CHAPITRE III
Sollicitude et nouveaux chagrins du B. Alphonse par rapport à sa congrégation.
I->'EPTJis qu'il était retourné parmi ses élèves , le B. Alphonse n'ayant plus la sollicitude de son diocèse , s'occupait avec le plus grand soin , malgré son âge et ses infirmités , du gouvernement de sa congrégation. Il veillait continuellement sur la conduite de chaque individu. Il dirigeait toutes les opérations de son vicaire général dans les visites annuelles des maisons qu'il ne pouvait faire par lui-même. La régularité et les vertus de ses enfants le comblaient de joie. Son cœur paternel s'afiligeait amèrement s'il venait à apprendre que quelqu'un d'entr'eux s'était écarté de son devoir. Dès-lors il n'épargnait pas les corrections pour l'y ramener. Son grand désir était de les voir se perfectionn^sr dans les vertus dignes de leur vocation j c'est ainsi qu'il faisait tous les samedis, dans la maison de Saint-Michel, une exhortation sur un point de la vie spiritueille , insistant toujours sur l'exacte observance de la
règle. Attendri lorsqu'eii partant pour leurs courses apostoliques ses élèves venaient lui demander sa bénédiction, il leur promettait, en leur exprimant le regret de ne pouvoir les suivre, qu'il ne cesserait de s'associer a leurs travaux par ses vœux et ses prières. Il s'intéressait vivement au récit de tout ce qui s'était passé ensuite dans les missions. S'il aimait a apprendre les succès de leur zèle , il ne négligeait rien de ce qui devait y contribuer : il attachait une très grande importance à ce que chacun des missionnaires annonçât dignement la parole de Dieu. Il excitait sans cesse la vigilance des recteurs de chaque maison a cet égard. Simplicité, solidité, dignité, abnégation de soi-même, telles étaient les qualités qu'il exigeait d'un prédicateur : « Il faut « prêcher, répétait-il souvent h la communauté « assemblée, il faut prêcher, comme saint Paul, (i Jésus -Christ et Jésus- Christ crucifié; c'est « ainsi que vous annoncerez la parole sainte avec « autant de fruit pour vous-mêmes que pour vos « auditeurs. »
Cependant quelque chose manquait encore à la congrégation du très saint Rédempteur. Alphonse desirait ardemment de la voir, avant de mourir, approuvée et reconnue par le gouvernement du Roi ; ainsi elle serait délivrée de toutes les persécutions qui venaient de temps en temps
mettre en question son existence. Quelques démarches furent tentées k cet eftet auprès de la cour de Naples. Le grand aumônier promit sa protection, moyennant certains changements indispensables, disait-il, pour que les règles pussent être admises. L'esprit philosophique du siècle dominait dans l'administration du marquis Tanucci; ce ministre suivait un système ennemi contre les ordres et les vœux monastiques. Dans de telles circonstances, il eût peut-être fallu F.'estimer heureux d'exister dans l'Eglise , sans vouloir être reconnu dans l'état, quel qu'avantage cju'on put espérer de cette double approbation. Malheureusement Alphonse, affaibli par l'âge et les infirmités, était nécessairement obligé de se reposer, pour le soin de certains intérêts, sur la coopération des membres de son institut les plus agissants et les plus capables. Il chargea deux de ses consulteurs ou assistants de poursuivre l'affaire de l'approbation civile : un de ceux-ci , le P. Majone , était résolu de tout faire pour Pobtenir, cachant en cela le dessein de se prêter h toutes les innovations qui seraient exigées. Politique plus adroit que prévoyant et fidèle , il vit la sagesse dans les concessions. Il avait été avocat, il était exercé aux discussions et très habile h conduire les affaires ; avec un caractère hardi , entier et impérieux, il dominait tous ceux qui ne lui
étaient pas très supcrieurs par leur position, emportant par la force de sa volonté ce qu'il ne pouvait obtenir par adresse-, il entraîna son collègue dans ses vues , et il fut la première cause de beaucoup de chagrins qui remplirent d'amertume la vieillesse de notre bienheureux. Quand ce P. Majone eut reconnu à Naples le véritable état des choses, il jugea qu'il lui importait que ses desseins ne fussent pas pénétrés avant leur entière exécution. Il persuada à Alphonse et aux autres membres du conseil de l'institut de s'obliger par serment a garder le secret sur tout ce qui se ferait dans le cours de cette affaire, dont il exagérait l'importance et la délicatesse. Ils prêtèrent tous ce serment. Cependant notre saint déclara qu'il ne permettait aucun changement aux règles , si ce n'est qu'il consentait à ce qu'il ne fut pas fait mention du droit d'acquérir, qui paraissait choquer si fort la susceptibilité ombrageuse de la politique moderne. Tout étant ainsi préparé pour un plan perfide, Majone se mit en mouvement pour faire réussir ses projets à la cour. Cependant le bruit se répandit, parmi les membres de la congrégation, qu'on allait altérer les règles ; une juste inquiétude se manifesta aussitôt de tous côtés ; il y eut des protestations énergiques contre toute entreprise sur ce point fondamental. On adressa h Alphonse une foule de
réclamations qui , prouvant rattachement de ses enfants pour les règles qu'il leur avait données , ne pouvaient au fond lui déplaire , bien que la forme manquât de la modération convenable. Il s'efforça de rassurer tout le monde, déclarant que rien n'était ni serait changé. Seulement, dit-il , on ne soumettra point à l'approbation du Roi ce qui regarde les acquisitions. Cela ne parut point satisfaisant 5 on soupçonna que le saint vieillard était dupe des ruses de son agent à Naples, et on ne cessa de lui écrire toujours dans le même sens. On écrivit aussi plusieurs lettres à Majone lui-même pour le sommer de s'expliquer sur toutes ses opérations ; il affirma hardiment qu'on l'accusait à tort, et qu'il maintiendirait inviolablement les règles de l'institut. Cependant, éclairé par tout ce qu'on lui disait, le saint commença h concevoir qviclques soupçons , et il demanda quelques explications à Majoncj celui-ci répondit en termes ambigus, prétextant que ses lettres pouvant tomber entre les mains de tout le monde à cause de la mauvaise vue d'Alphonse, qui était forcé de se confier à d'autres pour les lui lire , il devait au secret qu'il avait juré de ne pas s'exprimer avec une entière liberté. Une telle conduite n'était pas propre à dissiper les inquiétudes du saint fondateur; il renouvela ses questions, il voulait des réponses catégoriques ;
mais l'autre éludait tout par son ambiguitc affectée, outre qu'il tardait à répondre, cherchant a gagner du temps, tandis que d'un autre côté il avançait rapidement les choses. Enfin, presse par Alphonse , il arrive à la maison de Saint- Michel pour lui rendre compte de tout ce qui s'est fait. Les bases des soumissions acceptées par le conseil royal sont déjà établies par écrit; il est porteur de la minute originale, et la montre à Alphonse, assurant avec une audace inconcevable qu'elle est de tout point conforme aux règles. C'était une pièce assez longue, d'une écriture petite et presque indéchiffrable. Le saint, après l'avoir considérée un moment, ne se sentit pas d'en prendre lui-même une connaissance approfondie , vu la faiblesse de sa vue et l'accablement de son âge. Il la donna a examiner avec soin au P. Yillani, son confesseur, cet autre lui-même en qui il avait une entière confiance. Villani fut interdit en reconnaissant qu'on avait porté atteinte aux règles dans les points les plus essentiels. Il n'eut pas le courage d'éclater contre Majone, dont le caractère violent lui en imposait; d'ailleurs, il voyait quil n'y avait plus moyen de reculer a Naples , oîi tout était déjà conclu par Tabiis que l'on avait ftiit de la signature d'Alphonse; il craignait encore d'accabler ce pauvre vieillard par la révélation d'une
aussi grande et aussi funeste perfidie, et abandonnant l'événement a la Providence , il fit entendre a notre saint que tout allait bien. Majone retourne h Naples , et l'œuvre d'iniquité se consomme. Le grand aumônier expédie alors l'approbation royale annexée au règlement composé par l'agent infidèle , et qui doit désormais être mis en exécution dans toutes les maisons du très saint Rédempteur qui sont dans le royaume. C'est là la constitution nouvelle de l'institut. A la réception de ce règlement royal , le mystère se découvre : tout le monde reconnaît que la règle a été violée et qu'elle est comme abolie ; la vie commune est supprimée , les vœux n'existent plus, et chaque membre peut sortir de la société quand il lui plaira, en dépit de ses engagements les plus solennels et les plus sacrés. Si ce règlement est admis la congrégation est renversée, ses membres sont parjures. Alphonse est désolé de ce que Ton vient de faire en son nom ; il pleure, il prie , il demande pardon à Dieu, il se plaint amèrement de la lâcheté ou de l'infidélité de Yillani -, il se reproche, comme une faute contre ses devoirs de supérieur de s'être fié à celui-ci. «0 mon Dieu! dit-il, j'ai été trahi « par tous, jusque par mon confesseur, h qui « donc pourrai-jc me fier à l'avenir? J'aurais dû (( examiner moi - même , mais comment faire
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« quand on n'est pas capable de lire une seule « ligne? » Puis il tombe dans une profonde consternation ; il voit SCS règles abolies , l'ouvrage du Seigneur détruit, et dans raccablemcnt de sa douleur il ne sait plus que faire ni que dire , il ne lui reste que ses larmes. D'un autre côté, il y a une explosion de murmures dans toute la société -, on se plaint de la faiblesse du saint vieillard, de sa confiance en des hommes indignes, et surtout du fatal secret qu'il s'est laissé imposer et qui a couvert d'un voile la plus noire trahison. 11 cherche à calmer les esprits, mais la fermentation générale augmente sans cesse, l'indicnation est à son comble contre les auteurs du mal ; on veut déposer les consulteurs et chasser Majone ; on proteste contre linnovation ; on est résolu de tout souffrir , de se retirer même plutôt que de s'y sovimettre. Alphonse approuve ce dernier sentiment, mais il incline a la miséricorde en faveur de Majone ; il ne veut pas perdre un homme égaré par un faux zèle et capable des dernières extrémités dans l'irritation de son amour-propre. 11 lui écrit pour rengager à revenir, lui promettant avec son pardon la conservation de sa dignité de consulteur. Il adresse en môme temps une réclamation au Roi sur l'abus que Ton a fait de son nom et de sa confiance. Loin de se rendre, Majone s'irrite, il représente
le saint comme tombé clans rimbécilllté , et provoque une lettre très sévère du grand aumônier qui enjoint k tous les membres de la congrégation du très saint Rédempteur de se soumettre au règlement approuvé par le Roi. Cette conduite achève de le perdre dans l'esprit de ses confrères; Alphonse lui relire sa procuration, et le désavoue devant le Roi. Cela ne suffisait pas, il fallait ramener le calme dans la société, prendre des moyens pour se soustraire a toutes les vexations et réparer le mal qu'on n'avait pas su empêcher. Après bien des hésitations et des inquiétudes le malheureux fondateur s'arrêta à un parti, peut-être le pire de tous. 11 convoqua une assemblée générale de la société. C'était en appeler à la multitude : funeste ressource contre les passions soulevées ! réunies , elles se prêtèrent mutuellement une force nouvelle. L'assemblée ne se conduisit pas avec toute la sagesse et la modération que le saint attendait. Dès le premier jour , elle manifesta une sorte de violence : ini sincère et légitime attachement h des règles saintes et pures exaltait tous les sentiments qu'avait inspiré l'atteinte qu'on leur avait portée. C'était l'exagération du bien , mais c'était une exagération qui pouvait porter à bien des torts , et précipiter même la société dans les derniers malheurs. On procéda avec beaucoup de lu-
multc ; on voulut signaler une grande horreur de ce qui s'était fait à Naples , en déposant de leurs charges tous ceux qui y avaient pris part. Alphonse ne put concilier les esprits, et fut contraint de renoncer à sa dignité de recteur majeur: aussitôt les consultcurs furent déposés et d'autres furent nommés en leur place , mais le saint cvéque fut réélu : le respect qu'on lui devait ne fut pas enfreint jusqu'à lui donner un successeur. Dans le trouble général, les enfants reconnurent toujours leur pcrc. Affecté, on ne peut plus douloureusement, de ce qui se passait, il mettait aux pieds de la croix ses tribulations personnelles , et conjurait le Seigneur de jeter un regard de miséricorde sur la congrégation , et de la soutenir après le coup qui venait de l'ébranler si violemment. Mais quoique Dieu n'eût pas réprouvé son œuvre, ce n'était encore la que le commencement des douleurs.
Parmi les membres de l'assemblée se trouvait un de ces caractères remuants et inquiets, si fâcheux partout et si dangereux, surtout dans une communauté-, celui-ci n'étant supportable nulle part, était dans le cas d'être sans cesse transféré tVune maison à l'autre. Arrivé depuis quelque temps dans la maison de Frosinone, dans les étits pontificaux, il était parvenu ;i répandre des ombrages parmi les membres de cette communauté el à les
desaffectionner des autres établissements qui se trouvaient dans le royaume de Naples. Son but était de créer, comme un intérêt à part pour les missionnaires qui vivaient sous la domination temporelle du Pape, et de se frayer ainsi une voie à une scission scandaleuse. Dès les premiers bruits de la malheureuse affaire de Majone, un levain d'indépendance fermentait dans cette partie de la congrégation. L'individu que nous signalons était le promoteur de ce désordre; il avait saisi avec habileté une occasion si favorable à ses desseins de division et de discorde. Député à rassemblée générale de la société , il s'y fit remarquer par l'exagération d'un zèle amer et bruyant, et par une conduite singulièrement outrageuse pour Alphonse. Jaloux de rompre ou d'affaiblir les liens qui unissaient tous les membres à un chef commun , il éleva pour la maison qu'il représentait et les autres des états pontificaux , des prétentions qui tendaient à les établir sous un régime spécial. Ces prétentions ne purent être admises. L'échec qu'il essuya l'irrita sans le déconcerter. L'assemblée terminée, il se rend directement à Rome ; il obtient audience du Pape Pie VI , lui expose , avec d^ grandes démonstrations de zèle et d'obéissance pour le Saint Siège apostolique, tout ce que la règle vient de souffrir dans le royaume de Naples, oii, selon lui,
son abolition vient d'être consommée dans une assemblée sacrilège. Il demande protection papale pour lui et pour les maisons qui se trouvent dans les états pontificaux, afin de pouvoir, sans crainte, y observer la règle dans toute sa pureté et son intégrité. Loin de relever l'innocence et la bonne foi d'Alphonse, il le représente comme complice des innovations et comme quelqu'un qui ne se soucie nullement des dispositions du Saint Siège. Le Pape s'indigne en apprenant qu'un homme comblé de tant de grâces des Souverains Pontifes ait pu rejeter ce que son prédécesseur, Benoît MV, avait daigné confirmer et approuver. La même calomnie inspire à toute la ville de Rome la même indignation . On craint que les maisons du très saint Rédempteur qui sont dans les états romains ne subissent la subversion qui désole celles du royaume deNaples, et M^"^ Carafa, secrétaire de la congrégation des évêques et réguliers, écrit, par l'ordre du Pape, au cardinal Banditi, archevêque de Bénévent, et à M^' Giaeobini , cvêque de Véroli , pour qu'ils se fassent représenter par les maisons des rédemptoristes de leurs diocèses respectifs, les constitutions approuvées par Benoît XIV, et qu'ils en maintiennent l'exacte et entière observation par une sévère surveillance. Cette mesure satisfit Alphonse ; ij y vit un moyen de conservation j^our son institut, et il
remercia le Seigneur d'avoir inspiré une telle sollicitude à son Pontife. Mais il en fut autrement. A la nouvelle des ordres du Pape , douze jeunes clercs des plus distingués et qui faisaient l'espérance de toute la congrégation , passèrent, au su d'Alphonse et malgré lui , de la maison d'Iliceto , où ils se trouvaient , dans celles de Frosinone dans les états pontificaux ; le recteur de la communauté et leur directeur particulier les accompagnèrent. Cette démarche contrista beaucoup notre saint vieillard , qui en se voyant ainsi abandonné , ne se consolait qu'en adorant en toute soumission les desseins de Dieu.
Craignant un entraînement général , et voulant regagner ceux qui , par leur départ^ avaient cherché h se soustraire h son autorité , il crut que dans la situation critique de la congrégation, il ne pouvait mieux faire que d'en remettre la cause entre les mains du cardinal Banditi luimême. 11 lui écrivit pour le conjurer « de pren- « dreune entière connaissance de toutes choses, « et de tout arranger selon que Dieu le lui in- (( spirerait, sans avoir aucun égard a tout ce qui « avait été préalablement dit, écrit ou décidé; (( que si Son Eminencc jugeait h propos de lui (( oter sa charge de recteur majeur, clic le fît (( sans hésiter ; qu'il n'avait d'autre désir que de « voir sa pauvre congrégation se relever. Il de-
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{< mandait au cardinal d'écrire ensuite au Pape « ce qui lui aurait paru de mieux à faire pour (( ressusciter ce cadavre. Que pour lui, non-seule- (( ment il était disposé h obéir , mais il avait ence core ordonné à tous d'en faire autant, et qu'en « attendant il se recommandait à la sainte Vierge, « pour qu'elle assistât Son Eminence dans cette « bonne œuvre. » Le cardinal accepta cette espèce de médiation ; mais ses soins furent inutiles, et le mal allait toujours croissant. Alplionse était plongé dans une mer d'amertume ; il y avait h Ptome un cri général contre lui ; l'indigne membre de la maison de Frosinone, et que nous trouvons désigné sous le seul nom de procureur, s'était fort accrédité ; il représentait l'assemblée de la congrégation comme une espèce de brigandage d'Ephèse , dont toutes les opérations étaient radicalement nulles. De là les consulteurs et le recteur majeur qu'on y avait élu étaient comme des intrus dans leurs places , €t il demandait en conséquence que les maisons des états pontificaux fussent soustraites à cette autorité illégitime. 11 obtint que l'on écrivît, au nom du Pape, à l'archevêque de Bénévent et à l'éveque de Véroli d'empêcher dans ces maisons l'exécution d'un ordre quelconque qui viendrait des supérieurs de Naplcs. Et comme tous les sujets des états pontificaux ne participaient pas à son esprit de rebcl-
lion envers Alphonse , il fit défendre à tous , de la part du Saint Père, de passer dans le royaume de Naples. Alphonse eut quelque vent de ce qui se passait; il demanda à être informé de la vérité, et on lui répondit qu'on n'était pas obligé de le faire, parce qu'il n'était pas supérieur légitime. Il reçut en toute humilité cet outrage , et garda le silence. Cependant son affliction était extrême , au point que l'on craignit pour sa vie : à son âge il ne fallait pas des coups aussi sensibles pour précipiter sa mort. Sur ces entrefaites le procureur avançant faussement à Rome que le règlement du Roi était en vigueur dans les maisons du royaume de Naples, sollicitait l'entière séparation de celles des états romains et la nomination d'un supérieur, sous le nom de président, pour les gouverner. Avant d'en venir à cette extrémité, la sacrée congrégation des évêques et réguliers fit demander à Alphonse toutes les pièces relatives à l'affaire de Majone, et surtout les actes de cette fatale assemblée oii il avait eu tant à souffrir, et dont on lui faisait un crime. 11 se trouva dans un étrange embarras. La cour de Naples , brouillée alors avec le Pape , avait défendu de soinnettre par écrit aucune affaire k Rome sans y avoir ét^ autorisé par la chambre royale. Lui désobéir c'était s'exposer à la suppression des maisons du royaume : et cependant c'était ce que l'on de-
mandait. Le saint prit le parti de faire savoir (( qu'il enverrait à Rome deux des siens pour « dissiper les nuages qui obseurcissaient la vc- « rite, suppliant la saerée congrégation de susce pendre toute décision jusqu'après les avoir (( entendus. )) Cette lettre est touchante par la manière dont il parle de son âge , de ses souffrances et des chagrins que lui doiment ceux qui eussent dû faire la consolation de ses dernières années, a J'espère , dit-il , que mon agc (( de quatre-vingt-cinq ans et raccumulation de « tous les maux qui m'accablent m'obtiendront « de votre bienveillance quelque compassion. (( J'étais loin de m'attendre à en être réduit par « les miens au point où je me trouve. Je bénis (( et remercie le Seigneur de ce que sa grâce ne (( m'abandonne point comme je le mériterais. (( Je me recommande a Vos Eminences dans les (( angoisses qui me pressent, les conjurant de {( daigner conserver l'œuvre du Seigneur. »
Considérant néanmoins que le délai qu'il prenait pouvait être interprêté en mauvaise part, il se justifie sur ce point dans une lettre au cardinal Caraccioli, préfet de la congrégation des évêqucs et réguliers. Celte lettre respire, avec un désintéressement absolu, un vif désir de sauver son institution; il y réclame la protection du cardinal dans les cruels embarras oii on l'a mis.
Ms^"" Bergamo , évèque de Gaotc , touché de cette situation du serviteur de Dieu , s'intéresse en sa faveur auprès du cardinal Caracciolo. Notre saint se flattait que ce moyen allait tout accorder, mais sa conduite parut écjuivoque. Loin de croire h son innocence, on supposa à Rome qu'il ne cherchait qu'a éluder les déterminations pontificales. Le procureur profita de l'impression qu'il remarqua dans l'esprit du Pape ; il multiplia ses suppliques pour obtenir la nomination d'un président des maisons des états romains. Il avait noirci notre saint auprès du Souverain Pontife et des cardinaux -, personne n'était là pour défendre le serviteur de Dieu ; le calomniateur se donnait tous les honneurs du zèle et de la régularité : on lui accorda tout ce qu'il voulait , et Pie vi ainsi prévenu, décide, i° que les maisons du très saint Fvédempteur, dans le royaume de Naplcs, ne font plus parlie de la congrégation , et qu'elles sont en conséquence privées de toutes les grâces et privilèges dont elles jouissaient en cette qualité. 2° Qu'Alphonse est privé de toute autorité, comme recteur majeur, et exclu de la congrégation. 3" Que le père D. François de Paola est nommé président pour gouverner les maisons qui sont dans les états pontificaux. Qui jamais aurait cru que notre bienheureux , cet homme si émincnt en saintclc.
si parfait en obéissance, si plein de vénération pour tontes les volontés des Souverains Pontifes , qui leur avait donné de si grands et de si généreux exemples de soumission , serait accusé de désobéissance envers le Saint Siège et déposé pour ce motif? Mais tels étaient les desseins de Dieu, qui voulait éprouver et perfectionner toujours davantage une vertu déjà si bien éprouvée et si parfaite. 11 lui envoya une épreuve bien plus sensible que toutes les souffrances physiques , en lui faisant supporter, sur la fin de ses jours, l'humiliation la plus cruelle, l'ingratitude la plus odieuse de la part de quelques-uns de ses enfants , et une crainte désespérante de se voir rejeté lui et son œuvre. Ce fut le 22 septembre 1780 que fut rendu le fatal décret. Trois jours après Ms^' Carafa, au nom du Pape, écrivit en ces termes au cardinal Banditi :
(c N. S. Père le Pape voulant pourvoir d'un u légitime supérieur les maisons du très saint ({ Rédempteur qui sont dans votre diocèse et dans « le diocèse de Véroli, dans l'audience accordée « à M^*^ le secrétaire de la sacrée congrégation « des évêques et réguliers, le 22 du courant, a « daigné nommer, en qualité de président des. (t susdites maisons du très saint Rédempteur, le a père D. François de Paola , supérieur actuel de «Frosinone, diocèse de Véroli, et du même in-
« stitut. Sa Sainteté lui confère tous les pouvoirs « et facultés nécessaires pour que, selon la teneur (( des règles et constitutions du très saint Ré- « dempteur , approuvées, le 25 février 1759, par « le bref ad pastoralis digniiatis fastigiiim du « Pape Benoît xiv, de sainte mémoire, ledit père « François de Paola puisse gouverner et les mai- « sons et les individus a la place de celui qui , « étant recteur majeur de la susdite congréga- (( tion et ayant, avec ses adhérants, adopté un « règlement essentiellement différent de Tinsti- ♦< tut professé auparavant, a cessé d'être membre « de la congrégation et de jouir des prérogatives
« et grâces concédées par le Saint Siège »
Il fut adressé une lettre semblable a l'évcque de Véroli , et dans toutes les maisons des états romains le P. François de Paola fut reconnu pour unique supérieur , à l'exclusion d'Alphonse réputé hors de la congrégation.
Ce triomphe ne parut pas suffisant à l'odieux persécuteur. Ses lettres sans nombre publièrent dans tout le royaume de Naples Pignominie du saint vieillard ; l'impression que ses manœuvres firent à Rome fut telle, que la sacrée péniteneerie refusa même d'admettre les suppliques qui lui viendraient des missionnaires du très saint Rédempteur hors des états romains, et que les autres congrégations de cardinaux suivirent
cet exemple clans leurs allribulions respectives. Notre saint ne croyait pas les choses aussi avancées , quand il envoya à Rome deux de ses pères pour défendre sa cause. Ceux-ci en arrivant trouvèrent que tout venait d'ctre décide depuis deux jours. Le procureur joua devant eux une douleur hypocrite de l'humiliation du vénérable fondateur, mais il ne put soutenir longtemps ce personnage ; sa malice finit par le trahir tout h fi\it; il s'exprima sur le compte du saint dans les termes outrageants de la haine qui lui avait inspiré tant de calomnies. Quant aux secrétaire et sovis-secrétaire de la congrégation des évcques et réguliers , ils déclarèrent aux envoyés d'Alphonse : « qu'il avait été séparé de la « congrégation du très saint Rédempteur , et que (( les cardinaux se trouvant absents, il n'y avait « aucun moyen de revenir sur ce qui avait été « décrété. » Les deux missionnaires s'en retournèrent sans avoir rien fait pour l'objet de leur mission , et après s'être convaincus de toute la grandeur du mal , et surtout des fâcheuses impressions que la calomnie avait laissées dans l'esprit des personnes les plus recommandablcs de Rome. Ils arrivèrent le soir h Saint-Michel des Païens. Afin de ménager le saint vieillard , ils attendirent le lendemain pour rendre compte de leur voyage. 11 ne savait encore rien de la
décision prise contre lui. On lui dit tout, au moment oii il se préparait pour entendre la messe et faire la communion. Il fut d'abord comme interdit; mais bientôt, avec une entière soumission d'esprit pour les ordres du Souverain Pontife, il s'écria, en s'inclinant profondément: (( Je ne veux que Dieu seul. C'est assez que la « grâce de mon Dieu ne me manque pas. Quoi « que le Saint Père ordonne , que Dieu soit (c héni ! » Ce fut là tout ce qu'on lui entendit dire; puis il continua tranquillement sa prière, assista à la messe sans laisser apercevoir la moindre agitation , et acheva de se consoler dans la sainte communion. Cependant, après son action de grâce, comme il était sorti en voiture, selon son usage , il eut à soutenir une cruelle et violente tentation : à mesure qu'il était préoccupé de l'événement dont il était l'objet, le démon lui représenta la destruction de sa congrégation comme l'ouvrage de ses péchés, et lui-même comme l'auteur de tout le mal ; il lui semblait que Dieu l'avait abandonné et qu'il était désormais sans espoir de salut. Dans cet état, il s'humilie, se confond et fait tous ses eiforts pour ouvrir son coeur à la confiance. Mais il ne peut se calmer : son humilité lui paraît une illusion et son espérance une véritable présomption. Il ne voit pour lui d'autre perspective qu'un aflreux désespoir.
En proie à d'inexprimables angoisses, le malheureux vieillard se liate de retourner h la maison , et il n'est pas plutôt arrivé dans le vestibule que, se trouvant comme hors de lui par l'excès de la violence qu'il éprouvait, il éclate en gémissements , et se met à crier avec un accent déchirant : « O aidez-moi y aidez-moi^ le démon veut me de'sesupe'rer'y mais je ne veux pas offenser Dieu. » Aussitôt les PP. Villani et Mazzini arrivent tandis que le saint crie encore ; bientôt toute la «communauté a accouru, et chacun est touche d'une vive compassion en entendant ce grand serviteur de Dieu répéter sans cesse: {( Mes pèches « soTit cause que Dieu abandonne notre pauvre « congre'gation j aidez-moi; car je neveux pas « offenser Dieu^ et le démon voudrait me déses- « pérer. » Les discours des PP. Villani et Mazzini parvinrent à calmer son esprit , mais pour son corps il resta dans le plus grand accablement par l'impression violente de cet assaut du démon ; ainsi revenu a lui-même, le pauvre vieillard était plein de reconnaissance envers Notre-Seigneur et la sainte Vierge qui l'avaient soutenu dans cette tentation. «0 ma Mère, disait-il, je « vous remercie , c'est vous qui m'avez aidé , (( aidez-moi toujours, ô ma tendre mère; et vous, « mon Jésus , vous êtes mon espérance , avec M vous je ne serai jamais confondu. » Vers la tiii-
(lu jour il se trouva parfaitement calme et serein. (( Le démon , dit-il aux missionnaires qui l'envi- (( ronnaient, le démon m'a bien tenté aujour- « d'hui ; mais la sainte Vierge est venue à mon (( secours , et Dieu m'a fait la grâce de ne laisser ({ échapper aucun acte de désespoir.» Cependant il ne fut pas toujours dans la suite d'une imperturbable tranquillité , et il avouait au P. Villani « que le démon ne le quittait pas ; mais comme (( je ne veux pas, disait-il, déplaire à Dieu, Notre- « Seigneur et la sainte Vierge viennent k mon. (( secours. »
Malgré l'agitation involontaire de son âme dans une si cruelle épreuve, notre saint donna toujours l'exemple d'une parfaite soumission a la volonté de Dieu et aux ordres de son Pontife. Un jour, comme on parlait devant lui de l'injustice que l'on éprouvait par les malheureux succès de la calomnie, il imposa silence, en disant : « C'est (( le Pape qui a décidé, bénissons Dieu : la vo- (( Ion té du Pape c'est la volonté de Dieu. » Le samedi qui suivit la fâcheuse nouvelle, il voulut, tout infirme qu'il était , faire dans l'église l'exercice public en l'honneur de la sainte Vierge : il célébra la gloire de Marie avec une touchante et douce piété. Puis il dit au peuple : (( Priez Notre- (( Seigneur et la sainte Vierge pour notre pau- « vre congrégation, elle est en butte à des gran-
<{ des tribulations : demandez pour clic la grâce « d'accomplir en tout la volonté de Dieu et de ({ ne jamais lui déplaire. »
M"" Bergamo , évcque de Gaëte , ayant eu connaissance de Taflfliction du serviteur de Dieu, vint de Naples lui faire une visite. Notre saint lui parla de la tentation qu'il avait éprouvée ; « mais , dit-il, je ne me suis point désespéré, la « sainte Vierge m'a soutenu. » Plein de compassion pour la douleur de ce pauvre vieillard, l'évéque de Gaëte , qui avait pour lui une tendresse filiale , imagina de recourir en sa faveur h la protection du cardinal-archevêque de Bénévent ; il alla lui-même h Bénévent, accompagné d'un père de la congrégation ; le cardinal parut compatir aux peines d'Alphonse , mais il ne crut pas h propos de faire alors aucune démarche à Rome : il pensait qu'elle serait plutôt nuisible qu'utile dans un moment où toutes les impressions défavorables conservaient encore toute leur force dans la plupart des esprits, tant elles avaient été grandes et vives.
Cependant la résignation la plus entière ne fut pas le seul mérite de notre saint , par rapport à la décision si rigoureuse du Souverain Pontife; il entendait l'obéissance d'une manière encore plus parfaite. 11 en vintj avec une touchante générosité, à faire acte de soumission à ce mcine
président que la calomnie avait fait si indignement substituer h son autorité de recteur majeur-, il le reconnut pour son supérieur, et il était résolu d'aller finir ses jours dans la maison de Bénévent, en qualité de sujet de celui dont il avait été le chef, et comme simple membre de la congrégation dont il était le fondateur. Ses infirmités et ses chagrins l'avaient mis dans une impossibilité absolue de faire le moindre voyage : néanmoins les représentations du P. Villani lui-même ne purent d'abord le détourner de son dessein ; on avait beau lui dire que la règle n'ayant pas été abandonnée, la congrégation subsistait toujours dans les maisons du royaume de Naples. Il répondait sans cesse que « le Pape ne reconnais- « sait pas ces maisons comme faisant partie de « V institut. )) Mais comme on lui fit remarquer que sa démarche pourrait avoir des résultats fàr^j* dieux, de la part du Roi, et exciter bien des troubles , il se contenta d'écrire au président nommé d'autorité pontificale , pour lui protester de son entière soumission et de sa disposition h se rendre , sur son ordre , dans telle maison des états romains qu'il lui plairait de désigner. Il craignait de n'avoir encore assez fait, et il ne fut vraiment tranquille qu'après que celui-ci lui eut déclaré qu'il pouvait rester a Nocéra et qu'il le reconnaissait pour membre de la congrégation.
tVlphonsc professa loii jours depuis pour le président de Paola un véritable respect et une entière soumission.
La mesure du Pape excita un trouble extraordinaire dans les maisons du royaume de Naples. Déjà , comme on l'a vu , quelques membres de ces maisons avaient passé a Bénévent, mais lorsque le grand coup eut été frappé, ce fut en masse que Ton sortit. On venait demander conseil h Alphonse , qui répondait tout simplement : u obéissez au Pape. » Ainsi il était abandonne des siens et ses établissements se dépeuplaient d'une manière désolante. Quelques individus, prétextant la dissolution de la société, rentrèrent dans le siècle. Des morts subites firent justice de cette infidélité (i).
Lamentable sujet d'affliction pour Alphonse l le saint vieillard avait toujours eu une tendresse paternelle pour tous les membres de sa congrégation et une obéissance filiale pour le chef de l'Eglise, et il se voyait frappé à la fois dans ses affections et de père et de fils. Quelques-uns de
(i) Pour Majone il n'osa plus retourner dans la congr^t^ation; il se mit, comme chargé d'affaires, au service d'un seigneur de la contrée; il était odieux et avili aux yeux de tout le monde ; les remords agitèrent le reste de sa vie, il mourut cependant avec un repentir qui aura pu lui obtenir miséricorde.
ses enfants couraient à leur perte éternelle, et il était lui et sa congrégation sous la disgrâce du Souverain Pontife. Cela seul l'affectait véritablement; car ce n'était rien pour lui de se voir déchu de son autorité, il lui suffisait que sa congrégation fût réhabilitée et qu'il rentrât lui-même en grâce auprès du Saint Père. Il sollicitait pour cet objet jusqu'au crédit du président de Paola. « Le Pape , lui écrivait-il , est irrité contre nous : (( s'il savait que nous avons été en danger de tout « perdre, il ne nous condamnerait pas; j'espère (( que quand il en sera temps vous lui ferez savoir « toutes choses ; je ne me suis jamais écarté de « la reconnaissance que je lui dois, et j'espère (( vivre et mourir dans la fidélité et l'obéissance ({ envers sa personne et envers l'Eglise. »
Inconsolable du coup qui avait frappé sa congrégation , notre saint recourut une seconde fois à la protection du cardinal Banditi. Il rédigea un mémoire oii il retraçait tout le bien que les siens opéraient dans le royaume de Naples , et relevait tout ce qu'il y avait de malheureux et de peu mérité dans l'épreuve qu'il leur fallait subir. Le cardinal se chargea de présenter ce mémoire en son propre nom ; mais la vérité ne put se faire jour a Rome, repoussée par les manèges du procureur, toujours attentif a entretenir d'injustes préventions. Privé de tout espoir
46(i VIE DU BIENHEUREUX
do réussir par ce moyen , Alphonse aurait voulu pouvoir aller parler lui-même au Pape, mais ses forces ne le lui permettaient pas, et, d'un autre côté, sa position vis-à-vis du gouvernement royal augmentait encore les difficutés. Déjà une espèce de réquisitoire était lancé contre lui, à l'effet de faire déclarer, par le pouvoir civil, la suppression de son institut, accusé d'exister toujours sous le régime de la bulle de Benoît xiv. C'était pour le vénérable fondateur une cruelle perplexité. Il n'écrivit pas directement au Pape, mais il s'adressa à tous ses amis , se recommandant sans cesse à leurs bons offices , soit auprès de la cour de Naples, soit auprès de celle de Rome.
Il aurait au moins désiré de n'être pas privé des grâces pontificales dans l'exercice des missions , et il s'affligeait singulièrement de voir que les peuples avaient à souffrir de ce que les missionnaires en étaient réduits aux seids pouvoirs des évêqucs. Plusieurs théologiens de Naples , quelques prélats , nombre de membres de sa congrégation jugeaient que le décret du Pape ne frappait pas réellement les maisons du royaume de Naples , vu que la règle de Benoît xiv y était toujours en vigueur ; mais le saint vieillard ne voulut point admettre cette interprétation. «Obéissons tovit simplement au Pape, dit-il, (( sans interpréter sa volonté à notre manière.»
Le secrétaire de la congrégation des rits consulté sur ce point, fit une réponse équivoque dont on voulait tirer avantage. Alphonse s'y opposa. « Les (( paroles de M^*^ Carafa nous seraient-elles favo- « râbles, dit-il, nous ne pouvons rien en con- « dure -, car c'est en son nom et non pas en celui « du chef de l'Eglise qu'il a parlé. »
Tandis que le serviteur de Dieu donnait l'exemple d'une si grande obéissance, les affaires de sa congrégation étaient dans un état toujours plus triste. En vain des évêques s'étaient intéressés en sa faveur à Rome , ils n'avaient pu rien obtenir, et il s'élevait, aux yeux de la masse du clergé napolitain , des nuages sous lesquels les maisons du très saint Rédempteur ne paraissaient que sous les apparences les plus fâcheuses. On ne voyait plus dans les membres qui les composaient que des schismatiques rebelles au Souverain Pontife et violateurs de leurs vœux. Quelques prélats refusaient de les employer dans leurs diocèses ; et l'opinion en était venue au point que , dans une assemblée de missionnaires et de théologiens à Naples, on avait comme décide qu'on ne pouvait permettre h un jeune homme de s'engager dans la congrégation du très saint Rédempteur, à moins qu'il n'entrât dans les maisons des états pontificaux. Rebutés et bafFoués en mille occasions, les pères de cette congréga-
lion no Irouvaient partout qu'une existence déplorable-, plusieurs tVentr'eux eurent la pensée de réclamer la protection du Roi contre les mauvais traitements dont ils étaient Tobjet dans ses propres états; mais lors même qu'elle était abîmée dans l'humiliation, l'àme généreuse d'Alphonse était inaccessible à tous les sentiments purement personnels ; prévoyant les conséquences funestes d'une plainte faite au Roi au moment d'une grande irritation contre Rome, il défendit expressément de faire une démarche qui pouvait causer au Saint Père quelque nouveau désagrément.
11 arriva cependant qu'il fut consolé par une lueur d'espoir ; les services que sa congrégation avait rendus dans le royaume de Naples disposèrent le Roi à une juste bienveillance. Alphonse en profita, et parvint, par la protection de quelques seigneurs puissants , a ce qu'il fiit légalement déclaré qu'il était permis aux missionnaires du très saint Rédempteur de s'obliger par serment à la pauvreté , à la vie commune et à la stabilité dans l'institut. Le saint vieillard se flattait que cela lui donnerait plus de facilité pour entrer en grâce auprès du Pape, et il eu éprouvait une véritable joie. En effet, il fit valoir à Rome le nouvel état des choses par rapport au gouvernement royal, et les cardinaux n'y furent pas indifférents ; mais le secrétaire de la congre-
gation des évêques et réguliers , obsédé sans cesse par l'implacable procureur , prévint le Pape , et la réponse de Sa Sainteté ne laissa plus aucune espérance. Si on put alors remarquer que ce mécompte affligea sensiblement Alphonse, on ne fut pas moins édifié de sa touchante soumission aux ordres du Souverain Pontife.
La réunion des maisons des deux états était sincèrement désirée de chaque côté : le président de Paola s'était rendu à Bénévent. Alphonse y envoya quelques pères du royaume de Naples pour s'aboucher avec lui. On convint de toutes choses; le président se prêta avec sincérité à tout ce qui pouvait faire réussir cette affaire. On se mit ensuite en devoir d'obtenir l'approbation du Pape. Le cardinal Banditi et l'évêque de Gaëte, M»"" Bergamo , se chargèrent de parler eux-mêmes h Sa Sainteté en faveur d'Alphonse; ils lui dirent tout ce qui pouvait dissiper les préventions qu'on lui avait inspirées ; Pie vi estimait la vertu du saint vieillard, mais il était impossible de le faire revenir sur l'affaire en question : « Je sais , dit-il (( à M""^ Bergamo , qu'il est un saint , mais il ne « l'a pas été dans cette circonstance ; cependant « il ajouta qu'il lui donnait de tout son cœur sa « bénédiction , ainsi qu'à tous les membres de sa (( congrégation. »
Le Pape ne refusa pas entièrement l'union que
l'on sollicitait, il dit qu'il fallait qu'Alphonse fit présenter et soutenir sa supplique en cour romaine , dans les formes ordinaires. Deux pères furent envoyés à Rome, mais le procureur se donna tant de mouvement pour traverser leurs efforts, qu'ils devinrent inutiles. 11 fut répondu, d'après l'audience du Saint Père, « que Von s^cn « tiendrait à ce qui avait e'té préce'deniment déci- « de\ et que la supplique ne pouvait être admise.)^ En apprenant ce résultat, Alphonse s'écria, par un mouvement de résignation : « Depuis six mois « je ne demandais a Dieu que l'accomplissement « de sa sainte volonté; Seigneur, je veux ce que (( vous voulez vous-même. » Le saint voyait toujours une volonté divine dans la volonté du Pape, et sa soumission fut alors si remarquable, que plus tard Pie vi lui-même faisant allusion aux circonstances que nous retraçons, et comme pour détruire l'effet de ses anciennes préventions, a déclaré en propres termes, dans un décret solennel : (( Nous conservons le souvenir de la pieuse « et singulière obéissance du serviteur de Dieu (( envers le Saint Siège apostolique : ses paroles , « ses actions et ses écrits en ont été de fréquents « témoignages (i). »
(i) Memoriâ tenemus pietatem singularcm, ot observantiam servi Dei ergà haiic apostolicam sedem, voce saepè rébus gestis, et scriptis ab ipso testatam. {Décret pour l'introduction du procès de la béatification. )
Le mauvais succès de la supplique ne ruina pas tout a fait le projet de l'union. Les deux fractions de la société du très saint Rédempteur s'étaient rapprochées : on s'était entendu de part et d'autre : le Pape, malgré la sévérité et la fermeté de ses résolutions, paraissait moins irrité; on pouvait attendre un temps meilleur. Déjà même , depuis l'entrevue avec le président de Paola à Bénévent, l'union existait presque de fait; et si le droit ne permettait pas à tous de reconnaître dans Alphonse leur supérieur , tous honoraient en lui la personne du fondateur de leur institut. Il correspondait par lettres avec les membres des états pontificaux : sa correspondance avec eux renferme tous les témoignages d'un vif et touchant intérêt pour tout ce qui les regardait; sa bonté, nous dirons même sa tendresse paternelle, s'y montrent à découvert; mais on n'y trouve plus cette autorité qu'il prenait autrefois: ce n'est plus le langage d'un supérieur, il ne commande pas, il prie; ce caractère de son style se fait surtout remarquer dans ses lettres à de Paola : il descend envers celui-ci aux formes les plus obséquieuses. C'est quelquefois le ton respectueux d'un inférieur qui supplie, rarement est-ce un égal qui parle à un égal : jamais il ne s'élève au-dessus du ton d'un père qui donne avec douceur des conseils à son fils. Cette grande dé-
férencc venait chez lui autant de l'humilito de son cœur que de la contrainte de sa position. C'était à la fois, crainte et respect , vertu et nécessité.
11 se réjouissait dans le Seigneur du bien qui s'opérait par le ministère de ceux du saint Piédempteur qui étaient dans l'état ecclésiastique; mais son cœur ne se consolait pas de voir ceux du royaume de Naplcs privés des grâces du Saint Siège ; c'était pour lui une douleur qui le préoccupait si fort , qu'ayant été atteint d'une fièvre ardente , suite de ses cruelles infirmités , il parlait sans cesse de cela dans son délire : il s'en plaignait un jour avec vivacité ; mais par une admirable habitude d'obéissance et de résignation , on l'entendit s'écrier ensuite : « T^e Pape « le veut , Dieu le veut , moi aussi ; » et comme on lui dit que le Pape et le Roi l'avaient reconnu pour fondateur, « ce n'est pas de moi qu'il doit « être question, répliqua-t-il aussitôt ; je consens « à n'être compté pour rien , l'intérêt seul de la (( congrégation doit nous être cher. »
Il était fermement persuadé que Dieu avait voulu la fondation de son institut spécialement pour le royaume de Naples , et il insistait pour que ses élèves tinssent à s'y conserver, sans se laisser décourager par les diflicultés de leur position. La plupart des évêqucs napolitains parta-
geaieiit cette opinion, et s'affligeaient , autant pour l'œuvre en elle-même que pour le bien de leurs diocèses, de l'espèce d'interdit qui avait été jeté sur une partie de la congrégation par la soustraction des grâces du Saint Siège. Presque tous les prélats écrivirent h Rome pour faire révoquer cette mesure d'une rigueur extrême, et consoler ainsi les derniers ans du saint fondateur, dont les mérites leur avaient toujours inspiré tant de vénération et d'attacliement. Dans cette circonstance les archevêques de Capoue, d'Amalphi , de Matera , de Conza et de Salerne , ainsi que les évêques de Nocéra, de Noie, de Lacedogna, de Saint- Ange, deNusco, signalèrent auprès du Pape leur zèle pour le bien et leurs sentiments pour Alphonse. Plusieurs prêtres revêtus de dignités ecclésiasticpics , des chapitres en corps adressèrent à Rome leurs sollicitations pour le même objet. Nous possédons la copie de presque toutes les lettres qui furent écrites alors pour la cause de notre saint , et ce n'est pas san^ quelque peine que nous résistons à la satisfaction de mettre sous les yeux du lecteur ces témoignages si honorables pour sa mémoire. Tous, en voulant le justifier, font l'éloge de ses sentiments, de sa piété , de son zèle et des services qu'il a rendus à l'Eglise : tous retracent avec un pieux intérêt les tribulations qu'il éprouve, et cher-
client h toucher le cœur du Souverain Pontife, pour qu'il daigne accorder à un vieillard vénérable et malheureux, les consolations que ses souffrances demandent et que ses vertus méritent.
Ces démarches provoquèrent un rapport du pro-nonce a la sacrée congrégation des évêques et réguliers; l'innocence de notre saint fut mise dans tout son jour, et le Pape rendit aux missionnaires des maisons du royaume de Naples les grâces qu'il leur avait retirées. Cependant ceuxci sont considérés, dans le rescrit pontifical , seulement comme élèves ou compagnons d'Alphonse ; on évite de leur donner, non plus qu'à lui, aucun titre qui puisse les faire regarder comme membres de la congrégation du très saint Rédempteur , tandis qu'on a soin de spécifier que cette qualité appartient aux missionnaires des états de l'Eglise. Ainsi la séparation et l'exclusion prononcée en premier lieu contre les maisons du royaume de Naples se trouve maintenue par cet acte si long- temps désiré. La grâce qu'on vient d'obtenir n'est pas entière, mais ce n'est pas moins, dans l'état des choses, ime grande consolation pour Alphonse. A cette même époque il eut à essuyer du gouvernement des traverses qui compromirent singulièrement l'existence de sa société, et il s'éleva parmi ses élèves
quelque chose de plus affligeant encore pour notre saint vieillard. Les maisons des états romains furent autorisées à se constituer , en remplacement du gouvernement provisoire d'un président, sous l'autorité fixe et définitive d'un recteur majeur. Le chapitre général s'assembla et le père de Paola fut élu en cette qualité. Les sujets de la Sicile se séparèrent également et se donnèrent de leur côté un recteur majeur; Alphonse , ainsi méconnu par les siens , eut la douleur de voir sa congrégation déchirée en trois parties indépendantes, sans qu'il eut aucun espoir d'une réunion opérée de son vivant. Pour toute consolation on lui donna un coadjuteur avec future succession dans la personne du père Villani, et ce ne fut que quatre ans après sa mort qu'arriva ce qu'il avait prédit lui-même , en parlant de sa congrégation , qu'il n'y aurait plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. Cela eut lieu d'après l'ordre même de Pie vi , heureusement réconcilié avec le Roi de Naples, qui, par un édit du 29 octobre 1 790 , reçut la bulle d'approbation de Benoît xiv. Jusqu'alors l'état d'exclusion des maisons gouvernées par Alphonse fut maintenue, et les maisons des états romains furent seules avouées par l'Eglise.
Admirable conformité des voies de Dieu entre deux grands saints ! Saint Joseph Calasanzc, ca-
lomnic par ceux qui furent ses enfants, voit sa vieillesse en proie à une cruelle persécution; il est exclu de la société qu'il a fondée et meurt dans la disgrâce du chef de l'Eglise (i). Dans la suite le bienheureux Liguori éprouve le même traitement, et acquiert, par la même résignation, le
(ï) Saint Joseph Calasanze, né en 1 556 d'une famille noble dans TAragon, se fit remarquer dans sa jeunesse par une grande piété. Devenu prêtre, il fut chargé de plusieurs emplois aussi délicats qu'importants. Tout en travaillant à la sanctification des peuples, il contribua, comme vicaire général du diocèse d'Urgell, au rétablissement de la discipline dans le clergé. Il alla ensuite à Rome, où, de concert avec saint Camille de Lellis, il fit éclater sa charité dans la peste qui désola cette capitale. Il y fonda la congrégation des clercs réguliers des écoles pies^ pour l'instruction de la jeunesse. A 1 âge de plus de 8o ans, il fut horriblement persécuté par trois membres de sa congrégation. Calomnié auprès de l'autorité, il fut arrêté et traduit avec éclat devant le tribunal du Saint-Office. Calomnié de nouveau, il fut déchu de sa charge de supérieur général , et obligé de subir le joug de son principal persécuteur ; un bref du Pape supprima son institut ; après sa mort, ce bref fut révoqué, selon sa prédiction. Il mourut dans la disgrâce à l'âge de 92 ans, parfaitement résigné à toutes les affliclions qui l'accablaient. Sa vie et sa mort sont illustres par un grand nombre de juiracles. Il a été béatifié par Benoît xiv, en 1748, et canonisé par Clément xm, en 17G7.
même mérite. Que la conduite de la Providence sur les âmes que le Seigneur aime s'éloigne de nos faibles sentiments! C'est souvent par les tribulations qu'elle les mène à la gloire ; leur privilège c'est alors d'être abattues sous le poids de la douleur et de l'opprobre , afin d'être recompensées avec plu^ de magnificence. C'est le privilège d'un plus grand combat pour une plus grande couronne. C'est la noble part réservée au courage et a la valeur. Que les insensés applaudissent a l'humiliation passagère du juste , que i'enfer en pousse des cris de joie^ Dieu confondra éternellement les desseins des méchants : la vertu méconnue, avilie, persécutée sur la terre ne sera que plus belle, plus éclatante , plus triomphante dans le Ciel. Le jour de la justice n'est jamais loin. Notre saint, et l'odieux auteur de ses plus grandes afflictions le virent bientôt luire ce jour; mais, s'il faut en juger par les moments qui le précédèrent , ce fut avec un sort bien différent.
On a vu avec quel acharnement l'homme que nous avons désigné sous le nom de procureur , d'après les mémoires sur lesquels nous écrivons , avait sans cesse poursuivi le projet d'humilier et de contrister notre saint, en ruinant son œuvre et en attaquant sa personne ; après tout le mal qu'il avait fait, il sagita encore de toutes les ma-
iiières pour empêcher l'effet du rescrit qui rendait aux missionnaires du royaume les grâces et privilèges du Saint Siège; et il fit tout ensuite pour que ceux-ci ne fussent pas réintégrés dans la congrégation : il ne cessa de parler d'Alphonse avec un grand mépris; il lui contesta jusqu'à sa qualité de fondateur ; il aurait voulu lui ravir la gloire de tout le bien qu'il avait fait , et s'il lui accordait qu'il avait fondé la congrégation, c'était pour dire qu'il l'avait détruite; il se donnait lui-même comme le véritable fondateur, puisque, à son dire, il l'avait relevée et soutenue lorsqu'elle n'existait déjà plus. Cet homme , qui avait si long-temps joué un rôle si funeste et si perfide , fut enfin connu a Rome : on perdit en lui toute confiance , mais il n'en fut pas moins toujours l'ennemi et le persécuteur du bien ; il ne pouvait supporter les égards du président de Paola envers Alphonse, et il ajoutait continuellement à ses iniquités. Notre saint avait prédit qu'il aurait un jour à subir un grand châtiment de Dieu. Ces paroles furent comme une malédiction involontaire que le Ciel avait mises dans la bouche d'un père infortuné contre un enfant criminel : elles n'eurent qu'un trop déplorable accomplissement. Ce misérable tombe malade , il ne veut point de médecin ; on lui parle de lui apporter le saint
viatique , il répond que ce n'est pas encore nécessaire, et bientôt on a a peine le temps de lui administrer l'extrême-onction ; il meurt dans toutes les agitations du désespoir , frappant violemment de sa main contre le lit , et sans proférer aucune parole qui puisse rassurer sur son compte les personnes qui l'environnent. Il parut au jugement de Dieu le jour même oii l'on célébrait les fastes solennels de cette congrégation du très saint Rédempteur , qu'il avait si cruellement déchirée. Ainsi le juste juge rend à chacun selon ses œuvres.