CHAPITRE II
Genre de vie du B. Alphonse dès son retouj' dans sa congrégation.
Ue retour parmi les siens, le B. Alphonse voulait partager en tout point le genre de vie de la communauté, comme il le pratiquait avant son élévation a l'épiscopat. On lui avait fait préparer au premier étage un petit appartement décent et commode, il le refusa, et demanda à n'avoir qu'une simple cellule meublée selon l'usage et la règle de la congrégation ; mais son directeur s'opposa a ses humbles désirs, et il fut obligé d'accepter cet appartement composé de trois pièces, l'une pour son lit , l'autre pour son autel portatif et un petit cabinet pour son domestique. Le saint aurait voulu au moins assister a tous les exercices communs, manger au réfectoire, faire l'oraison avec les autres au choeur, et se trouver entièrement confondu avec eux ; mais pour ne pas enfreindre la défense de son directeur, il se borna à pratiquer ponctuellement dans sa chambre ce qu'il ne lui était plus permis de faire en communauté.
Voici comment se trouvait partagée la journée du saint vieillard : h son lever une demiheure d'oraison avec le frère laïc attaché à son service, ensuite la messe qu'il célébrait après une longue préparation, et qui était toujours suivie de Faction de grâces, pendant laquelle il entendait une seconde messe dans son oratoire. Après cela l'étude, ou le soin des affaires de la congrégation ou autres qui intéressaient la gloire de Dieu et le salut de âmes. Puis , par l'ordre des médecins , promenade en carrosse pendant une heure que le bienheureux passait à réciter le chapelet et d'autres prières , ou bien à entendre quelque lecture de piété. Au retour, longue oraison devant le saint Sacrement et ensuite repas j c'était encore à table la même mortification qu'autrefois, même sobriété dans la quantité de la nourriture, même recherche de la mauvaise qualité, même assaisonnement d'herbes et de poudres amères. Quelques pères de la maison venaient après son repas prendre avec lui un peu de récréation ; la conversation roulait tantôt sur des sujets de piété, tantôt sur les missions qu'on avait fait et le bien spirituel qui en était résulté , sur des points de science ecclésiastique et autres choses intéressantes. On aimait à voir que le saint vieillard n'avait rien perdu de sa gaieté et de sa vivacité naturelles j il mêlait à sa conversation des
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plaisanteries innoeeiiles et de traits tVcsprit très fréquents; les saillies aimables de son caractère rc'pantlaient un charme infini sur les courts moments que l'on passait auprès de lui ; la récréation était suivie d'un léger repos. Après quoi, lecture spirituelle avec son frère laïc et son domestique , lecture de la vie des saints et une demi-heure d'oraison-, puis longue visite au saint Sacrement, petite promenade en carrosse, et adoration dans l'église jusqu'à la nuit. Une méditation de plus remplaçait la promenade lorsque le mauvais temps ne permettait pas de sortir; la nuit venue, nouvelle oraison d'une demi-heure dans la chambre; et après le soupe des deux serviteurs, car pour le saint il ne prenait jamais rien le soir, examen de conscience, récitation du chapelet avec méditation sur les mystères , plusieurs prières vocales et à la fin le coucher, qui n'était suivi que d'un sommeil assez court.
Jaloux de demeurer toujours fidèle h sa chère pauvreté , il ne voulut plus faire usage du chalumeau d'argent qu'on lui avait donné, quand il eut reconnu quelle en était la matière. Même résolution au sujet des couverts de ce métal ; à ses yeux c'était là vm luxe interdit par les règles de la communauté. Mais ce ne fut pas là l'avis de son directeur, et le saint évêque se soumit. Comme autrefois, avant son épiscopat, il ne se
servait jamais de quoi que ce fût sans en avoir auparavant obtenu la permission du vicaire général , ou du supérieur ou du ministre de la maison. Il ne voulait pas toucher l'argent qui lui revenait de Naples ou de la pension que le Pape lui avait assignée, et il le laissait entre les mains du vicaire général de Tinstitut. Cependant il lui vint des scrupules relativement à cette pension qui lui avait été réservée sur l'évèché de Sainte-Agathe , il en écrivit au cardinal grand pénitencier, qui lui répondit de s'en rapporter a la décision de son confesseur. Cette réponse mit le calme dans l'esprit du bienheureux. On ne conçoit pas qu'elle pût être nécessaire, quand on sait quel était l'emploi qu'il faisait de ses revenus. A la modique dépense de son entretien près, tout était employé en bonnes œuvres ; les pauvres honteux et les personnes dont la vertu se trouvait en danger par la misère, recevaient la plus grande partie de ce qu'il ne faisait pas passer a Sainte- Agathe, pour être réparti sur les lieux en aumônes ou autres œuvres de miséricorde. Il avait ordonné au frère laïc qui le servait de ne jamais refuser à aucun pauvre. Dans l'état de souffrance et d'accablement oii il se trouvait , il aurait voulu retrancher encore de sa nourriture pour être à même tle fournir aux malheureux des secours plus abontlants. « Je n'ai besoin, disait-il à son serviteur,
(( que d'un peu de pain trempé dans l'eau; il (( existe tant de pauvres î employez à les secourir (( l'argent qui vous est confié pour ma dépense , (( et surtout donnez aux personnes exposées au
(( danger d'oflbnser Dieu Le pain noir me
(( suffît, que le blanc soit pour les pauvres ;
(( donnez-leur ce qu'on m'a apprêté , c'est assez (( pour moi d'un morceau de pain , je veux être (( traité comme le plus pauvre de tous. ))
Quelle que fut la charité du serviteur de Dieu pour les personnes du dehors, il fut cependant obligé quelquefois de garder ses aumônes pour les besoins de sa congrégation. C'était avec une extrême générosité qu'il venait au secours des maisons qui manquaient de ressources suffisantes. Deux établissements nouvellement fondés dans les états pontificaux se trouvaient dans ce cas; le saint avait épuisé tout ce qu'il avait pour les secourir , et il écrivait à ce sujet à un père de sa congrégation : « Je suis dans « une si grande misère que je me vois sur le (( point d'en perdre la tête ; le recteur de Fro- « sinone m'écrit qu'il a le projet de quitter cette (( maison , ne sachant comment pourvoir h la (( subsistance de huit ou neuf de nos confrères. (( J'ai vendu ce matin quatre couverts d'argcnl, « mais que peut-on faire avec cela? Je vais sup- « primer mon chocolat et ma voilure, quelque
(( nécessaire qu'il soit pour moi cle sortir pour « conserver un faible reste cle vie. » 11 en serait venu là si les médecins et son directeur ne s'y fussent opposés. Un jour on parla devant lui , tandis qu'il était à table , des besoins d'une de ses maisons , aussitôt prenant le couvert d'argent dont il se servait, « tenez, dit-il , il faut le ven- « dre , c'est tout ce qui me reste pour secourir (( cette maison. »
Si l'on est touché de cette charité pour les pauvres, que pensera-t-on en voyant encore alors cet incomparable vieillard oublier toutes les infirmités qui l'accablent pour se livrer aux exercices du zèle le plus actif pour le salut des âmes? Il prêchait tous les samedis et tous les dimanches dans l'église de la maison de Saint-Michel des Païens; il y donna les exercices de mission durant la semaine de passion, et il lui arrivait assez fréquemment, a l'invitation de l'évêque de Nocéra , de donner des sermons dans les autres églises. C'était avec une voix toujours plus puissante sur les cœurs. En 1779, une grande sécheresse affligea plusieurs provinces du royaume de Naplcs ; on voulut, à cette occasion, faire à Nocéra une procession de pénitence : le clergé et les habitants prièrent Alphonse d'y assister; il y consentit, et malgré sa faiblesse , qui ne lui permettait pas de faire le moindre mouvement sans être soutenu ,
il voulut parcourir à pied tout le trajet de la , procession ; son but était de rendre cette cérémonie salutaire aux âmes autant qu'elle serait propre a fléchir le Ciel. Il chercha h frapper les peuples par un grand spectacle de pénitence. A l'exemple de saint Charles Borromée, il marchait la corde au cou, des cendres et une couronne d'épines sur la tête ; on portait devant lui un grand tableau de Jésus crucifié, dont il s'était long-temps servi dans ses missions. Arrivé sur la principale place de la ville, il monte, ou plutôt il se fait porter dans une chaire qu'on y avait élevée, et se tournant vers le tableau du crucifix , il s'écrie avec la plus grande force : a 0 Jésus mort sur la croix pour nos péchés , il « est bien juste que nous soyons punis pour vous « avoir offensé ! » A ces mots tout le peuple fond en larmes : l'impression que fait sur la foule la présence, l'accent, l'émotion et la pénitence de l'homme de Dieu lui laisse à peine le moyen de continuer son discours.
Les hommes étaient touchés , mais le Ciel insensible paraissait toujours d'airain : rien dans l'atmosphère n'était changé , il n'y avait aucun espoir de pluie et les campagnes arides offraient un aspect désolant. On pouvait craindre une disette aussi désastreuse que celle de 1764. Cependant vers le commencement du mois de juin,
tandis qu'Alphonse, retournant de la promenade accoutumée, était sur le point de rentrer dans sa maison , il ordonna a son cocher de le ramener à une église (de Sainte-Marie des Grâces), devant laquelle il venait de passer. Le serviteur de Dieu entre dans cette église, se place sur une chaise, et se met à prêcher : la nouveauté du spectacle attire un peuple nombreux. Quand l'auditoire s'est bien formé, le saint prédicateur s'élève avec force contre les désordres qui régnent dans le monde , les^signalant comme la cause du fléau dont on est affligé. Il y avait dans son langage quelque chose d'extrêmement pathétique, et une vive componction se faisait sentir dans tous les cœurs, lorsque, d'une voix plus solennelle ^ Alphonse fait entendre ces paroles: «Mes enfants, (( renonçons à ces péchés , et la bonne Mère <( nous obtiendra la grâce d'une pluie abondante « d'ici à dimanche prochain. » En effet, le dimanche au soir, au moment oii l'on s'y attendait le moins ^ le Ciel perdit tout d'un coup sa sérénité et il survint une pluie à verse qui dura plusieurs jours.
Les pères du très saint Rédempteur donnèrent une mission dans l'église paroissiale de Nocéra des Païens , Alphonse s'y rendait tous les soirs ; après le grand sermon , il se faisait porter en chaire, d'oii il adressait au peuple une exhortation
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pour disposer les âmes à profiter de la vérité qui venait d'être annoncée. Apres la mission pour le peuple, les exercices spirituels eurent lieu pour le clergé dans la maison de saint Michel; la encore, tous les jours a l'issue du principal sermon , Alphonse adressait la parole à Tassistance. Son âge, ses vertus, ses travaux, sa longue expérience, autant que sa haute réputation de science et de talent , donnaient à tous ses discours une incroyable autorité; il laissait parler son cœur brûlant damour de Dieu , et deux mots de sa bouche produisaient toujours la plus grande impression. Le dernier jour de cette retraite ecclésiastique, le saint vieillard se fit transporter dans une chapelle intérieure de Notre- Dame des Douleurs : il y fit un sermon en règle sur l'amour de Jésus-Christ. Sa voix était animée de l'accent le plus vif, ses expressions étaient toutes de feu ; son âme, comme un foyer inextinguible d'amour, exhalait, sans les épuiser, les sentiments les plus beaux et les plus pathétiques. Une profonde émotion s'était communiquée h l'assemblée; chacun était hors de soi, et le prédicateur lui-même ne paraissait pas seulement un homme , mais un être surnaturel que l'ardeur de ses désirs avait élevé à quelque haute contemplation de la beauté de Dieu , et placé sous une inspiration divine. L'homme seul n'aurait jamais
trouvé rien de semblable. Ce fut la dernière fois qu'Alphonse annonça dans l'église la parole de Dieu ; depuis il ne lui fut plus possible de quitter son fauteuil ou son lit. U ne cessa pas pour cela d'instruire ou d'édifier par sa conversation et ses écrits. Son grand et unique objet était alors d'exciter l'amour de Jésus-Christ et la dévotion envers sa sainte Mère. Cependant dans l'occasion son zèle lui suggérait envers le prochain d'utiles corrections et quelquefois de vigoureuses réprimandes. Il les faisait à propos , tantôt avec douceur, tantôt avec force et toujours avec prudence et charité. Les siens n'étaient pas oubliés a cet égard. D. Joseph de Liguori, son neveu, fils de son frère D. Hercule, vint avec sa jeune épouse Gusman de Lambiase, fille du prince de Campana, lui faire une visite a Saint-Michel des Païens. Dans le cours de la conversation Alphonse en tira adroitement l'aveu d'une vie assez mondaine : ils lui déclarèrent qu'ils fréquentaient les théâtres, les bals et les assemblées profanes. Il leur en fit des reproches , leur disant , sous des formes pleines de douceur, des choses extrêmement fortes. 11 parvint a leur persuader qu'ils s'exposaient par là au danger d'une damnation éternelle. Puis, il leur fit présent de plusieurs livres spirituels et autres objets de piété , et ils s'en retournèrent à Naples , touches et édifiés de
la manière dont leur vénérable oncle les avait traités.
Il ne sera pas sans intérêt pour des Français de savoir que notre saint s'est trouvé directement en rapport avec nos compatriotes. Après la démission de son évêché, il s'occupait beaucoup, outre la composition d'une foule d'excellents livres, de la lecture de ceux qui avaient pour objet de combattre les ennemis de la religion, et il applaudissait avec une véritable satisfaction aux efforts des écrivains qui s'élevaient pour la cause de la vérité. C'est ce qui le porta à adresser une lettre de félicitation et d'encouragement à l'abbé Nonnotte , pour avoir osé entreprendre la réfutation des erreurs de Voltaire au moment de la plus grande vogue de ce blasphémateur, et de la plus grande puissance de la conjuration philosophique. On n'a pu se procurer cette lettre, mais ou a trouvé, parmi les papiers de notre bienheureux, la réponse de Nonnotte écrite en latin; elle montre combien l'écrivain français attachait de prix à Tattention que daignait accorder à ses travaux un évcquc d'un mérite aussi généralement reconnu , et surtout d'une sainteté aussi émincnte. Voici quelques passages de cette réponse :
« Mon révérendissimc père en Jésus-Christ, « je ne sais si quelqu'un a jamais éprouvé quel-
« que chose de plus agréable et de plus doux « que le sentiment que m'a inspiré la lecture (( de votre lettre. Elle est remplie de si grands « témoignages de charité et de bienveillance , « elle respire un tel amour de la religion et de « toutes les vertus , qu'on la croirait écrite plu- (( tôt par un ange que par un homme. Accoua tumé à ne rien apprécier que selon l'esprit de (( Dieu, c'est pour moi un incroyable plaisir {( de rencontrer des hommes qui n'estiment aussi (( que les choses de Dieu , et qui , plus grands « encore que les grandes dignités, laissent en (( doute sur ce qu'il faut le plus admirer en eux, (( ou des dons du génie, ou de l'éclat des plus (( grandes vertus. J'ai très souvent cherché de « tels hommes, je n'en avais pas encore trouvé, « lorsqu'enfin votre lettre est venue m'apprendre « qu'il en existait un à Naples. Vous exprimer ((Combien je l'estime, et avec quelle charité (( je lui suis attaché et dévoué, c'est ce que je
(( ne pourrai jamais faire par aucune parole
« Tous ceux qui connaissent votre excellent et (( très célèbre ouvrage de théologie morale, me (( félicitent d'avoir reçu une lettre aussi hono- (( rablc d'un prélat aussi savant, et moi, je me (( félicite de mon côté, de ce que mes ouvrages (( ont reçu votre approbation ; en lisant ce que u vous avez daigné penser avec bienveillance de
(( mes écrits, et ce que vous en avez dit d'iio- (( norable, j'ai reconnu votre grand amour de la
(( religion (0 "
Non content d'avoir lui-même animé, dans sa lutte courageuse, l'antagoniste du patriarche
(i) «" Haudscioan quis unquàm jucundiiis, aut suavius « aliquid sit expertus . quàm quod in legendis lilteris « tuis, Reverendissime in Chrisio Pater, expertus sum. << Itaenimcharitatis et benevolentise plenae sunt, adeoque *" virtutum omnium, religionisque amorem spirant, ut 4< non ab incolà terriE , sed ab angelico spiritu exarata u esse videantur. Cùmque nihil ego, nisi ex mente di- 4< vinâ solitus sim sestimare, incredibile est quâ perfundar 4< voluplate, cùm eos mibi contigit reperire homines, qui *■ divin a tantummodo sapiunt, et dignitatibus magnis <v majores, dubium rclinquunt, an prseclarissimi in- <v genii dotibus , an maximarum virtutum splendore ante- « cellant. Taies saepissimè homines quaesivi, taies nondùm i< inveni, sed talem ex litteris tuis hominem Neapoli 4< existere tandem cognovi. Quem quidem quanti faciam, « el quâ ipsi charitate, et addictus et devinctus sim,
<<■ nuUis verbis valeam cxprimere Gratulantur
<^ mibi quicumque egregium, et celebratissimum thco- « logiae moralis opus novcrunt , quod à doctissimo episïc copo tam bonorificas epistolas acceperim ; ipse vicissim 4< gratulor mibi quod tanti viri judicio opéra mea appro- 4< bentur. Cilm autem ea perlegi , quae de scriptis meis, 4< et amicè censés, ctbonorificè prœdicas, reiigionis aman- « tissimum praesulcm inlclloxi »
de l'impiété , notre saint écrivit encore à Rome pour lui obtenir un bref apostolique , en faveur de ses ouvrages contre le philosophisme. Cette recommandation était puissante auprès du Saint Père, et ce fut, de la part deNonnotte, le sujet d'une lettre de remercîment pleine de toutes les expressions d'une véritable reconnaissance; nous nous abstiendrons de rapporter cette lettre , de peur de trop multiplier les citations ; celle que nous venons de faire connaître précédemment, est un témoignage suffisant de la vénération dont dès -lors Alphonse était l'objet dans notre patrie. Déjà, de son vivant, sa haute sainteté et sa profonde science lui avaient acquis une sorte de réputation européenne.
Dans sa correspondance avec notre saint, Nonnotte lui avait dépeint la disposition déplorable des esprits en France, par rapport à la religion; l'audace révoltante des impies, la corruption et l'incrédulité en honneur dans le monde, la faiblesse ou la connivence de l'autorité civile, et les vains efforts de la puissance spirituelle. Paris surtout était représenté , hélas ! avec trop de vérité, comme le centre de l'erreur, comme une ville livrée h toute la réprobation de l'orgueil humain , et qui retentissait continuellement de blasphèmes impunis. Ce fut à l'occasion d'une de ces lettres de l'auteur du Dictionnaire
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philosophique de la religion que l'on entendait le saint vieillard s'écrier en gémissant : « Paris est « donc devenu une autre Genève! Ou en est-on si (( l'Eglise est sans force contre l'audace d'un im- (( pie? (Voltaire) Ce désordre ne demeurera pas (( sans punition. Malheureuse France! jcteplains, « et je plains aussi tant de pauvres innocents qui <( seront envoloppés dans ta disgrâce. Je voudrais (( écrire au Roi de France; mais que puis- je de (( si loin , lorsque l'archevêque de la capitale et (( tant d'excellents évêques de ce royaume ne sont u pas écoutés? »
On sait par quelles bassesses dignes de lui et par quels sacrilèges horribles Voltaire cherchait a se mettre à couvert de toute animadversion , à mesure qu'il se rendait coupable de quelque nouveau crime contre la religion et la société. Cet homme exécrable, qui allait communierpour avoir un héritage, faisait aussi une communion, et en répandait partout le bruit en même temps qu'il lançait dans le public un libelle infâme; puis, au besoin, il désavouait effrontément Tccrit sorti de sa plume, protestait de son innocence, et rendait publiquement un hommage hypocrite à la religion et à la vertu. Ce manège, par lequel il voulait sauver les apparences devant une autorité trop peu inquiète de ses forfaits, avait pu faire illusion uu moment^ surtout dans les
pays étrangers -, il arriva que , soit à roccasion d'une de ces tromperies philosophiques souvent renouvelées dans une trop longue vie , soit vers l'époque de la dernière maladie de l'ennemi de Dieu , lorsqu'il éprouvait de si désespérantes angoisses aux approches de son éternité, il courut, dans le royaume de Naples, un bruit très accrédité de sa conversion sincère. Alphonse reçut cette nouvelle comme une consolation dont sa charité avait besoin ; il y crut avec empressement; il voulut même donner à celui qui en était l'objet, un témoignage du plaisir que sa conduite lui faisait éprouver. Il conçut le projet d'une lettre à Voltaire *, mais la nouvelle qu'on avait donnée comme certaine ayant été bientôt démentie , notre saint n'envoya pas cette lettre, qui a été retrouvée dans ses papiers. Elle est en latin, et on nous permettra d'en donner la traduction , au moins en partie.
« Celui qui vous écrit cette lettre, est un {( évêque presque consumé d'infirmités, et h qui « le Souverain Pontife a daigné permettre d'ab- ({ diquer le gouvernement de son diocèse de « Sainte - Agathe des Gots. Dans mes derniers (( jours, a l'âge avancé de quatre-vingt-trois ans, « votre conversion, aussi heureuse pour vous que (( satisfaisante pour tous les bons catholiques , « a été pour moi le sujet d'une si grande joie,
(( que je ne puis m'cmpcchcr de vous écrire cette (( lettre, quelle qu'elle soit, pour me réjouir avec (( vous dans la sincérité de mon cœurj car, j'étais (( affligé, et je gémissais de vous voir abuser, pen- (( dant si longues années, de ce génie vraiment (( grand que vous avez reçu de Dieu. » Le saint ne se contente pas de complimenter le pêcheur converti, il lui trace encore son devoir, et peutêtre même était-ce là l'objet principal de sa lettre. Il lui dit assez franchement : « Afin que « la joie commune soit universelle et complète de « toutes les manières, comme aussi pour ôter « absolument toute ambiguité sur votre conver- (( sion , je désirerais que vous publiassiez un « écrit qui fiit une réfutation de vos erreurs et de « vos sophismes; bien plus, je voudrais que vous « retournassiez vos traits contre un autre écri- <( vain moderne (i), qui a osé attaquer les dog- « mes de la foi , au grand détriment de tant «d'infortunés jeunes gens qui, séduits par Vn- (( mour de l'indépendance , ont sacrifié témé-
(( rairement et leur âme et leur Dieu Un
((écrit quelconque de votre part, répondrait (( suffisamment à ceux qui s'efforcent d'élever
(0 J. J. Rou&sc.iu probablement.
« des cloutes sur la sincérité de votre démar- « clie (i) »
(i) « Qui liane tibi mitto epistolani episcopus sum, i< cui multis pêne consumpto infirmilatibus, Summus «■ Pontifex suae diœcesis S. Agatlise Gotliorum curam ab- « dicare bénigne induisit. In bis mese grandevse aetatis « octoginta jam trium annorum extremis diebus tara 4V maxime mibi fuit, ubi tuam illam eximiam, et om- « nibus bonis catholicis acceptam commutationem accepi, « ut me continere nequeor, ut mibi banc meam qualis- {< cumque illa sit conscribercm, tecumque ex animo gra- 4< tularer. Angebar equidem et flebam, eo quod ingenio « verè magno à Deo accepte, sic te malè usum tôt annis
^< viderem Ut undique tamen , omnibusque modis
«■ absoluta sit ista communis omnium lœtitla, et omnis « tuœ mutaiionis ambiguitas prorsùs ambigatur , optarem, « ut aliquo scripto , erroribus , sopbismatibusque satisfa- ^< cercs, imo lelaretundcrisreccntiscujusdam scriptoris, 4< qui fidei dogmala inficiari minime dubitavit , magno tôt « miserorum juvenum detrimento, qui libertatis amore,
^i" animam Deumque audacter neglexerunt Qua-
<^ liscumque scriptura à te satis csset illis prœcipuè, qui «"hoc de te, ac si fictum foret, in dubium vocare co-
« nanluv »
Si l'on trouve que nous avons donné trop d'importance à ces détails , nous aurons notre excuse dans un sentiment national bien légitime. Comment se passer de parlo-r un peu de la France , même en écrivant la vie d'un saint qui n'est pas né dans ce pays ? Ah ! ce grand saint
Le saint vieillard détrompé de ce (^u'on avait assuré sur la conversion de Voltaire, écrivait à ce sujet h un de ses amis : (( Ces sortes de conver- (( sions ne sont pas des grâces ordinaires, mais (( ce sont des efforts très rares de la divine mi- « séricorde. Dieu n'accorde guère ces grâces « extraordinaires qu'à ceux en qui Terreur a <( eu pour principe une bonne intention comme « dans saint Paul. Mais dans Voltaire, tout est «très mauvais, rien ne l'excuse.)) Quand Alphonse apprit, en 1778, la mort de ce grand blasphémateur, il écrivait encore : « Voltaire est (( mort, comme chacun sait, dans son impéniten- « ce , et le voila dans la malheureuse éternité ! »
nous pardonnera notre préférence; il s'est intéressé au salut de nos pères quand il était sur la terre , et assurément, du haut du Ciel, il en protégera les enfants, du moins ceux qui sont encore chrétiens; car, hélas! à juger humainement, ce ne sera pas parmi nous le grand nombre qui saura lui offrir une dévotion digne des grâces qu'il peut nous obtenir, à moins cependant que son intercession n'opère un miracle de miséricorde en faveur de notre patrie : ô utinam / . . . . Oserions-nous l'espérer ce miracle? Pourquoi pas, puisqu'il nous est permis de le demander? Eh bien, demandons-le par l'intercession du lî. Alphonse ; que l'esprit de Dieu descende sur la France , alors ses habitants seront comme créés de nouveau , et la face de cette terre sera renouvelée.
Quelques mois après mourut aussi J. J. Rousseau, et le saint disait dans une autre lettre : (( Je recois la nouvelle de la mort de Tinfortunc « Rousseau ; Dieu soit loué , d'avoir en peu de (( temps délivré l'Eglise de ces deux plus grands « ennemis ( i ) ! »
Si Alphonse eut la douleur de voir le patriarche de l'impiété persévérer dans l'impénitence, il fut plus heureux , par rapport a Métastase. Depuis long-temps le saint s'affligeait du mal que faisaient quelques écrits de ce grand poctc, bien que sous le voile de l'honnêteté et de la décence. Ces écrits sont d'autant plus dangereux que, sans révolter la pudeur , ils prêtent a des passions insensées tout le charme d'une poésie infiniment douce et harmonieuse. Métastase rentra en lui-même, et détesta son funeste talent. Alphonse en conçut une grande joie, dont il a lui-même consigné l'expression dans un de ses ouvrages spirituels (2) : «Me
(i) Ils ont disparu; mais hélas ! leurs œuvres restent; on les réimprime, on les répand partout, le peuple les lit , et les lois , nous dit-on , sont impuissantes en présence de ce grand scandale. Où nous conduira-t-il? Dironsnous encore avec le lî. Alphonse : Ce désordre ne demeurera pas sans punition. Malheureuse France ! Je te plains, et je plains aussi tant de pauvres innocents (ui seront enveloppes dans ta disgrâce ?
(2) Réflexions Spirituelles, part. 2, paj^. iS.
u sera -t -il permis , dit- il, de manifester ici une « grande consolation que j'ai éprouvée depuis (( peu de jours? On m'a donné pour certain que «le célèbre Métastase, après avoir reçu tant de « louanges dans toute l'Europe pour ses poésies, (( d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus «belles, parce que ses expressions tendres et (( vives ne sont que plus propres à allumer « dans les cœurs les flammes d'un amour impur, M on m'a assuré, dis-je , que le célèbre Métastase «venait de publier un petit volume en prose, « oîi il proteste de son profond repentir sur ses « poésies légères; et du désir qu'il aurait, si cela « était possible, de retirer ces sortes d'ouvrages des « mains du public, à quelque prix que ce fût, « fallût -il pour cela qu'il répandît son sang — « On dit qu'il mène aujourd'hui une vie sainte « et retirée. J'en éprouve une indicible conso- « lation , parce que c'est la un grand exemple , « qui assurément fait bien plus d'honneur à « l'illustre poëtc, que tout l'éclat de son beau
« talent î »
Tel fut toujours le zèle et l'esprit de notre saint avant comme après sa retraite au milieu de ses élèves; ainsi sa vie fut toujours éminemment apostolique , par tout ce qu'il fit et par les sentiments qu'il montra jusqu'à la lin, pour le bien du prochain et la gloire de la religion.