‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 47 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chasteté et humilité du bienheureux Alphonse.

Noos ne citons ici la chasteté du bienheureux Alphonse , que pour rappeler avec quelle sévère vigilance il a toujours eu soin de conserver cette belle et angélique vertu. Jamais elle n'a été ternie en lui par la plus légère tache. Cependant , ô faiblesse de notre nature ! ô nécessité de la grâce de Dieu ! cet homme si pur et qui avait traversé toute une longue vie sans contracter la moindre souillure en matière aussi délicate , se voit , à la fin de ses jours , obsédé de pensées et d'images impures. Mais sa vertu se perfectionna dans l'infirmité , et l'épreuve humiliante de sa vieillesse fut le complément glorieux de ses mérites.

L'humilité est le fondement nécessaire de la vé-

456 VIE DD BIEKHEtrREUX

ritable vertu. Selon queriiumililé est plus ou moins profonde , rédifice spirituel est plus ou moins solide , peut s'élever plus ou moins haut. Aspirant à la plus sublime perfection, notre bienheureux voulut s'établir sur la véritable base : il fut humble , très-humble, et devint très-parfait. Dés sa jeunesse, lorsque ses succès et sa naissance lui promeltaient tant de gloire , sa modestie lui gagnait Taffeclion de tous. 11 ne fut point séduit par les vanités du siècle, et il préféra généreusement l'abjection et l'obscurité de la maison du Seigneur. Et depuis , quel éloignement des honneurs et des louanges ! il se plaît au milieu de ce qu'il y a de plus humble et de plus bas parmi les hommes. Ses habits sont d'une pauvreté à le rendre la risée des autres. Avant même qu'il eût fondé sa congrégation , il se plaçait toujours le dernier parmi ses compagnons de mission. Une fois , tandis que ceux-ci étaient en voiture , il les suivait sur une béte de somme. Le pea pie le prit pour le cuisinier , tellement que lorsque ces bonnes gens l'entendirent faire l'ouverture de la mission , ils se disaient les uns aux autres : «Mais » si le cuisinier prêche si bien , que sera-ce des au- » très ? n

Bien que recteur majeur, il ne voulait , dans sa congrégation , aucune espèce de distinction , ni de prééminence. Il ne pouvait souffrir qu'on lui ren dît aucun honneur personnel.

Un libraire de Venise qui imprimait ses ouvra

ges.

ALPHONSE-MABIE DE LIGUOni. 457

ges , lui demanda son portrait pour le mellre k la lêle de la nouvelle édition ; il frémit h celte proposition , et se laissant aller h un mouvement de vivacité qui trahissait les bas scntimens qu'il avait de lui-même : « Oui , dit-il , je lui enverrai le portrait )> d'un vil pécheur ! Je n'ai fait des livres que pour » la gloire de Dieu , et pour ce qui est de ma person- )> ne, on ne lui doit aucun honneur ; oYi fera bien de » jeter mon corps h la voirie quand je serai mort, n Il s'affligeait réellement quand les examinateurs de ses livrps inséraient dans leur approbation quelques paroles flatteuses pour lui. « Il était question de )> l'ouvrage , disail-il , et non de la personne, n

Il avait fait une régie pour sa congrégation de n'accepter aucune dignité ecclésiastique, et on se souvient avec quelle humilité il redoutait lui-même l'épiscopat. Quand il fut évéque , il se servait, durant l'office, des coussins prescrits par le cérémonial ; mais après la messe on le voyait , bien qu'en rochel et en moselte , se mettre à genoux sur le parquet avec une simple chaise devant lui. Un jour à Naples il se plaça de cette manière dans une église : un ecclésiastique , choqué de cette conduite comme d'un défaut de dignité , s'écria avec mépris : « Cet » homme déshonore l'épiscopat. » Mais quelle fut sa confusion quand il vit cet évéque en soutane et en càrnail de serge , cet évéque avili à ses yeux , recevoir, peu de temps après, les homniages d'une foule de seigneurs du premier rang, qui s'empres-

/'Ve de LiguoJ'i. V

458 VIE un BIENHEUREUX

saient autour de lui pour avoir l'honneur de lui baiser la main !

On a vu combien sa suite était modeste dans ses visites pastorales ; c'était souvent sans être accompagné qu'il se rendait de son palais à sa cathédrale. Il ne permettait jamais qu'on lui donnât aucun litre honorifique autre que ceux que l'Eglise attribue aux évéques. Quelqu'un l'appelait un jour : Excellence. c<Ah ' quelle excellence, dit-il , que celle-lh ! )) parlez donc comme l'Eglise. » Il s'opposa toujours à ce qu'on plaçât ses armes sur aucun des nombreux monumens , tels qu'églises, séminaires, couvens , qu'il avait fait élever à ses frais. On peut dire qu'il mettait une sorte d'exagération dans tout ce qui était propre à détruire ou à empêcher la vaine gloire.

Comblé des dons de Dieu et environné de l'estime des hommes , le bienheureux Alphonse , après la démission de son évêché , n'en fut que plus vil û ses propres yeux et que plus jaloux du mépris du monde. Il se donnait comme un misérable digne de tous les opprobres , et c'est dans cette pensée qu'il demandait sans cesse que l'on priât Dieu et la sainte Vierge , pour lui obtenir une bonne mort. Alors , plus encore qu'auparavant, il abhorrait les louanges. Une personne recommandable lui ayant dit qu'il avait sanctifié le diocèse de Sainte - Agathe , son front vénérable en fut couvert d'une vraie confusion ; on le vit rougir, «Quoi donc , répondit-il ,

àlphonse-marie de LiGuonr.' 459

» que pouvait faire un misérable pécheur comme » moi ? C'est Dieu seul qui a tout fait. » Il fit encore une réponse semblable au vicaire général de l'évêque de Nocéra , qui lui tenait à peu prés le même discours. Quand on lui annonçait la visite de quelque personnage d'un haut rang, il s'affligeait de celte marque de considération. «Et que veut-on de moi, )> disait-il ? dites-lui que je suis un pauvre vieillard » tombé dans l'enfance, n En effet, il recevait son monde de manière à justifier presque celle fausse opinion. Il imitait le silence de Noire-Seigneur devant Hérode, afin de recueillir le même mépris.' C'est ainsi qu'il fut un des plus fidèles imitateurs de l'humilité d'un Dieu anéanti pour les hommes jusqu'à prendre la forme d'un esclave.

Page 1