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Les Ouvriers

Les ouvriers sont le nombre, la masse dans cette masse. L’usine, le chantier, l’atelier, la mine, avaient donné à la révolution l’élément conscient, le plus conscient, le plus nombreux. Laissons parler leurs vies.

— Anton Valek, cheminot, né en 1887, milite à partir de 17 ans; participe en 1905 au mouvement insurrectionnel de Kharkov, est exilé pour trois ans à Olonetz — dans les brumes et le froid de la Karélie — , s’évade, recommence à militer, illégal, est arrêté de nouveau, exilé pour cinq ans dans le gouvernement de Tobolsk (Sibérie), s’évade une deuxième fois, se fait embaucher dans l’Oural, à l’usine électrique de Nadiejdinsky, y prend part, au cours de grèves, à une campagne terroriste contre le patronat, est arrêté, risquant cette fois le gibet, trouve le moyen de manger, pendant la perquisition faite chez lui, le mandat du parti qui pourrait le perdre; devient successivement car la lutte pour le pain est aussi dure que 1 action clandestine pour le parti — portefaix, meunier, teinturier, trouve moyen de s’instruire, veut être dentiste, puis photographe, finit en 1917 par devenir tourneur aux usines Poutilov (Pétrograd). « J’enlève, dit-il alors de sa modeste tâche quotidienne, les petites pierres du chemin de la révolution. » Celle-ci le porte au Soviet, en fait un membre de la Commission des Logements, un bolchévik (il était soc.-dém. menchévik auparavant) En 1918, il est membre du Soviet d’Omsk, se bat au front sibérien, contre

les constituants et Koltchak. !Mais la Sibérie est perdue pour les rouges. II v reste, organisant les sections clandestines du parti. Le 1" avril 1919, à Ekaterinbourg, une trahison le livre aux limiers de la réaction. En cinq jours de tortures, Anton Valek reçoit quatre cents coups de plète (la plète est un fouet" à lanières de cuir). Il meurt subitement, en attendant son tour, pendant l’exécution de ses sept compagnons d’infortune que l’on égorge à coups de sabre pour épargner les munitions... N’est-elle pas bien remplie, cette existence de communiste?

Kharlampy Timoféevitch Mouraviev, serrurier, d’abord anarchiste, est condamné à mort à 16 ans, à Ekaterinoslav (1909), peine commuée, à cause de sa jeunesse, en vingt années de travaux forcés; demeure enchaîné pendant six ans, au droit commun. S’évade en 1917, adhère au parti communiste, est un des auteurs de la révolution d’Octobre à Moscou. C’est lui qui, au plus fort de la bataille entre les Blancs et les Rouges, amène au Soviet les renforts ouvriers du quartier Lefortov. L’ancien anarchiste s’est mué en un organisateur de l’armée rouge, en Ukraine, puis au front tchécoslovaque, sous Kazan. La, il est fait prisonnier, amené nu dans la neige, à Oufa, puis égorgé avec 70 autres captifs rouges le jour où les Tchécoslovaques doivent évacuer la ville (1" janvier 1919).

Nakhimson (Semen Mikhailovitch) est mort presque identiquement quelques mois plus tôt. Juif, membre du Bund, participant de la révolution de 1905 à Liban, condamné à mort lui aussi par la justice du tsar, illégal, rédacteur à la première Pravda, emprisonné deux fois — une fois pendant deux ans — ; mobilisé et envoyé au front en 1916, il y est en février 1917 condamné à mort une deuxième fois par un conseil de guerre, comme « agent de l’ennemi », c’est-à-dire bolchévik. La révolution de mars le sauve et en fait le président du Soviet du II® rayon de Pétrograd, puis un des premiers chefs-soldats de l’Armée Rouge. Nakhimson est à Yaroslav quand MM. Noulens et Savinkov, le premier payant et ordonnant, le second payé et exécutant, y déclanchent l’insurrection contrerévolutionnaire. Le « commissaire juif », surpris dans son bureau, est fusillé séance tenante dans la cour; son

corps, que Ton a traîné par les rues, gît abandonné, pendant une semaine, dans la cour de l’hôpital. Personne n’ose donner une sépulture à cet ennemi de la démocratie.

Tels sont les premiers organisateurs de l’Armée Rouge, dans les masses. Mais voici des organisateurs de la production socialisée :

Le tourneur Michel Egorov, des usines de Lougansk, qui travailla longtemps douze et quatorze heures par jour; bolchévik depuis 1905, militant illégal à l’usine presque toute sa vie, quelquefois emprisonné, comme il sied. Viceprésident, après l’Octobre rouge, du Conseil Economique de Samara, s’arrache à sa tâche d’organisateur du travail pour prendre le fusil et se battre avec les Tchécoslovaques; coupé des siens, est traqué comme un fauve dans les bois; échappe et reprend ses fonctions lorsque reviennent les rouges. Emporté par le typhus le 10 janvier 1921.

Justin Jouk, syndicaliste-libertaire, forçat de Schlussesbourg, organisateur des coopératives, du ravitaillement des usines de Schlussesbourg, tué au front de Karélie, en Octobre 1919, par une balle perdue, alors qu’il s’efforçait de ramener au feu ses hommes surpris et débandés...

Et voici un fondateur du Proletkult : Fédor Kalmin, qui fut tour à tour serrurier, typographe et tisserand, s’instruisit à grand’peine, surtout en prison où il resta quinze mois, puis en exil, à Archangelsk; qui fonda en 1905 la « République ouvrière d’Alexandrov », ce qui lui valut trois années de bataillon de discipline, puis l’exil à l’étranger; fréquenta à Bologne l’Ecole marxiste créée par Lounatcharski, Gorki et Bogdanov (1909); revint en Russie sous le régime de fer de Stolypine; envoyé par le parti pour sauver les débris de l’organisation clandestine, dut fuir bientôt; vint travailler à Paris, aux usines de construction d’aéroplanes... Ce fut un des premiers directeurs du Proletkult au Commissariat de l’Instruction publique. Le typhus l’abattit en 1920.

Un organisateur de tchéka : le tisserand Yanichev (Michel Petrovitch), d’Ivanovo-Voznessensk; bon internationaliste, émigré et militant en Amérique, à Boston et Détroit, combattant d’Octobre à Moscou, connu comme un des beaux entraîneurs d’hommes du parti, élu à l’Exécutif

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Panrusse de Répression de la Contre-Révolution, finalement commissaire politique de la 15® division au front de Wrangel, se bat à côté de ses hommes et tombe dans une attaque à la baïonnette. — 11 fait penser à cet ouvrier fondeur, un des créateurs de son syndicat, D. Bravarniouk, également tué au front, en septembre 1919, et qui était parti en disant : « On me tuera probablement, car je ne m’embusquerai pas dans un Etat-Major et ne fuirai pas. »

Les ouvriers font la révolution dans tous les coins de l’immense Russie, dans tous les domaines de la vie sociale. Nommons encore quelques obscurs. L’horloger Zakheim institue à Yaroslav le pouvoir des Soviets, y procède aux premières expropriations des classes possédantes, y est le porteur de la dictature du prolétariat. Il est tué pendant le coup de force des blancs. — L’ouvrier Karl limer est l’un des chefs de l’insurrection rouge de Tomsk, contre Koltchak, en mars 1919. Fusillé avec vingt autres ouvriers. — Le typo Prosmouchkine {alicis Isaac Sper, Bernavski, etc.) est, en Crimée blanche, l’infatigable, l’insaisissable tête de l’organisation clandestine. Trahi par un provocateur, affreusement torturé, il ne livre personne et s’empoisonne à la veille d’être exécuté. — C est le président du Syndicat des typos de Pétrograd, Nikandre Grigoriev, qui forme, en 1918, le premier contingent armé des typos. Fait prisonnier et fusillé par Youdenitch. — Le menuisier Semen Vosskov, longtemps émigré en Amérique, contribue à faire échouer le coup d’Etat de Kornilov, improvise, pendant la révolution finlandaise, le secours aux prolétaires de Finlande, crée les Kombed — Comités de la pauvreté paysanne — dans les campagnes du Nord et succombe (typhus) en 1920, dans le Sud, où il jetait les bases d’une organisation du ravitaillement.

Un nom encore, celui d’un obscur auquel nous devons l’involontaire révélation d’un peu de l’âme de tous ces hommes. Luc Pankov, ouvrier des poudreries de Schlussesbourg, membre du Comité de Ravitaillement des grandes usines d’Okhta (Pétrograd), agitateur au front sibérien, commissaire d’un régiment d’infanterie pendant la défense de Pétrograd, achève sa carrière en qualité de

Commissaire d’un fort de la position de Krasnaya-Gorka,

en face de Cronstadt. Dans la nuit dn 12 au 13 juin 1919,

le commandement du fort, composé d’anciens officiers

ralliés aux Soviets, trahit, arrête les communistes, les

« colle au mur » immédiatement et envoie des radios

pressants à la flotte anglaise : « Venez, la position est à

vous. » Pankov a reçu ses douze balles. On a de lui un

testament moral, daté de 1910, une page maladroitement

écrite, remplie de tourments : « Comment vivre? Sommes-

nous condamnés à ne point vivre? A quoi me dévouer, à

quoi? » Il a trouvé. Il s’est dévoué à sa classe, à l’avenir

et il est mort après avoir — c’est l’essentiel — bien tra- ^

vaillé. !

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