‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 23 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Travaux du bienheureux Alphonse , selon les fins de son institut.

Quelque zèle qu'Alphonse eût moiïtré pour le salut des âmes jusqu'à la fondation de son institut, il s'y dévoua depuis avec plus de générosité encore. Sa vie fut un sacrifice continuel pour répondre au choix glorieux que le Ciel avait fait de lui en faveur des âmes les plus abandonnées. Nous ne saurions entrer ici dans le détail de tous les lieux qu'il a arrosés de ses sueurs , et des circonstances particulières qui ont accompagné l'exercice de son ministère durant l'espace de plus de trente ans. Il n'y a presque pas de ville ni de village dans le royaume de Naples qui n'ait recueilli les fruits les plus abondans de ses travaux apostoliques. Sans cesse demandé par les évêques et désiré par les personnages les plus illustres , il s'empressait d'aller partout répandre la semence de la parole divine. Il faisait à pied tous ses voyages pour les missions, à moins que le trop grand éloignement ne le forçât d'aller h. cheval ; mais alors il était toujours monté d'une manière aussi peu élégante qu'incommode, et tout annonçait la pauvreté et la pénitence. Il voulait re-

tracer en lui , autant que possible , la vie des apôtres eux-mêmes, persuadé que c'était là une prédication muette , souvent plus efficace que tous les sermons les plus éloquens. De pieux entreliens , la prière et le chant des cantiques remplissaient tout le temps qui se passait en route. A la première vue du lieu de sa destination , il récitait les litanies de la sainte Vierge , et faisait d'autres prières pour attirer la bénédictian du Ciel sur le peuple qu'il allait évangéliser. Il se rendait directement à l'église , où, après une courte oraison devant le très-saint Sacrement, il montait aussitôt en chaire. Ce discours d'ouverture avait pour objet d'exhorter les habitans à l'exactitude aux exercices de la mission , et à la fidélité h. la grâce qui leur était offerte. Les jours suivans il prêchait matin et soir, et faisait le catéchisme aux grandes personnes ; un de ses prêtres récitait le saint rosaire , et un autre était chargé d'instruire les enfans. Les trois premiers jours , au moment de la nuit tombante , quelques missionnaires parcouraient la ville précédés d'une croix , s'arrêtaient dans les places publiques , et rappelant dans une courte exhortation les principaux motifs de conversion , ils invitaient le peuple à venir dans l'église entendre les vérités du salut. C'était Alphonse qui faisait tous les soirs ce qu'on appelait le grand sermon. Cet exercice déterminait ordinairement le succès de la mission : aussi le serviteur de Dieu secondait-il les efforts de son éloquence

par tous les moyens qui pouvaient la faire triompher. Par trois fois dans chaque mission, les jours qu'il prêchait sur le péché, sur l'enfer et sur le scandale , il s'offrait , aux yeux de tout l'auditoire, comme une victime d'expiation pour les péchés du peuple. Alors le spectacle sanglant d'une pénitence extraordinaire remplissait tous les cœurs des plus vives émotions; il exigeait de ses compagnons qu'ils imitassent son exemple, non par une vaine cérémonie , mais par un véritable esprit de mortification ; tandis que les missionnaires crucifiaient ainsi leur chair, un d'entr'eux faisait entendre dans l'église des paroles de douleur pour exciter au repentir. Quand on avait traité dans les instructions tous les sujets terribles , on occupait, pendant trois ou quatre jours , le peuple de ce qu'on appelait la vie dévote. C'étaient des entretiens sur l'utilité et la nécessité de la prière et sur la passion de Notre-Seigneur ; on exerçait surtout les assistans à la méditation des souffrances et des humiliations du Fils de Dieu. Alphonse le faisait avec une telle onction, qu'ordinairement tout l'auditoire fondait en larmes. Les communions générales étaient divisées selon l'âge et la condition des personnes ; les enfans de l'un et de l'autre sexe , les filles et les veuves , les femmes ma riées , les jeunes gens et les hommes avaient leur jour particulier pour communier. On les préparait séparément par des instructions appropriées à la classe à qui on les adressait. Le dernier discours de

la mission élail sur la persévérance ; oh terminait ensuite tous les exercices par une cérémonie qui laissait un vif souvenir dans Tesprit du peuple et de profonds sentimens dans son cœur. On se dirigeait en procession vers un lieu que l'on consacrait sous le nom de Calvaire : cinq missionnaires , char* gés chacun d'une croix, cheminaient lentement au milieu du pieux concours ; durant celte marche, on entretenait les fidèles des mystères douloureux de Notre-Seigneur , dont on laissait un monument solennel par la plantation des cinq croix sur le lieu du Calvaire. Alphonse , qui voulait retracer dans sa personne l'image de Jésus-Christ souffrant, portait toujours la croix la plus pesante. A la mission de Capozèle , il fut si accablé sous le sacré fardeau , qu'il lui en resta une blessure très-considérable sur l'épaule gauche. Ses soins pour faire réussir l'œuvre des missions furent portés encore plus loin. Il donnait une retraite au clergé séculier et régulier, ainsi qu'aux religieuses cloîtrées ; il y avait aussi des exercices particuliers pour la noblesse , dont l'influence est d'ordinaire si heureuse ou si funeste sur le peuple qui regarde et imite. Dans les pays dont la population était considérable , il y avait des instructions différentes pour les artisans et ceux d'une classe inférieure. Les prisonniers eux-mêmes n'étaient pas oubliés : l'homme de Dieu allait les instruire et les consoler dans leur captivité. Le zèle ardent avec lequelAlphonse embrassait et soutenait en

même temps toutes ces œuvres de miséricorde, faisait dire à un brave militaire que les autres missions étaient des sièges, mais que celles d'Alphonse étaient des assauts.

Ce n'était pas assez de la dispensation de la parole : « C'est là semer , disait Alphonse , il faut en- )) corerecueillir, et cela, le confesseur doit le fai- )) re ; » aussi avait-il réglé que pendant le temps des missions les prêtres de sa compagnie passeraient sept heures par jour au confessionnal, et ne pourraient en sortir plus tôt sans permission. Il voulait que leur modestie, leur recueillement et leur vie retirée fussent un sujet d'édification pour le pays qu'ils évangélisaient , aussi-bien que leur esprit de pénitence et les privations qu'ils devaient s'imposer. Leur table ne pouvait jamais être servie que des mets les plus simples et les plus communs , deux plats seulement étaient permis ; la volaille , le gibier , les pâtisseries , les confitures et tout ce qui est recherché et délicat était expressément défendu : a Et cela , disait-il , autant par mortification que » pour empêcher le scandale qui arrive ordinaire- » ment au grand préjudice de l'œuvre de Dieu , 5) par l'exagération que la foule ne manque pas de )) faire sur la dépense des missionnaires après leur M départ. «Aussi, jamais les Pères du très- saint Rédempteur ne demandaient rien au public. Dans les plus pressans besoins ils recouraient à l'évêque du diocèse , ou à quelque personne de piété ; hors

ce cas , ils ne pouvaient recevoir aucune espèce de présens. « Rien n'édifie davantage, disait Alphonse, ); qu'un refus que l'on fait ainsi par un motif évin dent d'esprit de pauvreté et par la nécessité de M l'obéissance à la règle. Edifions , mais que ce soit » surtout dans notre conduite ; les gens du monde » y font bien plus d'attention qu'à nos paroles. » Il veillait avec soin à l'observation de ces règles, et n'épargnait pas les reproches aux supérieurs qui s'en seraient écartés en quelque point. Il réprimanda très-sévèrement le supérieur de la mission de Saint-Georges , pour avoir partagé à ses confrères une tourte d'une pâtisserie très-commune que lui avait envoyée une religieuse , sa parente. A la mission de Ravello, il avait lui-même reçu en présent une grande quantité de figues d'automne : l'abondance ne changea rien à la mortification ; Taustère fondateur voulut ne faire distribuer tous les jours que cinq de ces fruits à chacun de ses confrères. Dans un moment de grande détresse , on apporte en aumône un grand plat d'une pâle estimée dans le pays ; Alphonse ne permet de présenter ce mets que six jours après, lorsque déjà il s'est aigri : il voulait exercer la mortification des siens. A Salerne on servait tous les jours un vieux fromage toutà-fait dégoûtant : un missionnaire d'un âge fort avancé pria le frère laïque de lui faire rôtir sa portion ; ce fut assez pour qu'Alphonse s'élevât contre ce soin particulier comme contre un abus opposé à l'es-

pril de pénitence, et tendant à établir des distinctions.

Il pratiquait lui-même avec plus de rigueur encore tout ce qu'il prescrivait aux autres : il faisait, en se levant , demi-heure d'oraison en commun avec ses compagnons ; après la messe et l'action de grâces , il passait sept ou huit heures au confessionnal. Le repas venait ensuite : il était toujours accompagné de la lecture spirituelle que chaque missionnaire faisait à son tour. Alphonse y entremêlait toujours ses mortifications ordinaires par son extrême sobriété et l'usage des drogues amères dont il saupoudrait tout ce qu'il prenait ; en sortant de table on décidait les cas de conscience ; après quoi le saint allait faire une longue visite au Saint Sacrement et à la sainte Vierge, en attendant l'heure du grand sermon du soir. Il confessait ensuite les hommes dans la maison ; rarement il consentait à prendre le soir une légère réfection ; la journée se terminait par l'examen de conscience et plusieurs prières vocales. On était généralement surpris autant qu'édifié , qu'au milieu de tant d'occupalipns il pût trouver le temps de dire son office et de vaquer à ses pratiques ordinaires de piété. On ne pouvait comprendre qu'il pût résister à des fatigues si accablantes avec la chétive nourriture dont il se contentait , surtout dans les commencemens où le défaut d'ouvriers l'obligeait de prêcher deux et même trois fois par jour ; son zèle multipliait ses forces , et

rien ne lui était trop pénible quand il était question de la gloire de Dieu et du salut du prochain. « Jé- 5> sus-Christ, disait-il , serait mort sur la croix pour » une seule ame , et nous devrions nous-mêmes » nous sacrifier pour en gagner une seule à Dieu. » Si je pouvais faire des missions par tout l'univers, » je le ferais volontiers. » C'est avec ces senlimens que , surmontant tous les genres de fatigues et de souffrances, il prodiguait généreusement sa vie dans l'exercice de son pénible ministère. Il était dans la première convalescence d'une maladie violente , lorsque le supérieur de la Propagande de Naples l'invita , en qualité de confrère, de venir h la mission que leur société devait donner à Naples , dans l'église du Saint-Esprit. Alphonse se rendit sans délai : il se chargea du grand sermon du soir , et ne craignit pas en préchant de déployer sa voix dans toute son étendue. Le succès égala le zèle, et l'on se disait partout à Naples : «Venez, allons » au Saint-Esprit , c'est un saint qui y prêche. « A la mission d'Agerolles , on venait en foule des villages voisins pour se, confesser ; afin de satisfaire ce saint empressement des peuples , Alphonse confessa un jour, depuis le matin jusqu'à l'heure de l'exercice du soir, sans interruption : il tombait d'inanition et pourtant il allait monter en chaire. Le seigneur du lieu, chez qui il était logé, ne put s'empêcher de lui représenter qu'il y avait de l'excès à rester ainsi à jeun jusqu'à une heure si avancée.

« Seigneur D. Ferdinand , lui répondit Alphonse , •>•> nous ne sommes pas venus ici pour nous , mais )) pour gagner des âmes à Dieu. » Il éprouvait une confiance inexprimable en pensant qu'il avait été tiré des dangers du siècle pour coopérer avec Jésus- Christ au salut des âmes. II voyait dans sa vocation au ministère des missions un signe presque assuré de son salut éternel , suivant cette pensée de saint Augustin qu'il avait toujours présente à Fesprit : «. Tu as sauvé une ame , tu as prédestiné la tienne : » jttiimam salvasti , animam tuant prœdestinas- » ti. )) Le Seigneur répandait les plus abondantes bénédictions sur les travaux apostoliques du saint missionnaire ; ses prédications produisaient toujours les fruits les plus admirables de salut : c'étaient les plus beaux triomphes de la parole. Nous avons parlé plus haut de ses talens oratoires et du caractère de son éloquence , mais c'est à une cause plus élevée qu'il faut attribuer ses prodigieux succès ; il les devait à un don particulier tout-à-fait étranger au talent de l'homme , et qu'il avait reçu surnaturellement de Dieu pour soumettre à la grâce les cœurs les plus rebelles. Il s'insinuait avec une douce onction dans l'ame de ses auditeurs et parvenait à leur inspirer les sentimens dont il était lui-même pénétré. Souvent il lui est arrivé de ne pouvoir contenir les sanglots et les pleurs qui se faisaient entendre de tous côtés dans l'auditoire', et l'empêchaient de continuer son sermon : «La parole de Dieu dans

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» la bouche d'Alphonse , disait un célèbre profes- )) seur, acquiert toute la force dél'ame ardente qui ); l'inspire : c'est un trait qui perceles cœurs de part » en part. » Un personnage distingué répondait à un petit orateur à prétention , qui blâmait la manière simple et populaire du serviteur de Dieu : « Vos sermons partent de la tête , et ceux du Père » Alphonse viennent du cœur , lesquels valent « mieux ? — C'est un autre saint Paul , disait un » homme du premier mérite. » En effet , il n'avait nul besoin d'être éloquent à la façon des hommes , sa véritable éloquence à lui , c'était sa vertu et la grâce du Seigneur qui l'investissait d'une puissance divine. Souventil n'avait qu'à se montrer en chaire, et à son seul aspect on ne pouvait se défendre d'une salutaire impression. C'est ce qui arriva d'une manière bien frappante àSalerne. Il prêchait dans l'église métropolitaine : Dieu voulut qu'à cause de l'étendue du vaisseau , qui est immense, il ne pût être entendu ; cependant après le sermon les larmes coulaient en abondance, et îa maison que le saint habitait fut aussitôt remplie de gens de toute condition, masfislrals , avocats et autres oui vinrent le supplier de les entendre en confession. Depuis, un grand nombre de ces personnes converties ainsi , se firent un devoir d'aller exactement toutes les années faire une retraite à Saint-Michel des Païens. Ce fut la même chose à Bénévent : affaiblie par son grand âgc^ la voix d'Alphonse ne pouvait être en-

tendue , mais on voyait ses gestes et on comprenait l'expression touchante de sa physionomie, cela suffit pour arracher des pleurs à tout l'audiloire. Parrai les conversions éclatantes et nombreuses qui eurent lieu en cette occasion , on remarqua celle d'un très-méchant homme connu pour très-endurci au mal ; il alla se confesser h un père du très-saint Rédempteur, en lui disant : « Je n'ai pu pénétrer hier » dans l'église à cause de la foule , mais delà porte )) j'ai vu le Père Alphonse en chaire , et son seul » aspect dans son état d'humiliation et d'abaisse- » ment m'a excité au repentir. •» Dans la ville de Melphe , un pèlerin qui avait avec lui une personne suspecte, se présenta à un missionnaire pour se confesser : « Mais comment pourrai-je vous absoudre , » lui dit le confesseur , tant que vous serez en si )) mauvaise compagnie ? Je viens de quitter celte 5> compagnie tout- à -l'heure, repartit le pèlerin , » et je vais partir pour mon pays ; on ne saurait )) pécher de nouveau après avoir vu ce grand ser- » Titeur de Dieu , le Père Alphonse, pleurer et faire )) pénitence pour nos péchés. »

On peut juger par là du bien qu'Alphonse devait opérer dans le sacré tribunal. 11 recevait tout le monde sans distinction , si ce n'est qu'il montrait plus de charité auxpécheurs les plus endurcis : «Voi- » là la brebis égarée , disait-il , pour laquelle , à » l'exemple de Jésus-Christ , il faut abandonner les » quatre-vingt-dix-neuf autres ; il faut aller la cher-

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)) cher, la charger sur ses épaules et l'apporter au )) bercail. Si la rencontre de quelque gros poisson » chargé d'écaillés, disait- il à ses compagnons, » TOUS épouvante comme le jeune Tobie , renvoyez- » le-moi ; j'offrirai un sacrifice à Jésus-Christ du fiel » de ses péchés. » Un de ces mots du cœur qui lui étaient si naturels , adressé avec l'accent d'une vraie charité à un pauvre pécheur qu'il tenait pressé dans ses bras , triomphait de toutes les résistances des passions. Après avoir, dans une confession générale , raconté comme une histoire indifférente toutes les turpitudes d'une vie déréglée ", un gentilhomme napolitain lui dit d'un tonfortléger : «Mon » père, c'est tout là. » A ces mots Alphonse jetant sur son pénitent des regards pleins de douleur , lui dit seulement : « Eh quoi , mon fils , n'est-ce » donc pas assez ? que vouliez-vous donc faire de » plus P Pouviez -vous offenser davantage votre w Dieu ? » Ces seules paroles, prononcées avec un profond sentiment , touchèrent vivement ce pécheur; il ne put retenir ses larmes, et il a toujours mené depuis une vie exemplaire. C'était une grâce particulière qu'avait reçue le serviteur de Dieu de pouvoir, à l'aide de quelques mots , inspirés par sa charité , tourner les cœurs à son gré. C'est ainsi qu'il est arrivé que des gens que d'autres confesseurs avaient été forcés de renvoyer sans absolution , étant venus le trouver , s'en étaient allés absous, après avoir donné de véritables marques de

contrition ,

contrition, ce qu'il exigeait toujours avec une grande exaclitiide ; car il blâmait hautement ces prêtres trop faciles qui , dirigés par un faux zélé, absolvent indifféremment tous les pénilens, quelles que soient leurs dispositions ; pour lui , il ne pouvait paraître trop indulgent qu'aux personnes qui ne savfiient pas quel don il avait reçu de Dieu pour loucher les pécheurs du repentir de leurs fautes , et quelles étaient les ressources de sa charité k leur égard. C'était quelque chose de vraiment admirable que sa bonté dans Taccueil qu'il leur faisait et dans la manière dont il les traitait ensuite : il les exhortait avec onction, les conjurait par le sang de Jésus- Christ d'avoir pitié de leur ame ; il les encourageait quand il les croyait trop faibles ; il les consolait quand il les voyait tristes; il les embrassait étroitement, les arrosait de ses larmes, et semblait ne pouvoir se résoudre h les laisser aller tant qu'il ne leâ voyait pas sincèrement contrits. Il était aussi éloigné d'agir avec trop de précipitation à l'égard de certains pécheurs , que d'user de trop longs délais pour d'autres dont les bons senlimens lui paraissaient hors de doute. Quant aux habitudinaires et à ceux qui étaient en récidive , il disait : « Examinez » avec soin toute chose avant de lever la main; il » y en a qui pleurent et qui vous trompent encore ; » ils pleurent , non pas k cause de leurs péchés , » mais pour vous arracher l'absolution et recomî> mencer leur vie criminelle ; néanmoins n'éppu-

Fie lie Lisuori. if

» \atilez jamais personne, el en renvoj^anl quel- » qu'un à un autre temps, ne le faites pas avec n mauvaise grâce ; car si vous cherchez à effrayer )» ce pauvre pécheur en le déclarant indigt^.e de la » miséricorde divine, au lieu de le corriger, vous » le désespérez , et le précipitez encore plus pro- » fondement dans le mal , d'où il y a lieu de crain- » dre qu'il ne sorte plus. Pour moi, disait-il un » jour, il m'en coûte dix fois plus de refuser l'ab- )> solution que de la donner , et dans le cas du re- » fus , il me semble que pour en adoucir la rigueur )) au pénitent, je ne saurais avoir pour lui trop de )) bonté. » Il cherchait à inculquer ces senlimens à ses élèves : il voulait qu'ils usassent des mêmes moyens que lui pour toucher les cœurs, et que s'ils étaient obligés de différer l'absolution , ils le fissent de manière que le pénitent ne fût pas découragé par ce délai, et tenté de ne rien faire pour changer de vie : aussi recommandait-il de bien persuader aux pécheurs que , quelle que soit la force de leurs habitudes, en se confiant en Dieu et en implorant l'intercession de la sainte Vierge, ils pourront toujours les surmonter. Il gémissait beaucoup de la conduite de certains prêtres qui , pénétrés , quelquefois à leur inscu , parle détestable esprit du jansénisme, font consister tout leur mérite dans une extrêmesévérité. u Nous sommes arrivésà un temps, )) disait-il, où, grâces aux principes désespémns w des novateurs modernes, il suffit de tenir un lan-

» cage auslère pour se croire irréprocliable , du » moins quant à Tadminislration des sao.rcmens. » Ah ! que ce n'esl point Ih l'esprit du chrislianis- » me qui est tout charité. Dieu veut sauver tous » les hommes, cl rélernité malheureuse n'est ré- » servée qu'aux obstinés : appelez donc les pé- » oheurs, et sauvez-les en touchant leur cœur k )i force de miséricorde. » C'est ainsi qu'il avait ga gné lui-même, dans leur jeunesse , un grand nombre d'hommes respectables dont la ville de Naples admire encore aujourd'hui les hautes vertus.

Les travaux apostoliques d'Alphonse devinrent encore plus utiles k l'Eglise après la fondation de son institut ; l'ardeur de son zèle ne pouvait s'augmenter , mais la puissance en fut doublée, et ses heureux effets se multiplièrent plus grands et plus élonnans encore que par le passé. Les discordes étaient apaisées , les familles réconciliées , les blas- ])hèmes abolis , les usures réparées et les scandales cxtir}>és. Partout le bien succédait au mal ; là où régnait naguère d'effrayans désordres, on trouvait déjà établi l'usage de la visite journalière à Notre- Seigneur dans l'Eucharistie , de la récitation du saint rosaire , de la fréquentation des sacremens , ainsi que de la méditation en commun chaque jour dans l'église, sur les fins de l'homme et la passion de Jésus-Christ; on y trouvait beaucoup de foi et de piété, et une grande dévotion envers la sainte Vierge. -

Il est vrai que pour produire ces grands effets ,

il n'allait jamais en mission qu'avec un nombre d'ouvriers suffisant pour embrasser dans loule son étendue l'œuvre importante qu'on devait entreprendre. Il menait avec lui quelquefois jusqu'à dix-huit et vingt missionnaires ; et il lui arrivait de prolonger les missions au delà même de quinze jours, quoique souvent il se conformât à la pratique presque générale en Italie de ne les faire durer que huit jours. Ainsi il avait le temps de consolider tous les pieux élablissemens qu'il formait , et surtout les congrégations diverses qu'il ne manquait jamais d'ériger pour tous les âges et toutes les classes. Il appréciait singulièrement les avantages de ces saintes associations : «Je sais bien , disait-il , que les » novateurs modernes en murmurent ; cependant » ils devraient avouer que tout ce qui s'y pratitjue )^ est saint al utile. » Il était persuadé que c'était le meilleur moyen d'assurer la persévérance d'un grand nombre de personnes que la mission avait converties.

Ce n'était pas seulement pendant les missions qu'il travaillait pour le bien des âmes ; mais , comme on a déjà pu le reconnaître , tous les momens de su vie étaient consacrés à ce grand objet. En tout temps de l'année sa place la plus habituelle était en chaire ou au confessionnal , ou à genoux devant le très-saint Sacrement; et quand il était ailleurs» ses discours , ses manières et toute sa conduite tendaient à la gloire de Dieu ou au salut des âmes.

Ici il consolait Tinfortune, là il raffermissait la verlu chancelanle , ou bien il instruisait l'ignorance et ranimait la tiédeur. Son inépuisable charité employait tous les moyens pour réussir auprès des pécheurs. Donnant les exercices spirituels aux religieuses de Sainte-Claire de la ville de Nocera des païens , au moment de monter eu chaire pour le sermon , il se mil à chanter un cantique du pied de Tautel : ses accens pénétrent jusqu'à l'ame d'un soldat espagnol qui se trouvait au bas de Téglise , et Dieu veut qu'ils portent cet homme à faire éclater aussitôt les plus grands senlimens de pénitence. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans l'exercice de son zélé , c'est qu'il put encore écrire , comme il l'a fait , tant d'ouvrages si propres à contribuer à la gloire de la religion , à l'édification de tous les chrétiens. Nous consacrerons un chapitre particulier à celle partie des travaux de notre saint.

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