‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 41 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dei'nières années du bienheureux Alphonse.

L'âge et les chagrins ajoutaient sans cesse aux infirmités de notre bienheureux. Depuis le 29 novem])re 1779, il fut hors d'état de célébrer la sainte messe. Il communiait tous les jours , et il n'avait rien changé d'ailleurs à son genre de vie. Parlerons nous encore de ses mortifications.? Dirons-nous que loin de s'accorder les adoucissemens qu'exigeait son état , il renchérit encore sur ses privalions ? Quelques herbes remplacèrent <i soji dîner.

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le plat de \iande que depuis ses maladies on avait ajouté à son potage. Il n'y avait pas moyen de lui faire prendre quelque chose d'un peu meilleur que ses mets ordinaires. Il prétendait alors que ce qu'on lui servait était contraire à sa santé ; ou bien , après l'avoir retourné plusieurs fois dans son assiette , comme une personne qui aurait le dégoût , il le renvoyait pour un autre jour. « Ce plat, dit-il une fois )) qu'on le pressait vivement, ce plat n'est pas pour » des pauvres ; emportez -le. » On lui présenta un morceau de gâteau de Savoie , il le refusa : « donnez- )) moi plutôt , dit-il , du pain de maïs ; w puis il de • manda si , selon l'ancien usage, on ne servait plus au réfectoire une portion de pain bis ; et sur la réponse affirmative , il se fit apporter le lendemain, et tous les jours ensuite , sa portion de ce pain , qu'il avait l'air de savourer par délices. Sa soupe se refroidissait tout-à-fait par l'extrême lenteur avec laquelle il la mangeait : il ne voulait pas qu'on remédiât à cet inconvénient. Toujours même usage des poudres amères , et abstinence d'une goutte d'eau hors des repas , même pendant les plus grandes chaleurs de l'été. Il fallut lui faire une sorte de violence pour le déterminer à prendre un peu de chocolat ou un doigt de vin après son dîné.

Cinq ans seulement avant sa mort , son directeur l'avait fait renoncer à ses disciplines et autres macérations. Sa faiblesse, sa décrépitude, son extrême maigreur et la contraction de ses nerfs lui interdi-

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saient absolument ce genre crouslérilé. Ainsi désarmé par l'obéissance, il remit h son fidèle frère laïque, Antoine Romilo, la casscUe qui contenait les horribles inslrumens d'un martyre volontaire. Il lui ordonna , sous le plus grand secret , de la jeter dans un lieu qu'il lui désigna , et où on ne pût jamais la retrouver. Cependant, alors encore, il ne dormait que cinq heures par jour, et dans la saison rigoureuse il ne voulait point de feu dans sa chambre.

Nous avons vu qu'Alphonse s'était toujours occupé avec une sainte sollicitude de ce qui regardait le salut éternel des membres de la famille Liguori. Ce soin lui fut cher jusqu'^à la fin de sa vie. Son frère D. Hercule vint à mourir, laissant deux fils et une fille. Cette jeune personne avait le désir de se consacrer à Dieu dans un monastère. Le saint était ravi de cette vocation qu'il fit examiner par des confesseurs éclairés. Il voulut la reconnaître lui-même. Sa nièce vint le trouver ; et après qu'il se fut assuré de la volonté de Dieu , il favorisa de tout son pouvoir des desseins inspirés d'^en haut. Elle entra par ses soins au couvent des Bénédictines de Naples, où elle vivait encore, en 1817, avec la réputation d'une excellente religieuse. Nous ne savons si elle estraorte depuis cette époque.

En quittant son saint oncle , D. Thérèse de Liguori lui demanda un souvenir de sa bonté. Elle voulait emporter dans son monastère un tableau

de la sainle Vierge qui était dans la chambre d'Alphonse : il ne voulut lui faire ce présent qu'après avoir obtenu la permission du vicaire général. Cest ainsi qu'il donnait toujours l'exemple de celle pauvreté qu'il recommandait sans cesse à ses élèves.

Aux souffrancesphysiques de notre saint, aux chagrins plus cruels encore (que lui causait sa congrégation, vinrent se joindre des peines intérieures non moins désolantes. Le Ciel accumulait ainsi tous les genres de maux sur une ame assez forte pour les porter avec fruit. Depuis long-temps il était lourmenlé par des scrupules presque continuels. Ces tentations s'accrurent dans les dernières années de sa vie. Le jour, la nuit, il était sans cesse obsédé par des pensées contre la foi. C'était un spectacle h déchirer le cœur de compassion, que de voir ce vieillard vénérable aux prises avec l'enfer, faisant retentir la maison de cris affreux, frappant des pieds contre terre, ets'efforçantde repousser les suggestions du démon par l'invocation continuelle des noms de Jésus et de Marie, et par des protestations toujours plus énergiques de sa foi et de son inviolable soumission aux enseigncmens de l'Eglise. La crainte d'avoir consenti à ces pensées le troublait si fort, qu'elle interrompait son sommeil. Alors son anxiété était si violente , qu'il fallait qu'un Père de la maison vînt lur décider qu'il n'y avait point d'offense de Dieu. Quelquefois il dictait lui-même h son frère laïque un petit billet où il exposait le sujet de son inquiétude ; on

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portail au milieu de la nuit ce billet à son directeur et ce n'élail qu\nprés la réponse de celui-ci que notre pauvre vieillard pouvait se remettre d'une agitation extrême. Heureusement sa vertu venait à son secours ; il était d'une docilité parfaite aux décisions de son directeur, fidèle à ce qu'il avait lui-même enseigné dans un petit opvrage qui a pour titre : Quiétude des âmes scrupuleuses. Il soumettait à son directeur les actions même les plus indifi'érenles ; il poussait l'obéissance jusqu'à avoir toujours sur lui la note de ce qui lui avait été prescrit pour la direction de sa conscience.

Dans ses dernières années, Alphonse était souvent visité par des personnages les plus distingués qui venaient admirer en lui l'abondance des dons de Dieu. Son humilité souffrait de ces visites , et il mortifiait à son tour la curiosité de ceux qui les lui faisaient. Il affectait la simplicité et l'ignorance d'un petit enfant : il aurait voulu ne recueillir que la dérision et le mépris ; mais , malgré ses désirs , la sagesse de Dieu éclatait en lui. Etait-il question de quelque affaire intéressante pour la gloire de Dieu, aussitôt ce n'était plus l'imbécillité de l'enfance , mais une raison supérieure et une force d'esprit admirable. Sur de pareils sujets , c'était auprès de lui qu'il fallait venir s'éclairer.

Il était souvent lui-même surnaturellement éclairé de Dieu. Un jour il fait appeler le curé de la paroisse , pour lui dire qu'il y a au voisinage une femme

de mauvaise vie, dont il lui décline le nom. Le curé ignorait le scandale aussi-bien c|ue tout le monde dans la maison ; personne n'avait pu en instruire le saint, et cependant la chose se troiiva vraie. Peu do jours avant sa mort , Alphonse en s'éveillant se met à crier : « Chassez cette femme ^ il y a une femme » dans la maison. » On s'imagine qu'il cherche h se délivrer de (juelque tentation : point du tout. Un jeune homme qui était venu apporter un paquet est effrayé en entendant le saint , et il sort précipitamment avec son compagnon ; celui-ci était une fille travestie en soldat, et qui s'était introduite avec l'autre sans être reconnue. Le jeune homme avoua dans la suite la vérité du fait.

La santé de notre bienheureux était dans une dé cadence continuelle. Dès le 20 seiitembie 1784, il cessa de sortir en carrosse selon son usage , et dès le mois suivant il ne quitta plus sa chambre. Il était d une surdité à ne pouvoir entendre qu'au moyen d'un cornet acoustique , et il avait presque entièrement perdu la vue. Une hernie très-considérable lui causait des spasmes et des douleurs très-aiguês. Il ne pouvait pas même supporter le drap le plus léger : tout, ce semble, le faisait souffrir , jusqu'au contact de l'air. Il se tenait tantôt dans un fauteuil hx tête appuyée sur une table, tantôt dans son lit tout accroupi au milieu de plusieurs coussins; l'affaissement de sa tête était pour lui , dil-il un jour h Yiliani , « comme une montagne qu'on porterait sur

)) les épaules. » Un seul des maux qui raceabîaienl aurait suffi pour exercer la palience la plus résignée: une verlu même plus qu'ordinaire aurait succombé ; celle du saint nonagénaire était inébranlable: il remerciait Dieu de ses souffrances , et son ame , toujours égale, semblait n'être pas même atteinte par la douleur. Quand on Tinterrogeait sur sa situa lion , il répondait avec un mouvement de résigna tion : « J'accomplis la volonté de Dieu. » Jour el nuit il ne faisait que répéter des actes de soumission il cette volonté sainte. On parlait devant lui d'un bomme qui était tombé dans la démence : a Ah! » Seigneur, s'écria -l- il , ne permettez pas qu'un » pareil malheur m'arrive , parce qu'à l'heure de )) ma mort je ne pourrais pas produire un acte )) d'amour pour vous. Cependant, ajouta-t-il en- » suite , que votre volonté s'accomplisse. » Il venait de passer une très -mauvaise nuit, un prêtre kii demanda comme il se trouvait : « Je suis, ré- » pondit-il , sur le point de mourir, et je ne désire » que Dieu, Dieu seul, mon unique Dieu, w II avait écrit un livre sur la conformité à la volonté de Dieu^ et il retraçait admirablement l'exemple d'une vertu dont il avait donné les leçons. C'est ainsi qu'après avoir écrit presque pour tous les besoins de l'ame , il devait offrir dans sa vie Papplication de ttiirt ce qu'il avait conseillé de plus salutaire et de plus parfait.

On aurait cru que dans l'accablement de ses maux

il n'élait capable que de souffrir, cependant il avait encore le courage de persévérer dans ses pratiques de piété ; c'était dans ces pratiques qu'il puisait sa force et sa consolation. Il entendait jjlusieurs messes , et communiait tous les matins. Divers lecteurs venaient successivement lui lire pendant une partie du jour et de la nuit les vies des saints et autres livres de piété. Puis il récitait plusieurs fois le chapelet et beaucoup d'autres prières vocales. La méditation des choses de Dieu l'occupait le reste du temps (ju'il ne donnait pas au sommeil , ou bien à la conversation sur des objets édifians avec les personnes qui venaient le voir : il observait ainsi son voeu de ne jamais perdre un seul moment. Chaque inslant de sa journée offrait un témoignage de sa vertu , et portait son fruit devant Dieu. C'est là , à un degré plus ou moins élevé, le résultat certain de la fidélité aux exercices de dévotion que l'on a embrassés : il n'en faut pas davantage poiir parvenir à la perfection. « Je ne demande pas de vous , disait » notre saint h ses élèves, je ne demande pas de » vous de grandes choses, je n'en demande que de » petites, mais constantes et permanentes. » Principe aussi fécond en mérite que facile pour tous dans l'application.

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