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VI. Les Bourgeois

Dans toute révolution sociale, quelques hommes d’élite appartenant aux classes réactionnaires s’en détachent et viennent se donner à ceux qui représentent la vie montante. Le nombre de transfuges de la bourgeoisie russe passés au prolétariat pendant la révolution même a été assez grand; quelques-uns sont morts pour leur foi nouvelle, comme cet officier de marine, N. A. Dreyer, de petite noblesse, fusillé en juin 1919, en vertu d’une décision du gouvernement socialiste d’Arkhangelsk, en qualité d’agitateur bolchévik; comme le vieux général Nikolaev, passé à l’Armée Rouge, capturé par Youdenitch et pendu à Yamhourg (1919) après avoir refusé de prendre du service chez les blancs; comme cet autre général, Stankiévitch, également passé à l’Armée Rouge et pendu par Dénikine, à Orel, en octobre 1919, dans des circonstances identiques.

Ils avaient trahi leur classe pour aller avec la vie vers l’avenir, trahi les exploiteurs pour se donner aux libérateurs. La bourgeoisie en armes les a traités comme elle traite les prolétaires vaincus.

On est frappé, quand on étudie l’histoire du mouvement révolutionnaire russe, de V impuissance des répressions. Pendant plus d’un demi-siècle, l’autocratie russe a

réprimé impitoyablement un mouvement révolutionnaire d’abord infime et qui sembla plus d’une fois près d’être totalement extirpé. Dans ce combat, pourvue de tous les moyens des puissants Etats modernes, elle n’a pas cessé de viser à l’extermination des éléments « malsains ». Après le tsarisme, rien ne peut plus être inventé dans l’ordre de la répression. La prison « par mesure administrative », infligée sur un soupçon, à terme indéterminé; l’exil des Sibériens chez les primitifs Yakoutes, chez les Khoungouses et, là-has, la misère morale, le scorbut, les petites persécutions, l’abêtissement par la solitude dans une steppe désertique; le bagne avec la chaîne et le châtiment corporel — Dostoïevski fut fouetté deux fois! — la suppression de

toute presse, la censure des lettres, le « caviardage » des journaux étrangers; la traque des juifs et des esprits avancés; les fusillades en masse de grévistes ou de manifestânts; la création par Zouhatov d’un syndicalisme policier (1904-05), l’organisation des handes de cent-noirs (VlJnion du Peuple Russe), fascisme authentique; la corruption en grand du mouvement libérateur, la provocation sytématisée dans tous les partis, développée jusqu’à leur donner des chefs; la délation et l’espionnage partout : les portiers des habitations privées tous indicateurs de la police, le système des passeports à l’intérieur; des agences de corruption politique et de mouchardage à Paris, à Londres, à New-York. — L’arsenal du tsarisme contenait toutes ces armes et Mussolini, on le voit, n’a rien innové. Cet arsenal n’a servi de rien. Le tsarisme a-t-il seulement réussi à différer l’heure de sa chute? L’historien en doutera. La révolution de 1905, dont la répression procura à l’autocratie un sursis de douze ans, nous apparaît aujourd’hui comme le prélude nécessaire de celle de 1917; et nous ne pensons pas qu’elle ait pu s’achever en révolution sociale dans une Europe capitaliste à l’apogée de sa prospérité.. Un régime, condamné par l’histoire, qui réprime, nous fait penser au nageur insensé qui, remontant à grand’peine le courant, penserait arrêter le cours du fleuve. La prison, le bagne, l’exil, la persécution trempent les révolutionnaires. L’échafaud leur procure des prosélytes que nulle tribune de propagande ne leur acquerrait, la mort des martyrs secoue

profondément les masses populaires, entretient dans les jeunesses le culte de l’héroïsme révolutionnaire. La provocation même se retourne un jour contre le régime qu’elle achève de déshonorer. Chaque succès de la répression est un pas vers la chute. Après chaque répression, le flot de la haine populaire montre un peu plus haut autour du trône. Le 22 janvier 1905, la troupe tirait devant le Palais d’Hiver de Pétersbourg sur une foule de suppliants, conduite par deux prêtres portant des images saintes et le portrait du tsar : ce jour-là, le tsarisme était blessé à mort.

La répression ne peut que causer de grandes souffrances au prolétariat. Retarder, peut-être, sa victoire. Au

fond, son impuissance à sauver un régime de réaction est complète.

Trotski a indiqué dans quelques articles l’explication théorique de ce fait, la répression agissant contre le courant de l’histoire, celle que mettent en œuvre des classes finissantes est inutile. Aux mains d’une classe montante, appelée par la nécessité historique à prendre le pouvoir, appelée à détruire et à créer, parce qu’elle ouvre une ère nouvelle, la répression est une arme utile.

Il est bon de se rappeler ces simjtles vérités expérimentales a 1 heure où, en Italie, en Pologne, en Espagne, dans les Balkans, aux Etats-Unis, les classes possédantes

placent leur suprême expérience dans une coercition énergique.

En un demi-siècle de répression, le tsarisme n’avait réussi qu’à créer une forte race révolutionnaire. L’action illégale était la seule possible. Le militant risquait continuellement sa liberté. Aucun bien-être durable ne lui était permis. L’adhésion au parti imposait de grands devoirs entraînait des risques, mais était dépourvue de tout avantage matériel. L’illégalité et le bagne exerçaient à la longue, dans les milieux révolutionnaires, une sélection infiniment profitable. Les tempéraments enclins à la petite vie bourgeoise en étaient éliminés. Ne demeuraient dans les partis que des sincérités indomptables.

Ces révolutionnaires dont nous avons parcouru quelques dizaines de sommaires biographies, en dépit de la profonde impression de beauté morale qu’ils produisent

sur nous, aperçus maintenant dans les perspectives de la lutte sociale, étaient, en réalité, des hommes très simples, remplis comme nous tous de faiblesse et de défauts, manquant souvent d’intelligence fraternelle ou de bonté... Les héros les plus purs ne sont jamais pétris que d’argile humaine. Et ces hommes-là, héroïques, étaient même trop simples pour prétendre à l’héroïsme...

Sans doute, mais ils étaient des forts dans la guerre des classes. Forts et aguerris. Grands par-là même.

Essayons de définir leur force. Demandons-leur ce que c'est que d’être des révolutionnaires?

On distingue quelquefois la vie privée du militant de sa, vie publique. On a raison : un parti de classe ne peut demandef au militant que de bien servir sa classe. Mais il n’en est pas moins vrai que le vrai révolutionnaire est toujours, en tout, un révolutionnaire. L’exemple de ceuxci en fait foi :

1. Leur détachement de la société bourgeoise est complet. Au mépris de la légalité bourgeoise ils unissent le mépris des conventions morales imposées par la bourgeoisie. Ils professent, — bien consciemment ou non, cela est secondaire, — une éthique nouvelle : fidélité révolutionnaire, camaraderie, égalité de l’homme et de la femme;

2. Chez les intellectuels issus des classes moyennes ou bourgeoises, l’adhésion au prolétariat est totale, sans réserves. En entrant dans la lutte des classes, ils ont renoncé à l’aisance, aux carrières avantageuses, le plus souvent au confort dans la vie privée; ils sont devenus résolument des pauvres. Cette rupture économique et morale avec leur milieu original les assimile à la classe ouvrière (1).

3. Ces révolutionnaires consentent par avance à la persécution. Le risque en est inhérent à l’accomplissement de leur tâche. Un des traits les plus frappants de leurs biographies, c’est qu’ils recommencent sans cesse, jusqu’à la

(U Lénine entendait depuis de longues années qu’il en fût ainsi. La scission entre bolcheviks et mencheviks s’est produite jadis sur un article de statut du parti soc. dém., défendu par Lénine, et qui spécifiait que seuls les membres de l’organisation illégale — persécutée — seraient considérés comme appartenant au parti. — > V. S.

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mort, l’œuvre interrompue par la prison. En prison, d’ailleurs, ils la continuent par le labeur intellectuel. Leur vaste culture beaucoup l’ont acquise dans les geôles...

4. De ce qui précède dérive avec le temps le pli professionnel du révolutionnaire pour qui la vie n’a plus de sens en dehors de l’action, qui est devenu un conspirateur, un dialecticien, un propagandiste achevé. La révolution russe et les congrès internationaux de Moscou ont rendu familier aux communistes le type du « révolutionnaire professionnel » (le mot est de Lénine), connaissant plusieurs pays, diverses prisons, une demi-douzaine de langues, possédant à fond la doctrine marxiste, érudit du reste, grand liseur, mais pratique comme on l’est quand oc a beaucoup lutté.

Nous serions arrivés aux mêmes conclusions en étudiant la vie des révolutionnaires russes des partis autres que le nôtre.

Socialistes révolutionnaires avant 1917, s.-r. de gauche, maximalistes, anarchistes, menchéviks même avant Octobre — et souvent depuis — ont été de la même race. Et si, dans la bataille qui s’est livrée entre eux et les bolcheviks, ces derniers ont vaincu, cela tient avant tout à leur interprétation, de beaucoup la plus juste, du sens des événements. Dans l’ordre des supériorités individuelles et collectives, cependant, cela tient encore à un facteur important.

Les bolcheviks étaient pourvus d’une forte doctrine scientifique — le marxisme — déterminant une méthode de pensée et de combat. Cette supériorité se manifestait par leur remarquable unité de pensée et d’action, par leur vivante discipline de parti, par leur liaison avec les masses ouvrières.

Elle leur a donné une facile victoire sur les socialistes-révolutionnaires de gauche, idéalistes sans programme pratique ni tactique prolétarienne; sur les maximalistes, ardente petite secte; sur les anarchistes, divisés en une infinité de sectes et sous-sectes, absolument incapables de s’assigner des tâches concrètes en conformité avec les besoins des masses; sur les menchéviks et les s.-r. de droite,

qui avaient tout bonnement cessé d’être des révolutionnaires.

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