CHAPITRE X
Charité du B. Alplionse envers les pauvres de son diocèse.
JLje zèle admirable duB. Alphonse, pour le bien des âmes, n'était pas le seul témoignage de sa charité envers le peuple dont la divine Providence Tavait fait pasteur; il était encore attentif à le secourir dans ses besoins temporels. Son palais était continuellement ouvert a toutes les personnes qui venaient solliciter son secours, et jamais il ne renvoyait aucun indigent sans avoir soulagé sa misère : si ce n'était pas de l'argent qu'il donnait, c'étaient des comestibles, des lits ou des vêtements. On avait remarqué surtout qu'il n'y avait pas de soirée ou il ne se présentât quelque pauvre honteux pour recevoir ses aumônes. 11 arriva assez souvent que des malheureux venaient implorer sa charité au moment de son rep;is, ne pouvant alors partager avec eux sa trop chétive nourriture, il la leur donnait en entier, et comme on lui représentait un jour qu'il ne devait pas s'oublier lui-même jusqu'à se priver ainsi
du nécessaire, il répondit qu'il n'avait pas la force de refuser de quoi se nourrir à ceux de ses enfants qui venaient lui demander du pain. Les pauvres l'environnaient sans cesse quand il allait dans la ville, et chacun d'eux touchait toujours sa petite rétribution. Indépendamment de cela, il y avait encore tous les samedis une distribution générale d'aumônes à la porte de l'évêché.
La charité d'Alphonse ne s'exerçait pas seulement envers le besoin, qui vient de lui-même s'offrir h la compassion pour émouvoir en sa faveur les cœurs sensibles; mais cette charité, aussi active que généreuse, allait surtout au devant de l'infortune qui , craintive et timide , n'en est que plus cruelle sous le voile d'une prospérité trompeuse ou d'une aisance convenable dans une condition un peu relevée ou simplement honnête. Long-temps avant son épiscopat, le saint avait du recevoir mille fois, dans le cours de son long ministère, la confidence de la douleur et des larmes d'une multitude de familles en proie aux horreurs d'une misère secrète. 11 savait combien est déchirante cette douleur que personne ne vientsoulager, et combien sont amèresces larmes que jamais aucune main ne sèche. Peut-être, en plusieurs circonstances, son âme compatissante avait-elle été émue par les cris de ces enfants, <jui ne connaissant encore lavie que par ce qu'elle a de
plus triste , demandent tous les jours Ii un pcre désolé un pain qu'il ne peut leur rompre ; devenu évéque , Alphonse les adopta , et il fat lui-même leur père, ainsi que de tous les pauvres. En conséquence, il s'attachait avec un soin tout particulier à découvrir et a soulager ces familles infortunées qu'une fierté excusable ou une timidité extrême condamnent ainsi a souftrir sans consolation et sans espérance. 11 cherchait à pénétrer avec toute la délicatesse qu'exigeait la condition des malheureux, le secret d'une pauvreté qui n'osait s'avouer elle-même. Le monde ne vient au secours du pauvre qu'en l'affligeant par une piété humiliante, parce qu'il regarde sa situation comme un tort ou une honte , mais la religion en use bien autrement, elle soulage, relève et console tout h la fois , et la pauvreté est non seulement un état intéressant pour la charité, mais elle est encore une prérogative sainte et respectable aux yeux de la foi. D'après la connaissance que les curés devaient avoir de tous leurs paroissiens, le saint évcque en exigeait de temps en temps un rapport circonstancié sur la véritable position de chaque famille indigente, et celle-ci recevait comme une petite pension proportionnée h ses besoins. Le nombre des personnes à qui parvenaient ces aumônes régulières s'élevait toujours au-dessus de ce que les revenus de notre bienheureux sem-
blaient pouvoir comporter : prêtres infirmes, artistes et ouvriers sans travail , cultivateurs privés de r.^coltes. gens de condition sans ressource, malades, vieillards, veuves, orph'^lins, familles trop nombreuses, il avait, pour ainsi dire, à sa charge toutes les infortunes de son diocèse; cependant il trouvait encore dans son inépuisable charité de quoi subvenir aux cas extraordinaires et imprévus j on voyait en lui comme la providence visible du malheur. Nous avons dit ailleurs qu'il s'était fait un devoir d'aller visiter les malades et de laisser toujours quelques aumônes à ceux qui étaient pauvres; mais nous n'avons pas relevé tout ce qu'il avait d'admirable dans les soins de sa charité; un seul mot suffira. Le saint évêque portait quelquefois lui-même aux malades quelques petites portions d'une nourriture plus délicate et plus recherchée, trouvant pour eux des douceurs qu'il se refusait toujours même dans ses maladies ; cette bonté ravissait ces pauvres gens ; et oii est l'homme qui résisterait aux sentiments qu'elle inspire ? Ce sont là de ces traits dont la beauté est sentie de tout ce qui a un coeur : on se prosternerait volontiers devant une telle vertu pour baiser avec autant d'atten- , drissement que d'admiration les traces de ces pieds vénérables dont les démarches avaient un ebjel aussi touchant. Le charitable pasteur éten-
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dait ses secours, non-seulement à ceux qui n'osent pas les demander, mais h ceux encore qui n^osent pas même les recevoir et à qui on ne peut les oflrir qu'en cachant la main qui les leur donne. Son médecin fait un chute et se casse le bras : cet homme n'a pas des ressources suffisantes pour la dépense qu'exigerait l'opération d'un chirurgien habile; Alphonse va le voir, et glisse secrètement douze ducats sous son chevet, ce qui donne le moyen de faire venir de Naples un homme de l'art qui opère avec un succès assuré. Au fond de leurs cachots, les prisonniers connaissaient la libéralité de notre saint : peu content de leur procurer quelque soulagement passager , il a souvent encore contribué a leur élargissement ; quand ils étaient détenus pour dettes, il s'intéressait en leur faveur auprès de leurs créanciers, quelque fois même il payait le prix de leur liberté. Un liommc est reconnu pour s'être introduit furtivement dans le palais épiscopal et v avoir dérobé quelques petits objets, un des serviteurs du prélat se hâte d'aller dénoncer le coupable et le fait emprisonner ; dès qu'iVlphonse a connaissance tle cette démarche, il se plaint vivement de ce qu'on se l'est permise à son iuscu, et ordonne que l'on aille sans délai faire sortir le voleur. Cependant le grand-vicaire lui représente qu'il est nécessaire pour le bon exemple, que cet homme
soit puni au moins par quelques jours de prison : le prélat n'insiste pas pour rcxcciition de son premier ordre, mais il écrit au gouverneur que son intention très expresse est qu'on ne commence aucune procédure ; il nourrit le prisonnier pendant les deux jours de détention, paye luimême tous les frais de cette affaire, et finit par faire une aumône au misérable qui l'avait volé.> C'était peut-être le meilleur moyen de prévenir pour la suite une mauvaise action.
On juge assez que notre bienheureux ne devait pas être un exacteur avide pour ses propres intérêts. Il remettait charitablement leur dette à des débiteurs impuissants h payer ; il fit l'abandon d'une somme considérable h un administrateur de la mense épiscopale qui avait beaucoup de difficulté pour se libérer, et l'un de ses fermiers éprouva plusieurs fois combien il était généreux et prompt a faire grâce de ce qui lui était dîi; il dispensait avec une grande facilité des droits de sa cour les prêtres qui étaient pauvres, et ces dispenses concoururent avec la diminution des taxes à réduire si fort les revenus, que bientôt il n'y eut plus de quoi fournir un traitement au vicaire-général : le saint y suppléa de ses deniers. Ce fut un sujet de plainte de la part du secrétaire, qui cependant consentit enfin, h l'exemple de l'évêque, a se relâcher de ses droits particuliers de
chancollcrie. Tant de libéralités réduisirent quelquefois Alphonse dans une impuissance absolue de subvenir aux plus petites dépenses. 11 en était venu à être oblige d'emprunter de l'argent pour se procurer les premières nécessités de la vie ; alors encore il ne cessait pas de secourir les malheureux, et dans les grands besoins, il empruntait même pour donner. Un particulier vint un jour le supplier de payer pour lui la somme de sept ducats (ï), pour laquelle, disait-il, il courait risque d'être emprisonné. Le prélat n'avait pas tant d'argent, il ne put en conséquence faire précisément ce que demandait le pauvre débiteur; mais il se rendit caution pour lui, et s'obligea de payer les sept ducats a raison de six carlins par mois; cette condition fut acceptée, et Alphonse ne devait plus que douze carlins quand il se démit de son évêclié ; il acquitta alors sa delte entière.
Mais ce n'était pas assez pour la gloire de notre saint que le sacrifice journalier de tous ses biens en faveur de l'indigence. Dieu envoie un fléau qui , en punissant les désordres d'un siècle coupable , va faire éclater encore davantage une vertu déjà si éclatante. En 1754, une allreuse di-
(i) Le ducat vaut un peu plus de 4 fr. , cl le carlin à peu près 5o centimes.
S€lte désola ritalie. Le bon pasteur, semblable au sage fils de Jacob, avait amassé , contre son usage, et on dirait par une prévision admirable , une grande quantité de légumes. Il les fit distribuer dès le moment de la disette : il en vint ensuite / à la distribution de tout le blé qu'il possédait du produit des terres de l'évèché. Quand tout cela fut épuisé, il écrivit à plusieurs de ses amis, et particurërement à son frère D. Hercule, pour leur demander autant de grains qu'ils pourraient lui en faire passer. En attendant, il voulut emprunter de l'argent, mais il n'en trouva pas à cause de son grand âge et du mauvais état de sa santé, il s'en dédommagea en faisant vendre secrètement le carrosse et les deux mules dont son frère lui avait fait présent, ainsi que la croix pectorale d'or et la bague qu'il avait reçue de M'^^Gianini, et qui avaient appartenu à son oncle Cavalieri, évéque de Troie. Il acheta en échange une croix et vme bague de métal commun qu'il fit dorer. 11 ordonna que l'on vendît encore les six couverts d'argent qui lui restaient ; mais ses gpns n'en firent rien, et se contentèrent de les > faire disparaître en les remplaçant par des couverts de laiton. Alphonse croyait les premiers vendus, et quand il les vit encore sur la table après la disette^ on lui dit qu'ils avaient été seulement mis en gage. Enfin, ne sachant plus
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que vendre des objets de sa maison, il penâa sérieusement à se défaire de son rochet et de sa montre. Ce fut grand'peine h son secrétaire pour l'en dissuatler ; car, selon l'expression d'vni père de sa compagnie, notre bienheureux, h l'exemple de saint Paulin de Noie, aurait voulu se vendre lui-même, pour racheter ses diocésains de la famine. Au reste, il leur avait consacré toute son existence, et s'il ne s'était pas vendu en personne pour eux , il s'était bien mis à la même place, partageant toutes leurs privations; on ne servait plus a sa table que du pain et de la soupe , avec quelques fruits •, ses commensaux étaient obligés de s'en contenter, pressés qu'ils étaient par le serviteur de Dieu de faire ce sacrifice au profit des pauvres. Cependant il lui arriva plusieurs charges de blé que lui envoyait son frère ; un prêtre de son diocèse mit h sa disposition une grande qviantité de légumes, et il reçut 3o ducats d'un jésuite, le père de Matteis de Naples. 11 se hâta de soulager les plus nécessiteux, et bientôt ces ressources , trop faibles pour tant de besoins, furent entièrement épuisées. Le palais épiscopal était sans cesse assiégé par une multitude de pauvres qui demandaient du pain; le saint prélat ne pouvait sortir sans se trouver environné de ces malheureux qui le suppliaient de ne pas les laisser mourir. Son cœur pater-
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hel était navré de ce spectacle, il était inconsolable de ne pouvoir accorder des secours suffisants; il s'agitait de toutes les manières , tenait des assemblées des notables, des magistrats, des chanoines pour aviser aux moyens les plus efficaces de subvenir à ime si grande misère ; il redoublait de zèle dans ses prédications pour excitei* la charité des fidèles; ce sujet revenait sans cesse dans tous ses discours : il exhortait, pressait, conjurait les riches, avec les plus vives instances, d'avoir pitié de son peuple désolé : il allait en particulier solliciter, on dirait presque mendier des secours auprès de toutes les personnes à qui il connaissait quelque aisance. Il voulait surtout que les ecclésiastiques et les communautés religieuses signalassent un caractère bienfaisant dans deâ conjonctures aussi d:'plorables, et leur rappelait tous les jours cette obligation avec la plus grande force. Ayant appris que le supérieur d'un couvent très riche ne répandait que de légères aumônes, il le mande, lui reproche sa conduite comme une horrible barbarie et inie criante injustice. Puis retraçant avec énercfie la cruelle extrémité ou sont réduits les pauvres de Jésus-Christ, il exhorte cet homme dur à se laisser toucher par de si grandes souffrances. Il croit de son devoir de s'exprimer ainsi dans une aussi grave situation, et quand ce ne serait pas le devoir de sa charge.
l'amour des pauvres, qui parle avec tant de force dans son cœur, ne lui permettait pas de gémir en silence.
Malgré tant de sollicitude pour le soulagement des malheureux, les horreurs de la famine se faisaient sentir toujours davantage, et l'àme du saint évéque en éprouvait une inexprimable désolation. Un soir en allant se coucher, les domestiques de l'évéché trouvèrent dans l'anti-chambre du prélat, qui était continuellement ouverte k tous les pauvres, un jeune homme étendu sur un banc, et dans un tel état d'inanition qu'il ne donnait aucun signe de sa vie. On avertit aussitôt Alphonse : il vient avec empressement, et à l'aspect de cet infortuné , il ne peut se défendre d'une douleur accablante ; cependant sa charité lui donne des forces : il prend le jeune homme entre ses bras, tache de lui faire avaler quelques gouttes d'une liqueur confortative : il parvient avec effort à introduire dans sa bouche quelques morceaux de chocolat, et son cœur ressent une joie paternelle depuis trop long-temps inconnue , en voyant ce pauvre jeune homme reprendre ses sens et revenir pour ainsi dire h la vie. Il le garda pendant plusieurs jours dans son palais pour qu'il put recouvrer ses forces, et en le renvoyant, il lui recommanda de retourner toutes les fois qu'il n'aurait rien pour se nourrir. Un autre jour le
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palais épiscopal se trouvait rempli d'une multitude de pauvres qui venaient implorer l'assistance du serviteur de Dieu. Alphonse n'avait plus rien à donner^ et il en pleure amèrement. « Mes ence fants, dit-il d'une voix que les sanglots étouffent, « mes chers enfants , il ne me reste plus rien pour ({ vous soulager : j'ai vendu carrosse, chevaux et « tout ce que je possédais, et je ne sais plus que « faire pour vos besoins ; j'ai voulu emprunter, (( mais je ne trouve personne qui veuille me prê- (( ter de l'argent. » A ces mots, tout le monde fond en larmes ; en voyant l'extrême douleur de leur évêque, les malheureux touchés de tant de charité, éprouvent eux-mêmes comme un mouvement de compassion pour lui : ils voudraient presque le consoler des chagrins qu'ils lui causent, mais il laisse cette foule trop chère à son cœur, et sur laquelle il ne peut concevoir lui-même qu'une pitié stérile : il se retire dans sa chambre accablé de cette scène déchirante, comme un père qui se voit forcé d'abandonner à la charité des autres ses propres enfants qu'il n'est plus en état de secourir.
Toujours plus douloureusement affecté des maux de son peuple, le B. Alphonse réfléchissait sans cesse aux moyens de les adoucir. Absorbé dans cette pensée , on le voyait se promener seul dans sa chambre, roulant dans son esprit toutes
sortes de projets, avec un abattement et une tristesse qu'augmentaient a chaque instant l'impossibilité oîi il se trouvait de ne rien entreprendre de très satisfaisant contre les rigueurs de la famine. Il imagina pourtant de demander au chapitre et au Pape la permission de vendre le bassin et l'aiguière d'argent dont il se servait dans les messes solennelles; mais ayant appris que le chapitre s'opposerait à cette résolution , il demanda seulement de pouvoir engager pour un temps cette argenterie, et cela encore lui fut refusé; il s'adressa alors au Pape pour être autorisé h aliéner à cens quelques portions des biens de l'évêché; mais comme cette autorisation tardait beaucoup d'arriver (il ne la reçut que quand il n'ctait plus temps), il crut que, dans une circonstance aussi désastreuse, il pouvait imposer une taxe sur tous les lieux pies de son diocèse. Il fit consentir le chapitre et les magistrats à cette mesure , et elle lui donna un produit suffisant pour venir au secours des plus malheureux.
Cependant l'exaspération que devait nécessairement produire sur un peuple affamé des souffrances aussi cruelles, se manifesta quelquefois d'une manière qui ajoutait encore à raflliclion du serviteur de Dieu. Les habitants d'un village, dont l'évèquc était le seigneur temporel , réclaniaient ses secours, prétendant un droit pai:licu-
lier à l'exclusion des autres diocésains, mécontents de ne pas obtenir une préférence absolue, ils vinrent outrager et menacer en face leur évêque ; il répondit avec la bonté d'un père qui pardonne en pleurant à ses enfants égarés par la douleur. 11 donna h ces pauvres gens tout ce qu'il avait, et il s'afïligea profondément de ne pouvoir les soulager tout a fait. Quelques jours après, il apprend qu'une émeute populaire vient d'éclater à Sainte-Agathe ; déjà la foule s'est portée h main armée chez le syndic ; les portes de sa maison ont été brisées à coup de hache , et on le cherche partout pour l'immoler à la fureur publique. Par bonheur, il se trouvait en ce moment auprès du prélat; on en a le soupçon dans la populace, et aussitôt elle se dirige en tumulte vers le palais épiscopal , en poussant des vociférations épouvantables. Une partie de ces furieux environne les dehors du palais, pour ne pas laisser échapper la victime qu'ils ont choisie. Tandis que d'autres ont pénétré dans l'intérieur pour l'y chercher, Alphonse fait cacher le syndic , et se présente seul à la troupe forcenée ; il demande qu'on le frappe lui-même plutôt que d'attenter a la vie d'un père de famille innocent du malheur de tous. Son courage et sa magnanimité en imposent aux mutins-, ses discours, ainsi que la part qu'il prend à leur situa-
tion , parviennent à apaiser le plus grand nombre, et rattroupcmciit se dissipe aussitôt que le généreux évèque a fait distribuer tout le pain et toute la farine qui se trouvaient pour le moment à l'évêché et au séminaire.
Un chanoine d'Arienzo était depuis quelque temps h Sainte-Agathe occupé h mettre en ordre les archives de l'évêché. Un jour Alphonse lui ordonna de quitter son travail et de retourner chez lui en toute h;\te. Celui-ci ne comprit pas d'abord le motif de cet ordre ; mais en arrivant h Arienzo, il trouva le peuple soulevé par la famine et poursuivant, les armes à la main, le magistrat chargé de l'approvisionnement de la ville; il eut h peine le temps de faire cacher ce magistrat dans un couvent, et on eût dit qu'il avait été envoyé tout exprès pour lui sauver la vie. Cet événement parut expliquer au chanoine la précipitation de son départ de Sainte- Agathe.
Quand la disette eut cessé , Alphonse ne cessa pas pour cela de répandre toujours dans le sein des pauvres les aumônes les plus abondantes. 11 jugeait que c'était pour lui un devoir d'autant plus indispensable, qu'il ne se regardait que comme un simple dépositaire des revenus ecclésiastiques, bien persuadé qu'après qu'il avait prélevé son modeste entretien, ils devenaient, par droit de justice, le patrimoine des pauvres. Un
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écrit de sa main, que l'on rapporte à peu près à l'époque oii il prit possession de son cvêclié, a fait connaître la resolution qu'il avait prise alors d'employer en bonnes œuvres tout ce qui lui restait de ses revenus. 11 se serait fait scrupule de détourner, au profit de ses parents, de ses amis, de sa congrégation même, la moindre partie d'un superflu qui, avec moins de privations, aurait paru appartenir a l'indispensable nécessaire. Son frère D. Hercule étant venu avec sa femme le voir à AiroUes où il était en visite, lui demanda l'abandon de la pension que leur père lui avait laissé : «Je ne le puis, répondit le saint, les reve- (( nus de mon évèclié appartiennent aux pauvres, « et lapension estnécessaire pourmon entretien.» Pour tout présent de noces, il envoya à sa bellesœur une petite image de la sainte Vierge du prix de quelques carlins. Cet objet parut trop modique et fut mal reçu : Alphonse n'y ajouta rien. A ses yeux, c'était poTir lui une bienséance autant qu'un devoir de ne jamais déroger à la pauvreté, surtout quand il ne pouvait rien donner à la politesse sans le soustraire à la charité. Cependant, il était loin d'être indiô'érent aubien de sa famille : il la dirigeait par ses conseils dictés par une affection aussi sincère que pure et sainte : il s'occup;iit avec un très grand intérêt de ce qui regardait l'éducation de ses neveux, et il vivait dans
une véritable sollicitude pour le salut des siens, leur donnant h cet égard les avis les plus importants, et priant tous les jours pour attirer sur eux toutes les bénédictions du Ciel. Il les aimait, mais il les aimait en Dieu, et laissait aux morts le soin d'ensevelir les morts.