CHAPITRE PREMIER
Le bienheureux Alphonse renonce à son évéché et retourne dans sa congrégation.
Le seul molif de Tobéissance qu'il devait au Souverain Ponlife avait pu déterminer Alphonse à se laisser imposer le fardeau de l'épiscopat. Il aura)t craint de résister à la volonté de Dieu par un refus obstiné. Mais lorsque son grand âge et ses infirmités l'eurent mis dans l'impossibilité de se livrer à toute l'ardeur de son zélé, il crut que le moment était venu où il pouvait songer h se soulager d'une charge accablante pour un homme qui, comme lui, y attachait des devoirs aussi étendus. Il voulut cependant connaître le sentiment de plusieurs théologiens de Naples , en qui il avait une confiance particulière : un Père de sa congrégation fut chargé de les consulter ; ils répondirent : «Que vu sa vieillesse et ses » infirmités, vu le besoin de calmer les inquiétudes » de son esprit toujours effrayé des obligations de
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» l'épiscopat , vu encore ce grand désir qu'il avait » d'une vie solitaire et recueillie, désir qui le do- )) minait sans cesse malgré lui ; il pouvait faire sa >•> renonciation en sûreté de conscience. » Le bienheureux ne fut pas satisfait de ces deux derniers motifs qui ne concernaient que son intérêt et sa commodité personnelle : « Rien de tout cela , disait-il , )) n'a été admis par le chapitre nisi de renunc. n L'âge avancé et la maladie lui paraissaient les seules raisons qui pussent entrer en considération , parce qu'elles se rapportaient au bien de l'Eglise , dont le service avait à souffrir de son indisposition. 11 fit part de ses scrupules au Père Villani , son directeur, et le chargea de consulter encore d'autres personnes dont les lumières et la piété lui étaient bien connues. «Je ne voudrais pas , lui écrivit-il , » que pour m'êlre soulagé, contre la volonté de j) Dieu, du fardeau qui m'accable, le repos et la » douceur de ma cellule devinssent le sujet de ma » damnation. J'étais entièrement assuré que Dieu )) voulait, il y a quelques années, que je fusse évé- » que , et j'acceptai ; je dois également avoir l'as- » surance que Dieu ne veut plus que je le sois, avant » que de me démettre. » Le résultat des divers conseils fut que pour fixer toutes les irrésolutions du saint évêque , il exposerait au Pape , en toute simplicité , l'état de sa santé , et qu'il s'en rapporterait avec une entière confiance à la décision qui lui serait donnée. Clément XIII vivait encore j c'était ce
même ponlife qui avait fait Alphonse évèque : il lui fit répondre , u que sa seule réputation suffisait pour » opérer le bien dans le diocèse de Sainte- Agathe , » et qu'en conséquence il ne devait pas se mettre en M peine de ce quMl ne pouvait pas faire , ni penser à » donner sa démission. » Quoique peu conforme aux vœux du serviteur de Dieu , cette réponse tranquillisa sa conscience , et le détermina à garder encore son évcché. Ceci s'était passé avant la grande maladie d'Alphonse ; depuis , ses scrupules sur ses obligations le troublèrent de nouveau. Il en était réduit à se reposer sur les autres de ses fonctions les plus importantes ; il ne pouvait plus se transporter dans les diverses parties de son diocèse , et il fallait qu'il se fît suppléer par des missionnaires pour aller à sa place distribuer à ses peuples le pain de la parole ; qu'il fît faire les visites pastorales par son grand vicaire , et qu'il eût recours à monseigneur Puoli , archevêque d'Amalphi , pour l'administration du sacrement de Confirmation. Ce prélat professait une profonde vénération pour le saint vieillard, et afin de le soulager, il se prêtait volontiers à parcourir toutes les paroisses du diocèse de Sainte* Agathe. Cependant cette manière de gouverner son Eglise , ne remplissait pas, aux yeux du saint évéque, l'idée qu'il s'était formée de ses devoirs. U s'ouvrit là-dessus à plusieurs personnes qui ne purent jamais le rassurer (1).
(1) La pensée de la responsabilité d'an évèque était accablante
Tourmenté et poursuivi sans cesse par celle pensée de sa responsabilité devant Dieu , il écrivit , d'après le conseil du Père Villani, au pape Ciémenl XIV pour lui exposer sa situation, et surtout l'impossibilité où il se trouvait de faire la visite de son diocèse : il suppliait le souverain Pontife de daigner agréer sa démission. Celte démarche fut connue des curés du diocèse de Sainte-Agathe : ils écrivirent à leur tour au pape pour le conjurer de leur conserver leur évoque; Clément XIV partageait la haute estime de son prédécesseur pour la sainteté d'Alphonse, et le cardinal Castelli , préfet de la congrégation des évêques et réguliers , fut chargé de répondre : « Qu'une >) seule prière du saint éyique^ a/Jre-ssé« à Dieu, de » son lit , était plus méritoire pour lui et plus utile » à ses ouailles que mille visites et raille disciplines )} jusqu'à l'effusion du sang. »
Api^ès une semblable réponse, notre saint fil tous ses efforts pour se résigner à porter une croix qui lui
pour le I)ienheineux Alpliorrse. Monseigneur Albertini, évêqne de Caseite était venu lui faire une visite ; ce prélat demanda au saint qui lui parlait sans cesse de ses peiues , combien il y a^ait d'ames dans son diecèse : — « Trente mille âmes, répondit Al- » phonse.» — « C'est également la population , à peu de chose » près , de mon diocèse, reprit l'évêque de Caserte. « — «Ah ! » monseigneur, s'écria avec un mouvement d'inquiétude le servi- * teur de Dieu , nous avons l'un et l'autre un poids de trente mille » livres sur les épaules : que noHS serons à plaindre si une seule » de ces âmes vient à se perdre par notre négligence ! » Repartie à peu prés semblable à celle du savant et pieux cardinal Bcllaiv lulii au cardinal BaroBius , son digne collègue.
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était si pesante. Il employait toute sa force d'ame à surmonter ses scrupules continuels. C'était pour cette conscience délicate un état toujours plus violent; d'ailleurs ses douleurs physiques augmentaient de jour en jour : les Pères de sa congrégation et plusieurs évoques lui conseillaient de renouveler sa supplique. Comraeon insistait là-dessus, le saint, après avoir écouté tranquillement tout ce qu'on voulut lui dire , répondit que le parti qu'on lui proposait ne servirait de rien : «Si j'envoie mon abdication, dit- » il , le Pape ne l'acceptera pas ; il faut donc pren- >» dre patience et attendre son successeur. » A ces mots on ne put s'empêcher de sourire : Alphonse était âgé de soixante et treize ans , et de plus cassé par les plus accablantes infirmités ; le Pape au contraire était robuste , plein de sanlé et avait dix-sept ans de moins que lui. Cependant le bon vieillard attendait la mort du Pontife pour commencer à se reposer : cela se vérifia : au bout de cinq ans, Clément XIV n'était plus , et Alphonse avait encore devant lui douze années de vie. En attendant il s'occupa toujours avec la même activité du soin de son diocèse. Il prêchait de temps en temps , et on trouvait avec admiration que dès qu'il commençait son sermon , il montrait toute la force et l'agilité d'un jeune homme , lui qui habituellement ne pouvait se soutenir ni faire \m seul pas sans un secours étranger. Il paraît qu'il connaissait surnaturellement que sa moil était encore éloignée ; déjà , trois ans avant
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qu'il écrivit à Clément XIV pour sa renonciation , il s'était exprimé clairement à ce sujet : un Père de sa congrégation lui témoignait la peine qu'éprouvaient ses élèves de ne pouvoir le conserver encore longtemps , a cependant , répliqua Alphonse avec viva- 51 cité , il me reste encore beaucoup à vivre. » Et comme l'autre , après quelques momens de silence, revenait à l'expression des mêmes sentimens , il reçut encore cette même réponse , si peu conforme à ce que la situation du saint semblait annoncer.
Cependant après treize années d'épiscopat, lorsque depuis six ans le poids de sa charge pastorale lui était devenu insupportable à cause de ses infirmités , le serviteur de Dieu vit l'exaltation de Pie VI sur la chaire de saint Pierre. Il s'empressa de supplier le nouveau Pape d'accepter sa démission : Pie VI était d'abord décidé à lui refuser celte demande ; et Alphonse ayant eu connaissance de cette disposition du Saint Père, lui écrivit pour lui protester de son obéissance filiale et de son entière résignation à tout ce qui serait ordonné de sa personne. Néanmoins le Pape ayant été exactement informé de l'état où se trouvait réduit le serviteur de Dieu , accepta sa démission, et lui fit écrire, le 17 juillet 1775, par le cardinal Giraud : « Sa Sainteté a ap- » pris avec la plus vive douleur le fâcheux état qui » vous détermine à lui offrir votre démission. Con- » vaincue comme elle l'est de vos mérites et de vo- 7> Jre vigilance pastorale ^ elle ue peut qu'éprouver
1) un très grand regret sur votre renonciation au » gouvernement de votre Eglise. Mais reconnais- » sant combien sont justes les motifs qui vous y en- » gagent , elle ne veut pas prolonger plus long- » temps les peines de votre esprit et accepte votre » démission. » Notre saint avait gouverné treize ans l'Eglise de Sainte-Agalhe ; sa renonciation fut pure et simple , sans qu'il se réservât aucune pension, ni demandât le titre d^évêquQ in partibus f comme il est d'usage en Italie.
A la nouvelle que sa démission avait élé acceptée, Alphonse s'écria avec un transport de joie : « Que » Dieu soit loué , il m'a ôté une montagne de des- » sus les épaules, n Et après avoir rendu à Dieu de très -humbles actions de grâce , il écrivit au Pape une lettre de remercîmens pleine de tous les sentimens de respect et de reconnaisseince ; pour toute faveur il demanda le privilège d'un autel portatif dans sa chambre , soit pour lui , soit pour les autres^ ses infirmités ne lui permettant plus de se rendre k l'église pour la célébration des saints mystères. A celte grâce le Pape en joignit une autre : il lui assigna 800 ducats de pension sur l'évéché de Sainte- Agalhe. Les ministres de la chambre de Sainte- Claire , à Naples , en apposant le sceau royal au brevet de cette pension, trouvèrent qu'elle était trop modique , et l'augmentèrent de cent ducats ; mais Alphonse ne voulut jamais rien retirer au delà de ce qui lui avait élé assigné par le Souverain Pontife.
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Lorsque Ton connut la lenonciation d'Alphonse, ce fut une douleur générale dans tout le diocèse de Sainte- Agathe; on regrettait en lui le bon pasteur et le père le plus tendre. Le chapitre de la cathédrale lui envoya à Arienzo une dépulation de chanoines ; les prêtres , les laïques se portaient en foule dans son palais pour lui exprimer combien ils appréciaient la perte qu'ils allaient faire. Le saint répondait sans cesse à tout le monde ; « J'ai soulagé ma tète du » Mont7Tabur (montagne entre Capoue et Noie) ; )) quel compte un évêque n'a -t -il pas à rendre à )) Dieu ! je ne conçois pas comment il peut avoir un » moment de sommeil tranquille. »
A l'époque de son départ , l'insigne pauvreté du serviteur de Dieu éclata d'une manière vraiment touchante. Il avait ordonné à ses gens de faire présent à sa cathédrale de toute l'argenterie qu'il y avait dans son palais ; deux fourchettes et une cueiller furent toutes les richesses que l'on trouva en ce genre. Il demanda , à titre d'aumône, qu'on lui permît d'emporter avec lui le matelas dont les médecins lui avaient prescrit l'usage depuis sa grande maladie, ainsi que ce sac grossier qui avait été si long-temps son unique couche. Tous les témoins d'une conduite aussi héroïque furent attendris jusqu'aux larmes. L'objet de plus grande valeur qu'il ait emporté de son diocèse , c'estle chalumeau d'argent que le chapitre lui avait fait faire quelque temps auparavant ; il l'avait refusé d'abord , mais en parlant il fut forcé
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de l'acceplcr, d^aulant plus qu'il ne savait pas bien quel en était le métal. Pour les autres meubles qu'il conserva , nous nous plaisons à les nommer, quelque vils qu'ils soient en eux-mêmes; ils offrent le modèle de la plus admirable pauvreté. Une corbeille les renfermait tous : c'était une lampe de laiton , un fourneau en brique et une chocolatière de fer-blanc. On voyait, à la suite d'une voiture de louage , un cheval qui portait le lit et tout le pauvre mobilier du saint prélat. Au moment du départ la foule était immense sur son passage : on voulait le voir encore une fois , recevoir encore une fois sa sainte bénédiction; chacun, les pauvres surtout, fondaient en larmes. Ceux-ci l'accompagnèrent en grand nombre bien avant sur la route; la plupart même suivirent la voiture jusqu'à saint-Michel des Païens. Pompe touchante ! glorieux et digne cortège d'un évcque qui quitte son diocèse 1 Quoi de plus beau que de le voir ainsi , au milieu des pauvres de Jésus-Christ, accompagné des regrets et des larmes d'un peuple inconsolable !
Alphonse arriva sur la fin du mois de juillet 1775 à la maison de sa congrégation de Saint-Michel des Païens. Tous les Pères de cette maison étaient venus au-devant de lui ; en les abordant , il leur demanda comme une grâce de vouloir bien le recevoir parmi eux. C'était pour lui un inappréciable bonheur de pouvoir finir ses jours dans le sein de sa congrégation, au milieu des prières et des bonnes œuvres de
ceux en qui il voyait ses enfans bien-aimés. Il lui était si doux de penser qu'il allait se retrouver avec eux , qu'il ne pouvait en contenir sa joie ; en montant les marches du chœur de leur église , il s'écria avec expression : « La croix que je porte sur ma poi- » trine était bien pesante quand je montais les de- » grés du palais épiscopal , mais elle est bien légère » aujourd'hui : gloire au Père , au Fils et au Saint- » Esprit. » Arrivé dans le sanctuaire , il se prosterna devant le Saint Sacrement, et on lui entendit dire en ce moment : « Seigneur, je vous rends grâce M de m'avoir délivré d'un fardeau que je ne pou- » vais plus supporter. » Il reçut les félicitations des prêtres et de toutes les personnes distinguées de la ville de Nocéra des Païens , et on apprit de sa bouche que s'il croyait goûter le reste de sa vie un peu de repos , ce n'était pas pour cela qu'il avait donné sa démission , mais uniquement pour les motifs de conscience les plus purs et les plus délicats.
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