‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 42 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mort du bienheureux Alphojise.

Le moment était venu où le Seigneur allait couronner la fidélité et la persévérance de son serviteur. L'année précédente, le 13 septembre 1786 , Alphonse prédit Tépoque de sa mort. Il avait dit à un religieux carme , qui toutes les années venait de Salerne pour le voir : « L'an prochain vous ne me » trouverez pas , nous ne nous reverrons plus dans » ce monde. Priez pour moi le bon Dieu ainsi que » la bonne Mère des Douleurs, w Deux ou trois jours avant sa dernière maladie , tandis que son frère laïque Romito paraissait tout joyeux, il lui dit , comme en sortant d'un profond recueillement : « Maintenant 4I me reste encore à faire une autre )> fonction. » Il voulait parler de la cérémonie de ses funérailles.

Le 18 juillet 1787 , il fut atteint d'une fièvre ardente accompagnée d'une grande dyssenterie. Ce fut avec ses infirmités habituelles une complication de maux ii la(juellc il ne paraissait pas possible qu'il pût résister long-temps. Acessymplomesd'une fin prochaine il demanda un confesseur extraordinaire ; trois jours auparavant il s'élait confessé au P. Magaldi : il voulut pour lors le P. D. Laurent

Nègre. Dès que celle confession fut achevée , une vive espérance dii bonheur du Ciel remplaça dans son ame le trouble et les anxiétés qui l'avaient si long-temps agitée. Le calme de ses idées et la douceur de ses sentimens se manifestaient au dehors d'une manière bien sensible. Le P. Magaldi , étonné de ce changement, lui demanda s'il était délivré de ses scrupules. 11 répondil affirmativement el avec le Ion de l'allégresse. Ainsi s'étaient évanouies les plus violentes tentations , el di^ci le fidèle serviteur trouvait un avant-goût des récompenses el des consolations célestes.

A mesure que le mal en empirant aggravait ses douleurs , le saint , par sa palience el sa piété , augmentait ses mérites. Le corps souffrait cruellement en proie ii {.«lusieurs causes de dissolution prochaine. L'ame s'élevait avec courage et tranquillité au-dessus de toutes les atteintes de la nature , reproduisant sans cesse des actes de foi , d'espérance , de charité el de soumission à la volonté divine ; aucune vicissitude intérieure ne venait troubler ce paisible recueillement , ni suspendre cette douce application aux choses de Dieu. 11 s'entretenait dans cet élal en tenant ses regards amoureusement fixés sur un grand crucifix elsur un tableau de Notre Dame des Douleurs placés en face de son lit , nubien c'étaient un petit crucifix et une petite image de la sainte Vierge qu'il avait dans ses mains et (ju'il baisait de temps en temps. Ses oraisons jaculatoires se succé-

daienl sans intenuplion. Il se confessa plusieurs fois , et selon sa pratique constante , il communia tous les malins dans le cours de sa dernière maladie. Il se faisait assister par ses élèves, pour qu'ils lui suggérassent lessenlimens qui conviennent à un mourant. Un jour que ceux-ci tardaient à satisfaire sa piété , u Eli quoi ! leur dit-il , les sentimenspour » Dieu sont-ils donc déjà épuisés? Est-ce qu'il n'y » a plus de bonnes pensées h m'inspirer ? » II était \raiment exigeant pour tout ce qui tenait au soin de son ame, mais c'était une parfaite indifférence pour ce qui était du corps ; lui demandait-on h cet égard s'il avait besoin de quelque service , voulait-ou lui procurer quelque soulagement ? « C'est inutile , disait-il , tout est fini , je suis mort, n

Quand on eut connaissance dans le public de l'extrême danger de notre saint , une foule de personnes, tant ecclésiastiques que laïques , s'empressèrent de venir le voir encore une fois : on ne s'approchait de lui qu'avec une pieuse vénération , qu'en étant comme pénétré d'une odeur de sainteté qu'on aurait dit répandue autour de sa couche. Le spectacle de ce juste mourant faisait une profonde impression dans l'ame , et ajoutait encore h l'idée que l'on avaitde ses mérites devant Dieu. Il y avait des personnes qui se sentaient touchées d'un vif regret de leurs péchés , et ne pouvaient retenir leurs larmes ti l'aspect de l'admirable tranquillité et de la douce joie du serviteur de Dieu sur son lit de

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douleur et de mort. On faisait loucher à son corps, sans qu'il s'en aperçût , des chapelets et autres objets désormais chers h la piété : on lâchait même de se procurer quelque chose qui lui eût appartenu ; déjà une partie de son linge avait été retenue à mesure qu'on l'avait confié aux soins de gens du dehors.

Cependant lâHial faisait des progrès rapides , et -déjii la gangrène s'était établie. Le 23 juillet on administra au malade l'extrème-onction ; ce fut pour lui un bonheur parfaitement ressenti , et il sembla en ce moment se ranimer par l'espoir de la prochaine et éternelle possession du souverainbien. Le 29, il demanda la communion en viatique, et comme on tardait de se rendre à ses désirs empressés , on l'entendit s'écrier avec toute la force et l'expression d'un vif amour : « Donnez-moi donc mon Dieu : » quand est-ce que viendra mon Jésus ? Apportez- » moi mon Jésus. » Au moment où le prêtre entra dans sa chambre , tenant dans ses mains l'adorable Eiieharistie , Alphonse, tout transporté , dit, en jetant un cri d'allégresse : « O mon Jésus ! mon doux » Jésus ! venez , venez posséder mon cœur.» Puis il entra dans un profond recueillement , et se tut pendant un long intervalle , adorant intérieurement et avec une vive reconnaissance le Dieu qui allait se donner à lui sur la terre , prêt k devenir son éternel partage dans les Cieux.

Un peu après sa communion , son fidèle frère

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laïque Romiloel son autre servant s'approchèrent de son lit pour lui demajider sa bénédiction pour prix de leurs longs services. Ils lui disaient en même temps de vouloir bien prier pour eux quand il serait au Ciel , « volontiers , » répondit-il; puis levant la main , il les bénit en prononçant ces paroles : « Benedictio Dei omnijjotentis , Pntris et Filii » et Spiritiis sancti descendat supf^voset maneat » semper. » ( Que la bénédiction du Dieu toulpuissaiit, Père , Fils et Saint-Esprit, descende sur vous et y demeure loujoiirs. ) Le P. Nègre lui fit alors remarquer que tous les membres de sa congrégation , que le clergé et le peuple du diocèse de Sainte-Agathe ( où le siège était alors vacant par la mort de son successem* ) , ainsi que les religieuses de Scala qu'il y avait établies , devaient aussi avoir part h. sa bénédiction : aussitôt il accéda de tout son cœur h cette religieuse demande ; et ensuite, sans que personne lui eût rien suggéré, il ajouta de luimême , avec un ton profondément pénétré et plein de dignité : « Je bénis et ceux de nos pères qui sont n dans le royaume de Napl es , etceuxqui sontdans » les états de l'Eglise : je bénis aussi le roi , ses gé- » néraux , sesminislres , ses magistrats , afin qu'ils )) invoquent la proleclion des saints et qu'ils opè- » renl la justice. »

Vers ce moment , son neveu D. Joseph de Liguori arriva de Naplespourle voir. Celui-ci en s'approchant se mit à genoux aux pieds du lit de son

onrle mourant ; le saint le bénit , et lui serrant tendrement la main, il lui répéta plusieurs fois, «je vous remercie. » D. Joseph lui demanda alors quelque chose qui lui rappelât son souvenir , Alphonse lui donna plusieurs avis salutaires qu'il termina en lui disant : « Sauvez voire ame. »

II n'y avait plus que quatre jours avant sa mort , lorsque la gangrène faisant toujours plus de progrés , il tomba dans des convulsions violentes qui le privèrent presque entièrement de la parole. Cependant il conservait le plein usage de ses facultés intellectuelles; et au défaut du son delà voix, ses yeux tantôt tendrement fixés sur le crucifix ou sur Timage de la sainte Vierge, et lanlôt animés d'un mouvement plein d'expression, ses mains jointes sur sa poitrine, ou étendues en croix, les gestes qu'on lui voyait faire , et fallention continuelle qu'il portait aux pieuses suggestions de ses élèves , tout en lui annonçait que si sa bouche ne pouvait s'exprimer , son cœur parlait un langage suffisamment entendu du Ciel. Le 27 juillet au matin , au commencement de la messe qu'on lui disait tous les jours dans sa chambre , il fit éclater ses pieux sentimens par des transports plus vifs encore que de coutume , mais au moment de la communion du prêtre il éprouva une suffocation qui lui fit perdre connaissance ; on ne put le faire revenir qu'au moyen d'une friction aux pieds. En reprenant ses sens , son premier mouvement fut d'ouvrir la bouche

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pour recevoir la sainte communion : il la reçut et se mil ensuite h réciter tout bas et aussi distinctement qu'il lui était possible , les prières d'action de grâces. Il finit par ces paroles , qu'on entendit parfaitement : « Je l'espère ainsi. » Le 28 on craignit qu'il ne succombât à un nouvel accès de la fièvre. On lui demanda s'il voulait communier ; il en marqua un vif désir par des gestes très-expressifs , auxquels il ajouta un signe de croix. Dans la matinée du 30 on crut qu'il était sur le point d'expirer : on célébra plusieurs messes votives dans sa chambre pour son heureux passage il l'éternité. Il témoigna encore le désir de communier ; le Père Villani ne voulut pas le permettre , de peur que le mourant ne pût avaler la sainte hostie. Un Père de sa congrégation lui proposa de faire la communion spirituelle , et on vit au mouvement de ses lèvres qu'il répétait tout bas les actes prononcés par ce Père. Le 31 juillet, survint monseigneur Tafuri , évéque de Cava , qui, trouvant le saint h toute extrémilé, se mil à fondre en larmes , et lui baisa respectueusement la main qu'il plaça sur sa tète. Ce même jour Alphonse tomba dans un accablement voisin de l'agonie : cependant il ouvrait les yeux et semblait reprendre ses forces au seul nom de Jésus et de Mai'ie; c'était l'ardeur d'un tendre et pieux amour qui ranimait son cœur déjà glacé par la mort. Son étal empirait à chaque instant : dans la nuit suivante , comme on approcha dç son lit le tablcaju de Noire-Dame des

Douleurs ,

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Douleurs , voiià que ses yeux s'ouvrent encore , se fixent sur le tableau , son visage s'enflamme et devient resplendissant, en même temps un sourire plein de douceur s'empreint sur ses lèvres entr^ouverles. Le même fait se renouvelle une heure après à mesure qu'on lui présente encore la même image. On crut , avec raison , que dans ces derniers momens il était consolé par quelque heureuse vision de la Reine du Ciel. Il avait été un des plus zélés serviteurs de Marie; il l'avait particulièrement invoquée tous les jours , depuis son enfance, pour obtenir par son intercession la grâce d'une bonne mort : il s'était efforcé de propager celte dévotion précieuse , il avait même composé h ce sujet une prière digne de sa piété filiale envers la sainte Vierge ; et la sainte Vierge , qui lui avait si souvent apparu durant sa vie , venait à sa mort lui donner sur la terre un dernier témoignage de sa tendresse maternelle , elle venait lui annoncer sans doute que le moment était venu où elle allait elle-même le conduire , comme par la main , jusque dans le sein de Dieu, où le tendre fils ne serait plus jamais séparé de sa mère. Assurément c'était encore sa glorieuse protectrice qui, dés le commencement de celte dernière maladie , avait rendu le calme à son ame agitée. On ne saurait douter qu'en présence de l'image de la Mère de Dieu , Alphonse , ravi dans une joie céleste , n'ait vu luire , comme une divine aurore , des jours éternels.

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Son agonie fut si douce , que ses élèves qui l'environnaient ne s'aperçurent pas qu'il était sur le point de rendre le dernier soupir. Ils récitaient en pleurant des prières pour lui , lorsque , sans aucun trouble , sans aucune altération sur sa physionomie, » et en tenant avec ses mains un crucifix et l'image de la sainte Vierge appliqués sur sa poitrine , il expira doucement dans la paix du Seigneur, à midi du mercredi premier août 1787 ; il avait vécu quatrevingt-dix ans, dix mois et cinq jours.

C'est ainsi que le bienheureux Alphonse-Marie de Liguori termina , par une mort précieuse devant Dieu , une vie sainte et toute consacrée à sa gloire.

Heureux celui qui s'associerait aux mérites d'une telle vie , il recevrait la grâce d'une telle mort ! Alphonse fut un grand modèle de toutes les vertus , et le Seigneur lui a donné une grande couronne. Il fut un grand serviteur de Dieu sur la terre , et il est un grand saint dans le Ciel : invoquons-le avec dévotion , imitons-le avec fidélité.

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