Vie des révolutionnaires [microform]
Je li ai chaïujé que quelques mots à cette brochure écrite il y a plusieurs années. Ce sujet — la vie, la formation, les luttes, la trempe de la génération révolutionnaire qui a vaincu en Russie — mériterait un travail approfondi. Mais notre génération n’a guère plus de loisirs que n’en eut celle-là. Aussi insuffisante qu’elle soit, cette brochure ccjniribuera a faire connaitre l exemple des hommes qui, de notre temps, on fait le plus pour la transformation du monde.
Les années ont passé. Il aurait fallu doubler tout au moins le nombre de ces pages, ajouter aux noms, pour la plupart obscurs, qu’on y trouvera, ceux des morts du temps de paix, dont quelques-uns comptent parmi les plus grands. Les années de paix nous ont coûté plus cher à certains égards que les années de guerre civile. L usure des chefs, l’usure du cerveau de la révolution, s’est cruellement fait sentir. Que de disparus! Lénine, atteint précisément au cerveau, consumé par son immense labeur; Léonide Krassine, technicien du parti prolétarien dans deux révolutions; Félix Dzerjinski, qui avait porté sans faiblir sur ses épaules révolutionnaires le terrible fardeau de La terreur nécessaire; Tsoiirioupa, V organisateur du ravitaillement dans les années terribles; Frounzé, ancien ouvrier du textile, devenu le vainqueur de Pérékop; Lachéyitch, vigoureux soldat et chef d’armée; Lilina, organisatrice de l’enseignement à Léninegrad ; Stépanov-Skvortsov, un des premiers vulgarisateurs du marxisme en Russie... On nous
a tué à Genève, sur le seuil de ki Société des Nations, l’écrivain et le penseur Vorovski, ambassadeur de la république du travail. D’autres, atteints par l’usure dans leur volonté de vivre, désespérés de ne pouvoir plus travailler ou faisant de leur mort même un suprême geste de lutte, sont partis volontairement : Loutovinov, V organisateur des métallurgistes; Eugénie Bosch, un des plus grands combattants de la révolution soviétique en Ukraine; Glozman et Boiitov, bons compagnons de l’organisateur de la victoire; Adolphe loffé, qui avait représenté la révolution en Allemagne, en Chine et au Japon à des époques où mûrissaient des événements décisifs, se sont suicidés. Des accidents absurdes nous ont pris Sklianski, économiste et soldat, et Larissa Reissner, jeune révolutionnaire étonnamment douée qui avait traversé les champs de bataille de la Volga, les montagnes de V Afganistan, les barricades de Hambourg. Bogdanov, philosophe et savant, compagnon et adversaire de Lénine, est mort d’une expérience de transfusion du sang...
Gardons le riche souvenir de ces vies qui nous éclai- rent le chemin comme des torches et pensons à nos travaux, à nos luttes, au présent et à l’avenir. L’exemple de ces révolutionnaires comporte quelques enseignements dont nous avons plus particulièrement besoin aujourd’hui que le vieil ordre capitaliste semble de nouveau assuré et que tant de maux mettent chaque jour à l’épreuve le courage et la ténacité des militants prolétariens.
Moins heureux que nous qui sommes les témoins de la victoire du prolétariat russe, ces hommes entrèrent dans la lutte à une époque où la société bourgeoise paraissait si stable que ses apologistes osaient l’affirmer fondée sur les lois immuables de la nature humaine; à une époque où leur pays vivait ployé sous un despotisme millénaire. Ils surent pourtant discerner dans leur présent les cheminements souterrains de la révolution.
Ils connurent l’adversité la plus grande. Aux « sages » de leur temps — d’il y a vingt ou trente ans à peine! — universitaires libéraux, gens rassis, mutuellistes, coopérateurs et <1. socialistes ■» pleins d’ «esprit pratiquer, ces
hommes qui bâtissaient, pour la conquête du pouvoir, le parti du prolétariat, paraissaient des illuminés. On ne le leur envoyait pas dire. Ils poursuivaient leur chemin à travers les sourires, les polémiques, les prisons, la misère, l’exil; ils poursuivaient leur œuvre.
Longtemps, ils ne formèrent que de petits groupes, amèrement divisés parfois. Aux difficultés de la lutte contre l’autocratie russe et la bourgeoisie internationale, s’ajoutaient trop souvent les crises du mouvement, les mésententes personnelles, les fautes des uns, les vilénies de quelques autres. Ils connurent après la défaite de la révolution de 1905 une période de noire réaction, au cours de laquelle on vit les hésitants se décourager, les lâches se défiler, les faibles se retirer, les meilleurs parfois désorientés. Ils surent, n’étant qu’une minorité au sein de la classe ouvrière, garder malgré tout leur clairvoyante intransigeance, remonter le courant, lutter opiniâtrément, avec un désintéressement absolu, pour leurs convictions, leur foi et l’avenir {c’est tout un). Et c’est peut-être dans la présente accalmie, où se préparent les grandes luttes de demain, à notre époque de pénible cristallisation des premiers noyaux des partis prolétariens de demain, à notre époque de luttes obscures sur deux plans opposés contre l’ennemi de classe et contre les maux dont souffre le mouvement ouvrier révolutionnaire, la plus grande leçon de ces existences.
Léninegrad, décembre 1929.
Victor-Serge,
Quels hommes ont fait la révolution d’Octobre? Quelle trempe d’hommes, quelles volontés, quels dévouements, quels cerveaux a-t-il fallu pour accomplir cette oeuvre formidable : jeter bas une société, constituer sur les ruines le camp retranché des bâtisseurs de l’avenir, defendre ce camp pendant quatre années contre la coalition de toutes les grandes puissances civilisées et de toutes les forces du passé, vaincre pourtant, donc vivre et continuer?
L question n’est pas d’un intérêt exclusivement historique et psychologique. Elle est, dirai-je, muante. Tou ce qui touche à ces hommes est vivant. Les connaître, c’est savoir ce que c’est que d’être des révolutionnaires.
Les documents sur la vie, les luttes, la mort des révolutionnaires constituent déjà une littérature riche et prenante. — Ceux que nous allons etudier ^^rievement sont les plus simples, les plus rudimentaires meme. Nous les trouvons pour la plupart dans le recueil f des Sacrifiés de la Révolution, récemment (1922) publie par la Librairie de l’Etat de Moscou. La grande majorité des biographies qu’il contient ne dépassent pas vingt lignes et ne contiennent pas de phrases ; des dates, des Lits. C’est assez. C’est épique. Près de trois mille noms sont inscrits dans ce livre : ceux de trois mille morts qui furent tous des hommes d’élite — des révolutionnaires. Venus de tous les points de l’horizon, de toutes les classes, de tous les partis, au bolchévisme, c’est-à-dire a la réalité de la révolution sociale, morts de toutes les morts . fusillés, égorgés, pendus, torturés, déchiquetés par les grenades, épuisés par la faim et le surmenage, abattus par e typhus, suicidés... Mais leur mort, quelque atroce qu elle soit, n’est jamais qu’un épilogue secondaire : ils ont tel-
lement vécu! — et la révolution continue.
On trouvera beaucoup de noms dans les pages sui
vantes. Nous pensons qu’ils ne seront pas fastidieux. Ne s’agit-il pas, en somme, de définir des masses, tout un peuple? Aucun de ces grands destructeurs et créateurs de valeurs ne constitue une exception, ne l’oublions pas. Aucun ne doit être plus à nos yeux qu’un homme dans la masse des prolétaires et des paysans de Russie qui ont entrepris, en 1917, de transformer la société. — La classification des chapitres suivants, dans lesquels il sera successivement question des ouvriers, des intellectuels, des femmes, des jeunes gens, est bien arbitraire. Son seul but est de faciliter l’exposition.