CHAPITRE PREMIER
f^oyage du bienheureux Alphonse à Rome et à Lorette.
Saintement résigné à la volonté de Dieu qui s'était manifestée par l'organe (le son Pontife, Alphonse se mit en devoir d'aller accomplir son sacrifice , et de se soumettre au joug redoutable que devait lui imposer l'Eglise. Il partit pour Rome , emmenant avec lui le P. André Villani dont nous avons déjà loué la vertu consommée. Le saint était résolu de ne rien changer à la pauvreté et à l'abjection qu'il avait professée jusqu'alors : c'était la portion chérie de son héritage, et il lui en coûtait beaucoup de s'en départir ; il s'obstinait h. vouloir garder les habits trop usés qu'il avait coutume de porter , et il fallut que son directeur et les autres Pères de sa congrégation fissent en quelque sorte violence à son humilité, çn l'obligeant, en vertu de la sainte obéissance .
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sîince , de se mettre d^une manière plus décente pour sa nouvelle dignité et pour les hauts personnages devant lesquels il allait paraître. En conséquence, il consentit ci recevoir une soutane et un manteau neufs de serge , comme on les portait dans sa congrégation. 11 choisit également une étoffe fort grossière pour le costume particulier qui devait lui servir pour être présenté au Pape et se faire sacrer évêque. En passant à Vèlétri, il fut accueilli avec les plus grands témoignages d'estime et de respect par le cardinal Spinelli , qui le retint une journée entière. L'illustre prélat connaissait son mérite et chérissait sa personne , et il ne pouvait assez se réjouir du bien que promettait à l'Eglise l'élévation d'un si grand homme de Dieu. Alphonse arriva à Rome le 11 avril 1762; il refusa l'appartement que le prince dePiombinolui fit offrir dans son palais , et n'accepta que son carrosse , qui lui était indispensable, il alla se loger dans le couvent des Pères des Œuv7'espies ^conïigu hVégMseNotre-Daniedes-Monts. Le Pape se trouvait €n ce moment à Castel-Gandolphe. Alphonse imagina deprofiler de cette circonstance pour aller faire un pieux pèlerinage à Lorette. Villani n'était guère disposé à le suivre : « Eh quoi î lui dit le zélé serviteur de Marie, vous » hésitez ! songez donc au bonheur de visiter noire j> bonne mère , et il n'y aura rien de trop pénible. » Jamais vous n'aurez une meilleure occasion d'aïî) 1er lui rendre hommage dans cette mcjne maison
y le de Liirituri- I
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» où le Verbe divin s'est incarné. » Dans ce voyage , comme dans tous les autres de notre saint, tout répondit parfaitement à la sainteté du motif qui les faisait entreprendre: point de recherche de commodité , point de distinction ni de prétention nulle part, point de relâchement dans la vie mortifiée et régulière dont le saint donnait partout Texemple : il ne se permettait pas même les délassemens ordinaires , ni les petites satisfactions que la curiosité demande. Dans la route, il ne cessait d'être en oraison ; dans les villes , il allait en arrivant adorer le Saint Sacrement , et se renfermait ensuite. Aux auberges il était content de tout , et k table il édifiait par son extrême mortification ; tous les soirs avant le coucher , il donnait un temps considérable à la prière ; cet exercice lui était commun avec son compagnon , et ils ne manquaient jamais de réciter ensemble le chapelet. Son genre de vie , pendant les quinze jours qu'il passa à Lorelte, n'était pas moins admirable ; le matin il allait célébrer la messe dans la sainte chapelle , où il prolongeait toujours fort long-temps ses prières, et surtout son action de grâces, et le soir il y retournait encore passer une heure devant le Saint Sacrement; il ne sortait jamais dans la journée pour d'autres motifs , vivant dans la plus profonde retraite sans avoir de communication avec aucun autre que Villani , et cherchant à rester parfaitement inconnu ; cependant un Père de la compagnie de Jésus parvint k le reconnaître,
el le saialne put se défendre des témoignages de vénération dont on s'empressa aussitôt de le combler. On venait pour le voir dans le temps qu'il était en prière dans la chapelle de Lorelte. La pensée que ce sanctuaire avait été consacré par la présence du Fils de Dieu fait homme, excilait dans son ame une ferveur touchante ; on était saisi d'une admiration et d'un attendrissement involontaires en le voyant , dans de saints transports et le visage enflammé , s'avancer pour baiser les reliques précieuses de la sainte famille. Il eut dans ce lieu de fréquentes communications avec le Ciel , et il voulut toujours en dérober la connaissance aux hommes ; son plus grand désir , dans ces occasions , était de ne se trouver qu'en présence de son Dieu. Un jour qu'il était encore plus en ferveur que de coutume , voyant qu'il n'y avait avec lui dans l'église que le P. Villani , il le renvoya , et resta seul pendant plusieurs heures au milieu de ce foyer de grâces ; on ne saurait pénétrer le secret de toutes les faveurs qu'il y a reçues , tandis qu'il ne pouvait se lasser de contempler rabaissement infini et la bonté ineffable du Verbe divin, qui n'a pas dédaigné, pour l'amour des hommes , d'habiter cette pauvre maison sous la garde de Joseph et de Marie. 11 méditait avec ravissement les plus minutieuses circonstances de localité , el on l'entendait de temps en temps s'écrier hors de lui - même : « Ici le Verbe divin s'est fait » homme ! ici la trés-saiute Vierge l'a tenu dana^ses
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» bras ! » On lui fit voir le Irésov de Tcglise , el il éprouvait une joie inexprimable en reconnaissant de combien de témoignages de piélé la sainte Vierge avait été comblée dans ce sancluairc si vénérable.
Cependant Alphonse ayant appris cpie le Pape devait bientôt retourner à Rome , se hàla de s'y rendre. En quittant Lorette, il fut comme obligé de se faire violence pour s^arracher ci un lieu consacre par de si pieux souvenirs. 11 ne cessait d'en parler dans le voyage , tout plein qu^il était des senlimcns qui l'avaient occupé durant son séjour dans celle ville. En passant à Spolette , il fut prié , au nom de Pévêque qui était retenu dans son lit, d'aller prendre son logement au palais épiscopal. 11 passa la plus grande partie de la nuit avec le prélat , qui ayant d^ grandjes peines sur Tétai de son diocèse où l'on manquait de prêtres, fut singulièrement consolé par cette visite , à cause des sages réflexions du serviteur de Dieu.
Arrivé à Rome , Alphonse se présenta à l'audience du Saint Père; dès qu'il l'aperçut, il se jeta k ses pieds , le suppliant de vouloir bien l'exempter du fardeau de l'épiscopat ; mais Clément XIII , prévenu de ses vertus , le releva aussitôt , le fit asseoir et le traita continuellement avec tant de distinction , que le bruit courut à Rome et à Naples qu'Alphonse allait être cardinal. Dès la première audiejtce , le Pape rentretini très-longuement et vou-
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lui avoir son avis sur plusieurs affaires trcs-imporianles pour l'Eglise. Dans cet entretien le Saint Père lui parla le premier des contradictions qui s'étaient élevées contre un livre qu'Alphonse avait publié sur Tulilité de la fréquente communion ; il dit au saint , dans une effusion de cœur , qu'il avait connu lui-même par sa propre expérience combien cette pratique était avantageuse au bien des âmes , et le chargea de réfuter l'opinion des esprits systématiques qui soutenaient le contraire. De retour chez lui , Alphonse , parfait enfanï d'obéissance, se mit aussitôt au travail et composa une savante réfutation qui fut imprimée incessamment. 11 la présenta lui-même au Souverain Pontife , qui fut aussi satisfait de cet opuscule qu'étonné de la facilité avec laquelle il avait été achevé en si peu de temps. En voyant de près le serviteur de Dieu , en entendant ses discours à la fois pleins de sagesse et d'humilité, le Pape conçut pour lui plus d'estime encore. 11 exigea qu'il vînt plus souvent à son audience ; une fois entre autres il le retint environ trois Ixiures , et il dit un jour en parlant de lui à monseigneur Mastrilli , archevêque de Nazareth : « A la mort de mon- )) seigneur Liguori , nous aurons un saint de plus •» à honorer dans l'Eglise de Dieu. »
Alphonse menait à Rome une vie aussi modeste que retirée : il ne sortait que rarement , son équi^ page était loin d'être brillant, etil ne voulut avoir que le seul domestique qu'il avait amené de N^aple:?;
cependant il produisait dans celte capitale une grande sensation. Attirés par sa haute réputation , chefs d'ordre , prélats , princes , cardinaux , tout ce qu'il y avait de plus distingué, s'empressaient devenir le visiter et le comblaient de toutes sortes de prévenances. Au milieu de tant d'honneurs, il ne changea rien à sa vie pénitente et recueillie. Hors le temps qu'il donnait dans les visites ou autrement aux devoirs indispensables de la politesse , il était continuellement en prière ; ses délassemens ordinaires étaient d'aller , par motif de piété , visiter les différentes églises. Il ne s'occupa de rien qui pût satisfaire la curiosité , n'accordant aucune attention aux chefs-d'œuvre des arts ni aux monumens d'aucun genre , pas même à l'architecture et aux tableaux des églises. Il consacrait une grande partie de la nuit à l'oraison et à la pénitence , se livrant toujours davantage à la contemplation des choses divines et flagellant son corps jusqu'au sang ; il ne prenait qu'un repos fort court , c'était toujours à plate terre : il ne mangeait presque rien le matin , et le soir il ne voulait qu'une tasse d'eau de sauge. Sa charité n'éclata pas moins à Rome que ses autres vertus ; il répandait des aumônes abondantes , ne refusant jamais à aucun de ceux qui se présentaient : bientôt il fut assailli par une multitude de pauvres qui ne cessaient devenir solliciter des secours. Son domestique s'impatientait un jour de cette affluence si importune de mendians de toute
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espèce: «Laissez donc venir, lui dit Alphonse, ils » sont assez à plaindre. » Ayant vu un jour un pauvre qui n'avait que la moitié d'une chemise, il rentre aussitôt chez lui , et tirant de sa malle son meilleur linge, il le lui donne , en disant : « Partez et » recommandez-moi à la sainte Vierge, «
Un miracle vint encore confirmer sa réputation de sainteté. Un vendredi, tandis qu'il était fort oppressé par de grandes suffocations auxquelles il était sujet, le P. Pansuli , supérieur de la maison des Œuvres pies, le fit servir en gras, sans le prévenir. Alphonse refusait de se prêter à ce soin qu'on avait de sa santé , et ne voulait que des alimens maigres ; mais comme les PP. Pansuti et Villani le pressaient vivement k cause de sa grande incommodité , qui , selon eux , exigeait cet adoucissement , il donna sa bénédiction sur leplat qu'on lui présentait, età l'instant il s'opéra un changement miraculeux semblable à celui de l'eau en vin aux noces de Cana : il n'en fallait pas tant pour faire cesser les instances des compagnons du saint , qui se turent saisis d'admiration.