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CHAPITRE VII

Missions du B. Alphonse à Amalphi et autres lieux.

VJOMME nous l'avons déjà dit , il n'entre pas dans notre plan de présenter la relation des missions sans nombre qu'a fait Alphonse; mais nous ne saurions nous dispenser de parler de celles qui ont été marquées par quelques circonstances tout à fait extraordinaires et plus frappantes.

Le saint se trouvait en 1 756 à la mission d'Amalplii dans la principauté citérieure. Cette ville était déchirée par des dissentions intestines que fomentait la haine mutuelle de trois familles distinguées. En vain les personnages les plus recommandables avaient interposé leur médiation pour rétablir la paix : toute réconciliation paraissait impossible : le temps n'amortissait point les ressentiments qui devenaient, au contraire, toujours plus vifs en s'invétérant , et le scandale était toujours plus déplorable pour les citoyens qui prenaient parti selon leurs passions ou leur intérêt. Alphonse arrive : il foudroie

du haiil de la chaire les maximes dctestal)lcs du monde; il signale avec une sainte véhémence ses abominations et ses scandales ; il oppose à ce tableau la sainteté de la morale évangélique. Les chrétiens qui l'écoutcnt se reconnaissent facilement sous les anathcmes dont il frappe le monde et dans leur opposition h leurs devoirs; mais ils ne sauraient se plaindre du zèle courageux de l'homme de Dieu ; ils sentent que c'est le langage

de la charité qu'il fait entendre ; ils en sont touchés , et bientôt , effrayés d'eux-mêmes , ils viennent déposer à ses pieds toute animosité et se ]urer mutuellement de s'aimer en Jésus-Christ. Rien n'égala depuis le parfait accord qui régna toujours entre les trois familles jadis si divisées. Deux rues de cette ville étaient devenues le repaire infâme de la prostitution. C'était un écueil continuel pour l'innocence et une amorce épouvantable pour le vice. Alphonse entreprit la conversion de ces femmes de mauvaise, vie; il réussit ; la grâce opéra, à la voix de l'homme de Dieu , de si étonnants effets dans les cœurs , qu'à la grande admiration de tout le monde, ces malheureuses créatures , auparavant si enfoncées dans le crime, présentèrent le spectacle édifiant d'une pénitence égale au scandale, et leur persévérance dans la verlu couronna heureusement cette belle victoire de la religion. Lin curé de la

ville , frappé de ce changement , ne put s'empêcher de dire : « C'est là un très grand miracle, « et quand on ne devrait au zèle d'Alphonse que « ce seul bien, on ne saurait assez le reconnaître.» Il n'y avait pas dans cette ville, parmi les personnes d'ailleurs honnêtes , toute la modestie que saint Paul désire : le serviteur de Dieu y fit observer h la lettre le conseil de l'Apotre , et les femmes qui auparavant allaient tête nue, prirent le voile , dont l'usage s'est toujours conservé depuis.

On ne saurait dire tous les fruits de salut que produisit cette heureuse mission. Les cœurs se rendaient saintement dociles au mouvement de l'Esprit-Saint qui se faisait sentir avec une force extraordinaire à la voix de l'homme apostolique. Les pécheurs scandaleux venaient à ses pieds déplorer avec la plus grande sincérité les égarements d'une vie trop coupable. On abjurait avec éclat les vanités du siècle. Des femmes, jusqu'alors enchantées du monde, se dépouillaient de l«urs joyaux pour se couvrir des humbles habits de la pénitence ; de jeunes libertins venaient montrer au pied des autels la vivacité de leur repentir et leur profonde horreur pour les criminelles folies qui les avaient séduits. Dans tous les rangs, dans tous les âges, dans tous les sexes, partout l'enfer était vaincu ; on lui enlevait jus»

qu'aux moyens qu'il emploie trop souvent pour la dépravation des cœurs : les bals, les spectacles, toutes les réunions dangereuses étaient abolies. On apportait de tous côtés les mauvais livres, les tableaux déshonnêtes, les tambours de basque, les luths, les guitares et tous les autres instruments destinés h servir des passions insensées. On fit un grand monceau de tous ces objets devant la porte de l'église de Saint-André et Alphonse y mit le feu , offrant h Dieu avec un saint plaisir le sacrifice des dépouilles du démon , en témoignage de la gloire de Jésus-Christ vainqueur de l'enfer, et du repentir sincère de tant d'àmes rachetées par son sang.

On ne sera pas étonné de ces admirables résultats , quand on saura que Dieu voulut accréditer par des miracles le ministère de son généreux serviteur. Un particulier se présente un jour chez les missionnaires pour se confesser : c'était l'heure du grand sermon. Il achève sa confession et se rend incontinent dans l'église : il avait laissé Alphonse avec d'autres individus qui étaient venus le trouver pour le même objet que lui ; il savait certainement que l'homme de Dieu n'était pas sorti , et quelle est sa surprise quand il le voit en chaire et déjà h une partie fort avancée de son sermon ! 11 est d'abord stupéfait et interdit-, mais un instant après il se met à crier avec

la plus grande force : « Le P. Alphonse dans le « même temps confesse h sa maison et prêche k « l'église ! » On examina le fait et il fut prouvé que ce jour -là, tandis qu'Alphonse était en chaire , il n'avait pas cessé de confesser dans sa chambre.

C'était quelque temps avant le jour, Alphonse confessait les hommes dans une chapelle particulière , un jeune ecclésiastique profite de ce moment pour lui couper pieusement , à la faveur des ténèbres, un morceau de son manteau. La relique était considérable , et partant d'un plus grand prix aux yeux de ce bon jeune homme ; il s'empressa d'aller la montrer comme une heureuse conquête a deux prêtres qui étaient ses parents; ils ne purent approuver cette singulière dévotion et l'obligèrent de restituer cette étoffe qu'il avait coupée si étourdiment , vu qu'elle pouvait encore servir pour réparer une échancrure de fort mauvaise grâce qu'elle avait laissée au pauvre manteau du saint. Cette décision paraît fort sévère au jeune abbé : il ne peut se résoudre qu'avec peine à s'y conformer : il consulte , il montre la pièce a plusieurs personnes et chacun lui dit qu'elle est trop ample pour qu'il puisse la retenir, même pour un motif de piété. Dans cet embarras il s'en va attendre Alphonse au sortir de l'église ; mais il ne peut en

croire ses yeux quand il s'aperçoit que le manteau était encore intact ; il appelle les deux prêtres et les autres personnes qui ont connaissance de son larcin, et tous conviennent qu'il n'y a pas lieu à restitution , vu qu'il est impossible de reconnaître aucun dommage ; mais il demeure évident pour eux que Dieu a fait un miracle afin de laisser entre les mains du pieux voleur le précieux morceau d'étoffe.

Une dame vint présenter k Alphonse son fils épileptique : le saint fait sur l'enfant le signe de la croix et dit h la mère qu'il était parfaitement guéri ; qu'il serait prctre un jour et gagnerait beaucoup d'àmcs h Dieu. Cette proplu tie se vérifia, le petit malade ne ressentit plus aucune atteinte de son mal; il devint curé, et ensuite primicier de l'église de Saint-Pancrace, diocèse de Gonza. Son ministère fut très utile h l'Eglise.

Vers la fin de la même mission , tandis que la ville d'Amalplii retraçait une vive image de la pénitence de jNinive, un miracle plus éclatant encore vint attester aux yeux de tous que Dieu était avec son serviteur et protégeait son œuvre. Alphonse prêchait sur le patronage de la sainte Vierge ; à mesure qu'il exhortait ses auditeurs à une tendre dévotion envers la mère de Dieu , il s'écria, dans un mouvement de zèle et de confiance : « Que ne puis-je, mes frères, animer

(( VOS prières à Marie de toute la confiance que (( vous lui devez : ah ! je veux du moins la prier «■ pour vous. » A ces mots ses yeux se fixent au ciel, et le peuple étonné le voit exhaussé d'environ deux pieds au-dessus de la chaire : son visage était tout en feu : il s'était tourné vers luie statue de la sainte Yierge, qui était h peu de distance : aussitôt la figure de la Vierge paraît s'animer, elle est resplendissante du plus vif éclat et jette un reflet direct sur le front de l'extatique Alphonse. Tous les assistants purent considérer ce spectacle. Le saint prédicateur ne proférait aucune parole , mais on entendait de tout coté ces cris redoublés : (( Miséricorde ! miracle ! » Des larmes d'attendrissement et d'admiration coulaient de tous les yeux. Puis descendu, pour ainsi dire, de son extase, ainsi que Moïse de la montagne , le serviteur de Dieu , d'un ton de voix extraordinaire et tout à fait imposant , communiqua aux assistants le secret de sa vision, en leur disant de se réjouir, et que la sainte Vierge leur accordait sa protection la plus signalée.

Le dernier jour qu'il passa avec les habitants d'Amalphi, au moment ou il venait de bénir ce peuple chéri , après l'avoir vivement exhorté h la persévérance, Alphonse ajoute : « Veillez sur «vous-mêmes, mes frères; après notre départ, « il tombera du haut de la montagne un dé-

(( mon qui vous exposera au malheur d'oublier « toutes vos résolutions , et vous attirera le chà- (( timent d'un tremblement de terre. » En effet, le lendemain, lorsque les missionnaires étaient déjà partis, on vit descendre ce démon : c'était un buffle quon avait lancé pour donner au peuple le spectacle d'un jeu profiine. Mais h peine cet animal est-il arrivé sur la principale place , que toute la ville est ébranlée par un afiVeux tremblement de terre. Aussitôt le jeu cesse, le peuple effrayé se rend en foule a l'église , oîi l'archevêque , M'"" Scoffi , monta en chaire pour annoncer la pénitence et rappeler les habitants aux promesses qu'ils avaient faites durant la mission; le prélat parlait encore, lorqu'une secousse beaucoup plus violente ébranla horriblement l'église, et renversa les chandeliers et tous les objets qui se trouvaient sur le maître-autel ; on sortit incessamment avec l'archevêque qui , continuant à prêcher sur la place publique, parla en ces termes de la menace prophétique : u L'homme de «Dieu nous avait prédit ce grand châtiment, si « parmi nous il s'en trouvait qui ne voulussent « point se convertir durant la mission ; prions, ((. mes frères , pour ces pécheurs endurcis , et « daigne le Dieu des miséricordes toucher leurs (( cœurs ! » Ces tremblements de terre prédits la veille d'une manière qui était encore si présente

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h tous les esprits , produisirent nécessairement une grande impression de terreur. Tous les habitants, sans exception, vinrent, les larmes aux yeux , implorer , aux pieds des autels et des confesseurs, la divine miséricorde ; on se renouvela dans les bons sentiments où Ton s'était trouvé durant la mission , dont les fruits furent ainsi assurés pour long-temps \ au bout de six mois, un jeune homme ayant osé prendre un luth pour en jouer en public, il fallut contenir le peuple qui voulait le lapider- cinq ans après, les pères des œuvres pies étant venus pour donner la mission, furent si frappés des bonnes moeurs et de la piété des habitants, qu'ils jugèrent leur voyage inutile, et dirent, en s'en retournant pour porter ailleurs les secours de leur ministère : « Nous avons parte couru presque tous les pays du royaume , et (( nous n'avons jamais trouvé nulle part autant « de sujets d'édification que dans cette ville ; on « reconnaît bien qu'un grand ouvrier a travaillé « ici. »

Ce ne fut pas seulement h la mission d'Amalphi que la sainte Vierge daigna répandre visiblement des rayons de lumière sur le visage d'Alphonse. Nous avons vu qu'il en était arrivé autant à Foggia , lorsqu'il était encore prêtre séculier. Le même fait se renouvela dans celte der- DÎère ville, lorsqu'après la fondation de sa con-

grcgalion, il y rclourna, vn 1745, pour y donner la mission, comme aussi il fut favorisé du même miracle a là mission de Saint-Georges, diocèse de Salerne. On peut juger des biens immenses qui devaient s'opérer dans les pays où le Seigneur manifestait d'une manière si éclatante la protection qu'il accordait a son serviteur.

Tandis que la grâce accompagnait ainsi tousses pas et ceux de ses confrères, le Pape Benoît xiv voulant favoriser le ministère des missions dans le royaume deNaples, établit le cardinal Spinelli à la Icte de cette œuvre importante , lui donnant commission de distribuer des missionnaires partout où il le croirait convenable. Une foule d'évcques s'empressèrent alors de demander au cardinal les pères du très saint Rédempteur. Alphonse choisit les diocèses de Troie et de Bovino, où lui et les siens avaient déjà exercé leur zèle et où tout lui promettait les résultats les plus consolants. Il parcourut avec ses compagnons les divers pays de ces contrées, laissant partout des fruits de salut fort abondants. Ce fut h Foggia surtout que les bénédictions se répandirent de la manière la plus admirable. Cette ville, capitale de toute la Pouilîc , connaissait depuis longtemps le mérite du serviteur de Dieu ; mais riche, populeuse et commerçante, elle n'avait qu'un plus grand besoin des citorts de son zèle. Alphonse

donna le plus grand éclat aux exercices de la mission : il les multiplia extraordinairement , selon les besoins des diverses classes de la population, faisant à chacune un appel particulier: nobles et roturiers, tous recevaient avec un égal avantage la grâce de la parole de Dieu ; ce fut aussitôt un changement incroyable dans cette grande cité. Les restitutions surtout y furent aussi étonnantes par leur nombre que par leur importance ; des haines invétérées et fort scandaleuses y furent éteintes et les désordres les plus déplorables cessèrent avec une merveilleuse facilité. Malgré tous les succès ordinaires de Thomme apostolique, on ne se serait pas attendu à quelque chose d'aussi beau que ce qui venait de s'opérer en si peu de jours; on ne saurait dire tout ce qui fut entrepris pour assurer la conservation du bien : de pauvres filles retirées du danger furent dotées, des familles arrachées aux horreurs du besoin purent bénir la charité de notre saint, qui les avait pourvues de pensions suffisantes. 11 usa, dans l'intérêt du bien, de l'influence de son zèle, qui mettait à sa disposition les richesses des habitants, et forma ainsi parmi eux une foule de précieux établissements-, il n'y a pas jusqu'aux militaires qui se trouvaient alors dans cette ville qui ne profitassent de celte belle mission ; notre bienheureux leur donna des exercices particuliers, après

lesquels cinq ofiicicrs entr'aiitres, dont la conversion fut éclatante, embrassèrent la vie monastique avec une grande édification autant des habitants que de leurs compagnons d'armes. Ce fut durant cette mission qu'Alphonse apprit la mort de D. Joseph de Liguori. 11 paya à la nature le tribut de douleur que devait un si bon fils pour la perte d'un si excellent pèrej il recommanda publiquement rame du défunt aux prières des habitants de Foggia , et prescrivit à ses compagnons d'appliquer un certain nombre de messes dans l'intention de sa piété filiale. L'année suivante Alphonse revint dans cette même ville pour y donner une retraite; il fut singulièrement affligé de ce que l'on y avait rouvert le théâtre que la mission avait fait fermer. Il ne voulut commencer ses exercices qu'autant qu'on cesserait d'y jouer : il ne fut pas écouté, et malgré le vœu de la plus grande partie de la population qui n'avait aucune part à ce divertissement scandaleux , il se retira sans avoir donné la retraite, disant qu'on ne pouvait pas servir deux maîtres, Jésus-Christ et le démon , et protestant solennellement contre le monde, ses pompes et ses œuvres. Nous ne devons pas omettre un autre fait bien digne de remarque : pendant la mission de Casai deTorquiat notre saint donnait une retraite a un clcrsré nombreuK qui s'était réuni des pays circonvoisins.

Dans un sermon sur la gravi lé des péchés des prêtres, il s'efforçait de faire sentir qu'ils ne méritent point de pardon , parce qu'ils sont commis avec une parfaite connaissance, et, pour ainsi dire, au sein même de la lumière, lorsqu'il conclut par cette pensée terrible de saint Jean Chrysostôme : In sacerdotio peccastij periisti ; vous avez péclié dans le sacerdoce, vous vous êtes perdu. A ces mots, un prêtre connu pour scandaleux a l'impudence de s'écrier de manière à être entendu : Nego consequentiam. L'infortuné ! il ne tarda pas de la tirer la conséquence , et une conséquence épouvantable ; le lendemain , tandis qu'il commençait la messe au bas de l'autel, au moment oii il prononce ces paroles du psaume : Judica me ^ Deiis , il tombe mort foudroyé d'apoplexie.

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