CHAPITRE TI
Travaux du B. Alphonse , selon les fins de son institut.
'UELQUE zèle qu'Alphonse eût montré pour le salut des âmes, jusqu'à la fondation de son institut, il s'y dévoua depuis avec plus de générosité encore. Sa vie fut un sacrifice continuel pour répondre au choix glorieux que le ciel avait fait de lui en faveur des âmes les plus abandonnées. Nous ne saurions entrer ici dans le détail de tous les lieux qu'il a arrosés de ses sueurs, et des circonstances particulières qui ont accompagné l'exercice de son ministère durant Fespace de plus de trente ans. Il n'y a presque pas de ville ni de village dans le royaume de Naples qui n'ait recueilli les fruits les plus abondants de ses travaux apostoliques. Sans cesse demandé par les évcques et désiré par les personnages les plus illustres, il s'empressait d'aller partout répandre la semence de la parole divine. Jamais elle ne fut étouffée par les ronces, ni dévorée par les oiseaux du cielj elle fructifiait
ALPHONSE-MAJIIE DE LIGUORI. 18t
admirablement pour la vie éternelle. Il faisait à pied tous ses voyages pour les missions, a moins que le trop grand éloignement ne le forçat d'aller a cheval; mais alors il était toujours monté d'une manière aussi peu élégante qu'incommode, et tout annonçait la pavivrcté et la pénitence. Il voulait retracer en lui, autant que possible, la vie des Apôtres eux-mêmes, persuadé que c'était là une prédication muette, souvent plus efïicace que tous les sermons les plus éloquents. De pieux entretiens, la prière et le chant des cantiques remplissaient tout le temps qui se passait en route. A la première vue du lieu de sa destination , il récitait les litanies de la sainte Vierge , et faisait d'autres prières pour attirer la bénédiction du ciel sur le peuple qu'il allait évangéliser. Il se rendait directement à l'église où , après une courte oraison devant le très saint Sacrement, il montait aussitôt en chaire. Ce discours d'ouverture avait pour objet d'exhorter les habitants à l'exactitude aux exercices de la mission , et à la fidélité à la grâce qui leur était offerte. Les jours suivants il prêchait matin et soir, et faisait le catéchisme aux grandes personnes ; un de ses prêtres récitait le saint rosaire, et un autre était chargé d'instruire les enfants. Les trois premiers jours, au moment de la nuit tombante, quelques missionnaires par-
couraient la ville précéd»'s tViinc croix, s'arrêtaient clans les places publiques, et rappelant dans une courte exhortation les principaux motifs de conversion, ils invitaient le peuple à venir dans l'église entendre les vérités du salut. C'était Alphonse qui faisait tous les soirs ce qu'on appelait le grand sermon. Cet exercice déterminait ordinairement le succès de la mission : aussi le serviteur de Dieu secondait-il les efforts de son éloquence par tous les moyens qui pouvaient la faire triompher. Par trois fois dans chaque mission, les jours qu'il prêchait sur le péché, sur l'enfer et sur le scandale, il s'offrait, aux yeux de tout l'auditoire , comme une victime d'expiation pour les péchés du peuple. Alors le spectacle sanglant d'une pénitence extraordinaire remplissait tous les coeurs des plus vives émotions ; il exigeait de ses compagnons qu'ils imitassent son exemple , non par une vaine cérémonie , mais par un véritable esprit de mortification j tandis que les missionnaires crucifiaient ainsi leur chair, un d'enlr'eux faisait entendre dans l'église des paroles de douleur pour exciter au repentir. Quand on avait traité dans les instructions tous les sujets terribles, on occupait, pendant trois ou quatre jours, le peuple de ce qu'on appelait la i'ic déi'ote. C'étaient des entretiens sur l'utilité et la nécessité de la prière,
et sur la passion de Notre-Seigneur; on exerçait surtout les assistants à la méditation des souffrances et des humiliations du Fils de Dieu : Alplionse le faisait avec une telle onction, qu'ordinairement tout l'auditoire fondait en larmes: heureuses larmes que l'amour de Jésus-Christ faisait répandre ! Les communions générales étaient divisées selon Tàge et la condition des personnes j les enfants de l'un et de l'autre sexe , les filles et les veuves, les femmes mariées, les jeunes gens et les hommes avaient leur jour particulier pour communier. On les préparait séparément par des instructions appropriées à la classe à qui on les adressait. Le dernier discours de la mission était sur la persévérance; on terminait ensuite tous les exercices par une cérémonie qui laissait un vif souvenir dans l'esprit du peuple et de profonds sentiments dans son cœur. On se dirigeait en procession vers un lieu que l'on consacrait sous le nom de calvaire ; cinq missionnaires , chargés chacun d'une croix, cheminaient lentement au milieu du pieux concours; durant cette marche, on entretenait les fidèles des mystères douloureux de Notre-Seigneur, dont on laissait un monument solennel par la plantation des cinq croix sur le lieu du calvaire. Alphonse, qui voulait retracer dans sa personne l'image de Jésus-Christ souffrant, portait toujours la
croix la plus pesante. A la mission de CapozMe, . il fut si accablé sous le sacré ftircleau qu'il lui en resta une blessure très considi rable sur Tépaule gauche. Ses soins pour faire réussir l'œuvre des missions furent portés encore pins loin. Il donnait une retraite au clergé séculier et régulier, ainsi qu'aux religieuses cloîtrées; il y avait aussi des exercices particuliers pour la noblesse , dont Tinfluence est d'ordinaire si heureuse ou si funeste sur le peuple qui regarde et imite. Dans les pays dont la population était considérable, il y avait des instructions différentes pour les artisans et ceux d'une classe inférieure. Les prisonniers eux-mêmes n'étaient pas oubliés : l'homme de Dieu allait les instruire et les consoler dans leur captivité. Le zMe ardent avec lequel iVlphonse embrassait et soutenait en même temps toutes ces œuvres de miséricorde, faisait dire à un brave militaire que les autres missions étaient des sièges, mais que celles d'Alphonse étaient des assauts.
Ce n'était pas assez de la dispensalion de la parole: u C'est là semer, disait Alphonse, il faut « encore recueillir, et cela le confesseur doit le (( faire; » aussi avait-il réglé que pendant le temps des missions les prêtres de sa compagnie passeraient sept heures par jour au confessionnal, et ne pourraient en sortir plus tut sans permission.
Il voulait que leur modestie, leur recueillement et leur vie retirée fussent un sujet d'édification pour le pays qu'ils évangélisaient , aussi bien que leur esprit de pénitence et les privations qu'ils devaient s'imposer. Leur table ne pouvait jamais être servie que des mets les plu« simples et les plus communs , deux plats seulement étaient permis; la volaille, le gibier, les pâtisseries , les confitures et tout ce qui est recherché et délicat était expressément défendu ; a Et «cela, disait -il, autant par mortification que (( pour empêcher le scandale qui arrive ordi- (( nairement au grand préjudice de l'oeuvre de « Dieu , par l'exagération que la foule ne manque « pas de faire sur la dépense des missionnaires u après leur départ.» Aussi, jamais les pères du très saint Rédempteur ne demandaient rien au public. Dans les plus pressants besoins ils recouraient à l'évêque du diocèse, ou h quelque personne de piété; hors ce cas, ils ne pouvaient recevoir aucune espèce de présents. « Piien n'édifie (( davantage, disait Alphonse, qu'un refus que l'on « fait ainsi par un motif évident d'esprit de pau- « vreté et par la nécessité de l'obéissance a la rè- (( gle. Edifions, mais que ce soit surtout dans no- (( tre conduite; les gens du monde y font bien plus {( d'attention qu'à nos paroles. » Il veillait avec soin à lobservation de ces règles , et n'épargnait
pas les reproches aux supérieurs qui s'en seraient écartés en quelque point. Il réprimanda très sévèrement le supérieur de la mission de Saint- Georges , pour avoir partagé à ses confrères une tourte d'une pâtisserie très commune que lui avait envoyée une religieuse , sa parente. A la mission de Ravel lo , il avait lui-même reçu en présent une grande quantité de figues d'automne : l'abondance ne changea rien à la mortification, Taustère fondateur voulut ne faire distribuer tous les jours que cinq de ces fruits à chacun de ses confrères. Dans un moment de grande détresse on apporte en aumône un grand plat d'une pâte estimée dans le pays , Alphonse ne permet de présenter ce mets que six jours après, lorsque déjà il s'est aigri : il voulait exercer la mortification des siens. A Salerne on servait tous les jours vm vieux fromage tout à fait dégoûtant: un missionnaire d'un âge fort avancé pria le frère laïc de lui faire rôtir sa portion , ce fut assez pour qu'Alphonse s'élevât contre ce soin particulier comme contre un abus opposé à l'esprit de pénitence , et dangereux par les distinctions scandaleuses qu'il tendait à établir. 11 pratiquait lui-mcme avec plus de rigueur encore tout ce qu il prescrivait aux autres : il faisait, en se levant, demi-heure d'oraison en commun avec ses compagnons; après la messe
et l'aclion de grâces, il passait sept ou huit heures au confessionnal. Le repas venait ensuite : il était toujours accompagné de la lecture spirituelle que chaque missionnaire faisait à son tour. Alphonse y entremêlait toujours ses mortifications ordinaires par son extrême sobriété et l'usage des drogues amcres dont il saupoudrait tout ce qu'il prenait ; en sortant de table on décidait les cas de conscience ; après quoi le saint allait faire une longue visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge, en attendant l'heure du grand sermon du soir. Il confessait ensuite les hommes dans la maison ; rarement il consentait à prendre le soir une légère réfection; la journée se terminait par l'examen de conscience et plusieurs prières vocales. On était généralement surpris autant qu'édifié qu'au milieu de tant d'occupations il pût trouver le temps de dire son office et de vaquer a ses pratiques ordinaires de piété. On ne pouvait comprendre qu'il put résister à des fatigues si accablantes avec la chétive nourriture dont il se contentait , surtout dans les commencements où le défaut d'ouvriers l'obligeait de prêcher deux et même trois fois par jour; son zèle multipliait ses forces , et rien ne lui était trop pénible quand il était question de la gloire de Dieu et du salut du prochain. «Jésus-Christ, disait-il, serait mort sur la croix
« pour une seule àrne , et nous devrions nous- « mêmes nous sacrifier pour en gagner une seule (( h Dieu. Si je pouvais faire des missions par tout « l'univers, je le ferais volontiers. » C'est avec ces sentiments que , surmontant tous les genres de fatigues et de souffrances, il prodiguait généreusement sa vie dans l'exercice de son pénible ministère. Il était dans la première convalescence d'une maladie violente, lorsque le supérieur de la Propagande de Naples l'invita, en qualité de confrère , de venir à la mission que leur société devait donner a Naples , dans l'église du Saint- Esprit. Alphonse se rendit sans délai : il se chargea du grand sermon du soir , et ne craignit pas en prêchant de déployer sa voix dans toute son étendue. Le succès égala le zèle, et l'on se disait partout a Naples: «Venez, allons au Saint-Esprit, « c'est im saint qui y prêche. » A la mission d'Agerolles, on venait en foule des villages voisins pour se confesser; afin de satisfaire ce saint empressement des peuples, Alphonse confessa un jour, depuis le matin jusqu'à l'heure de l'exercice du soir^ sans interruption : il tombait d'inanition et pnurlant il allait monter en chaire. Le seigneur du lieu, chez qui il était logé, ne put s'empêcher de lui représenter qu'il y avait de l'excès à rester ainsi h jeun jusqu'à une heure si avancée. «Seigneur D. Ferdinand, lui répondit
y Alphonse , nous ne sommes pas venus ici pour « nous , mais pour gagner des âmes à Dieu. » Il éprouvait une confiance inexprimable en pensant qu'il avait été tiré des dangers du siècle pour coopérer avec Jésus -Christ au salut des âmes. Il voyait dans sa vocation au ministère des missions un signe presque assuré de son salut éternel, suivant cette pensée de saint Augustin qu'il avait toujours présente h l'esprit : « Tu as (( sauvé une âme , tu as prédestiné la tienne , (( Aniinam salvasti, animam tuam prœdestinasti.)) Le Seigneur répandait les plus abondantes bénédictions sur les travaux apostoliques du saint missionnaire ; ses prédications produisaient toujours les fruits les plus admirables de salut : c'étaient les plus beaux triomphes de la parole. Nous avons parlé plus haut de ses talents oratoires et du caractère de son éloquence , mais c'est à une cause plus élevée qu'il faut attribuer ses prodigieux succès ; il les devait a un don particulier tout à fait étranger au talent de l'homme , et qu'il avait reçvi surnaturellement de Dieu pour soumettre à la grâce les cœurs les plus rebelles. 11 s'insinuait avec une douce onction dans l'âme de ses auditeurs et parvenait à leur inspirer les sentiments dont il était lui-même pénétré. Souvent il lui est arrivé de ne pouvoir contenir les sanglots et les pleurs qui se faisaient
entendre de tons côtés dans randitoire, et l'empccliaient de continuer son sermon: u La parole « de Dieu dans la bouche d'Alphonse, disait un « célèbre professeur , acquiert toute la force de (( l'àme ardente qui Tinspire : c'est un trait qui « perce les coeurs de part en part. » Un personnage distingué répondait à un petit orateur ii prétention, qui blâmait la manière simple et populaire du serviteur de Dieu : (t Vos sermons parce tent de la tète et ceux du P. Alphonse viennent «du coeur, lesquels valent mieux? — C'est un « autre saint Paul , disait un homme du premier « mérite. » En efïet, il n'avait nul besoin d'être éloquent h la façon des hommes , sa véritable éloquence h lui c'était sa vertu et la grâce du Seigneur qui l'investissait d'une puissance divine. Souvent il n'avait qu'à se montrer en chaire, et à son seul aspect on ne pouvait se défendre d'une salutaire impression. C'est ce qui arriva d'une manière bien frappante h Salerne. Il prêchait dans l'église métropolitaine : Dieu voulut qu'à cause de l'étendue du vaisseau, qui est immense, il ne put être entendu; cependant après le sermon les larmes coulaient en abondance, et la maison que le saint habitait fut aussitôt remplie de gens de toute condition , magistrats, avocats et autres qui vinrent le supplier de les entendre en confession. Depuis, un grand nombre de ces
personnes converties ainsi , se firent un devoir d'aller exactement toutes les années faire une retraite à Saint-Michel des Païens. Ce fut la même chose h Bénévent. Affaiblie par son grand âge , la voix d'Alphonse ne pouvait être entendue, mais on voyait ses gestes et on comprenait l'expression touchante de sa physionomie, cela suffît pour arracher des pleurs a tout l'auditoire . Parmi les conversions éclatantes et nombreuses qui eurent lieu en cette occasion, on remarqua celle d'un très méchant homme connu pour très endurci au mal ; il alla se confesser à un père du très saint Rédempteur , en lui disant : « Je n'ai « pu pénétrer hier dans l'église à cause de la « foule, mais de la porte j'ai vu le P. Alphonse (( en chaire , et son seul aspect dans son état (( d'humiliation et d'abaissement m'a excité au « repentir.» Dans la ville de Melphe, un pèlerin qui avait avec lui une personne suspecte, se présenta à un missionnaire pour se confesser : a Mais (( comment pourrai-je vous absoudre, lui dit le (( confesseur , tant que vous serez en si mauvaise (( compagnie? Je viens de quitter cette compa- « gnie tout-a-l'hcure , répartit le pèlerin, et je « vais partir pour mon pays ; on ne saurait pé- « cher de nouveau après avoir vu ce grand ser- « viteur de Dieu, le P. Alphonse, pleurer et <■'• faire pénitence pour nos péchés. »
On peut juger par là du bien qu'Alphonse devait opérer dans le sacré tribunal. Il recevait tout le monde sans distinction , si ce n'est qu'il montrait plus de charité aux pécheurs les plus endurcis : (( Voilà la brebis égarée, disait-il, pour (( laquelle, à Texcmplc de Jésus-Christ, il faut « abantlonncr les quatre-vingt-dix-neuf autres^ il <( faut aller la chercher, la charger sur ses cpau- « les et l'apporter au bercail. Si la rencontre de u quelque gros poisson chargé d'écaillés, disait-il « à ses compagnons , vous épouvante comme le (( jeune Tobie, renvoyez-le-moi; j'offrirai un sa- « crifice h Jésus -Christ du fiel de ses péchés, n Un de ces mots du cœur qui lui étaient si naturels,-adressés avec l'accent d'une vraie charité k un pauvre pécheur qu'il tenait pressé dans ses bras , triomphait de toutes les résistances des passions. Après avoir, dans une confession générale, raconté comme une histoire indifférente toutes les turpitudes d'une vie déréglée, un gentilhomme napolitain lui dit, d'un ton fort léger: (( Mon père, c'est tout là. )) A ces mots Alphonse jetant sur son pénitent des regards pleins de douleur, lui dit seulement: u Eh quoi, mon fils, (( n'est-ce donc pas assez ! que vouliez-vous donc (( faire de plus? Pouviez-vous offenser davantage ((Votre Dieu? » Ces seules paroles, prononcées avec un profond sentiment, touchèrent vivement
ce pécheur, il ne pul retenir ses larmes, et il a toujours mené depuis une vie exemplaire. C'était une grâce particulière qu'avait reçue le serviteur de Dieu de pouvoir, a l'aide de quelques mots inspirés par sa charité , tourner les cœurs à son gré. C'est ainsi qu'il est arrivé que des gens que d'autres confesseurs avaient été forcés de renvoyer sans absolution étant venus le trouver, s'en étaient allés absous après avoir donné de vérita.bles marques de contrition, ce qu'il exigeait toujours avec une grande exactitude ; car il blâmait hautement ces prêtres trop faciles qui, dirigés par un faux zèle , absolvent indifféremment tous les pénitents, quelles que soient leurs dispositions ; pour lui , il ne pouvait paraître trop indulgent qu'aux personnes qui ne savaient pas quel don il avait reçu de Dieu pour toucher les pécheurs du repentir de leurs fautes, et quelles étaient les ressources de sa charité à leur égard. C'était quelque chose de vraiment admirable que sa bonté dans Taccueil qu'il leur faisait et dans la manière dont il les traitait ensuite : il les exhortait avec onction , les conjurait par le sang de Jésus-Christ d'avoir pitié de leur âme ; il les encourageait quand il les croyait trop faibles; il les consolait quand il les voyait tristes ; il les embrassait étroitement, les arrosait de ses larmes, et semblait ne pouvoir se résoudre à le^^
f94 VIE DU BIENHEUREUX
laisser aller tant qu'il ne les voyait pas sincèrement coiilrits. Il était aussi éloigné d'agir avec trop de précipitation à l'égard de certains pé- •clicurs, que d'user de trop longs délais pour d'autres dont les bons sentiments lui paraissaient hors de doute. Quant aux habitudinaires et h ceux qui étaient en récidive, il disait : « Examinez « avec soin toutes choses avant de lever la main ; <( il y en a qui pleurent et qui vous trompent « encore", ils pleurent, non pas à cause de leurs « péchés, mais pour vous arracher l'absolution et (( recommencer leur vie criminelle ; néanmoins (( n'épouvantez jamais personne, et en renvoyant <( quelqu'un à un autre temps, ne le faites pas « avec mauvaise grâce ; car si vous cherchez à (( effrayer ce pauvre pécheur en le déclarant inu digne de la miséricorde divine, au lien de le « corriger vous le désespérez , et le précipitez (( encore plus profondément dans le mal , d'où (( il y a lieu de craindre qu'il ne sorte plus. Pour « moi, disait-il un jour, il m'en coûte dix fois (( plus de refuser l'absolution que de la donner, u et dans le cas du refus , il me semble que pour i< en adoucir la rigueur au pénitent, je ne sauce rais avoir pour lui trop de bonté. » Il cherchait k inculquer ces sentiments à ses élèves : il voulait qu'ils usassent des mêmes moyens que lui pour toucher les cœurs , et que s'ils étaient
obligés de différer l'absolution , ils le fissent de manière que le pénitent ne fut pas découragé par ce délai , et tenté de ne rien faire pour changer de vie : aussi recommandait-il de bien persuader aux pécheurs que , quelle que soit la force de leurs habitudes, en se confiant en Dieu et en implorant Tintercession de la sainte Vierge, ils pourront toujours les surmonter. Il gémissait beaucoup de la conduite de certains prêtres qui, pénétrés, quelquefois à leur insçu , par le détestable esprit du jansénisme , font consister tout leur mérite dans une extrême sévérité. « Nous « sommes arrivés à un temps, disait-il, oîi, grâces (( aux principes désespérants des novateurs moct dernes , il suffît de tenir un langage austère « pour se croire irréprochable, du moins quant ({ à l'administration des sacrements. Ah ! que ce (( n'est point là l'esprit du christianisme qui est « tout charité. Dieu veut sauver tous les hommes, « et l'éternité malheureuse n'est réservée qu'aux « obstinés : appelez donc les pécheurs , et sau- « vez-les en touchant leur cœur à force de misé- (( ricorde. » C'est ainsi i^u'il avait gagné lui-même, dans leur jeunesse, un grand nombre d'hommes respectables dont la ville de Naples admire encore au]0urd'hui les hautes vertus.
Les travaux apostoliques d'Alphonse devinrent encore plus utiles à l'Eglise après la fondation
de son instltul ; rartleiir do son zèle ne ponvall s'augmenter , mais la puissance en fut doublée, et ses heureux eli'ets se multiplièrent plus grands et plus étonnants encore que par le passé . Les discordes étaient apaisées , les familles réconciliées , les blasphèmes abolis , les usures réparées et les scandales extirpés. Partout le bien succédait au mal -, la où régnait naguère d'eftVayants désordres , on trouvait déjà établi l'usage de la visite journalière h Notre-Seigneur dans rEucharistie, de la récitation du saint rosaire , de la fréquentation des sacrements ainsi que de la méditation en commun chaque jour dans Tcglise, sur les fins de riiomme et la passion de Jésus-Christ; on y trouvait beaucoup de foi et de piété, et une grande dévotion envers la sainte Vierge.
Il est vrai que pour produire ces grands effets, il n'allait jamais en mission qu'avec un nombre d'ouvriers suffisant pour embrasser dans toute son étendue l'œuvre importante qu'on devait entreprendre. Il menait avec lui quelquefois jusqu'à dix -huit et vingt missionnaires ; et il lui arrivait de prolonger les missions au-delà même de quinze jours, quoique souvent il se conformât à la pratique presque générale en Italie de ne les faire durer que huit jours. Ainsi il avait le temps de consolider tous les pieux établissements qu'il formait , et sur4:out les congrégations diverses
qu'il ne manquait jamais d'ériger pour tous les âges et toutes les classes. 11 appréciait singulièrement les avantages de ces saintes associations : «Je sais bien, disait -il, que les novateurs mo- ({ dernes en murmurent; cependant ils devraient « avouer que tout ce qui s'y pratique est saint et (( utile. » 11 était persuadé que c'était le meilleur moyen d'assurer la persévérance d'un grand nombre de personnes que la mission avait converties. Ce n'était pas seulement pendant les missions qu'il travaillait pour le bien des âmes ; mais , comme on a déjà pu le reconnaître , tous les moments de sa vie étaient consacrés à ce grand objet. En tout temps de l'année sa place la plus habituelle était en chaire ou au confessionnal , ou h genoux devant le très saint Sacrement , et quand il était ailleurs, ses discours, ses manières et toute sa conduite tendaient h la gloire de Dieu ou au salut des âmes. Ici il consolait l'infortune, là il raffermissait la vertu chancelante, ou bien il instruisait l'ignorance et ranimait la tiédeur. Son inépuisable charité employait tous les moyens pour réussir auprès des pécheurs. Donnant les exercices spirituels aux religieuses de Sainte- Claire de la ville de Nocera des Païens, au moment de monter en chaire pour le sermon , il se mit à chanter un cantique du pied de l'autel ; .ses accents pénètrent jusqu'à l'âme d'un soldat
espagnol qui se trouvait, au bas de l'église , et Dieu veut qu'ils portent cet homme à faire éclater aussitôt les plus grands sentiments de pénitence. Mais ce qu il y a de plus étonnant dans l'exercice de son zMc , c'est qu'il pût encore écrire , comme il Ta fait, tant d'ouvrages si propres à contribuer h la gloire de la religion , h l'édification de tous les chrétiens. Nous consacrerons un chapitre particulier à cette partie des travaux de notre saint.