‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 36 sur 56 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Maladies du bienheweux Alphonse.

Les austérilés et les travaux du bienheureux Alphonse avaient ruiné sa sanlé. Depuis long-temps il éprouvait des souffrances presque continuelles. Nous avons déjh parlé de la maladie qu'il essuya à Sainte-Agathe et qui l'obligea d'aller changer d'air à Nocéra des Païens , ainsi que celle dont il fui surpris durant sa visite pastorale à AiroUes , et qui faillit être mortelle. Les médecins l'avaient déjh condamné , mais lui prédit qu'il n'en mourrait pas , et il vécut en effet encore vingt ans. Enfi» , il fut atteint à Arienzo, en 1769, d'une sciatique qui lui causait les douleurs les plus aiguës : on peut dire qu'il eut à supporter celte maladie pendant les dixsept ans qu'il eut encore à vivre. Il ne put marcher désormais qu'avec effort et en trainaul la jambe. Il en était encore à la première période de ce mal , qui s'était annoncé d'une manière très - violente , lorsque , la sécheresse désolant son diocèse , il ordonna c» Arienzo une procession de pénitence , à la suite de laquelle il fil annoncer une ueuvaine en forme de mission , afin de détourner le fléau , et préparer le peuple à la fêle de l'Assomption par ces saints exercices. On pensait généralement qu'il lui

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était de toute impossibilité de donner lui-même, selon son usage , les instructions de celte neuvaine , et déjà les capucins qui avaient été chargés de tous les préliminaires , avaient fait préparer un de leurs pères pour prêcher tous les soirs. Mais il n'en fut pas ainsi ; malgré ses souffrances , Alphonse se traînait tous les jours à Téglise , où il passait à peu prés cinq heures , dirigeant en personne tous les exercices , récitant le chapelet à haute voix avec le peuple , faisant le sermon et donnant lui-même la bénédiction du Irés-saiut Sacrement. Si les consolations furent grandes pour l'esprit , les douleurs le furent aussi pour le corps ; déjà affaibli par la maladie , il fut accablé ensuite par ces travaux excessifs au milieu des ardeurs de Télé sous un climat des plus chauds de l'Europe ; les sueurs l'avaient extrêmement épuisé , et la fièvre achevait de Tabaltre quand un rhumatisme universel vint ajouter à toutes ses douleurs ; tout son corps s'était comme retiré et racorni , sa tête était lout-à-fait recourbée sur sa poitrine , et toutes les articulations de ses membres étaient paralysées. Il resta pendant plusieurs mois dans son lit sans pouvoir faire le moindre mouvement , et en proie à des souffrances continuelles : ces souffrances étaient horribles si on venait seulement à le loucher.

Le secrétaire et les chanoines se joignirent aux hommes de l'art pour l'engager à faire venir deNaples des médecins renommés, li n'y voulut jamais

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consenlir , répondant , comme il l'avait déjà fait dans une autre circonstance , qu'il devait se contenter des secours qu'il trouvait dans son diocèse • conduite parfaitement conforme à la recommandation qu'il avait faite dans le temps à ses élèves du très saint Eédempteur ; il pensait qu'il fallait dans les maladies se borner aux remèdes ordinaires sans se soucier de tout ce que l'imagination des médecins leur suggère pour amuser leurs pauvres victimes. Cependant comme le mal faisait des progrès alarmans , le secrétaire crut devoir envoyer chercher de Nocéra des Païens le Père D. André Villani pour déterminer le prélat à recourir aux prjemiers médecins du royaume. Villani vint, il parla avec autorité , comme directeur , et le saint se soumit sans réplique. Entre autres remèdes que prescrivirent trois docteurs venus de Naples , les bains chauds furent expressément recommandés. Ils répugnaient à la ptideur virginale d'Alphonse , et il fallut encore que son directeur intervînt pour les lui ordonner. Se* précautions furent extraordinaires pour ne pas blesser la modestie. On avait placé la baignoire à côté de son lit ; il fit toutes sorte» d'efforts pour se placer lui-même dans le bain , il ne put y réussir : il employa alors le secours de son fidèle frère laïque Antoine Romito, et celui ci fut le seul qui eût en ce moment la permission d'entrer dans sa chambre.

Le serviteur de Dieu avait en même temps une

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aiilre maladie plus grave encore que son rhumatisme. Il s'était formé une plaie considérable sous la mâchoire , près de l'œsophage ; elle provenait de la courbure de la léle qui s'appuyait sur la poitrine, et des poils de la barbe qui n'étaient jamais coupés qu'avec des ciseaux. 11 en sortait une humeur fétide qui avait fini par corroder non- seulement la peau , mais encore une partie des os de la poitrine; celle double plaie était menacée de la gangrène et causait les plus vives inquiétudes sur la vie du bienheureux. On en fui tellement alarmé , qu'après lui avoir donné le saint viatique le matin , on lui administra encore l'extréme-onction le soir. Déjà un religieux dominicain , en qui il avait une grande c(infiance , lui suggérait les oraisons jaculatoires qu'Alphonse avait lui-même composées pour qu'on les lui répétât durant son agonie , et en effet il ne restait presque plus d'espérance. Cependant le secrétaire voulut tenter une dernière ressource ; il envoie chercher à Naples un célèbre médecin; celui-ci trouve le moyen d'empêcher la gangrène et obtient , au bout de quelque temps , la guérisoa complète de la plaie.

Nous ne saurions dire quels furent les mérites de notre saint dans le cours de cette cruelle maladie , qui se prolongea presque pendant une année entière. C'était peu pour lui qu'une parfaite résignation à la volonté de Dieu , il conservait encore une tranquillité, une sérénité d'esprit admi-

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rables au milieu des douleurs les plus aiguës, pas un mol de plainte ni d'impalience , pas un seul Irait d'une vivacité déplacée , pas le plus petit reproche pour les personnes qui le servaient; il était toujours content de leurs soins ; il y avait dans son ame une douceur et une sorte de gaîté paisible qui ne Tabandonnaient pas un moment. Immobile et cloué, pour ainsi dire y sur un lit de douleur comme sur une croix , il ne demandait jamais rien , attendant en silence qu'on vînt lui rendre les services dont il avait besoin ; il offrait l'image la plus touchante de la douleur et de la patience. Ceux qui venaient le voir se retiraient pénétrés de respect et d'admiration pour une vertu ainsi éprouvée. Un chanoine de Girgenli en fut tellement frappé, que, plein d'un saint enthousiasme , il écrivait en ces termes à un de ses amis : « J'ai vu Naples, j'ai admiré la magni- » ficence de Rome ; mais la vie de monseigneur » Liguori m'a fait une bien plus grande impres- » sion : c'est un spectacle qui efface h mes yeux tou- )> te la beauté de Naples et de Rome. J'ai vu un )) saint évéque des premiers siècles, il était dans 7> son lit en proie à de cruelles infirmités , mais son >v visage était riant et son ame tranquille , la gloire » .de Dieu et le gouvernement de son diocèse l'oc- )) cupaient continuellement. C'est une extrême so- >■> briété dans le sommeil et dans la nourriture , c'est » une pauvreté absolue en toutt; chose , au point » qufi pouc Le garantir du froid , il n'y a sur son

)) misérable grabat qu'une vieille couverture sur )j laquelle on a étendu sa soutane. Quelle admi- )) rable indigence ! et quel homme que celui-là ! » Alphonse dans sa maladie ne s'était relâché, quant à ses austérités et mortifications , en rien de ce qui était compatible ave son état. Il n'omettait aucune de ses prièies et pratiques de dévotion ordinaires ; il communiait tous les jours à l'une des messes que l'on disait dans sa chambre ; il se faisait lire pendant plusieurs heures la vie des saints , ainsi que des livres de spiritualité ; on le voyait souvent les yeux tendrement fixés sur son crucifix ou sur un tableau de la Vierge de bon Conseil , qui était sur un autel en face de son lit ; de temps en temps on l'entendait pousser d'affectueux soupirs vers son Dieu , et lui adresser des actes d'amour avec l'expression la plus animée d'un profond sentiment' ;^ son ame s'entretenait dans une union continuelle avec Dieu, L'excès de ces souffrances ne lui arrachait que des cris d'amour : a Mon Dieu! disait-il » souvent , je vous remercie de ce que vous me don- » nez quelque part aux douleurs que tous avez » vous-même endurées sur la croix. — 0 mon Jéï> sus! je veux souffrir comme vous avez voulu » souffrir vous-même .^ seulement donnez-moi la pa- )i tience! — Puis, comme saint Augustin: Seigneur, i) ici-bas , brûlez , coupez , ne m'épargnez jjoint , » mais épargnez-moi dans l'éternité. — On n'est » point malheureux de souffrir , les malheureux

)) so7it les damnés qui souffrent sans mérite ! — O )) mon Jésus! mon espérance ^ Punique re7nède à •>•> tous mes maux! » Sevoyat déjà comme dans tes bras de la mort , il s"'écriait avec joie : « Oh ! )j qu\l est doux de ?noîirir attaché à la croix! » On a pu remarquer combien dans celle silualion la pauvreté elles souffrances lui étaient chères, et combien elles le consolaient : « Un pauvre qui aime w Dieu , disait-il , meurt plus content que tous » les riches du monde ; une heure de douleur vaut )) ^j/2/5 que tous les trésors de la terre. » Il était tourmenté d'une cruelle insomnie : « J'aurais be- » soin de goûter un peu de sommeil j disait -il de )■> temps en temps , mais Dieu ne le veut pas ^ et ■>•) moi' je ne le veux pas non plus. » Dans cet état d'accablement et de douleur , il s'occupait encore des affaires de son diocèse avec un zèle et une aclivilé incroyables ; il donnait audience à tous ceux qui se présentaient , dictait les réponses à toutes les lettres qu'on lui adressait , voulait être informé de tout, donnait sur toutes choses les ordres et les instructions convenables. Il a pu alors remédier encore à bien des inconvéniens et faire beaucoup de choses utiles , tout en recommandant sans cesse à son grand vicaire et à d'autres prêtres de sa confiance de veiller à sa place au bien spirituel de ses ouailles.

Quand la fièvre et le rhumatisme l'eurent quitté , et que sa plaie fut cicatrisée , il recouvra en partie

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rui=;oge de ses membres. Il pul alors se tenir hors (lu lit et se remuer dans sa chambre à l'aide de quelque soutien ; mais il ne lui fut plus possible de relever ni de tourner la têle. Elle était tellement inclinée par-devant , que le menton s^appuyait sur la poitrine , et que , vu par derrière , il paraissait un corps sans tête. Quand on en fit la vérification , on reconnut que les six vertèbres du col et les cartilages ne formaient plus qu'un seul os ; il demeura dans cet état pendant dix-sept ans qu'il vécut encore. Ce fut pour lui une très grande incommodité; outre qu'elle TenTpêchait de s'étendre dans son lit, il était obligé de se placer sur une chaise extrêmement basse , en se renversant en arrière afin de pouvoir , avec grande peine , avaler qttelques gùrgses d'eau. Cependant un père de la compa^ie de Jésus lui conseilla de boire à l'aide d'un petit chalumeau ; il fit l'essai de cet instrument et l'adopta. Les chanoines et les autres personnes qui fréquentaient sa maison trouvèrent inconvenant qu'il se servît d'un tuyau de bois , et lui firent présent d'un chalumeau d'argent ; il ne le voulait pas , mais on lui fit accroire que ce n'était que du métal d'Allemagne,et il l'accepta : cependant il ne tarda pas h se douter de la supercherie et il revint au tuyau de bois. L'argent , disait-il plaisamment , lui brûlait les doigts quand il prenait son café.

Cependant Alphonse ne pouvait plus célébrer les saints mystères , et cette privation lui était on ne

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peut plus sensible ; ses amis , touchés du chagrin qu'il en éprouvait , lui proposèrent de demander au pape la permission de se servir d'un chalumeau pour le précieux sang : il répondit que c'était là un privilège réservé à la seule personne du Souverain Pontife , et qu'il préférait ne pas offrir le saint sacrifice que de recourir à un semblable moyen. Depuis long-temps il se contentait de communier tons les jours à une messe qu'on lui disait dans sa chambre , lorsqu'un religieux augustin vint le prier de prêcher dans son église à l'occasion de la fête de Notre-Dame de Bon Secours. « J'y irai volontiers , » répondit Alphonse ; plût à Dieu que je pusse >) aussi aller dire la messe dans votre église î ce )) serait pour moi une grande consolation; mais ma » télé qui se renverse sur ma poitrine s'y oppose. » A ces mots le religieux l'assura que , malgré celle incommodité , l'accomplissement de son vœu n'était pa& impossible ; qu'en s'établissant sur un siège fait exprés , et en se faisant aider d'un prêtre assistant, il pourrait, sans inconvénient, prendre le précieux sang dans le calice. Alphonse goûta celte idée; il consulta plusieurs théologiens pour savoir si cela était permis , et sur leur réponse affirmative , ainsi qu'après une expérience plusieurs fois renouvelée , il se détermina , avec une joie indicible , à monter h l'autel , et il continua depuis à user toujours de cet expédient sans^qu'il lui soit jamais rien arrivé de fàr cheux.

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Tandis qu'il en était réduit à cet état d'infirmité , il ne se dispensa d'aucun des devoirs de son ministère : examen des jeunes clercs et des confesseurs, conférences sur les cas de morale, composition d'ouvrages utiles et autres travaux ; ses occupations étaient, à peu de chose près , les mêmes qu'avant sa maladie. Il voulut reprendre le ministère de la parole, et il reparut en chaire, où il ne pouvait arriver qu'en se faisant conduire et soutenir par quelqu'un. On était dans l'admiration de l'entendre encore prêcher avec tant d'onction et de véhémence. On venait à ses sermons avec toujours plus d'empressement à mesure qu'on vo3'ait approcher le temps où sa voix cesserait d'être entendue. Il y avait quelque chose d'infiniment touchant et vénérable dans ces derniers accens d'un saint évêque qui , sous le poids des plus accablantes infirmités , lorsque déjà son corps, victime des plus longs travaux, était comme sur le point de succomber pour jamais, semblait se ranimer encore et retrouver dans son zèle et sa charité des forces et un courage que lui refusait la nature. C'était un spectacle bien frappant que celui d'un vieillard dont la vie , pleine de vertus , était à elle seule une grande et belle leçon , et qui , avant d'entrer dans son éternité , se retournait en quelque sorte vers les hommes pour leur rappeler encore les vérités salutaires qu'il leur annonça si souvent, et qui furent constamment la règle de sa conduite. Ces vérités l'ont toujours inspiré, elïës,sontle fondement

de ses espérances; il a dit : Nous entrerons dans la maison du Seigneur , et il croit fermement à celte parole ; aussi , «ur le bord de la tombe qui semble prête à se fermer sur lui , il atteste avec confiance et la vanité des biens de la terre qu'il a toujours méprisés , et la réalité des biens du Ciel pour lesquels il a combattu sans cesse et qui doivent être son éternelle récompense. Et comment ne serait - on pas frappé de le voir et de l'entendre ? Sa présence dans la chaire évangélique est une protestation publique de fidélité au Dieu qu'il a servi pendant une longue vie , sa voix est un dernier cri d'amour pour lui. En exhortant les peuples à la vertu , ne semble-l-il pas prendre en quelque sorte acte du passé pour parler avec plus d'autorité? Ne semble-t-il pas leur dire: u Croyez-en mon expérience , il est bon de s^atta- » cher au Seigneur. Pour moi , je lui consacre M jusqu'au dernier souffle de ma vie : j'ai toujours » vécu pour lui , et je ne m'en repens pas. J'attends )) sa venue avec amour et confiance. Tai combattu » un bon combat , j'ai achevé ma course , j'ai gardé )) ma foi , et dans l'avenir c''est une couronne de » justice qui m'est réservée et que le juste Juge me » donnera au jour où il m'appellera, et non 'pas seu- » lement à moi , mais à ceux qui aiment son avé- » nement. »

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