , est plus voluptueuse pour moi que ces » perles, ces merveilles, ces trésors entassés sous » mes mains. Et Tempire du roi Chosroès ne me » tente point, quand l'image de ma bien-aimée » s'est effacée de mes yeux ! »
« Demande-moi ce que tu voudras, » répondit le roi, « et tout ce qui brille le plus à tes yeux parmi » les merveilles de mon empire, je jure de te Tac- » corder en récompense du service que tu m'a& » rendu en sauvant l'honneur de l'Arabie et de la » Perse contre ce champion des Romains. »
Antar demanda au roi Chosroès la couronne de pierreries qui brillait sur sa tête, pour qu'Abla en fût couronnée par lui le jour de ses noces et dormit sous le diadème à côté de lui. Le roi y ajouta un escabeau, sorte de trône portatif, où les femmes arabes d'un haut rang s'asseyaient en descendant de leur chameau. Les fêtes, les chasses, les luttes continuèrent pendant plusieurs jours, après lesquelles Antar prit congé du roi de Perse, et repartit avec
le bon roi Moundhir pour prendre les mille chamelles açéfyr dont ce protecteur lui avait fait présent, et pour les conduire à son oncle Malek. Ces chamelles étaient en outre chargées des trésors conquis par Antar sur ses ennemis, de la couronne et du trône du roi de Perse pour Abla. Le roi Moundhir y avait ajouté ' cinquante chevaux de main magnifiquement équipés, centjeunes filles esclaves, et cinquante esclaves mâles choisis parmi les plus robustes et les plus beaux de ses montagnes.
Antar partit suivi de ce cortège pour le désert, ses esclaves poussant devant lui les chamelles et les chameaux chargés de richesses. Il était ivre de joie de son bonheur et de ses triomphes. Mais Texcès de son impatience de revoir Abla et la langueur de son amour pour elle le rendaient malade; il aspirait péniblement la brise qui venait des montagnes de TYémen, ne songeant qu'au bonheur de reparaître dans cette prospérité aux regards de sa tribu et d'éblouir Abla de sa splendeur, de sa gloire et du récit de ses exploits. Le bruit de- sa mort, semé par .Chéioub, son frère, avait brisé le cœur d'Abla. Elle retrouva la vie et la beauté en revoyant le visage d'Antar.
Malek, son oncle, vaincu par ce retour triomphal, lui accorda sa fille. L'esclave noir, enrichi des dons
330 VIE DES GRAPiDS HOMMES,
de Moundhir et de Chosroès, devint le plus puissant et le plus opulent des Arabes de la tribu d'Abs. Les années s'écoulèrent dans la paix, dans la guerre, dans de nouveaux exploits et dans une constante félicité auprès de la belle Abla, enviée de toutes les femmes de THedjaz et de l'Yémen.
Nous passons sur ces années monotones de la vie d'Antar pour arriver à la mort du héros, un des plus beaux chants lyriques de toutes les langues.
Dans le cours de ses exploits comme. chef de sa tribu, Antar avait Taincu un de ses ennemis nommé Djézar, et, pour le punir de ses agressions contre son peuple, il l'avait privé de la lumière du jour en faisant passer un sabre rouge devant ses yeux; puis il lui avait laissé la \ie, la hberté et même le rang suprême dans sa tribu.
« Depuis ce temps, » dit le poète continuateur du poëme, qui raconte dans la même langue le chant funèbre et la mort héroïque d'Antar (nous empruntons pour ce chant la savante et pittoresque traduction de M. Caussin de Perceval), « depuis ce temps, » Djézar, fils de Djaber, méditait silencieusement » sa vengeance. Quoique ses yeux fussent privés de » la lumière, il n'avait rien perdu de son adresse » à tirer des flèches. Son oreille, exercée à suivre j» les mouvements des bêtes féroces sur le bruit de
» leurs pas, suffisait à guider sa main ; jamais le V trait ne manquait le but. Sa haine, toujours » attentive, écoutait avidement les nouvelles que » la renommée répandait sur son ennemi . Il apprend » qu'Antar, après une expédition lointaine et heu- » reuse contre les frontières de Perse, revient dans » rYémen, chargé d'autant de gloire et de trésors » qu'il en a rapporté autrefois de la cour de Chos- • roès, et qu'il doit passer dans le désert voisin de » son campement. »
A ce récit, Djézar pleure d'envie et de rage. Il appelle Nedjim, son esclave fidèle. <
« Dix ans sont écoulés, » lui dit-il, « depuis qu'un » fer brûlant a ravi par l'ordre d'Antar la lumière » à mes yeux, et je ne suis pas vengé encore 1 Mais » enfin le moment est venu d'éteindre dans son sang » le feu qui brûle mon cœur. Antar est campé, dit- » on, aux bords de l'Euphrate. C'est là que je veux » aller le chercher. Je vivrai caché dans les roseaux » du fleuve jusqu'à ce que le ciel livre sa vie à mes » coups. »
Djézar ordonne à son esclave de lui amener sa chamelle qui atteint l'autruche à la course , il s'arme de son carquois de flèches empoisonnées. Nedjim fait agenouiller la chamelle, aide son maître à monter sur son dos, et prend la corde du licou de l'animal pour diriger ses pas vers le Ut éloigné de l'Euphrate. Le guerrier aveugle rempUssait le désert de ses menaces et de ses mugissements.
Après un long jour de marche à travers l'espace sans eau, Djézar et son esclave arrivent aux bords de TEuphrate, dont le cours est tracé par la verdure des arbres et des herbes de son lit.
« Que vois-tu sur l'autre bord? • denoiande Djézar à son esclave.
Nedjim jette un regard sur l'autre bord. Il voit des tentes richement décorées, de nombreux troupeaux, des chameaux errants par groupes dans la plaine, des lanCfes plantées en terre aux portes des tentes, des chevaux harnachés attachés par les pieds devant l'habitation de leurs maîtres. Une tente plus éclatante et plus élevée que les- autres était dressée à peu de distance du fleuve. Devant la porte s'élève comme un mât une longue lance d'acier, auprès de laquelle est un cheval plus noir que l'ébène. Nedjim reconnaît le noble coursier d'Antar, le célèbre Abjer, et sa lance terrible . Il fait arrêter la chamelle de son maître derrière des arbustes et des joncs qui les dérobent à tous les yeux, et il attend l'heure des ténèbres.
Quand la nuit eut couvert de ses ombres les deux rives de l'Euphrate :
« Quittons ces Heux, » dit Djézar l'aveugle à son esclave ; « les voix que j'entends de l'autre côté me » semblent trop éloignées pour la portée de mes
» flèches. Rapproche-moi du bord; mon cœur me » dit qu'mi coup illustre va immortaliser mon nom » et ma vengeance. »
Nedjim prend Taveugle par la main, le rapproche de Teau, le fait asseoir sur la rive en face de la tente d'Antar, et lui donne son arc et son carquois. Djézar choisit la plus acérée de ses flèches, la place sur la corde, et, Toreille attentive, il attend Theure de la vengeance. *
Cependant Antar, dans les bras d'Abla son épouse chérie, pour laquelle dix années de possession n'avaient pas allangui son amour, oubliait sous sa tente ses fatigues et ses exploits, quand les aboiements lugubres des chierfs, fidèles gardiens du camp, viennent jeter dans son âme une inquiétude prophétique.
Il se lève et sortrle sa tente. Le ciel était sombre et nuageux. Il erre à tâtons dans les ténèbres. La voix plus animée des chiens l'attire au bord du fleuve. Poussé par son destin, il s'avance jusqu'au lit de l'eau, et, soupçonnant la présence de quelque étranger sur l'autre bord, il appelle à haute voix son frère pour l'envoyer reconnaître le rivage opposé.
A peine sa voix retentissante a-t-elle résonné dans le lit creux du vallon de l'Euphrate, répercutée par les rochers des montagnes, qu'une flèche lui perce le flanc droit et pénètre jusqu'à ses entrailles. Aucun cri, aucun gémissement indigne
d'un héros n'échappe à sa douleur. Il arrache le fer d'une main ferme :
(c Traître, qui n'as pas osé m'attaquer à la clarté I) du jour, » dit-il d'une voix forte à son invisible ennemi, « tu n'échapperas pas à ma vengeance, tu » ne jouiras pas du fruit de ta perfidie. »
 cette voix, qui lui fait croire que sa flèche a manqué son but, l'aveugle Djézar, frappé de terreur à l'idée de la vengeance d'Antar, s'évanouit sur le rivage, et son esclave, le croyant mort, s'enfuit sur la chamelle, en abandonnant son maître inanimé sur le rivage. Le frère d'Antar traverse le fleuve à la nage, se heurte contre un corps qu'il prend pour un cadavre, et le rapporte sur ses épaules avec l'arc et les flèches au camp.
Antar, étendu dans sa tente au milieu de ses amis consternés, souffrait d'horribles tortures; la tendre Ablaétanchait son sang, en arrosant la blessure de ses larmes.
On apporte le corps du meurtrier, l'arc et les flèches dans la tente. Antar reconnaît le visage mutilé de son ennemi ; il ne doute plus que la flèche partie d'une telle main ne soit empoisonnée. L'espérance abandonne son cœur, la mort se présente inévitable à ses yeux.
a Fils de mon oncle I » lui dit tendrement Abk,
n pourquoi renoncer à Tespoîr? Une légère bles- » sure de flèche doit-elle alarmer celui qui a sup- 9 porté sans crainte tant de sabres et de lances » dont les blessures couvrent son corps ? »
— « Abla, » répond Antar, « ma vie est comptée. » Regarde les traits de ce visage, c'est Djézar : la » flèche du traître est empoisonnée I »
A ces mots, Abla remplit la nuit de ses sanglots, elle déchire ses vêtements, elle arrache ses longs cheveux, et ramasse de la poussière qu'elle répand sur sa tête. Toutes les femmes du camp^ répondent à ses gémissements.
« Chère épouse, » dit Antar à Abla, « qui défen- 1^ dra ton hcmneur et ta vie après la mort d' Antar, » dans ce long voyage qu'il te reste à faire à tra- » vers nos ennemis avant d'atteindre le pays de ton » père ? Un second époux, un autre moi-même peut » seul t'éviter les horreurs de l'esclavage. De tous » les guerriers du désert, Zéid et Amnem sont ceux » dont le courage protégera le mieux ta vie et ta » liberté : choisis l'un des deux, et va lui promettre » ta main. »
Abla ne répondit que par ses larmes à une pensée qui lui faisait horreur.
« Pour retourner vers la terre qu'habitent les » enfants d'Abs, pour assurer ton passage à travers » le désert qui t'en sépare, revêts- toi de mes armes » et monte mon coursier Abjer. Sous ce déguise- » ment, qui fera croire aux yeux de nos ennemis
» que j'existe encore, ne crains pas d'être alta- » quée. Ne réponds rien à ceux qui te salueront » sur ta route : la vue des armes et du cheval » d'Antar suffira pour intimider les plus hardis. »
Antar, après ces paroles, ordonne le départ. On abat les tentes, on les plie, on les charge sur les chameaux. Abla, inondée de ses larmes, se laisse, par obéissance, revêtir de l'armure pesante d'Antar. Ceinte de son sabre, tenant dans sa main sa lance droite, elle monte son coursier Abjer, tandis que les esclaves couchent Antar expirant dans la litière où Abla avait coutume de se placer dans les temps plus heureux, quand elle traversait, comme une reine, le désert.
A peine avaient-ils perdu de vue les bords verdoyants de TEuphrate pour s'enfoncer dans l'immensité du désert, qu'ils aperçurent au loin des tentes semblables à des points sombres sur l'horizon ou à une frange noire du manteau azuré des cieux. C'était une tribu nombreuse et puissante. Trois cents cavaliers s'en détachent pour venir fondre sur là caravane. 'Mais, en approchant, ils reconnaissent la litière et le cheval. « C'est Antar et » Abla, » se disent-ils à voix basse les uns aux autres. « Voilà ses armes, son cheval Abjer et la » magnifique litière d'Abla. Retournons à nos
» tentes, et ne nous exposons pas à la colère de ces » invincibles guerriers. »
Déjà ils tournaient bride, quand un vieux cheik, plus réfléchi et plus pénétrant que les jeunes gens :
« Mes cousins, » leur dit-il , o c'est bien là en » effet la lance d'Antar, c'est bien son casque, son » armure et son coursier, dont la couleur ressemble » à une nuit noire ; mais ce n'est ni sa taille élevée » ni sa mâle attitude. C'est la taille et le maintien » d'une femme timide , affaissée sous le poids du » fer qui froisse ses membres délicats. Croyez-en » mes soupçons, Antar est mort, ou bien une » maladie mortelle l'empêche de monter à cheval, » et ce faux guerrier que porte Abjer , c'est Abla » qui se sera revêtue des armes de son mari pour » nous intimider , pendant que le véritable Antar » est peut-être couché mourant dans la litière des » femmes. »
Les cavaliers, reconnaissant quelque chose de vrai dans les paroles du vieillard , reviennent sur leurs pas et suivent à distance la caravane, sans oser l'attaquer encore.
Cependant la main féminine d'Abla fléchissait sous le poids de la lance de fer ; elle est obligée de la remettre au frère de son mari, qui marchait à côté d'elle. Bientôt, lorsque le soleil, parvenu à la
moitié de son cours, eut embrasé le sable du désert, Abla, épuisée d'angoisse et de fatigue, souleva la visière de son casque pour essuyer la suenr qui baignait son front. Les yeux des Arabes ennemis qui Tépiaient entrevirent la blancheur de son visage. « Ce n'est pas le noirl » s'écrièrent-ils, et ils fondirent de toute la vitesse de leurs chevaux sur les traces de la petite troupe d'Antar.
Au galop de leurs chevaux derrière lui, aux hennissements de leur monture, à la voix d'Abla qui l'appelle, Antar, qui reposait demi-mort dans la litière, se soulève, montre sa tête entre les rideaux^ et pousse pour la dernière fois son cri terrible de guerre qui fait rétrécir les cœurs dans les poitrines. A ce cri, connu du désert tout entier, les crins des chevaux se hérissent; les chevaux emportent leurs cavahers glacés d'effroi.
« Malheur à nous ! » se disent les Arabes ennemis d'Abs, « Antar respire encore! c'est un piège » qu'il nous a tendu ; il a voulu connaître quelle » serait la tribu assez hardie^our ambitionner après » lui la conquête de son épouse et de ses biens. » Un petit nombre seulement, toujours confiants dans la voix du vieux cheik, continuent à suivre de loin la caravane.
Ântar, malgré sa faiblesse, replace Abla dans la litière et remonte sur Abjer, couvert de ses armes ; il marche lentement à côté d'elle.
A la fin du jour, ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée du territoire de la tribu d'Abs. Cette gorge se nommait la Vallée des Gazelles. Entourée de montagnes inaccessibles^ on n'y pénétrait du côté du désert que par une issue étroite et tortueuse où trois cavaliers pouvaient à peine marcher de front. Antar, s'arrêtant à l'ouverture de ce défilé , fit entrer d'abord les troupeaux, les esclaves et la chamelle qui portait la litière de sa chère Abla. Quand la caravane entière fut en sûreté dans la vallée, il revint se placer seul en sentinelle à l'extrémité du défilé, en face de la plaine et des Arabes qui le suivaient de loin. A ce moment, ses tortures augmentent, ses entrailles se déchirent, chaque pas de son coursier lui fait éprouver des supplices pareils au feu des enfers. La mort envahit ses membres et respecte son âme intrépide. Il fait face aux Arabes, il arrête Abjer, il plante sa lance en terre par la pointe, et, s'appuyantsurlebois comme un guerrier au repos qui laisse respirer son cheval, il demeure immobile à l'entrée du défilé.
A cet aspect^ les trente guerriers qui avaient suivi jusque-là les traces de sa caravane s'arrêtent euxmêmes, hésitant, à quelques centaines de pas du héros.
a Antar, » se disent-ils entre eux, « s'est aperçu » que nous suivions sa marche ; il nous attend là » pour nous exterminer tous ; profitons des ombres » de la nuit qui tombe, pour échapper à son sabre » et pour rejoindre nos frères !»
Mais le vieux cheik, persistant dans sa pensée, les retient encore.
« Mes cousins, » leur dit-il à voix basse , « n'é- » coûtez pas ces conseils de la peur. L'immobilité » d' Antar est le sommeil de la mort. Hé quoi! ne » connaissez-vous pas son courage impétueux ? Ari- » tar a-t-il jamais attendu 3on ennemi? S'il était » vivant, ne fondrait-il pas sur nous comme le » vautour sur sa proie ? Avancez donc hardiment, » ou, si vous refusez de risquer vos vies contre son » glaive, du moins restez ici jusqu'à ce que l'aurore » vienne éclairer vos soupçons. »
A demi persuadés par le vieillard, les trente cavaliers se décident à rester où ils sont; mais, tou-
jours inquiets et alarmés au moindre tourbillon de poussière que le vent soulève autour des pieds d'Abjer, ils passent la nuit entière à cheval, sans permettre à leurs yeux de se fermer au sommeil.
Enfin le jour commença à blanchir le ciel et à éclaircir les ombres qui couvraient le désert. Antar est toujours dans la même attitude à l'entrée du défilé; son coursier docile à sa pensée, même après lui, est immobile comme son maître.
A cette étrange apparition, les guerriers étonnés se consultent longtemps avant de prendre une résolution. Toutes les apparences leur disent au cœur qu' Antar a cessé de vivre; et cependant aucun d'eux n'ose s'avancer pour s'en assurer, tant est forte l'habitude de la terreur que ce héros leur inspire I ... Le vieux cheik veut se convaincre lui-même et les convaincre par une épreuve avant de fuir ou d'avancer. Il descend de sa jument, lui lâche la bride, et, la piquant sur la croupe de la pointe de sa lance, il la chasse vers l'entrée du défilé. A peine la jument a-t-elle atteint dans sa course les bords du désert voisin de la gorge, que l'ardent étalon Abjer, respirant ses miasmes, s'élance en hennissant sur les traces- de la jument sans cavalier. Au premier bond du coursier, Antar, soutenu seulement par le bois de sa lance qui se dérobe sous lui, tombe comme une tour, et le bruit de ses armes retentit dans le défilé.
A cette chute, à ce bruit d'un corps inanimé
tombant sur la terre, les trente cavaliers volent autour du cada>Te étendu aux pieds de leurs elievaux. Us s étonnent de voir couché sans mouvement sur la poussière celui qui faisait trembler l'Arabie. Ils ne peuvent se lasser de mesurer des yeux ses membres et sa stature colossale. RâM)nçant à attaquer la caravane d'Àbla, à qui la ruse d'Anlar mourant avait donné une nuit entière pour atteindre les tentes de la tribu d'Abs, les guerriers se contentent de dépouiller le héros de ses armes pour les emporter à leur tribu conmie un trophée conquis sur la mort. En vain ils s'efforcent de s'emparer de son coursier. Le fidèle et superbe Abjer, après avoir flairé son maître mort, sent qu'il n'aurait plus désormais de cavalier digne de lui : plus rapide qo/d l'éclair, il leur échappe, disparaît à leurs yeux, et s'enfonce pour toujours dans la liberté du désert.
On dit que le vieux cheik, attendri sur le sort d'un héros qu'avaient illustré tant d'exploits, j^ura sur son cadavre, le recouvrit de sable et lui adressa ces paroles : « Gloire à toi, brave guerrier, qui » pendant ta vie as été le défenseur de ta tribu, et » qui même après ta mort as sauvé tes frères par la » terreur de ton cadavre et de ton nom! Puisse ton » âme vivre éternellement 1 Puissent les rosçes » rafraîchissantes humecter la terre de ton dernier^ » exploit I »
Tdle est Thistoire d'Antar; tel est le poëme dont cet Arabe, pasteur, guerrier et poëte, fut à la fois le chantre et le héros. Ce poëme historique, égal souvent par l'instinct^ par les mœurs , par k poésie^ à Homère, à Virgile, au Tasse, est récité encore aujourd'hui soiis les tentes des Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, pendant les veillées des chameliers ou pendant les haltes des caravanes. Ne méprisons personne. Si la poésie littéraire d'un peuple est un des monuments nationaux sur lesquels la postérité peut mesurer avec le . plus de certitude le degré de civilisation morale et intellectuelle auquel ce peuple en masse est parvenu, convenons que ces races simples et pastorales qui ornent leur mémoire et qui charment leurs loisirs par la lecture d'une ép(^ée traditionnelle aussi hm)ïque et aussi pure que le poëme d'Antar, sont au moins égales en délicatesse de goût et en nobles plaisirs d'esprit à ces populations sédentaires de l'Occident, à la fois si orgueilleuses et si vulgaires, qui n'ontr pour poëmes que les complaintes sur quelques scélérats illustrés par leurs crimes, ou quelques refrains cyniques pleins de crapule, d'immorahté et de vin. Entre cette poésie de la taverne et cette poésie du désert, quel cœur honnête et quelle imagination chaste pourraient hésiter ? C'est
la tente qui est civilisée, c'est la taverne qui est
barbare.
Il y a deux civilisations que Ton ne doit pas confondre : la civilisation matérielle et mécanique qui agit sur la matière et produit pour dernier résultat la richesse, et la civilisation morale qui agit sur les âmes et produit en dernier résultat des idées, des mœurs, des héroïsmes, des vertus. Nous apprécions la première ce qu'elle vaut, c'est-àdire du bien-être I nous apprécions la seconde ce qu'elle inspire, c'est-à-dire du sentiment I Les peuples véritablement civilisés sont ceux qui les réunissent toutes les deux, et c'est à ce but que doivent tendre les gouvernements, les législateurs, les économistes, les moralistes, les écrivains, les* poètes. Mais, s'il fallait absolument choisir entre ces deux civilisations souvent opposées, nous n'hésiterions pas à nous prononcer pour la civilisation des âmes contre la civilisation des corps. Il y a, selon nous, plus de civilisation dans un verset de l'Évangile, dans un axiome de philosophie ou dans un vers de poète jeté à perpétuité dans la mémoire et dans les mœurs d'un peuple, qu'il n'y eu a dans un palais de cristal et dans l'exposition de toutes les industries de l'univers. Vos ateliers, vos fabriques, vos manufactures, vos machines, produiront des merveilles de tissage et de ciselure, mais toutes les machines de l'univers ne produiront jamais ni une idée ni un sentiment; elles sont la main de Thumanité, elles
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n'en sont pas l'âme. Ce n'est pas la main qui fait l'homme ; quelques-uns des êtres les plus méprisés de la création ont une main aussi complète et aussi articulée que la vôtre, et cependant ils sont relégués dérisoirement au dernier rang de l'échelle. Pourquoi? parce qu'ils n'ont pas la parole, et que la parole seule, machine vivante dé la vérité, contient^ de la lumière, de la religion, de la morale, du beau et du bon, une âme enfin. Gloire à la parole ! elle est la seule mesure de la civilisation des races. Voilà pourquoi de pauvres Arabes pasteurs ont un poëme épique dans leurs déserts. Vous n'avez^ vous, dans vos capitales industrielles, pour votre peuple de travailleurs, que des tavernes et des refrains I
(AIT DU MONDB S900)