CHAPITRE IX
Sentiments et conduite du B, Alphonse par rapport aux ajfaires ge'ne'rales de l'Ei^Use.
1 ANDis que notre bienheureux gouvernait son église particulière avec un succès et des consolations qui égalaient ses travaux et son dévouement, son àme était navrée de la plus amère affliction, à cause des aflVeux ravages que Tliomme- ennemi ne cessait de faire dans le sein de TEglisc universelle. A cette époque une conjuration flagrante menaçait Dieu et son Christ; elle s'étendait dans toute l'Europe , attirant dans ses rangs une foule d'esprits orgueilleux; ici elle dominait les gouvernements assez aveuglés pour partager des projets impics: là l'imprévoyance, la corruption et la faiblesse devenaient ses complices. L'Eglise était un objet d'insulte et de mépris pour ces mêmes peuples qu'elle avait civilisés, et dont elle avait fait, pendant des siècles, le bonheur et la gloire. Le moment devait venir oii la nouvelle Jérusalem, semblable à l'antique Sion, serait abandonnée comme une veuve
déplorable et se trouverait solitaire au milieu de l'univers, elle qui jadis avait compté presque tous les hommes pour ses enfants. La reine, la mère des nations, devait être humiliée sous le tribut, sous le joug ignominieux d'un ennemi c|ui, après l'avoir dépouillée de ses richesses, consentirait à peine a lui jeter avec dédain un vil salaire. Dès le temps de notre saint, les cris de révolte, partis de la France , étaient entendus dans toutes les parties de la chrétienté. Par une double apostasie le royaume très chrétien semblait repousser la religion de saint Louis, et faisait servir à laperversion du monde cette puissance morale qu'il a reçue du ciel pour entraîner les autres peuples dans les routes de la vérité et du bonheur. Fille aînée de l'Eglise, cette France, dont l'exemple avait amené les nations modernes aux pieds de la croix, placée depuis à la tête de la civilisation, avec la grande influence de sa langue et du génie de ses habitants, trahissait, séduite par des sophistes, sa noble destinée, appelant l'univers à l'incrédulité et à tous les malheurs qui en sont la suite. Tandis qu'elle s'enivrait h longs traits de tous les poisons de l'impiété et qu'elle se dépravait toujours davantage par tous les vices, elle voyait chaque année ccîore dans son sein une foule de livres oii l'irréligion le disputait à la licence, et qu'elle vomissait ensuite dans toute
l'Europe. Des écrivains coupables atlaquaient, avec un acharnement qui tenait d'une rage infernale, ce qu'il y a de plus saint et de plus respectable; leurs œuvres, et surtout celles de Voltaire et de J. J. Rousseau , avaient déjà pénétré dans le royaume de Naples.
Alarmé des progrès de l'erreur , autant pour son propre troupeau que pour les peuples en général , Alphonse adressa au Roi des fortes réclamations pour obtenir que les productions d'une philosophie anti - chrétienne ne pussent s'introduire dans ses états, où, en détachant les esprits de la vérité , elles ne manqueraient pas de porter des fruits de douleur. Il recommanda fortement à tous les prédicateurs de son diocèse, et particulièrement aux pères de sa congrégation, de s'élever avec toute la véhémence du zèle contre le danger de ces lectures coupables , par lequelles l'ignorance présomptueuse et une jeunesse imprudente avalent lejiel du dragon dans la coupe d'or de Bahjlone. 11 fit plus : bien que déjà fort avancé en âge et accablé de soins et d'infirmités, il prit la plume pour combattre les ennemis de la religion, et composa son ouvrage de la Ve'rité de la Foiy spécialement dirigé contre les modernes incrédules. Nous possédons l'extrait d'une de ces lettres oii il apprend lui-même à un de ses élèves quels motifs lui avaient fait entreprendre
d'écrire. «Je travaille en ce moment, cUt-il, h « un ouvrage complet contre les déistes et les <( matérialistes de nos jours : j'en ai déjà fait une (c bonne partie. Recommandez-moi a Dieu pour « qu'il daigne m'accorder d'écrire d'une manière « à ramener tant d'infortunés jeunes gens que (( nous voyons aujourd'hui imbus de toutes les « erreurs que des livres empestés nous apportent « sans cesse de la France. Nous avons besoin de « gémir et de prier pour l'Eglise , qui est si vio- (( lemmen.t combattue. Cependant ne nous lais- « sons point abattre , les portes de l'enfer ne « prévaudront pas. J'ai encore entrepris un au- « tre ouvrage sur toutes les hérésies , c'est un (( sujet d'une grande importance ; mais comme (( le travail sera fort long, je ne sais s'il me sera « donné de le terminer. » Il le termina. Cet ouvrage fut publié sous le titre M Histoire des Hérésies, ou le Triomphe de V Eglise, et dédié au marquisTanucci, premier ministre, dontle saint avait à cœur d'exciter le zèle pour qu'il empêchât l'introduction des livres impies. C'est une production extrêmement remarquable qui ne pouvait que faire une grande sensation en Italie ; un fameux littérateur disait qu'en lisant ce livre, «il avait (( cru voir l'esprit et le coeur du saint prélat dé- « peints comme sur un tableau. A cette page, ajou- « tait-il, éclate sa foi, à cette autre son génie, à
« toutes sa pi('lé(i). » Cet ouvrage embrasse liiistoire et la réfutation de toutes les erreurs qui se sont élevées dans l'Eglise , depuis Simon le magicien jusqu'au père Berruyer, dont il démontre les opinions erronées et les contradictions choquantes sur la nature et l'incarnation du Verbe divin. Notre saint a écrit plusieurs autres ouvrages contre les incrédules, et il a réfuté enparticuliei:^le livre de l'i^'^/^/'/V d'Helvélius. Mais comme nous nous sommes réservés de parler dans la suite des ouvrages qu'Alphonse a composés, ce n'est point ici le lieu d'en donner une analyse , et il nous suffit de les citer pour constater de quel gx'and zèle il était animé pour tous les intérêts de la religion. Il voyait les principes importés de la France produire leurs effets déplorables dans sa patrie. Déjà des sociétés secrètes y étaient établies, au grand péril du trône et de l'autel; c'était h ses yeux une vasle conspiration pour renverser l'un et l'autre; c'étaient alors Icsfrancsmacons, puis les jacobins, et aujourd'hui en Italie les carbonari , dont naguère les projets révolu-
(i) ArAnimiim ac mcntem rcligiosissimi prajsulis vchiti » in tabula depictain inluitus sensi : quamloque fidos , » quandôque ingeniuin, seinper pietas singulis elucet iu V partibus. »
tionnaires se sont manifestés à Naples , aussi bien que ceux de nos jacobins s'étaient manifestés en France par la révolte et tous les crimes. Il est remarquable jusqu'à quel point notre saint avait de son temps le pressentiment de tous les maux que promettaient au genre humain les sectes impies qui se propageaient alors en Europe. Il disait avec une sorte d'etfroi , en parlant des francs-maçons : « Cette secte doit être un jour la « ruine de l'Eglise et de l'état; ce sont les souvc- (( rains eux-mêmes qui sont menacés, ilsn'y pren- « nent pas garde aujourd'hui, mais le temps vien- « dra où ils connaîtront trop tard quel mal ils se « seront fait en tolérant une association aussi per- (( nicieuse. Les ennemis de Dieu sont les ennemis (( des Rois. » 11 écrivit en conséquence plusieurs lettres au Pvoi Charles ui, h ses ministres et au cardinal Sersale, archevêque de Naples, pour obtenir du monarque que les progrès de cette secte criminelle fussent promptement arrêtés, etcju'ellc ne put sétendrc dans les provinces.
iNotre saint regardait aussi comme très ennemi de l'Eglise le parti des jansénistes qui, de la France oii il était né, s'insinuait dans les différentes parties de la chrétienté sous le voile d'une morale sévère , dont bien des gens étaient dupes. Déjà on trouvait à Naples un certain nombre de ces esprits toujours disposés à adopter toutes les
nouveautés, et dont l'orgueil se trouvait flatté par les principes rigoristes des disciples de Jansénius. Alphonse, trop âgé et trop occupé pour en venir aux prises avec ces derniers adversaires , les livrait, en quelque sorte, à la vindicte de quelques-vnis de ces élèves dont il stimulait le zèle et éclairait la religion, u Je ne connais rien, (( écrivait-il a l'un d'eux, de plus nuisible pour « les âmes et pour l'Eglise que Terreur masquée « sous une apparente rigueur de perfection évan- (( gélique. Les jansénistes sont encore plus dan- (( gereux que Luther et Calvin , parce qu'ils sont (( moins à découvert. Tenez-vous en garde contre (( Antoine Arnauld, c'est un homme qui trafique (( de la sainteté, et qui, a force d'exagérer la (( grande pureté et perfection avec lesquelles il ((faut s'approcher delà communion, n'a point (( d'autre but que d'éloigner les fidèles de ce « sacrement , l'unique ressource de notre fai- « blesse. » u L'intention des jansénistes, di<;ait-il (( dans une autre lettre, est de j'cnverser TEglise a de Jésus-Christ. »
Une société célèbre , placée aux avant-postes de la foi et évidemment suscitée de Dieu pour la défendre, devait avoir contre elle l'esprit d'un siècle irréligieux. Depuis sa naissance la compagnie de Jésus a toujours été honorée de la haine de tous les ennemis de TEglisc et des suilrages
de tous les hommes de Dieu. Lorsque les conjurés jugèrent qu'il fallait commencer par les jésuites leur plan de destruction •, que les philosophes et les jansénistes se liguèrent pour les renverser, tout ce qu'il y avait alors de saints personnages dans l'Eglise se déclara pour la cause de ces religieux. L'àme d'Alphonse était oppressée de douleur a l'aspect de la violente tempête qu'on avait excitée contre eux , et il vivait dans une inquiétude continuelle sur les résultats des manœuvres qu'on employait pour les perdre. c( Je n'ai encore reçu aucune nouvelle sur les « aôaires de votre compagnie, écrivait-il au pro- (( vincialde Matteis; j'en éprouve une inquiétude a plus grande que s'il s'agissait de notre propre (( congrégation, parce que celle-ci n'est rien en (( comparaison de la vôtre , qui a sanctifié, pour « ainsi dire, le monde entier et qui continue à « le sanctifier. » Lorsque les méchants eurent avancé leurs projets et qu'il les vit sur le point de réussir, Alphonse disait, par un pressentiment presque prophétique : « L'Eglise s'appelle (( la vigne de Jésus-Christ, mais si on enlève les (( ouvriers qui doivent la cultiver , il y naîtra « des ronces et des épines, sous lesquelles des ser- <( pents se cacheront pour miner sourdement (( le trône et l'autel; si les jésuites sont détruits, <( ajoulait-il dans l'exagération de sa douleur ,
362 VIE nu BIENHEUREUX
(( nous sommes perdus, » Il les regardait surtout comme nécessaires pour l'éducation de la jeunesse, auprès de laquelle ils ne pourront jamais, comme on l'a dit depuis, être remplacés que par eux-mêmes. A ses yeux c'était un grand bonheur pour une ville de posséder un collège de leur compagnie : (( Indépendamment du bien considérable « qu'ils font dans l'exercice du saint ministère, « les jésuites, avait-il coutume de dire^ ne sau- « raient être trop appréciés pour le talent sin- (( gulier qu ils ont de jeter dans le cœur des (( jeunes gens des semences précieuses de piété ; « de manière que leurs élèves , répandus ensuite « dans le monde , sont un sujet d'édification pour (( toutes les classes et tous les pays : les jansénistes <( et tous les novateurs voudraient arracher cette « société du monde ^ pour enlever comme lebou- <( levar de l'Eglise de Dieu. On conçoit que si les (( jésuites venaient k manquer, tous les impies se- « raient délivrés d'adversaires bien redoutables ; « les jésuites sont des hommes décidés et leur com- « pagnic se fera toujours gloire de combattre tous « les ennemis de l'Eglise.)) Le saint ne pouvait assez déplorer l'aveuglement de quelques souverains qui, trompés par des ministres coupables, souffraient que Von se servît de leur autorité pour perdre une société toujours opposée aux ennemis des trônes : « Ne voient-ils donc pas que ces reli-
u gieux sont très utiles à TEglisc ; que l'Eglise et « Tétat se tiennent comme par la main , et que l'on (( ne peut ébranler l'une sans faire chanceler (( l'autre? » Cependant le Pape Clément xni crut devoir opposer sa voix souveraine aux clameurs de la haine et de l'impiété , et il rendit une bulle pour confirmer la compagnie de Jésus , dont les dénonciateurs, parleur caractère bien connu et leur acharnement implacable , ne lui faisaient que mieux apprécier l'importance et l'utilité. Plein de joie en recevant cette déclaration solennelle du Pontife romain, Alphonse jugea qu'en sa qualité d'évêque , il devait s'empresser de porter aux pieds du saint Siège apostolique le témoignage de la reconnaissance que méritait un acte d'autorité aussi ferme au milieu de tant de passions et aussi heureux pour l'Eglise universelle. Il écrivit au Pape en ces termes :
« Très saint Père , la bulle que votre Sainteté « vient de donner h la louange et pour la confir- « mation de la compagnie de Jésus a rempli « tous les gens de bien d'une joie a laquelle je « m'honore de participer. Je suis pénétré de la «plus grande estime pour cette compagnie, k (( cause du grand bien que font ces saints reli- <c gieux, par leurs exemples et leurs travaux de «tout genre partout oii ils se trouvent. Je puis « rendre moi-même témoignage des prodiges de
« leur zcle et de leur cliaritc que j'ai été dans « le cas d'admirer tandis que j'habitais la ville «de Naplcs. Le Seigneur, dans ces derniers « temps , a voulu qu'ils fussent éprouvés par de « cruelles contradictions-, mais votre Sainteté les «a consolés avec surabondance, tandis que, « comme chef de l'Eglise et père commun de « tous les fidèles , vous avez pris solennellement «leur d fense, en publiant par votre sainte « bulle leurs mérites devant Dieu et devant les « hommes. C'est ainsi que vous avez répondu h (( la malveillance qui cherchait h noircir non- « seulement leurs personnes , mais encore leur « institut. Pour nous , pasteurs des âmes , qui ({ trouvons dans le zèle et les travaux de ces ex- « cellents religieux un si grand soulagement pour «la conduite de nos ouailles, et moi, entr'au- « très , qui suis le dernier des évéques, nous ren- « dons à votre Sainteté de très humbles actions « de grâces pour ce que vous venez de fîiire , et « nous vous supplions très instamment de dai- « gner toujours protéger cet ordre si précieux, « qui a donné à l'Eglise tant de dignes ouvriers , « h la foi tant de martyrs , et au monde entier « tant de grands exemples. Partout on retrouve « ses œuvres de salut, et les pays catholiques, « hérétiques et infidèles ont tous été arrosés de «ses sueurs. 11 lui sera donné, sans doute, de
i( reproduire encore le même bien, ainsi que (( nous devons l'espérer de la divine bonté , qui (( humilie et relève (i). C'est avec ces sentiments «que, prosterné aux pieds de votre Sainteté, « j'implore très humblement votre bénédiction (( apostolique. »
En citant les dernières paroles de cette lettre , nous n'avons pu nous empêcher d'en faire comme l'application à ce qui s'est passé ensuite. Après que les jésuites ont été frappés du coup qui devait pour jamais les anéantir, cette divine bonté' qui humilie et relève, qui perd et ressuscite, les a relevés et vraiment ressuscites lorsqu'ils étaient perdus. S'ils ne reparaissent plus avec le même éclat ni dans le même nombre, du moins est-ce avec les mêmes vertus et le même zèl^ , cl ils sont encore une des consolations de l'Egliic dans les tribulations présentes. Le Pape répondit à la lettre de notre bienheureux par un bref dont voici quelques passages : « C'est avec un « très grand plaisir que nous avons lu la lettre « par laquelle vous nous exprimez ( ce dont nous (( étions persuadés d'ailleurs), la vive satisfaction « que vous avez éprouvé au sujet de notre consti- « tution apostolique en faveur de la pieuse com-
(i) Humiliât ctsublevat.
<( pagnie de Jésus ; toul ce que vous nous dites « d'honorable pour cette société nous a été sin-
(( gulièrement agréable Nous aimons intini-
« ment , ô notre vénérable frère , cet amour de «la justice, cette grandeur d'àme, celte sainte « liberté, si digne d'un évèque, qui vous caracté- « risent. Incapable d'être le moins du monde « ébranlé par aucune considération humaine, « vous nous parlez de l'institut des jésuites com-
« me vous pensez C'est avec beaucoup d'af-
(( fection , et en portant en toute charité votre « fraternité dans notre cœur , que nous lui don- « nous notre bénédiction apostolique. »
Le Pape trouvait d'autant plus de mérite dans la franchise avec laquelle s'exprimait le serviteur de Dieu, qu'en se prononçant ainsi, il avait le courage de déplaire h un parti puissant, et surtout h la cour de Naples, qui, égarée comme tant d'autres, réclamait avec violence la destruction des jésuites.
Clément xiii vint h mourir ; le pontificat de son successeur fut agité par plus de passions encore. Le premier, par son énergie, avait pu ôter au parti ennemi tout espoir de le vaincre, mais ce parti existait toujours et sa violence n'avait fait qu'augmenter depuis la mort du pontife. En voyant les troubles excités dans l'Eglise, Alphonse, qui ne pouvait s'empcchcr d'en prévoir les fii-
iiestes consc'quences , était en proie k la plus aim re douleur , et offrait à Dieu de continuelles prières pour la paix de TEglise et de son nouveau chef. On aurait dit qu'il ressentait lui-même tous les coups que rimpiété et la haine portaient à la religion , et il s'aflligeait en particulier de la tempête toujours plus furieuse qui s'était déchaînée de tous côtés contre les jésuites : « C'est (( là , disait-il , l'odieux ouvrage des jansénistes « et des incrédules. S'ils parviennent à renverser (( la compagnie, ils ont réussi dans leurs projets, (( et l'on verra quels bouleversements ils cause- (( ront alors à l'Eglise et à l'état. Les jésuites une {(fois détruits, répétait- il encore, le Pape et « l'Eglise se trouveront dans une plus fâcheuse « situation : les jésuites ne sont le point de mire u des jansénistes que parce que ceux-ci en veu- (( lent venir par là a ébranler plus fortement (( l'Eglise et l'état. )>
Telles étaient les pensées et les craintes d'Alphonse, lorque Clément xiv donna, sous la date du 22 juillet 1773, le bref qui supprimait la compagnie de Jésus. Ce fut un coup terril)le pour notre bienheureux : quoiqu'il n'en parlât pas, on connaissait assez que son cœur avait été atteint; il adorait en silence les secrets jugements de Dieu dans la conduite de son pontife. Cependant il plaignait dans son cœur ce pontife
infortuné ; et on l'entendit s'écrier un jour , en jetant un profond soupir : « Pauvre Pape ! que « pouvait-il faire dans les circonstances difficiles (( où il se trouvait , tandis que toutes lès couron- (( nés demandaient de concert cette suppression ; « pour nous , nous devons adorer en secret les « impénétrables jugements de Dieu et nous tenir « tranquilles ; car je vous déclare que quand il « ne resterait dans la suite qu'un seul jésuite , « celui-ci serait encore assez puissant pour rétau blir la compagnie. »
Nous ne savons si on éprouvera la même impression que nous -, mais nous serions presque disposés à reconnaître une sorte d'inspiration dans ces dernières paroles que nous lisons en propres termes dans des mémoires imprimés à une époque déjà éloignée , oii certainement il ne pouvait encore être question du rétablissement des jésuites.
Tout le monde connaît les cruelles agitations de Clément xiv, lorsqu'après son fameux bref de suppression les affaires de l'Eglise se trouvaient dans un état toujours plus déplorable , par les difficultés qu'on lui suscitait sans cesse : le Pape en était tellement alfecté que l'on a osé dire que dans certains moments le libre usage de ses facultés intellectuelles en était comme suspendu. Alphonse partageait la douleur du
Pontife pour TEglise persécutée, et il se consolait par la prière de tout le mal que l'enfer avait reçu le pouvoir de faire dans un siècle égaré. a Priez pour le Pape , écrivait-il , on dit qu'il est « accablé de tristesse; et en effet, on ne voit au- (( cune lueur de paix pour l'Eglise. Priez pour le « Pape , Dieu sait combien je compatis h son afflic- « tion. )) Ne cessez, disait-il dans une autre lettre, (( Ne cessez de prier pour le Pape, ainsi que je (( tache de le faire de mon côté : la vie lui est « devenue à charge , en voyant toutes les traver- « ses qui s'élèvent contre la sainte Eglise ; les « affaires vont toujours de mal en pis. M'" Pios- (( seti , venu de Rome , m'assure que le Pape est «accablé : il est toujours enfermé, ne donne « presque audience a personne , tellement qu'on {( ne peut expédier aucune affaire. Il a beaucoup « a souffrir des prétentions des couronnes , et « surtout de ce qui passe par rapport h Venise.... (( Nous espérons que Dieu le conservera pour (( l'année sainte du Jubilé...;.... Pour moi je ne c cesse de m'écrier : pauvre Pape , qui est affligé « de tout côté ! et je prie sans cesse pour lui , afin a- que le Seigneur yienne a son secours. » Nous trouvons encore dans trois autres lettres de notre saint l'expression touchante d'une pieuse et filiale inquiétude pour les peines et les ennuis désolants d'un Pontife malheureux. Le Ciel touché de tant
de détresse d'une part et de si beaux sentiments et de si ferventes prières de Tautre, signala sa miséricorde sur les derniers moments de Clément XIV, par un prodige aussi consolant en lui-même qu'intéressant pour la mémoire de ce Pape.
Dans la matinée du 21 septembre 1774, Alphonse, après avoir fini la messe, se jeta dans son fauteuil : il était abattu et taciturne , et sans faire le moindre mouvement, sans articuler un seul mot de prière^ ni adresser jamais la parole h personne , il resta dans cet état tout le jour et toute la nuit suivante. Durant tout ce temps il ne prit aucune nourriture, et on ne vit pas qu'il désirât aucun service auprès de sa personne. Les domestiques , qui s'étaient d'abord aperçus de sa situation, se tenaient h portée de sa chambre; mais ils n'osaient pas entrer. Le 22, au matin, ils reconnurent que le saint n'avait pas changé d'attitude, et ils ne savaient plus ce qu'il fallait en penser \ ils craignaient que ce ne fut autre chose qu'une extase prolongée. Cependant, quand l'heure est un peu plus avancée',* Alphonse agite la sonnette pour annoncer qu'il veut céh'brer la sainte messe. A ce signe, ce n'est pas seulement le frère laïc chargé de le servit^ a l'aïitel, mais toutes les personnes de la maison et d'autres étrangères qui accourent avec empressement; le
prélat demande , avec un air de surprise , pourquoi tant du monde; on lui répond qu'il y a deux jours qu'il ne parle ni donne aucun signe de vie. «C'est vrai, répliqua-t-il ; mais vous ne « savez pas que j'ai été assister le Pape , qui vient (( de mourir. » Une personne , qui avait entendu cette réponse, alla la porter, le même jour, à Sain te- Agathe, elle s'y répandit aussitôt comme à Arienzo où résidait Alphonse ; on crut que ce n'était là qu'un songe. Mais on ne tarda pas d'avoir la nouvelle de la mort de Clément xiv , qui avait passé a une autre vie le 22 septembre, précisément a sept heures du matin , au moment même où notre bienheureux avait repris ses sens. Le savant historien des Papes , Novaès , fait mention de ce miracle en racontant la mort de Clément XIV. Il dit que ce Pape « avait cessé de vivre le 22 septembre 1774, à sept heures du matin « (treizième heure pour les Italiens), assisté des (( généraux des Augustins , des Dominicains , des (( Observantins et des Conventuels, et ce qui intéc( resse encore davantage, assisté miraculeuse- « ment par le bienheureux Alphonse de Liguori, «quoique éloigné de corps, ainsi qu'il conste « par les procès juridiques du susdit bienheu- « reux, approuvés par la sacrée congrégation des « rits (i). »
(i) Cossô di vivere a' %% setlembre 1774 a i3 ore
La haute réputation de vertu dont le Seigneur avait favorisé le saint évoque, lui donnait partout une très grande autorité. On vénérait en lui mie sagesse inspirée par Tesprit de Dieu qui l'animait. Cette confiance générale dans son opinion se faisait particulièrement remarquer parmi les membres du corps épiscopal et du sacré collège. C'est ce qui fit naître au cardinal Caslelli, qui attachait personnellement un prix extraordinaire au sentiment du serviteur de Dieu, ridée de lui demander une lettre sur les abus qu'il y avait h réformer dans tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique. Cette lettre devait être montrée dans le conclave, afin de déterminer l'élection d'un Pape capable de remédier à tous les maux de l'Eglise. Alphonse fut effraye et confus tout à la fois d'une semblable commission; mais ne voulant pas se refuser aux désirs d'un pieux cardinal pour qui il professait une
délia mattina, coU'assistenzade'generali degliAgostiniani, de' Domenicani, degli Osservanti, et de' Conventuali e, quel che più intéressa, toll' assistenza miracolosa del beato Alfonso de' Liguori , quantunque loiitano di corpo, corne si ricava dai processi giuridici del delto beato approvati dalla sagra congrcgazionc de' riti. {Elementi délia storia de' Somnii Fontejlci da :-an Pietro , etc. Rac~ colti dal canonico Gîmeppe de No^-aes patrizio portoghcbe. }n lioma 1822, tom. XV, pag. 2.10.}
grande estime , ni s'empêcher lui-même de contribuer de quelque manière à un bien aussi considérable que celui dont il était question , il se décida à écrire en ces termes, après s'être longtemps recommandé à Dieu :
0. Vous me demandez , mon cher ami et sei- « gneur , mon sentiment sur les affaires prtsen- « tes de l'Eglise et sur l'élection d'un Pape : et (( quel sentiment avez-vous donc à attendre d'un (( homme aussi misérable que moi? Tout ce qu'il « m'est permis de dire, c'est qu'il faut prier et «beaucoup prier. Car, dans la confusion et le (( relc^hement où sont généralement tombées (( toutes les conditions , la prudence et la sagesse « humaines sont insuffisantes pour rétablir toutes (( choses dans leur véritable et légitime état: il « faut le bras tout-puissant de Dieu. Parmi les « pasteurs, c'est bien le petit nombre qui a un (( vrai zèle pour le salut des âmes. Les commu- « nautés religieuses sont toutes plus ou moins « relâchées^ on ne trouve que peu ou point d'ob- (( servance régulière et d'obéissance. Quant au « clergé séculier , c'est quelque chose d'aussi déu plorable : tout demande une réforme générale (( dans les ecclésiastiques , afin de pouvoir mettre (( ordre ensuite à la grande corruption des mœurs « que l'on voit dans les laïques. Ainsi il faut « prier Notre-Seigneurde donneràson Eglise un
« chef qui ait quelque chose de plus que la pru- « tlencc et le savoir des hommes ; il faut qu il « soit rempli de l'eriprit do. Dieu et d'un grand {( zèle pour sa «loire ; qu'il soit également dt'ta- « ché de tout parti et incapable d'agir par consi- « dération humaine ; si par malheur nous avions (( un Pape qui n'eut pas uniquement devant les (( yeux la gloire de Dieu , le Ciel ne l'assisterait (( guère , et nous nous trouverions toujours de « mal en pis.
(( La prière est puissante pour remédier à de si « grands maux. Pour ce qui me regarde, j'ai nonce seulement imposé a toute ma petite société l'o- <( bligation de prier avec plus de ferveur que de « coutume pour l'élection du nouveau Pontife, « mais encore j'ai ordonné dans tout mon dio- « cèse, aux prêtres séculiers et réguliers, de dire « à la messe la collecte pi^o eligendo summo Pon- <( tifice. Voilà le meilleur sentiment que je puisse « avoir et le meilleur conseil que je puisse don- <( ner dans les affaires présentes. Je prie moi- <( même plusieurs fois le jour -, mais que peuvent (( mes froides prières ? Toute ma confiance est « dans les mérites de Jésus-Christ et de la très <( sainte Vierge Marie, de qui j'espère qu'avant « ma mort (que mon âge et mes infirmités m'an- « noncent être très procliaine), il me sera donné «de voir l'Eglise consolée Moi aussi, je
« désire, comme votre seigneurie éminentissime, « de voir la réforme de tous les désordres pré- (( sents -, et sur cette matière il me vient mille « pensées que j'oserais publier, si ma misère ne « m'avertissait qu'il ne m'appartient pas do vouloir (( réformer le monde entier ; je désirerais que le « Pape futur ( puisqu'aujourd'liui il manque un « grand nombre de cardinaux ) , ne choisît que « des sujets également dignes par leur doctrine « et par leur zMe , et qu'il insinuât préalable- (( ment à tous les princes, en leur faisant part (( de son exaltation, de ne lui présenter jamais (( pour le cardinalat que des hommes d'une piété (( et d'une doctrine bien connvies.
(( Je désirerais qu'il usât de fermeté pour re- (( fuser les bénéfices à ceux qui en sont sufïi- « samment pourvus, selon ce que demande leur (( état ; qu'il empêchât le luxe des ecclésiasti- « qucs et qu'il eût plus de soin de ne donner ja- (( mais des bénéfices qu'à ceux qui ont servi l'E- « glise, et non pas à des gens qui n'ont aucun « mérite
« Je désirerais qu'il fut très sévère dans le (( choix des évèques et qu'il fit prendre aupara- ({ vant d'exactes informations sur leur vie, leur (( doctrine , et leur capacité pour gouverner un « diocèse. C'est des premiers pasteurs que déu pend surtout le bien de la religion et le salut
376 VIV. DU lîIENIIEUREUX
« des âmes
(( Je désirerais encore que le Pape futur fut « réserve à accorder certaines grâces qui nuisent (( au maintien de la discipline ; comme de per- (( mettre aux religieuses de sortir de leurs couce vents pour aller voir certains objets de curiosité « dans le siècle ; qu'il n'accordât que très difli- « cilement la sécularisation aux religieux, à cause « de mille inconvénients qui en résultent; qu'en- « fin il r<'duisît généralement tous les religieux k « la primitive observance des principales règles n de leur institut.
(( En voilà assez , je pense, pour vous fatiguer, «et il ne me reste plus que de prier Dieu pQur « qu'il nous donne un pasteur rempli de son « esprit. »
De justes et délicates considérations nous ont imposé le devoir de ne citer qu'en partie cette lettre vraiment remarquable ; mais ce qu'on •^ient d'en lire n'en est pas moins un monument précieux du zèle du saint évéque , qui a osé proposer une réforme aussi générale , découvrant avec courage toutes les plaies de l'Eglise pour lesquelles il indiquait le remède ; on remarquera avec nous que ce même esprit qui présidait au gouvernement du diocèse de Sainte- Agathe l'avait inspiré en écrivant au cardinal Castclli.
Heureuse l'Eglise, si on avait pu opérer partout ce qu'Alphonse avait ose entreprendre pour le bien particulier de son troupeau. Mais ce qui était peut-être impossible aux hommes, la main de Dieu l'a fait d'une manière souveraine dans les événements qui ont marqué la fin du siècle dernier. Alors de grandes vertus ont éclaté dans tous les rangs du clergé , les membres indignes s'en sont publiquement séparés , et l'Eglise a été réformée ; alors la France , l'Italie , et plus tard l'Espagne , ont donné successivement l'exemple d'un grand dévouement et d'une glorieuse fidélité : la conduite des confesseurs de la foi a commandé l'admiration du monde entier ; leur présence dans les pays protestants a fait tomber bien des préventions injustes ; tous les ordres du clergé ont participé à cet esprit qui se ranime toujours dans les temps de persécution , et le zèle de la maison de Dieu s'est ensuite manifesté partout de la manière la plus consolante. C'est ainsi que la divine Providence, miséricordieuse jusque dans sa sévérité , a tiré le bien du mal pour l'édification de tous les fidèles et l'exaltation de la sainte Eglise.