V. Les Légendaires
Il y a parmi les artisans peu connus de la révolution des hommes dont l’existence fait comprendre la formation des légendes héroïques. Ils sont entrés vivants encore dans la légende, ayant vécu par un constant exploit, inlassables, grands, admirés, suivis. Le propre du héros de la légende populaire — auquel ne ressemble le plus souvent en rien le héros conventionnel, fabriqué par la presse à grand tirage, les académies, les ministres grandiloquents et les chancelleries de Légions d’Honneur pour le prestige des classes dirigeantes — c’est d’incarner, avec puissance et authentique noblesse, des masses en lutte et de leur être immensément utile. La pré-révolution russe avait eu des héros véritables, chers à des millions d’opprimés : ils étaient pour la plupart des justiciers et des sacrifiés, terroristes qui, seuls, allaient accomplir un geste terrible ou mourir. On étudiait avec ferveur tous les détails de leur vie; ils apparaissaient uniques, en dehors, au-dessus des masses effervescentes dont l’heure n’était pas venue. Les héros de la révolution sont beaucoup moins, malgré leur personnalité toujours très forte, connus et compris comme des individualités. Ils apparaissent en tête de foules, se confondent avec elles, si bien qu’il est même souvent difficile de retrouver dans des pages d’histoire que leurs noms dominent les traits effacés de leurs biographies.
Que sait-on du légendaire Azine dont la division de cavalerie rouge fit la guerre sur la Volga et la Kama, toujours insaisissable, toujours victorieuse, redoutée des uns comme un fléau, saluée des autres comme la révolution même? Que c’était un ancien étudiant; qu’il était Tâme de sa troupe; qu’il prit aux blancs Ijevsk, Votkinsk, Sarapoul, prononça une offensive audacieuse vers Ekaterin-
bourg (1918); qu’il fut blessé sous Tsaritsine, que Dénikine mit sa tête à prix; qu’il fut finalement capturé par les blancs — et tué...
Que sait-on de Kikvitzé, socialiste-révolutionnaire de gauche, organisateur de l’Armée Rouge en Ukraine, chef d’une division dans l’Oural, contre Koltchak dont le seul nom a gardé pour ceux qui connaissent les luttes de l’Oural une signification épique? Qu’il est tombé, le 11 janvier 1921, dans un guet-apens, à l’âge de 25 ans...
Sivers a laissé dans quelques coins de l’Ukraine et chez les blanc une semblable renommée. Cet officier de l’ancienne armée, bolchévik avant Octobre 1917, rédacteur de la Pravda des tranchées, devait, dans les premiers jours de la guerre civile, conduire la « brigade de fer » des mineurs du Donietz contre Krasnov et périr — tué le 8
décembre 1918.
La même année, Krasnov faisait pendre un autre légendaire, le cosaque Fedor Podtielkov, d’Oust-Khopersk, le premier cosaque rouge. Petits propriétaires auxquels l’ancien régime accordait quelques faveurs et faisait subir un dressage spécial, imbus de vieilles traditions militaires, les ocsaques représentaient, en 1917-18, un élément social arriéré, obstinément contre-révolutionnaire. Fedor Podtielkov groupa cependant 76 premiers cosaques rouges. Son détachement fut fait prisonnier par la population même des villages où il s’était formé; et ces 77 hommes furent fusillés après un simulacre de procès; Podtielkov et un communiste furent pendus.
Un autre cosaque. Routine (Ivan-Afanassiévitch) ne sera
pas de longtemps oublié par la Sibérie. C’était un vieux bolchévik. Il avait fait un an de prison en 1908-9, puis été exilé en Sibérie à 21 ans. Son grand caractère en fit le chef révolutionnaire de Transbaïkal. En 1918, il préside le premier congrès des cosaques rouges de l’Orient, puis défend Tchita contre les blancs. Il est partout obéi, écouté, électrisant les populations des bourgades de la steppe, suscitant au premier danger la résistance, expliquant, affirmant la révolution sociale. Les blancs le capturent. Vers le 20 juin 1918, on l’amène au wagon de la mort de Mokéevka, chez l’ataman Semenov, croyons-nous. La contre-
ri
révolution sibérienne avait des tortionnaires d’une science raffinée. Boutine savait son sort probable. On commença par le battre de verges. Il avait du poison : il le partagea entre ses deux compagnons de cellule, moins braves que lui devant la torture et la mort. Des prisonniers rouges le virent un jour sortir de la prison de Tchita avec 40 autres captifs qui ne revinrent plus. « Ils sortirent ensemble d’un pas régulier, sa haute et droite figure au premier rang; ils paraissaient entraîner leurs gardiens... » On croit qu’il fut brûlé vif dans la chaudière d’une locomotive. Sa dernière lettre se terminait par ces mots : Pas de vengeance.