‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 25 sur 56 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le bienheureux Alphonse refuse d'abord et accepte ensuite Cépiscopat.

Les travaux apostoliques d'Alphonse, les grancies choses qu'il avait entreprises pour la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise, sa haute réputation de sagesse , de science et de sainteté firent naître à quel(]ues personnes puissantes , et entr'autres au cardinal Spirielli, la pensée de l'élever à l'épiscopat. Dés qu'il eut connaissance des desseins que l'on formnil sur lui , il en fut effrayé, et comme s'il eût pu se faire oublier en se dérobant aux yeux du

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monde, il se hâta de terminer une mission qu^il donnait en ce moment dans le diocèse de Naples ; el au lieu de se rendre dans cette ville où quelques affaires l'appelaient, il alla aussitôt se cacher dans sa retraite de Ciorani. Cette fuite ne put lui réussir, et Charles III , roi des Deux-Siciles (1) , jeta les yeu\ sur lui pour le nommer h Tarchevêché de Palerme : «Car M si le Pape , dit le roi , veut faire de bons évoques , o j'en veux faire encore de meilleurs. « Alphonse mit tout en œuvre pour empêcher l'exécution de ce projet; il écrivit fortement au grand aumônier, monseigneur Rozza , évèque de Pouzzole, et au marquis Brancone, premier ministre, pour les supplier de faire agréer à Sa Majesté les raisons qu'il avait de refuser l'épisçopat. Il se fondait sur ce qu'il avait fait vœu de n'accepter aucun emploi ni dignité hors de la congrégation, indépendamment des autres raisons que lui suggérait son humilité , et qui n'étaient vraiment bonnes qu'à ses propres yeux. Toujours plus alarmé de son élévation , il redoubla ses austérités et ses prières pour en éloigner de lui toutes les chances. Il adressa h. ce sujet une lettre-circulaire à toutes les maisons de sa congrégation ; rien n'est plus admirable que l'expression de ses craintes et des bas sentimens qu'il avait de lui-même. Il se croyait menacé du plus grand malheur, et il écrivait au Père Cafora, qui élail alors son directeur : « Le moment est venu de se

(d) Le même qui fut depuis roi d'Espagne.

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y) réfugier dans Toraison ; j\'ii besoin de prier Dieu, » parce queje suis en butte k une rude persécution; n le roi Tcut me nommer h rarchevéché de Pa- » lerme ; j'irai me cacher au fond d'une forêt plu- » tût que d'accepter celte dignité. » Cependant le roi persistait toujours avec plus de fermeté dans sa résolution, et six mois s'écoulèrent sans qu'il fut possible de l'en détourner ; mais enfin le martjuis Brancone lui persuada que l'œuvre des missions avait besoin d'un chef tel qu'Alphonse , et l'humble serviteur de Dieu eut gain de cause.

Cependant quelque temps après , le siège épiscopal de Sainte-Agathe des Gots, dans la principauté ultérieure , vint h vaquer. Le pape Clément XIII , qui connaissait personnellement le mérite de notre saint , le nomma , de son propre mouvement, évéque de celte Eglise. Le nonce de Naples lui transmit aussitôt le premier avis de sa nomination. A celte nouvelle , il fut comme terrassé ; cependant il conçut quelque espérance de pouvoir encore celle fois décliner l'épiscopat, et ses craintes furent un peu calmées. 11 écrivit au Pape une lettre très-res-' pectueuse et très-soumise pour lui représenter son grand âge , ses infirmités , ce (]u'il appelait son incapacité , et enfin le vœu (ju'il avait fait de n'accepter aucune dignité hors de la congrégation ; il suppliait avec les plus louchantes instances le Souverain Pontife de daigner faire un autre choix; il s'adressa aussi au cardinal Spinelli, et autres amis

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puissans , pour qu'ils voiilussent bien appuyer sa demande. Malgré lous ses soins, il ne laissait pas d'éprouver une vive inquiétude sur le résultat de ses démarches ; il disait que si elles ne réussissaient pas, celui qui viendrait lui en apporter la nouvelle lui donnerait un coup mortel : « C'est là , ajoutait- » il, vouloir me faire mourir de douleur. » En lisant sa lettre , le Pape fut extrêmement attendri : il dit au cardinal Negioni son pro-audileur, qu'il voulait rassurer ce pauvre vieillard , en l'exemptant du fardeau de l'épiscopal ; mais le lendemain il fit appeler le même cardinal , et lui ordonna d'écrire h Alphonse qu'il voulait absolument qu'il fût évéque ;, et qu'en vertu de l'autorité apostolique, il le dispensait du vœu d€ n'accepter aucune dignité : « Mais Votre Sainteté, dit le cardinal, lie m'a -t- « elle pas dit hier qu'elle voulait rassurer cf vieil- » lard ? — Cela est vrai , reprit le Pape ; mais cette » nuit le Saint-Esprit m'a inspiré différemment. » A cette réponse, le cardinal ne put s'empêcher de s'écrier : « C'est la volonté de Dieu qui se déclare ; » la voix du Pape est la voix de Dieu. » Son Eminence écrivit aussitôt à Alphonse dans le sens de cette exclamation , lui déclarant expressément que l'intention du Souverain Pontife étant de lui imposer la cliarge épiscopale , il eût à se soumettre sans autre excuse , vu qu'il était dispensé de son vœu de n'accepter aucun emploi ou dignité hors de sa congrégation.

Celte lellre fut remise au recteur local de Noccra des Païens : celui-ci était autorisé Ix en prendre connaissance ; il se concerta avec quelques Pères de la maison, et ils allèrent tous ensemble trouver Alphonse dans sa chambre pour lui communiquer cette fatale réponse. En entrant, ils lui dirent de réciter un ^ve , Maria : « Eh quoi ! s'écria le bien- » heureux, le courrier du nonce serait-il déjà de re- » tour?» On insista sans autre explication pour qu'il eût h dire V^ve , Maria : il se mit à genoux et récita celte prière avec une grande ferveur, mais avec une agitation qu'il ne pouvait dissimuler : le motif de celle visite extraordinaire lui était trop évident , pour qu'il pût douter encore un moment de la vérité ; cependant il écouta la lecture de la lettre avec une grande soumission , puis s'inclinant profondément , comme si Dieu lui eût parlé par la bouche du Souverain Ponlifn, il s'écria : « Obmutui , j> quoniam tu fe^cîsli. Gloria Patri^ etc. Je me suis » tu , paTce que c'est vous , Seigneur , qui l'avez » fait. Gloire au Père , etc. » En même temps ses yeux se remplirent de larmes; et s'adressant à ses compagnons , il leur dit en sanglotant ; «Mes fré- » res, Dieu me chasse de la congrégation, c'est à » cause de mes péchés : après nous être aimés pen- B dant trente ans , il faut que nous nous séparions; » mais j'espère que vous ne m'oublierez pas. «Puis faisant un effort pour surmonter ses répugnances, il mit sur sa tête la lettre du Pape, et dit avec l'accent

d'une entière résignation : « Dieu veut que je sois M évéque , eh bien ' je veux l'élre. » Quelques-uns de ceux qui étaient présens lui dirent que tout espoir n'élait pas perdu , et que peut-être une seconde lettre au Souverain Pontife détournerait le malheur qui l'effrayait tant : « Non , répliqua-t-il , en inter- » rompant ceux qui lui donnaient ce conseil , ce » n'est pas le cas de présenter de nouvelles excuses; a le Pape m'a signifié ses ordres , mon devoir c'est B de me soumettre. » En disant ces mots . il tomba dans des convulsions affreuses, qui le privèrent pendant plus de cinq heures de l'usage de la parole, il lui en resta une fièvre violente , qui l'agita neut jours durant avec des symptômes effrayans: on désespérait de sa guérison : la pensée des obligations qui allaient lui être imposées lui était toujours présente ; il se représentait sans cesse , sous l'aspect le plus formidable , le compte qu'il aurait à rendre à Dieu du troupeau qui allait lui être confié, et il ne pouvait se calmer un seul moment. Le Pape fut informé de son élat, et s'en affligea; mais il n'en persista pas moins dans sa résolution. « S'il vient à » mourir, dit-il , nous lui donnons notre bénédic- » lion apostolique ; et si , comme nous l'espérons , » il en relève , nous voulons qu'il vienne aussitôt à » Rome. » Alphonse se rèlabht ; et en exécution des ordres du Pape , il se hâta de partir pour Rome.

Cependant les membres de la congrégation du très-sainl Rédempteur ne pouvaient se résoudre à

vivre sous un autre gouvernement que celui d'Alphonse , et ils voulurent se consoler de son absence , en lui conservant toujours sur eux cette autorité paternelle dont il avait toujours usé d'une manière si douce et si sage. Ils s'assemblèrent en chapitre général ; et au lieu d'élire un autre supérieur, comme ils auraient pu le faire , ils déclarèrent que bien qu'Alphonse fût évêque , ils ne cessaient pas de le reconnaître pour leur recteur majeur et perpétuel : seulement pour le soulager des détails trop multipliés du gouvernement de leur congrégation , ils lui donnaient la faculté de se faire représenter par un Ticaire général à qui ils protestaient qu'ils obéiraient comme à sa propre personne. Ensuite , pour que cette délibération ne pût souffrir aucune difficulté , ils la soumirent à Rome , à la congrégation des évéques et réguliers , et elle fut approuvée par un rescrit , sous la date du 25 mai de celte même année 1762.

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