‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 22 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

'Conduite du bienheureux Alplionse dans le gouvernetnent de sa congrégation.

L'exemple , dans la personne du chef, est ordinairement un moyen indispensable de faireobserver ce qu'il commande. Non autorisées par ses exemples, ses paroles resteraient souvent sans effet. Devenu , malgré son humilité , recteur majeur ou supérieur général de toute la congrégation, Alphonse n'avait pas besoin de faire des efforts pour rendre sa vie exemplaire. Nous avons remarqué qu'il était un modèle accompli de toutes les vertus, et surtout de l'observance régulière. Jamais , dans les circonstances même les plus critiques » il n'avait eu à se reprocher aucune infraction aux règles ; cependant dés le moment qu'il se vit établi à la tête de l'institut , il redoubla d'exactitude à cet égard ; il fit plus , il s'imposa la loi de pratiquer l'obéissance non-seulement envers ses directeurs , mais encore envers les derjiiers membres de l'institut ; sa soumission s'étendait même jusqu'aux frères laïques; il refusait avec soin toute distinction parmi les siens ; il désirait toujours la dernière place , jaloux seulement d'être conforme à son divin Maître , qui vou IvA être réputé le plus vil des hommes. Il fut quel-

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quefois secondé dans ce sentiment par quelque mé' prise involontaire de ses disciples, et il s'en réjouissait. Il arriva dans plusieurs occasions qu'on avait oublié de le servir à table : jamais il ne réclama , si ce n'est qu'après le repas , pour remplir le devoir de sa charge , il donnait aux servans un petit avis plein de douceur , afin que leur négligence ne pût désormais mettre quelque autre dans le droit de se plaindre. Il refusait pour sa personne toute espèce de service , ne permettant pas même que l'on vînt approprier sa chambre : il se donnait lui-même ce soin comme celui de tout ce qui regardait sa propreté particulière. Il y a plus encore : il aidait les frères laïques dans les divers emplois, comme de balayer les corridors , laver la vaisselle , faire les lits, et généralement dans tout ce qu'il y avait de plus bas dans la maison. Sans parler du mérite de cette conduite devant Dieu , on pense bien qu'elle était du plus grand effet sur l'esprit de tous les membres de la congrégation , et Alphonse attachait un si ^rand prix à ces sortes d'exemples , qu'il voulait <jue le supérieur et le ministre de chaque communauté fissent , une fois dans la semaine , le service de la table et lavassent la vaisselle , et cela afin d'inspirer à tous l'amour de l'abjection , vertu qui devait former comme un des caractères particuliers et dominansdesesélèvesetde son institut. Alphonse avait tant à cœur d'inspirer l'humilité aux siens , qu'il écrivait dans une de ses circulaires ; « Mes

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,) trcs-cliers pères et frères en JésusChrisl , je prie ;i Dieu qu'il chasse du milieu de nous tous les es- ;) prils superbes qui ne peuvent supporter les con- » tradictions , non-seulement ceux qui ne veulent » pas être repris par leurs supérieurs, mais encore » ceux qui s'irritent des reproches et des mépris » de leurs égaux et de leurs inférieurs ; je prie le » Seigneur de me chasser moi-même le premier , si )) j'étais dominé par ce détestable orgueil. Que ce- » lui qui ne veut pas être foulé aux pieds s'en aille » et parte au plus tôt. Le Seigneur sera plus hono- » ré de deux ou trois membres vraiment humbles » et mortifiés qui resteraient, que de mille qui se- » raient aussi imparfaits, n

11 veillait avec le plus grand soin pour que la pauvreté évangélique fut rigoureusement pratiquée. Il défendit toute espèce de somptuosité dans la construction des maisons de la société , voulant que tout y fût simple et pauvre; les corridors ne devaient pas excéder douze pans en largeur ; les chambres devaient être de véritables cellules , basses et étroites, les murs sans tapisseries ni ornemens ; les portes , les fenêtres petites et grossièrement travaillées ; k peine permit-il que pour introduire un jourplus clair l'on substituât quatre carreaux de vitre au papier huilé dont on s'était servi d'abord. On peut juger quel luxe dans l'ameublement comportait un semblable réduit ; on n'y souffrait rien de superflu ni de recherché ; une table , deux ou trois chaises et

un mauvais lit suffisaient pour tous les membres de la société , quel que fut leur mérite ou leur emploi. Il faisait observer 1res- exactement tout ce qui est de la vie commune. Diaprés les régies qu'il avait données et auxquelles il ne permettait point de dérogation, aucun individu ne pouvait garder de Targent, moins encore en disposer à sa volonté; il était même expressément défendu d'avoir dans sa chambre des liqueurs , du café et autres objets de ce genre ; tout était en commun , et on faisait à chacun la distribution journalière de tout ce qui pouvait lui être nécessaire. Le recteur majeur et les supérieurs locaux n^étaient pas exempts de ces observances : leurrégime ne différait pas de celui des derniers membres de l'institut , et leurs obligations étaient les mêmes quant à la pratique de lapauvreté; elles étaient plus grandes encore; car afin qu'il ne s'introduisit lamais aucun relâchement en «e point, le sage fondateur voulut que chaque supérieur local , avant d'entrer en exercice , jurât en présence de la communauté qu'il s'opposerait de tout son pouvoir à l'infraction de ces règles. Le recteur majeur luimême était tenu le jour qu'il était élu, d'en faire autant devant le chapitre général de toute la congrégation. Alphonse se soumit lui-même à prêter ce serment dans le chapitre du mois d'octobre 1755 , et il en remplit l'obligation avec une sévérité scrupuleuse. Il reprenait les prévaricateurs , les punissait même au besoin , et il en vint enfin à établir

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par la règle qu'un individu reconnu incorrigible serait exclu de la congrégalion , et que tout supérieur , fût-il même recteur majeur , qui , par faiblesse ou négligence , laisserait porter alleinle à la vertu de pauvreté , serait déposé de son emploi , et privé de la voix active et passive dans les assemblées de la société.

Il n'avait pas moins de zèle pour l'observation des autres vœux , règles et pratiques de l'institut : il donnait souvent à ce sujet des instructions fort importantes à ses élèves. « Celui qui n'estime pas les » règles , disait-il , n'estime pas Dieu : la congré- » gation , les règles , c'est Jésus-Christ. » Il entendait cela de l'autorité des règles qui sont fondées sur les conseils de Jésus-Christ , et de leur perfection qui rend ceux qui les observent semblables à Jésus-Christ. « Devenir , disait-il encore , comme )) notre Dieu , pauvre et méprisé , telle est notre » vocation. »

ce Soyez , ajoutait-il , soyez comme des anacho- » rètes dans la maison et montrez-vous de vrais » apôtres au dehors ; gardez la retraite , chérissez î) vos cellules , et loin de vous laisser jamais aller » h la dissipation , employez dans le recueillement M votre temps à l'étude et à la prière : l'une et l'au- » tre sont indispensables pour un ouvrier évangé- » lique qui a également besoin de vertus et de cony> naissances. Gardez- vous de rechercher l'estime » des hommes , le plus grand mérite d'un membre

» de la congrégation, c'est l'obéissance et l'amour )) des mépris : les saints ont toujours désiré d'être )) baffoués et vilipendés comme le fut Jésus-Christ. )) Que ce soient votre modestie et votre régularité » qui vous distinguent : par là , véritablement pour- » vus de mérites devant Dieu , vous prêcherez en- » coré plus par vos exemples que par vos paroles. )> Sa surveillance s'étendait avec une égale sollicitude sur toutes les maisons de son institut. Chaque recteur local était obligé de lui rendre compte , et dans le plus grand détail , de la conduite de tous les individus de sa communauté ; celui-ci n'était pas le seul qui fût chargé d'une telle commission , il était quelquefois lui-même l'objet des renseignemens qu'un de ses inférieurs avait ordre de transmettre au recteur majeur. Par là Alphonse se trouvait à même de corriger tous les abus dés leur principe : c'est ce qu'il faisait avec autant de promptitude que de force et de prudence , tempérant toujours la sévérité par la douceur , et s''opposant avec fermeté aux premiers commencemens du mal. Il avertissait d'abord , exhortait , priait même , et lorsque cela ne réussissait point , il déployait une juste rigueur, sans oublier pourtant sa tendresse paternelle. Sa correspondance et les discours qu'on a retenus de lui à ce sujet offrent le modèle le plus accompli de ce que l'ardeur du zèle et de la charité , les lumières de la sagesse et de l'expérience peuvent inspirer de plus parfait et de plus touchant.

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II faisait lui-même toutes les années la visite de ses maisons. Rarement, pour cause de maladie ou tout autre empêchement de la plus grande force , s'est-il fait remplacer par un de ses visiteurs. En arrivant dans une communauté, il n'oubliait rien pour être à même d'apprécier toutes choses : il voulait tout voir , tout examiner , être informé de tout , et faisait ensuite les réglemens nécessaires pour le maintien du bon ordre ; il corrigeait aussvi les fautes ou négligences individuelles ; mais si elles n'étaient pas publiques , il le faisait toujours en particulier , suivant cette maxime qu'il s'efforçait d'inculquer aux supérieurs locaiix : « Les corrections publiques )> ne servent que pour les autres , et sont peu profi- » tables à ceux qui en sont l'objet ; aussi vaut-il » mieux reprendre en secret, sauf ensuite de le fai- » re en public, si cela devient nécessaire. »

Il était dans l'usage de terminer la visite annuêîlfr par une lettre circulaire adressée et toutes, ses maisons ; il y exhortait paternellement ses compagnons . et ses élèves à l'observation des régies , et les entre- ' tenait , selon les circonstances , des objets qui inté- ' ressaient le bien spirituel de la congrégation. Ces circulaires sont toutes autant de témoignages de son^ attachement à ses enfans et de son grand zélé pour Tœuvre que la Providence lui avait confiée. Voici comment il parle de ses dispositions propres dans une de ces lettres : « Pour ce qui me concerne , je >j déclare que je rne considère comme, me devant

h tout entier à vous. Quand quelqu'un voudra m'é- » crire , il le peut librement , à sa volonté , et sans » craindre de m'importuner ou de retarder par là » la publication de mes ouvrages. Je suis obligé , » comme supérieur , d'écouter le plus petit frère » de la congrégation et de lire ses lettres, mais je » ne suis point obligé de faire gémir la presse. Lors- )) que j'ai à faire imprimer quelque petit ouvrage , » je ne puis prendre pour cela d'autre temps que » celui que j'ai de libre , et que je ne dois pas em- » ployer pour l'avantage particulier de la société ; » si malgré cela quelqu'un s'abstenait de me parler )) ou de m'écrire pour son bien ou pour celui de )) l'institut , je lui en fais une conscience, et je lui >i en demanderais compte le jour du jugement ; je » proteste que si j'étais sur le point de mourir , je » n'aurais à cet égard aucun scrupule. Quand quel- » qu'un vient pour me parler , ou m'écrit sur quel- « que chose qui l'intéresse personnellement , ou

» qui regarde la congrégation, je quitte tout

» Qu'on sache que plus on me donnera de ces té- 1) moignages de confiance, plus on me fera plai- » sir. J'abandonne tout très- volontiers, quand il )i s'agit de consoler un de mes frères, un de mes. » enfans. 11 m'importe plus d'être utile à quelqu'un » de ma famille que de faire tout autre bien. C'est » là ce que Dieu exige de moi de préférence dans n la place que j'occupe. » Quels sentimens ne devait pas inspirer un tel langage ! C'est le secret d^

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la verlu et de la bonlé de gagner ainsi Tamour et la confiance de ceux à qui on est obligé de prescrire le respect et la soumission.

Pour assurer encore mieux les effets de sa sollicitude , il établit des conférences spirituelles dan» toutes les maisons de l'institut ; elles devaient avoir lieu toutes les semaines, et le recteur local , ou tout autre prêtre désigné par lui , devait entretenir familièrement la communauté sur l'observation des règles ou sur la vertu à pratiquer dans le mois. L'exercice se terminait par la coulpe ou aveu des fautes que chaque individu pouvait avoir commises par rapport au sujet de l'entretien.

Alphonse donnait à la congrégation les soins du père le plus tendre : si quelqu'un de ses enfans venait à tomber malade, rien n'était épargné pour lui procurer tous les secours convenables : ni les veilles , ni les fatigues de tout genre , ne pouvaient le rebuter , quand il s'agissait de soulager dans son infirmité un membre de la famille : il faisait dans ce cas tout ce qui était compatible avec la pauvreté de ses maisons , disant que la santé d'un ministre de la religion est d'un bien plus grand prix qu'aucune somme d'argent. Il portait à l'égard des malades les attentions jusqu'à la délicatesse : il les visitait plusieurs fois le jour, s'informait avec une tendre sollicitude de tout ce qui avait rapport à leur situation , et ne dédaignait même pas de vouloir examiner par lui-même la nature des alimens qu'on leur

donnait. C'était une véritable affliction pour lui que- j le danger de quelqu'un des siens. Ils lui paraissaient tous comme autant de membres nécessaires, dont la perte ne pouvait qu'être un très-grand malheur ; estimant inutile sa propre vie , il avait cou-, turae de l'offrir à Dieu pour la guérison du malade. Il envoyait volontiers les convalescens respirer dans, une autre maison de l'institut un air plus salutaire , ' s'ils en avaient besoin. Jamais cependant il ne les faisait aller dans leur famille. La règle s'opposait même à ce qu'on fît aux parens des visites qui n'avaient pour objet que de satisfaire une tendresse naturelle, qui est toujours dangereuse pour la vocation , en même temps qu'elle entraîne un affaiblissement de l'esprit religieux. Lorsque l'état du, malade empirait , il redoublait de soins et de charité pour consoler et fortifier son ame. Il s'appli- j quait à lui inspirer , dans l'accablement de la ma- '^ ladie , un saint courage pour tout supporter et une, entière soumission à la volonté de Dieu , soutenue par une confiance sans réserve en son infinie miséricorde. Il se hâtait de lui administrer les sacremens , et ne l'abandonnait pas un moment durant l'agonie , multipliant alors autour du mourant tou§ les secours du corps et de l'ame. Il n'a jamais renvoyé personne de la congrégation pour raison de maladie. Un jour l'avis général était de faire porter chez lui un étique ^ dont la présence était fort in-? commode dans la maison , h cause du défaut d'es?

pace^'

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pace. Il s'y opposa forlement. Selon lui, les malades , loin d'être à charge , sont vraimenl utiles dans une communauté : « Ils la servent par leurs priè- )) res , disait-il , et leurs maux sont pour leurs frè- » res une occasion continuelle de mérite. )) Il donnait dans ce sens des instructions très-fortes aux supérieurs locaux , leur recommandant surtout un soin paternel pour les jeunes gens : « Nous som- )) mes leurs pères, disait-il, et la congrégation est )) leur mère , et puisque pour s'offrir Dieu , ils » ont quitté leur père et leur mère selon la nature , » il est juste qu'ils trouvent parmi nous ime tenw dresse et une charité qui les dédommagent des » affections de la chair et du sang ; aimons-les, )) car ils sont l'espérance de la société , et ils doin vent nous remplacerquandnousne serons plus. » Il avait une bonté singulière pour soulager les peines intérieures : consolant ceux qui étaient affligés, et relevant ceux qui étaient abattus , il s'insinuait si bien dans le cœur de ses enfans , qu'il savait souvent y faire naître le calme après le trouble le plus désolant. Habile à discerner les ruses de l'esprit de ténèbres , il les faisait souvent échouer par la sagesse de ses conseils , et plus encore par le charme d'une affection paternelle dont il découvrait avec abandon toute la tendresse généreuse. Combien de fois ne lui a-t-il pas été donné de raffermir sans effort , et seulement par quelques paroles pleines de douceur , la vocation chancelante d'un jeunç

.^/e de Liguori, G

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homme tenlé d'abandonner sa voie et exposé au danger de se perdre dans le monde ! Il se gardait bien de céder aussitôt quand on lui demandait dispense- des vœux qu'on faisait dans la société, quelles que fussent les raisons sur lesquelles la demande était fondée ; il avait pour système de donner dans ces circonstances un temps considérable k la réflexion et à la prière ; il adressait des avis salutaires à celui qui voulait sortir de la congrégation, lui signalant sans hésiter son désir comme une tentation très-dangereuse. «Priez, lui disait -il, réfléchissez » devant Dieu , et vous reviendrez à d'autres sen- )) timens ; il n'y a que le démon qui puisse vous •>•) inspirer les pensées qui vous préoccupent , car » vouloir renoncer à l'état heureux où la miséri- » corde divine vous a placé, c'est vouloir renon- » cer à votre salut. Il en est beaucoup , je le dis et » je le répète, qui se sont damnés pour avoir perdu » leur vocation. La chaîne des grâces étant alors )) rompue , il n'y a que très-peu de ressources pour )) ces infortunés , dont l'infidélité est d'ailleurs pu- » nie même en ce monde : ils sont toute leurvie dé- » chirés par des remords et en proie à une inquié- » tude continuelle. » Il montrait en même temps la plus grande fermeté à refuser cette dispense, à moins qu'il ne lui parut évident que pour le plus grand bien , il devait tenir une conduite contraire. Quand il était question de prendre une détermination rigoureuse contre un individu qui méritait d'être ex--

, puisé de la société , il ne pouvait s'y résoudre qu'après avoir inutilement tenté tous les moyens de ramener ce sujet à son devoir ; on voyait quMl en coûtait beaucoup à son cœur de frapper ainsi celui qu'il avait adopté pour son enfant. Il balançait longtemps , pesait avec attention toutes les raisons , les soumettaitàDieu et à Tavisdeson conseil; puis il faisait sans faiblesse ce que son devoir lui prescrivait. Jaloux de procurer le plus grand bien possible dans la vigne du Seigneur, il ne négligeait aucun des moyens de pourvoir ses maisons du nombre de sujets suffisant pour tous les travaux auxquels les évêques les appelleraient. Aussi il demandait sans cesse au Seigneur de lui envoyer des ouvriers selon son cœur ; et dans les besqins que sa congrégation éprouvait à cet égard , il faisait faire des prières quelquefois en public pour que ces saints désirs fussent accomplis. Il était plein de zèle pour soutenir les démarches de ceux qui se présentaient avec ime véritable vocation ; il les aidait à surmonter tous les obstacles, et si l'opposition des parens était trop forte, il ne craignait pas même de réclamer dans ces circonstances l'autorité du souverain. Il recevait avec empressement tous les sujets qui montraient quelque mérite, quand bien même ils n'eussent aucun moyen pour subvenir à l'augmentation de la dépenseet quelle quefùt l'extrême pauvreté de ses maisons ; quelquefois même il allait au-devant des besoins des familles , en laissant aux fils la fa-

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culte de disposer , en leur faveur , des rélribulions des messes.

Il songeait , avant tout , au bien spirituel de son institut , et s'abandonnait à la divine Providence pour tout ce qui regardait le temporel. Dans une circonstance où à peine la communauté pouvait se sufiBre , il se présenta un certain nombre de novices qui venaient augmenter le besoin sans accroître les ressources. On crut que l'on était forcé de différer leur réception ; Alphonse fut d'un avis contraire. « Est-ce que le Seigneur, dit-il , nous a jamais lais- )) se manquer de pain ? Puisqu'il appelle ces jeunes » gens , il leur doimera de quoi subsister : servons » Dieu , et Dieu nous nourrira. »

Dans les commencemens de la congrégation, les novices ne se séparaient jamais d'Alphonse; ils le suivaient dans ses missions , et il s'appliquait h. les former lui-même à ce ministère. Alors il ne recevait que ceux qui étaient déjàsous-diacres;mais dans la suite, il crut avec raison qu'il était plus avantageux d'admettre des sujets encore fort jeunes, parce que dans le premier âge il y a plus de facilité pour se plier à l'obéissance et se pénétrer de l'esprit qui doit être propre à un institut. Il se détermina en conséquence à établir une maison de noviciat qui fut d'abord h Ilicetto ; mais comme ce pays ne pouvait suffire aux besoins d'une communauté toujours plus nombreuse , les novices furent transférés à Çiorani. Le noviciat fut toujours de sa part l'objet

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d'une tendre sollicitude. Long-temps il en habita la maison, et alors il aimait surtout à se trouver avec ces jeunes gens dont il étudiait lui-même les dispositions et dirigeait l'esprit. Il prenait ordinairement le temps de la récréation pour leur insinuer les sentimens dont il voulait qu'ils fussent animés : c'était dans une sainte conversation et avec tout l'agrément d'une causerie amusante qu'il savait les édifier , et les rendre propres au ministère auquel ils étaient appelés. Il arriva néanmoins un temps où il fut obligé de se séparer du noviciat , mais il ne devint pas pour cela étranger à ce qui s'y passait , son esprit y vivait toujours, et par les fréquentes instructions qu'il donnait au maître des novices , il ne cessa pas un moment de diriger ces jeunes gens , sinon avec autant de satisfaction pour lui et pour eux , du moins sans qu'ils fussent absolument frustrés du bienfait de son influence.

II avait singulièrement à cœur que ces jeunes élèves s'appliquassent avec un très-grand soin à l'étude. Dans les premiers temps , il. s'était fait en quelque sorte lui-même leur instituteur. Il était touchant de le voir ne dédaignant pas de descendre jusqu'à enseigner aux uns les premiers élémens de la langue latine, en même temps qu'il donnait à d'autres quelques connaissances des lettres humaines , initiait ceux-ci dans la théologie et exerçait ceux-là dans l'éloquence sacrée ; il faisait d'abord écrire à ses élèves de petites instructions en forme

de catéchisme raisonné, et remplir des plans de sermons ; ensuite, à mesure que leurs progrés les mettaient en état d'écrire par eux-mêmes^ il voulait encore revoir et corriger leur travail ; il s'occupait même de la déclamation ; enfin il soignait avec un très-vif intérêt tout ce qui pouvait les former à quelque partie que ce fût du ministère des missions. Cette éducation domestique et toute paternelle avait un charme inexprimable, soit pour le maître , soit pour les élèves , à cause de la bonté et de l'attention de l'un et des espérances que donnaient les autres. Alphonse attachait tant d'importance à ces soins que , dans la suite , lorsque d'autres devoirs plus multipliés ne lui permirent plus de s'y livrer personnellement , il nomma dans toutes les maisons un prêtre chargé de le remplacer par rapport aux études.

Il ne permettait pas que ceux dont le talent n'était pas encore assez éprouvé , pour parler d'abondance avec suite et solidité, montassent en chaire sans avoir auparavant écrit ce qu'ils devaient dire. Et alors même que l'on était capable d'improviser trés-heureusement quant à l'expression , il exigeait encore que l'on eût profondément médité son sujet, et que l'on se fut fait un canevas bien fourni. Le contraire était à ses yeux une témérité inexcusable qui compromet la dignité de la parole de Dieu , le bien qu'on doit en attendre , et quelquefois encore la vérité catholique elle-même. « C'est ainsi , di-

» sait-il , que le peuple est dégoûté de ce dont il a » le plus de besoin. «

Mais s'il ne souffrait pas qu'on s'aventurât à parler en public sans préparation , il réprouvait encore davantage l'affectation de ceux qui enveloppent ridiculement la parole de Dieu dans de longues et pompeuses périodes arrondies avec art. En effet , quelle pitié de voir des hommes investis d'un si grave ministère , et qui s' occupent frivolement du plaisir de l'oreille et de la grâce de l'expression , quand il faudrait faire entendre des foudres épouvantables , et déchirer les cœurs pour les arracher au plaisir et les porter à la pénitence ! Pauvre talent que celui qui consiste dans des comparaisons recherchées , des descriptions oiseuses, et de jolies phrases propres seulement à faire briller l'esprit de celui qui parle, et à flatter, sans autre fruit, l'imagination de l'auditeur, si tant est que celui-ci ne s'ennuie pas étrangement, et ne soit même fort choqué par une prétention aussi déplacée et qui est vraiment scandaleuse; car n'est-ce pas une abomination que d'oser ainsi préférer à la gloire de Dieu et au salut des âmes les misérables intérêts de sa vanité ? « Si le démon , disait notre bienheureux , ne » peut empêcher la prédication de l'Evangile, il » se sert de ces indignes prédicateurs pour en em- « pêcher la réussite. Ce sont des ennemis de Jésus- » Christ , des traîtres à la parole de Dieu qu'ils » profanent. Leur conduite est un forfait contre

» le saint ministère dojit ils sont chargés. » Il voulait que l'on fut simple et naturel ; que l'on évitât , avec une vaine montre d'érudition et d'esprit, tout ce qui peut révéler uniquement le mérite de l'homme ; que le langage , sans être bas , fût cependant populaire , et également éloigné d'une recherche emphatique et d'une trivialité avilissante , et que le débit quelquefois véhément, mais toujours modeste , se ressentît de la simplicité de la diction. Il exigeait que le prédicateur ne dédaignât pas de descendre , s'il le fallait , jusqu'au ton le plus familier pour être compris du peuple, qui en tous lieux compose ordinairement la masse de l'auditoire, u Si le bas peuple , disait-il , ne doit pas compren- » dre, pourquoi l'appeler dans l'église.? Dés lors » la parole de Dieu lui devient inutile , et toute la » peine que l'on se donne en chaire est lout-à-fuit » perdue pour la presque totalité des auditeurs. » Il ajoutait encore : «Je n'aurai pas à rendre compte » à Dieu de mes sermons ; car j'ai toujours prêché » de manière à me faire entendre de la bonne fem- M me la plus simple et la plus grossière. » Il tenait beaucoup à ce que ces sages principes fussent fortement inculqués aux jeunes gens qui étudiaient dans les maisons de la Société. Il fut très-péniblement affecté de ce qu'un de ses jeunes prêtres avait laissé échapper en chaire que la sainte Vierge avait été préconisée , même avant sa naissance , par les Argonautes et les Sybilles. Il condamna l'orateur

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au silence pendant trois jours , et Tinterdil de la messe. Il voulait que l'on prêchât uniquement Jésus-Christ crucifié ; et sans craindre de se donner pour modèle en ce genre , il disait franchement h ses élèves : « Je donne ma bénédiction à ceux qui prê- » client comme moi , et non aux autres. » Il pensait pourtant que Ton devait cultiver l'art oratoire qui peut être si utile pour se former un style vraiment simple et apostolique. «Les saints Pères grecs )•> et latins , disait-il , étaient maîtres dans cet art : ils » ne dédaignaient pas d'en employer les ressources » dans l'occasion , sans cesser d'être h la portée de » tous les esprits. » Son opinion là-dessus était tellement prononcée, qu'il composa un petit traité de rhétorique à l'usage de ses étudians , et deux lettres très-bien pensées sur l'éloquence populaire. 11 parlait en homme expérimenté , et on eut lieu d'agréer le présent qu'il fit de ce dernier ouvrage aux congrégations et aux monastères de Naples , ainsi qu'aux chefs d'ordre et à un grand nombre de prédicateurs et d'évêques.

Il insistait surtout pour qu'on étudiât à fond la théologie. « Si vous ne savez pas la morale , disait- » il , vous vous perdez vous-même , et vous en- >j voyez vos pénitens en enfer. C'est une étude qui » ne doit finir qu'avec la vie. » Dans les conseils qu'il donnait aux confesseurs , il était également éloigné et d'une indulgence sans règle et d'une rigueur indiscrète. Si quelqu'un des siens donnait

Go

dans Tun ou Taulre de ces excès, il en perdait la tranquillité et même le sommeil. Il recommandait de sages précautions envers les habiludinaires, mais il voulait que ces précautions fussent accompagnées de charité et de miséricorde. Avant d'admettre un sujet pour entendre les confessions, il lui faisait luimême subir un examen sévère, ne voulant s'en rapporter à personne à cet égard. Cet examen durait quelquefois dix ou douze jours ; il se faisait traité par traité : il fallait être capable de répondre sur les points même les plus minutieux , et montrer un jugement assez exercé pour décider les cas avec justesse , sans cela Alphonse différait la permission de confesser.

Dans le soin qu'il prenait pour porter ses élèves à la perfection , le saint fondateur s'appliquait surtout à leur inspirer une ardente charité pour le prochain. Il voulait que , tandis qu'ils se regardaient réciproquement comme les membres d'une même famille , et qu'ils étaient tous saintement chers les uns aux autres , leurs sentimens ne fussent pas concentrés dans le sein de leur congrégation , et s'étendissent généreusement à toutes les âmes pour lesquelles Jésus-Christ a voulu mourir; mais en se fixant d'une manière spéciale et avec une sorte de prédilection sur les pauvres et les ignorans. « L'a- » mour des pauvres et des ignorans , disait-il , a » donné naissance à notre Société ; il doit s'entre- » tenir et croître toujours avec elle. »

Plein de ces senlimens pour les pauvres, Alphonse était attentif à faire pratiquer à ses enfans la miséricorde corporelle : il leur fit un devoir de Thospilalité envers les pèlerins, blâmait hautement la parcimonie d'un recteur qui se serait montré peu généreux à leur égard , et avait soin de pourvoir à ce qu'il leur fût accordé dorénavant un traitement plus convenable. Il avait réglé que l'on ferait toujours l'aumône aux mendians qui se présenteraient quelle que fût la pauvreté de la maison. Il avait coutume de dire que la libéralité dont on userait envers les pauvres serait la mesure de celle qu'on éprouverait de la part de Dieu. Cela se vérifiait tous les jours d'une manière vraiment frappante. Malgré les aumônes que les Pères de la congrégation ne cessaient de répandre , quoiqu'ils fussent eux-mêmes au sein de Tindigence par le défaut presque absolu de revenus, ils n'ont jamais manqué de ce qui était nécessaire pour leur entretien.

Pourpratiquercette vertu miséricordieuse, lesmis* sionnaires du très-saint Rédempteur n'avaient qu'à imiter ce que faisait tous les jours leur fondateur. Sa sollicitude pour les malheureux était continuelle ; on aurait dit qu'il avait l'œil constamment ouvert sur toutes les misères , pour les soulager autant qu'il était en lui. Il glissait secrètement des secours à des familles honteuses dont l'indigence était doublement consolée par la délicatesse généreuse du bienfaiteur. Il soutenait encore pat ses aumônes des

femmes du monde qu'il avait arrachées au crime , et qui se trouvaient exposées k s'y plonger de nouveau , succombant aux horreurs du besoin. Il était dirigé en cela par les motifs les plus élevés de la charité, et Dieu se plut h manifester, par un prodige, combien les œuvres de son serviteur lui étaient agréables : une de ces femmes que le charitable missionnaire avait converties , recevait de lui , tous les mois , une petite pension. Un jour qu'elle allait retirer la somme accoutumée , on lui dit qu'Alphonse était parti pour Naples : celte nouvelle Taccable d'affliction ; elle entre dans l'église pour se recommander à Dieu , et voilà qu'aussitôt elle aperçoit dans son confessionnal Alphonse qui l'appelle : elle s'approche et reçoit de ses mains l'aumône qu'elle était venue chercher. Croyant alors avoir été trompée par le portier, elle va à l'instant lui donner un démenti et se plaindre amèrement. Le portier s'obstine à dire qu'Alphonse n'y est pas, et qu'il est parti pour Naples où il se trouve depuis quelques jours. La contestation ne cessa que lorsqu'ils reconnurent que , sans quitter Naples , Alphonse était venu au secours d'une infortunée. Ce miracle de bislocation , que le Seigneur opéra celte fois pour montrer le mérite de la charité de son serviteur, lui fut commun avec saint François-Xavier , et se renouvela en plusieurs occasions dans la personne de notre saint , comme on le verra dans la suite de sa vie.

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