CHAPITRE IV
location d' Alphonse à l'état ecclésiastique. — Il triomjjhe des obstacles qui s'^y opposent.
Le repos du cœur que trouvait Alphonse en voulant se consacrer au service des autels, n'était pas pourtant sans mélange d'inquiétude. Si par une récente expérience il avait connu le monde , comme il le disait lui-même , s'il lui était doux de renoncer à un maître si méprisable et si exigeant , ses liens avec la nature n'étaient pourtant pas tous rompus , de manière que son projet ne se présentât k son cœur comme un sacrifice qui lui coûterait beaucoup ; il ne pouvait se dissimuler combien il afiBligerail la tendresse d'un père pour qui il eût volontiers donné sa vie j et la voix de la chair et du sang en opposition avec la voix de Dieu et de sa conscience , excitait dans son ame un combat terrible qui la déchirait cruellement. Ainsi, placé entre l'amour et le respect qu'il portait à son père et l'obéissance qu'il devait à Dieu , il put souffrir sans doute , mais il ne balança pas , et pour son Dieu il eut le courage de se décider à déplaire à son père , à qui pourtant il n'osa rien communiquer encore de son projet ; il en fit part seulement à son directeur , et cher-
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cha ensiiile , sous quelque prétexte honnête, à coniïédier ses cliens et à se débarrasser des affaires du barreau. Pendant ce temps , son père le chargea d'aller au tribunal pour un intérêt de famille ; il lui répondit sans détour : « Vous pouvez vous ser- » vir d'un autre , je ne veux plusm'occuper que du » salut de mon ame ; » et comme on voulait encore le conduire à une fête qui se donnait k la cour en l'honneur de rimpéralrice , il refusa en disant qu'il n'avait rien k y faire ; mais voyant que ce refus mettait le comble à l'irritation d'un père trop sensible , il s'empressa d'ajouter pour le calmer : « Cependant M je ferai ce que vous voudrez. » Ce fut inutilement, D. Joseph de Liguori ne voulut rien entendre, et laissant Alphonse avec un air d'indignation et de mépris , il partit aussitôt non pour se rendre à la fête , mais pour aller dévorer son chagrin dans une de ses maisons de campagne. Son fils avait blésse son cœur par un coup qui le frappait dans ses plus chères espérances.
Le pauvre jeune homme était anéanti d'accablement , en voyant l'affliction de parens qui lui étaient si chers , et il eut besoin que Dieu vînt le fortifier par des pensées salutaires. « O monde ! se disait-il » en lui-même , je ne sais comment te contenter : « quand je refuse , tu te mets en colère : quand je )) consens , c'est encore pis : plus je vais et mieux » j'apprendsà teconnaître.» Cette réflexioneld'autres semblables l'affermissaient dans sa vocation ,
mais
mais elles n^arrachaient pas entièrement la pointe qui perçait son ame , et il alla chercher quelque soulagement à sa douleur dans l'exercice de sa charité ordinaire envers d'autres malheureux.
Ce fut alors que , tandis qu'il était dans l'hôpital des incurables, la maison lui apparut toul-à-coup comme bouleversée de fond en comble ; il crut entendre une voix qui lui disait avec force : « Qu'as-lu >i à faire dans le monde ? » Il regarda d'abord cela comme une imagination ; mais à mesurequ'il sortit, ses yeux furent frappés d'une lumière éblouissante, et au milieu du bruit de Thopital, qui lui semblait crouler , la même voix se faisait encore entendre , lui répétant sans cesse : « Qu'as-tu à faire dans le » monde ? » Alors , ne doutant plus que Dieu ne lui demandât par là de se hâter dans son sacrifice, il se sentit animé d'un courage surnaturel , et s'offrant en holocauste à la volonté divine, il s'écria comme saint Paul : « Seigneur ! me voici , faites de » moi ce qu'il vous plaira. » En paclant ainsi , il entre dans une église voisine (c'était celle de la Piédemption des captifs), où avait lieu ce jour- là l'adoration des Quarante Heures (1 ) , se prosternant devant l'adorable Sacrement, et supplie le divin Sauveur, avec un vif sentiment , d'accepter l'offrande de lui-même, et tout-à-coup, par une siibli-
(4) A Naples, connue à Rome et dans les principales viilt,s d'Italie , le tiès-saint Sacrement est tous tes jouis exposé d.Mis qudqiie église.
Fie clo Liiiuori. B
me générosité , il tlélaclie son épée et va la suspendre à Taulel de Noire-Dame de la Merci, comme un gage authentique de son inviolable engagement à la volonté divine. Le Père Pagan donna alors , après un mûr examen, son approbation définitive, et la résolution d'Alphonse, de se vouer au service des autels , fut irrévocablement fixée. Il aurait désiré d'entrer dans la con^égation de l'Oratoire de saint Philippe de Néri. On Peut reçu avec empressement ; mais il parut convenable de ménager un père qui entrait en fureur à la seule proposition du projet de son fils : avant de le recevoir, les prêtres de POraloire exigèrent queD. Joseph de Liguori eût donné son consentement.
&i le fils ne ixégligeait rien pour suivre sa vocation , le père, de son côté, mettait tout en œuvre pour le retenir dans le monde : tantôt il le recevait d'un air brusque , feignait de le mépriser , le maltraitait , et affectait de le laisser avec des habits déchirés et tout usés : tantôt, se livrant aux mouvemens de sa tendresse , il l'embrassait étroitement , etle pressant contre son cœur, u Mon fils , mon cher » fils , lui disait-il, n'abandonne pas un père qui » l'aime. » Pour la pieuse m,ére , elle eût voulu garder au fond de son ame le sentiment profond qui Poccupait ; mais son silence en disait plus encore ., que tous les discours, surtout dans certains momens, w lorsque n'ayant pas même la force de parler , elle ielait sur son fils de longs et tristes regards, où se
peignaient avec énergie et sa douleur et son amour.
Comme le courage d'Alphonse triomphait de toutes ces épreuves si souvent renouvelées et pourtant si violentes pour son cœur tendre et sensible , le père ne vil plus de ressource que dans les conseils et les représentations des parens et des meilleurs amis de son fils; mais rien ne put vaincre une conslance qui était l'ouvrage de la grâce. Un religieux du Mont-Cassin , abbé de Tordre de saint Benoît, épuisa toute son éloquence pour n'obtenir que celle simple réponse : a Dieu m'appelle , je ne puis me )j refuser h sa voix. » Les parens et les autres amis ne furent pas plus heureux : monseigneur Cavalieri, évêque de Troie , fut bien loin pourtant de se prêter aux vues de D. Joseph de Liguori ; il prit m^me contre lui la défense de son neveu. « Et moi aussi , » disait-il à son beau-frère, j'ai quitté le monde , » j'ai renoncé pour me sauver k mon droit de pri- M mogéniture, et vous voulez , après cela, que je j) conseille le contraire i Ah ! je serais trop coupa- » ble. »
Après tant d'efforts inutiles, le père parut enfin se calmer el en quelque sorte se réconcilier avec son fils. Monseigneur Cavalieri elle PèrePagan parvinrent même à lui arracher un consentement qui permellaità Alphonse d'embrasser l'état ecclésiastique, pourvu qu'il reslât toujours dans la maison paternelle , sans entrer jamais dans la congrégation de l'Oratoire.
Bien que contrarié dans une partie de ses desseins, le vertueux jeune homme se réjouit encore de ce qui lui était accordé ; il s'empressa de faire rompre le mariage qui se traitait avec la jeune princesse de Presiccio , et d'abdiquer son droit d'aînesse en faveur de son frère D. Hercule, et cela sans rien se réserver , et comme un homme qui était encore trop heureux, de se délivrer, ainsi que d'un esclavage , de tous les biens et honneurs du monde. En même temps il força en quelqiie sorte son père de le présenter au cardinal Pignatelli , archevêque de Naples ; mais il ne fut guère plus avancé pour cela : de nouvelles difficultés s'élevaient sans cesse pour retarder et empêclier , s'il était possible, l'accomplissement des voeux les plus saints. Il n'y eut pas jusqu'au prétexte du défaut d'argent qu'on n'employât pour ne pas acheter les divers objets nécessaires au trousseau d'un ecclésiastique. Mais Alphonse pourvut de lui-même à tout , et un jour il parut à l'improviste devant son père avec l'habit clérical. A cet aspect, le malheureux père, trop convaincu de l'impuissance de ses vœux et de ses efforts , jette un grand cri, et, comme hors de luimême , il se précipite sur son lit dans un accablement impossible à décrire. Après un coup si cruel , son cœur sembla se fermer à tout sentiment de bienveillance envers son fils, et il resta unane/itier sans îui adresser seulement la parole.
ALPBfOîfSE-MARIE DE LIGTJORI. 29