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CHAPITRE III

Travaux apostoliques du B. Alphonse.

l^OTRE saint avait inspiré, comme nous l'avons dit, une grande confiance au cardinal Pignatelli: il en reçut un témoignage distingué par le choix que le prélat fit de lui pour donner les exercices spirituels au clergé de la ville de Naples, qui comptait dans son sein tant de prêtres recommandables. L'humilité lui eût fait décliner une commission trop importante à ses yeux pour sa jeunesse et son inexpérience, l'obéissance la lui fit accepterj il s'en acquitta avec un succès qui combla de consolation l'archevêque , et remplit la haute idée qu'on avait généralement conçue de la vertu apostolique de son éloquence.

Depuis cette époque un vaste champ s'ouvrit devant son zèle. Il prêchait tous les jours dans l'église où se faisait l'adoration des Quarante Heures, et c'était toujours devanl un très nombreux auditoire, saintement empressé dp recueillir les paroles de salut quil f visai t entendre. Il y venait des gens de toutes les classes: les personnes

du savoir le plus étendu cl du goût le plus délicat aussi bien que le simple peuple, y trouvaient un égal intérêt. Un grand littérateur, fameux satyrique, ne manquait jamais de s'y rendre : Alphonse l'ayant un jour rencontré, lui dit plaisamment: (( Votre assiduité à mes sermons m'annonce quelce que intention hostile; prépareriez -vous par (( hasard quelque satyre contre moi? — Non cer- (i tes, répondit l'autre; vous êtes sans prétention, « et on n'attend pas de vous de belles phrases: (( on ne saurait vous attaquer quand on vous voit «ainsi vous oublier vous-même, et rejeter tous (( les ornements de l'homme pour ne prêcher «que la parole de Dieu; cela désarmerait la «critique elle-même.» En effet, son éloquence étaitvive et touchante, mais simple, naturelle, et soutenue par un grand fonds de doctrine autant que par la beauté et l'énergie des sentiments; son geste était aisé et expressif, mais modeste; sa voix flexible et pénétrante, mais sans aucune afifectation, et c'était le sentiment seul qui la dirigeait. Il fuyait avec soin toute espèce de recherche, ne prêchait que Jésus-Christ et Jésus- Christ crucifié, dédaignant, comme saint Paul, tous les vains artifices de la sagesse humaine. Aussi les cœurs les plus endurcis cédaient admirablement à la puissance tonte divine de son ministère ; tous les. jours étaient marques par dos

conversion? aussi éclatantes que durables : celle de deux malfaiteurs de profession et brigands fameux, mérite surtout une mention particulière. Ces hommes, vieillis dans le crime, viennent pour la première fois entendre le zélé prédicateur : ils sont touchés, rentrent en eux-mêmes, et embrassent pour le reste de leur vie les austérités d'une pénitence si rigoureuse, que leur mémoire est encore aujourd'hui en vénération dans leur pays. Tant de zMe valut enfin a Alphonse une récompense bien précieuse pour son âme sensible , la seule récompense qu'il put humainement ambitionner; il gagna le cœur de son père. On a vu que celui-ci était si fort irrité contre lui que, pendant une année entière, il ne lui avait pas adressé un seul mot ; jamais même ensuite la réputation de l'éloquence de son fils ne lui avait fait naître le désir d'aller l'entendre. Enfin, un jour la foule, ou plutôt la grâce, l'enlraîne dans l'église : il est surpris et presque fâché d'y trouver Alphoaise en chaire; cepen^dant il reste, et bientôt voilà que ce père si terrible est désarmé : une douce onclion , une lumière ineffable sont entrés dans son âme à la voix de ce fils qu il a si durement traité. Il ne peut s'empêcher de s'écrier en sortant et comme par un mouvement de confusion et de reconnaissance : ((Monjih m'ajait connaître Dieu, y) Il

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sent toute rinjustice de sa conduite , en témolgn* son regret à Alphonse et lui en demande pardon. Cependant notre saint était prêtre depuis un an , et son humilité le retenait encore loin dos redoutables fonctions du confessionnal. Il fallut que le cardinal Pignatelli lui enjoignît, en vertu de la sainte obéissance , d'user des pouvoirs qu'il avait de confesser : il ne fut ni moins zélé, ni moins heureux dans ce ministère de réconciliation que dans celui de la chaire; il accueillait ses pénitents avec bonté, les écoutait avec patience, les reprenait avec douceur et savait les pénétrer de tous les sentiments de componction nécessaires au bien de leurs âmes ; leur persévérance dans le bon chemin coTironnait presque toujours les soins qu'il leur donnait; il ne se bornait pas à la conduite d'un petit troupeau qu'il se fut choisi ; mais il recevait indistinctement tous ceux qui s'adressaient h lui, avi point que le jour ne pouvait suffire et qu'il passait à les entendre vme partie de la nuit. Il est vrai qu'il avait la plus grande estime de ce ministère : il ne cessait dans sa vieillesse de le recommander comme le pi vis profitable pour tout le monde; ((par la, disait-il souvent, les pécheurs font immédiatement leur paix, avec Dieu, et l'ouvrier évangélique n'a rien à perdre de son mérite par les séductions de la vanité. » Il ne pouvait soui-

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frir ces confesseurs qui reçoivent leurs pt'nitenls avec un air sourcilleux et rebutant, et ceux encore qui, après les avoir entendus, les renvoient avec dédain comme indignes ou incapables des divines miséricordes. Quelque sévère qu'il fut pour lui-même, il avait, surtout pour les pécheurs, une mansuétude indicible : c'était quelque chose d'infiniment attirant que la manière dont il en usait k leur égard : sans transiger, quant au péché, il était tout cœur et tout charité pour le pécheur. Aussi, dans ses sermons, il ne séparait jamais la justice de Dieu de sa miséricorde, persuadé que c'était là le moyen de porter les âmes k la pénitence; le même principe, ou plutôt le même sentiment, le dirigeait au confessionnal : il se souvenait que s'il était le juge de son pénitent, il eu était aussi le père, et que c'était un ministère de réconciliation et non de rigueur qui lui avait été confié.

11 condamnait très expressément le rigorisme de certains esprits chagrins et grondeurs, dont la dure morale est diamétralement opposée k la charité évangélique : «Plus une ame, disait-il, (( est enfoncée dans le vice et engagée dans les « liens du prché , plus il faut tâcher, k force de (( bonté, de l'arracher des bras du démon pour la « jeter dans ceux de Dieu; il n'est pas bien difficile nAc dire a quelqu'un : allez -<>'ous- en ^ vous êtes

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(( damne f je ne puis vous absoudre; mais si Ton « considi'i'o que colle amo est le prix du sang de (( Jésus- Christ, on ciura horreur de celle con- « duile;» et il disait de plus dans sa vieillesse : <( qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais renvoyé « un seul pécheur sans l'absoudre , bien moins « encore de Tavoir jamais traité avec dureté et (( aigreur.» Ce n'est pas qu'il donnât indiflféremment l'absolulion à ceux qui étaient l>ien disposés et a ceux qui relaient mal; mais, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il donnait aux pécheurs les moyens de sortir de leur état, et tandis qu'il leur témoignait la plus grande charilé et les remplissait de confiance dans les mérites du Sauveur, il lui arrivait toujours de leur inspirer un sincère repentir. 11 avait coutume de dire : « Si vous ne (( montrez un charitable intérêt pour l'ame de « votre pénitent, il ne quittera pas son péché. » Le saint savait allier la douceur à une juste sévérité dans Timposition de la pénitence : son principe était de n'obliger à rien qui ne dût certainement s'accomplir, et de ne point charger les âmes d'obligations qu'elles n'acceptent qu'avec répugnance, et que par là même elles abandonneront volontiers. Les pénitences qu'il donnait ordinairement étaient de revenir se confesser au bout d'un certain temps, de fréquenter la confession et la- communion, d'assister à la messe tous

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les jours en méditant sur la passion de Notre- Seigneur, comme aussi de visiter le saint Sacrement et la sainte \ierge, réciter le chapelet et autres choses semblables, qui étaient autant de moyens qu'il donnait pour sortir du péché. Quant aux macérations, il les conseillait, mais ne les prescrivait pas. a Si le pénitent, disait-il, est u vraiment contrit, il embrassera de lui-même la « mortification ; mais si on lui en fait une obliga- «tion, il laissera la pénitence et reprendra le « péché.» Par cette douce conduite, il affectionnait les pécheurs au sacrement de Pénitence , et parvenait a les arracher à l'iniquité. C'est ainsi qu'une multitude de gens de toutes les classes, parmi ceux surtout dont la vie avait été la plus criminelle, revinrent à Dieu sous la direction de notre saint, et édifièrent dans la suite encore plus qu'ils n'avaient scandalisé, bien que quelques-uns d'entr'eux eussent, avant leur conversion, affiché l'immoralité la plus révoltante; il en venait à ce résultat si consolant en leur recommandant surtout la mortification des passions et de la chair, et la méditation des vérités éternelles. «Par la méditation, disait-il, vous verrez (( vos défauts comme dans un miroir; par la mor- « tification vous les corrigerez : il n'y a point de «vraie oraison sans mortification, et point de « mortification sans esprit d'oraison. De tous ceux

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(( que j'ai connus qui onl été de vrais pénitents. « il n'y en a point qui n'aient été fort zélés pour « ces deux exercices. » Il employait encore, comme un grand moyen de revenir parfaitement à Dieu, la fréquente communion et la visite journalière au saint Sacrement. Rien ne peut égaler ridée qu'il avait de cette dévotion : (( Quelles dé- (( lices, avait-il coutume de dire lorsqu'il était (( encore laïque, quelles délices que d'être pros- (( terne devant le saint autel, d'y parler familiè- « rement à Jésus renferaié, pour l'amour de nous, (( dans l'auguste sacrement ! de lui demander (( pardon des déplaisirs qu'on lui a donné, de lui {( exposer ses besoins comme un ami fait à un (( ami, et de lui demander son amour et l'abon- {( dance de ses grâces ! »

Tel fut l'invariable système de conduite d'Alplionse à l'égard de ses pénitents, qu'il recherchait surtout dans la classe du pauvre peuple. Il ne rejetait pas les personnes d'un rang élevé, il croyait même qu'il était important de les recevoir à cause de leur autorité et de leurs exemples; mais il ne leur accordait jamais aucune espèce de distinction, et l'attrait de sa charité le portait spécialement vers les âmes trop souvent abandonnées des gens de la dernière condition ; aussi on le voyait quelquefois sur les places publiques et • autres lieux des plus fréquentés comme à la pour-

suite des plus pauvres, tels que Lazzaroni et autres de ce genre : il cherchait à s'en faire entourer, et les portait ensuite, par ses salutaires avis, k venir recevoir la grâce du Seigneur dans le sacrement de Pénitence.

Ce n'était pas encore assez pour son ardente charité : il imagina de réunir, durant les soirées d'été, une partie de ses pénitents dans quelque endroit solitaire et écarté de la ville; il choisit successivement difTérentes places publiques situées au voisinage des églises, et là, au milieu d'une foule de gens de la dernière classe, on le voyait se fiire un plaisir de leur apprendre les premiers principes de la religion. Quelques saints prêtres et de pieux laïques voulurent s'associer à cette bonne œuvre , qui prit bientôt un grand accroissement ; mais le démon la traversa ; rhomme-enncmi inspira des craintes a Tautorité sur ce rassemblement, et il fallut y renoncer. Les ecclésiastiques qui en faisaient partie ne se séparèrent pas pour cela , et le désir de s'édifier mutuellement les porta à se réunir avec Alphonse, plusieurs fois le mois, dans la maison de l'un d'entr'eux. Ils y passaient ordinairemient au moins une journée entière s'y livrant en commun à tous les exercices de la vie religieuse, tels que la récitation de l'office, l'adoration du saint Sacrement , les pénitences corpo-

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relies, les lectures, les entretiens spirituels, et surtout l'oraison mentale qui remplissait presque tout le temps que leur laissaient les autres pratiques de leur retraite. Ils portaient cet esprit cVoraison dans toutes leurs actions. Pendant leurs repas il y avait ordinairement, au milieu de la table, un plat vide placé devant une petite sta^ tue de rEnfant-JésuSj qui semblait ainsi présider parmi eux. Ils déposaient dans ce plat une partie de leurs aliments, déjà fort modiques, et c'était là ce qu'ils appelaient la portion du bon Jésus , laquelle devenait ensuite celle des pauvres en qui ils honoraient les membres souffrants de leur Sauveur. Enlin, il résulta de ces réunions une espèce de communauté religieuse très fervente et même assez austère , car ces saints prêtres s'étaient prescrits la discipline en commun, indépendamment de ce c|ue leur ferveur pourrait leur inspirer de faire en particulier dans ce genre. Alphonse était l'ùme de ces réunions, et se trouvait toujours le premier dans la perfection des vertus qui s'y pratiquaient. Ce n'était pas assez pour lui de déchirer son corps par des disciplines fréquentes et jusqu'à l'eflusion du sang, il fallait encore à son amour des mortifications, de rudes cilices , des chaînes de fer , des corsets de crins; il était même ingénieux à inventer contre lui de nouveaux instruments de douleur,

autant que les mondains le sont à chercher de nouveaux plaisirs. 11 savait en cela profiter avec adresse du moment favorable pour n'être point vu , et l'on ne se serait pas douté de tant d'austérités , si les regards de ses compagnons toujours fixés sur lui, ne fussent parvenus quelquefois à lui en surprendre le secret. Cependant, dès les premiers jours de sa cléricature, sa mère avait trouvé sur son linge des traces sanglantes de ses mortifications; car dès-lors il avait déjà pris à tache de crucifier sa chair jusqu'à lui refuser le moindre soulagement qui ne fiil pas rigoureusement nécessaire à sa santé : il lui arrivait de passer les nuits en oraisoil et les jours sans nourriture. Tous les samedis il jeûnait au pain et à l'eau en l'honneur de la sainte Vierge, et il ne portait jamais que des hal>its grossiers et abjects ayant l'air de l'ecclésiastique le plus pauvre de la ville de Naples.

Quelque édifiante que fut la pieuse association des compagnons d'Alphonse, on leur fit une tracasserie assez ridicule sous prétexte que le chant des psaumes incommodait les voisins. Pour couper court à toute contestation, Alphonse prit le parti d'acheter, à ses frais, une maison convenable ou ils pussent se réunir sans crainte d'être troublés dans leur vie solitaire et pénitente : cette maison était située loin de la ville hors de la porte Saint-Janvier.

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Cependant notre saint n'avait pas perdu de vue l'instruction du bas peuple. 11 partagea, h cet ellet, un grand nombre de ces pauvres gens entre plusieurs de ses pénitents les plus zélés et les plus instruits dont il lit autant de catéchistes. Ces petites réunions se multiplièrent toujours davantage^ et bientôt elles n'eurent plus lieu dans des maisons particulières , mais, avec l'approbation du cardinal Pignatelli, dans des chapelles et oratoires. C'est de là qu'est venu ensuite ce qu'on appelle à jNaples l'instruction des chapelles, bonne œuvre qui se soutient encore aujourd'hui^ parce qu'elle a été reconnue d'une très grande utilité : on en doit l'établissement au zèle d'Alphonse (i).

Un homme apostolique, missionnaire de la Chine, le P. D. Mathieu Ripa, vint à Naples emmenant avec lui de ses missions quatre jeunes

(i) On compte actuellement dans la ville de Naples environ 76 de ces réunions de i3o à i5o personnes chaaue. Ce sont toujours des prêtres qui y président. Ils n'y bornent pas leur zèle à l'enseignement des premiers éléments de la religion; mais ils y administrent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, dirigent les exercices de piété qui sont très mullij)liés les jours de fête et de dimanche, et ne négligent rien de ce qui peut porter à la vertu : ils y réussissent. Cette oeuvre est depuis long-temps un sujet de consolation pour les archevêques de Naples, et produit, parmi ces pauvres gens du peuple, des hommes très émiuenls en sainteté.

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iixlkns : son but était de les former à rexercice du saint mirnstère, et de renforcer par là les missionnaires européens qui étaient dans leur pays; il obtint même de l'Empereur et du Pape Benoît xni l'autorisation d'établir pour cette tin à Naples un collège oli il devait recevoir de nouveaux élèves qui lui viendraient des Indes. On comprend assez qu'un établissement de ce genre devait vivement intéresser iVlphonse par l'espoir si naturel du bien qui devait en résulter; il y vit en outre une retraite convenable au ministère qu'il exerçait, et qui lui paraissait peu compatible avec sa résidence dans la maison paternelle , bien qu'elle n'offrît rien que d'édifiant; il demanda en conséquence d'être reçu dans le nouveau collège comme pensionnaire. Le P. ïlipa, qui n'avait pas tardé jusqu'à ce moment de connaître le saint prêtre qui voulait habiter parmi ses élèves, l'accueillit avec empressement, et peutêtre avec l'espérance de trouver en lui un jour un grand ouvrier pour les missions étrangères. En effet, ce fut là quelque temps la pensée du serviteur de Dieu; sa charité était si ardente, il eut fait avec tant de joie les plus généreux sacrifices pour la gloire de son Dieu et le salut des âmes, que l'oeuvre du P. Kipa lui paraissait ne pouvoir être trop appréciée. Porter la lumière de la foi dans les p^ys infidèles , y faire connaître

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et glorifier Dieu et son fils Jcsus-Christ, arracher de pauvres idolâtres h Tesclavage du démon, aux ténèbres, aux ombres de la mort, les convertir pour en faire des enfants de Dieu , des héritiers du ciel , étendre le royaume du Seigneur jusque dans ces vastes contrées oîi le démon règne seul , qller répandre le sang de Jésus-Christ dans ces terres malheureuses qui n'en ont point encore été marquées , continuer ainsi le grand ouvrage de la rédemption des hommes, et à la fin conquérir le martyre , c'était aux yeux de notre saint la plus belle de toutes les entreprises, la plus digne d'exciter l'ambition d'un ministre de l'Evangile, celle qui le faisait tressaillir d'espérance, et l'animait d'une ardeur toute apostolique. L'exemple de quelques jeunes prêtres italiens, qui entraient k cette fin dans le collège des chinois, excitait surtout le désir d'Alphonse ; mais avant de rien exécuter, il consulta le P. Pagan, dont l'avis ne fui pas pour les missions étrangères : dès-lors, le docile disciple se désista de son projet pour persévérer dans les travaux qu'il avait entrepris dans le royaume de Naples, Cependant il se chargea de donner les exercices spirituels dans l'église du collège à son premier sermon, qui fut sur les vanités du siècle présent en opposition avec les vrais biens du siècle îi venir : treize demoiselles, d'un rang distingué,

furent si fort touchées par la grâce, qu'elles renoncèrent a toutes les espérances du siècle, pour embrasser la vie religieuse. Plusieurs cVentr'elles sont mortes dans le cloître en odeur de sainteté. Ses prédications attiraient dans cette église une foule immense , qui ensuite se pressait autour de son confessionnal. Le soir les hommes allaient Tattendre dans la maison même du collège, où il les confessait pendant une assez longue partie de la nuit. Son nouveau genre de vie au collège des chinois ne l'empêcha pas de prêcher chaque jour : c'était successivement dans toutes les églises de la ville. 11 ne se sépara pas pourtant des missionnaires qu'il accompagna toujours dans leurs courses apostoliques : c'était même lui qui ordinairement se trouvait chargé, dans les missions, du sermon du soir, parce que, outre son talent naturel , Dieu le favorisait d'une grâce particulière pour toucher les cœurs les plus endurcis: sa manière heureuse et engageante lut soumettait les plus rebelles. Déjà il était devenu l'àme de toutes les missions, soit pour la chaire, soit pour les confessions : il faut dire que dans le zèle dont il était enflammé, il ne s'épargnait ni fatigue ni peine pour faire réussir l'œuvre de Dieu , sauver les âmes, et se perfectionner lui-même. On était surtout frappé de la promptitude et de la fidélité avec lesquelles il obéissait au moindre

(jO TIE du BIKN heureux

signe (le ses supcrieurs ; c'était, de sa part, une abnégation entière de lui-même, un dévouement sans bornes : aussi les lieux qu'il avait arrosés de ses sueurs ne demeuraient jamais stériles en vertus, et il en revenait toujours chargé de glorieuses dépouilles enlevées à l'enfer.

Ces succès étaient surtout le résultat de ses mérites devant Dieu ; car, en même temps qu'il travaillait h la sanctification des autres, il cherchait à assurer la sienne propre par tous les moyens que la grâce peut inspirer ; c'étaient des jeunes rigoureux, des macérations extraordinaires, des veilles longues dans le travail et dans ta prière, des oraisons ardentes et presque extatiques, et la plus grande circonspeclion dans ses paroles; aussi le signalait-on déjà comme le plus parfait modèle des vertus apostoliques. En effet, on peut dire que pendant son séjour dans le collège des chinois, x\lphonse, par le soin qu'il donnait k sa propre sanctification, s'est en quelque sorte surpassé lui-même. M°' Copola, évêque de Cassano, qui était dans le secret de ses austérités, disait un jour avec admiration « qu'el- « les étaient encore plus étonnantes que celles « de saint Pierre d'Alcantara. » Cependant la rigueur des pénitences n'était pas tempérée par la suavitédesconsolations; qiioiqu?il se donnàtà Dieu sans réserve, notre saint élait loin d'éprouver ces

JTîies spirituellps f[iip les ;\mos privik'gircs goûtent quelquefois avec surabondance ; le Seigneur semblait s'être retiré, et le cœur d'Alphonse était resté comme sans vie, livré a une aridité et à une sécheresse désespérantes ; ses jours s'écoulaient dans une vraie désolation intérieure; il demandait instamment au ciel d'avoir compassion de son âme, et le ciel était d'airain, pas une goutte de rosée , pas un rayon de lumière pour l'éclairer et le ranimer. A la messe il n'avait plus sa ferveur ancienne, son oraison était tiède et languissante : il cherchait Dieu et ne le trouvait pas. «Je vais a Jésus, disait-il avec douleur, « et il me rebute, je vais h la sainte Vierge et elle une nventend pas. m Cependant dans cet état d'obscurité et d'abandon , il ne se désistait pas un moment de son zèle à servir Dieu; malgré tous les dégoiits de lanature, il marchait toujours devant le Seigneur, acquérant h chaque pas un mérite de plus par l'effort de la difficulté surmontée ; il voguait, pour ainsi dire, contre le courant soutenu par le seul courage de sa foi, et cette détresse spirituelle loin de l'abattre, lui avait même inspiré une résolution magnanime : « Je servirai Dieu , (( avait-il dit dans son cœur: je chercherai à tout (c prix à lui plaire, quand même il n'y aurait « povir moi ni enfer k craindre, ni paradis à *< espérer. »

62 Vie du iJtENîîÊùnEtrx

CIIAPITKE IV*

Jtplwnse faiforisé d'un miracle.

iXu mois tîe mars 1 73 f ^ un violent tremblement ^e terre causa cVaft'reux ravages dans la Fouille et aux environs ; la consternation et la terreur y furent extrêmes. Les Evèques crurent devoir fléchir la colère de Dieu en rappelant les peuples à la pénitence. Ils firent venir pour cet objet des missionnaires de divers corps, et entr'autres ceux de la Propagande, parmi lesquels se trouvait Mphonse, qui prit la plus grande part à leurs travaux. Les villes de Bari, deLecce, de Nardo, reçurent ces hommes apostoliques, et partout il y ^t des conversions éelatan les et nombreuses. La ville de Foggia , capitale de toute la Fouille , avait été presque ensevelie sous les décombres; l'église collégiale, surtout, avait été totalement ruinée ; cette église possédait un antique et miraculeux tableau de la sainte Vierge ; le temps en avait effacé toutes les couleiu's, mais on ne le conservait pas moins avec autant de soin que

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de vénération ; il ('tait tout couvert d'une lame ou fouille d'argent, à Texception de la partie qui répondait à la tète où l'on avait mis une glace sous laquelle se trouvaient plusieurs voiles, d'où était venu le nom de Vierge des sept voiles, ou de vieille image. A la suite des tremblements de terre, le tableau miraculeux fut transporté dans l'église des capucins, où par l'effroi des secousses continuelles, le peuple ne cessait d'aller se réfugier sous la protection de la sainte \ierge. La foule était immense lorsque , a la partie où était l'ouvertuie ovale du tableau, le visage de la sainte Vierge se montra tout à coup sous les traits nouveaux d'une jeune personne qui, par ses regards tendrement fixés sur les habitants de Foggia, semblait compatir à leur malheur et vouloir les consoler. Ce prodige, renouvelé pendant plusieurs jours, fit bruit dans la contrée , et les missionnaires de la Propagande voulurent s'en assurer par leurs propres yeux ; ils vinrent à Foggia avec Alphonse, h qui le souvenir de M"'^ Cavalieri son oncle, valut l'accueil le plus distingué. Dans l'épouvante générale , on se croyait toujours à la veille d'un nouveau désastre, et notre saint fut prié par TEvcque de commencer une neuvaine en l'honneur de la saintç Vierge, pour écarter ce fléau : il fut obligé de se rendre aux instances qu'on lui fil. Bientgt

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l'église OÙ sf! trouvait le tabîriiii miraculeux ne fut plus suffisante^ à cause du grand concours de gens qui allaient entendre Alphonse. La plus grande partie de la foule était forcée de rester dehors, et pour mettre tout le monde h portée d'entendre le prédicateur, on éta])lit la chaire sur la porte de l'église, et l'on plaça le tal)leau vis à vis. Les fruits de cette neu vaine furent extraordinaires, et ce ne fut pas assez des prêtres nomiireux de Foggia pour recevoir les confessions des convertis.

Cependant im soir, tandis que tout le peuple était sorti, Alphonse ne pouvant contenir les transports de sa dévotion, monta sur l'autel pour examiner le tableau de plus près ; en s'approchant, il entra en extase : ce fut une vision de la sainte Vierge -qui, pendant plus d'une heure, lui apparut sous des traits admirables, Quand il fut descendu de Taulel, il chanta VJi^e maris Stella avec plus de trente personnes, soit prêtres, soit laïques, qui se trouvaient dans l'église. Le lendemain il donna à un peintre l'idée de ce quil avait vu, et en lit exécuter un tableau qui se conserve encore dans la maison de Ciorani.

Quelques jours après , à mesure que, prêchant sur le patronage de la sainte Vierge, il n'avait dans la bouche que des paroles d'amour et de confiance envers cette bonne mère, la» tête de

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l'image miraculeuse se découvre , et il s'en détache un rayon de lumicre très éclatant qui vient se réfléchir sur le front du pieux missionnaire. A cette vue^ ce ne fut qu'un cri d'admiration dans l'assemblée : miracle ! miracle ! entendait-on de tous côtés, et chacun en versait des larmes d'attendrissement, au point que, vivement frappés de ce prodige, des femmes de mauvaise vie qui étaient présentes, firent aussitôt éclater leur repentir de la manière la plus extraordinaire. En 1777, Alphonse fut contraint de délivrer un certificat de ce miracle (i) à la

(0 Voici ce certificat tel qu'on le trouve dans des mémoires écrits, peu de temps après la mort du saint, par des pères de sa compagnie :

« Alphonsus - Maria de Liguorio, episcopus Sanctae- « Agathae Gothorum et rector major congregationis sanc- « tissimi Redemptoris:

« Universis, et singulis has nostras inspecturis , ac leci< turis notum facimus, atque cum juramento in verbo i< veritatis testamur, nos in anno millésime septingente- << simo trigesimo primo in civitate Foggia dùm sacras i< conciones ad populum in ecclesiâ sancti Joannis-Baptislae « ageremus , ubi tune magna tabula, in cujus medio extat « foramen ovatae figurae nigro vclo obductum , observa- « batur, pluries ac in diversis diebus vidisse faciera sanctse ^ Mariae Virginis, vulgô iconis veteris nuncupafae, quie « ex diclo foraïuine egrediebatur , eratque aspectus ejus

rcqiuîle de l'cveque dioccsain, qui sollicitait à Komc le couronnenieiit de la sainte imaiic. Le certificat ne fiiisait aucune mention des circonstances qui regardaient uniquement Alphonse : il y était dit seulement, que tandis que lui, Alphonse, était en chaire, il avait vu la sainte Vierge sous les traits d'une jeune personne de treize à quatorze ans; que ce n'était point une peinture , mais une figure saillante d'une parfaite incarnation, ayant du mouvement et de la vie; que cette image s'ofirait ainsi de tous cotés aux regards du peuple, qui, témoin de ce miracle, se recommandait avec larmes a la protection de la très sainte Vierge.

f quasi piiellae tredecim, aut quatuordecim annorum, ac « dextrorsum, sinislrorsum aibo lino operta movebatnr. In- 4< super alTerimus magnà dcvotione , ac spiritûs uostri voi< luptate, nec sine lacrymis, inspexisse eamdem faeiem , ^ non quasi depictam , sed integram quasi sculplam , ac ^carneam, veluli sive adolescentulse , quoc parlter hijc « iilùc se volvebat , et eodem tempore , quo à nobis conspi- * ciebatur,similiter àtoto populo adconcionemaudiendam « collecto cerncbatur, qui se magno fervore cum lacrymis, i< clamoribusque sanctissimae Dei genitrici coramendabat. is In cujus rei verilatem bas noslro sigillo muniri i< curavimus. Datum Nucerise Paganorum decimâ die <^ mcnsls oclobris 1777- — Alpuoksus-MariadeLiguorio^ a episcopus. — F. A. Romito, secrelaiius.»

Ensuite de ce certificat et des dépositions irréfragal>les de tous les ordres de la ville de Foggia j l'évêque ordonna qu'il y fut célébré, tous les ans, le 22 mars, une fête de la sainte Vierge, sous le rit double, en commémoration d'un miracle si bien constaté, et son successeur, quelques années après , procéda avec une solennité extraordinaire, au couronnement de cette image, digne objet de la vénération et de la confiance des peuples.

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