‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 8 sur 56 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Profession du barreau exercée (Tabord^ et bientôt abandonnée par Alphonse.

On ne doit pas s'étonner qu'au milieu de ce concert unanime de tous les suffrages en faveur des vertus, des talens et des connaissances d'Alphonse, sa réputation d'avocat aussi habile que plein de délicatesse se fût répandue dans tout le royaume de Naples. Déjà des preuves brillantes avaient marqué ses premiers pas dans la carrière du barreau sous des maîtres fameux , et depuis qu'il travaillait seul , la confiance publique avait été justifiée par des suc* ces toujours plus éclatans , et par une application

aux affaires dont on trouverait peu d'exemples : on admirait en lui le zèle avec lequel il les accélérait, autant que l'élévation du génie , l'éclat des idées, une grande clarté dans l'exposition des faits, une solide et profonde doctrine dans les défenses , une forte et insinuante éloquence dans les plaidoiries , et une vivacité et une présence d'esprit admirables dans les répliques. Aussi , on venait de toutes parts lui confier les causes les plus importantes et les plus difficiles. Mais, chose vraiment admirable ! sous le poids des grandes affaires dont l'accablaient ses nombreux cliens , au milieu de tous les soucis et de toutes les occupations qui remplissaient ses journées dans l'exercice de sa noble profession, il trouvait encore le moyen de vaquer à ses pratiques ordinaires de piété , et de ne dérober rien à Dieu du temps qu'il donnait aux affaires. Ah ! c'est que Dieu était le grand objet qui avait obtenu une inviolable préférence sur cette ame fidèle ; c'est qu'il croyait les œuvres de la piété bien plus utiles encore que les efforts du génie. Il ne se reposait point sur luimême pour le succès de ses travaux, et attendait tout de la protection divine : c'est ainsi qu'il s'était fait un devoir d'aller toujours entendre la messe avant de se rendre au tribunal.

Cependant la perspective la plus brillante semblait se présenter devant lui ; déjà l'opinion publique, avantageusement fixée sur un mérite si extraordinaire et si précoce, lui assignait une place

distinguée parmi les plus hautes dignités de la magistrature , et l'on pouvait croire que pour y parvenir , un jeune homme si étonnant ne serait point obligé de passer par les divers degrés, ni d'attendre l'âge requis. On était d'autant mieux fondé dans une telle supposition,que la famille des Liguori jouissait d'une grande faveur auprès de l'empereur Charles VI , alors possesseur du royaume de Naples , et vivait Irés-bien avec les principaux ministres. En effet , celte famille avait droit de concevoir pour elle-même les plus grandes espérances d'élévation et de fortune ; le père surtout devait d'autant plus se laisser entraîner par ces espérances si flatteuses , qu'il voyait déjà l'alliance de son fils recherchée ou du moins désirée par beaucoup de familles des plus distinguées du royaume. Cependant parmi ces alliances toutes honorables , son choix s'était fixé pour son fils sur une personne de son nom , D. Thérèse de Liguori , fille du prince de Presiccio. Pour Alphonse , ce bruit de sa grandeur future ne l'avait pas fort touché : toujours ami du recueillement et de la solitude , lors même que la gloire du monde venait lui sourire , il ne prit aucune part à tous ces grands projets d'établissement et de mariage , et dans la suite il en rendait h Dieu de particulières actions de grâces : sou innocence n'en avait pas été blessée par la pensée la plus légère.

Mais les desseins de Dieu sont bien différens de ceux des hommes , et le moment approche où sa

grâce va confondre toutes ces espérances mondaines : déjà elle a inspiré à notre saint un profond mépris pour toutes les vanités de la terre ; ce mépris augmente encore dans une retraite qu'il fait, à l'âge de vingt-cinq ans , chez les missionnaires. L'année suivante, il se retrouve à une autre retraite dans la même maison : la parole d'un grand serviteur de Dieu y agite avec force tous les cœurs : celui d'Alphonse en est animé d'un vif désir de s'unir plus intimement avec son Dieu , à qui il sent qu'il est fait pour appartenir d'une manière plus spéciale ; il croit même entendre une voix du ciel qui l'appelle à un état plus parfait ; il y prend contre le monde des résolutions très-généreuses , et demande à Dieu de lui ouvrir la voie dans laquelle il désire qu'il marche. Il est exaucé , et voici la circonstance qui l'enlève au monde pour une plus grande vocation. Il s'était élevé entre deux princes un procès en matière féodale de la plus grande conséquence : une des parties avait chargé Alphonse de sa cause ; le jeune avocat se mit en devoir d'en assurer le succès par tous les soins et toute l'application que réclamait l'importance des intérêts qu'il avait à défendre. Après un mois entier du travail le plus opiniâtre pour approfondir toutes les parties du procès, el prendre surtout une exacte connaissance de toutes les pièces qui s'y rattachaient, il travailla beaucoup encore pour disposer son plaidoyer de manière à présenter dans loutleur jour et avec toute leur

force les raisons sur lesquelles il fondait son droit. Enfin , l'affaire fut appelée : son importance et la réputation des avocats avaient attiré un grand nombre de spectateurs. Alphonse parla le premier , et ce fut avec tant d'art et d'éloquence que , long-temps avant d'en venir à ses conclusions , il avait déjà entièrement décidé le suffrage de ses juges en faveur de sa cause. Le président , ce même magistrat chez qui il allait passer ses soirées, se réjouissait d'avoir à signer de sa main un arrêt si glorieux pour son jeune ami. On ne doutait nullement de son triomphe , et un murmure d'approbation l'en félicita quand il eut fini de parler. L'avocat adverse semblait n'avoir plus à être entendu que pour la forme, lorsque s'élant levé , au lieu d'entrer dans les débats, il invita, en souriant, son adversaire d'examiner plus attentivement une des pièces : alors Alphonse , avec toute la confiance d'un homme qui y avait déjà apporté la plus sévère attention, n'hésita pas à revoir l'endroit indiqué ; mais quelle accablante surprise pour lui , quand il s'aperçut, pour la première fois , d'une particule négative qui détruisait entièrement son système de plaidoirie !

A celle découverte , cet honnête jeune homme manqua s'évanouir. La crainte d'encourir le blâme de quelque supercherie le couvrit d'une confusion et lui causa un trouble dont tout 1^ monde s'aperçut d'abord, mais sans que persoime conçût le moindre soupçon contre sa bonne foi. Cependant

ce fut en vain que le président s'efforça de le consoler et de Tencourager : il eut beau rendre hommage à sa probité autant qu'à son habileté, l'assurer que des méprises comme la sienne n'étaient pas rares au barreau , le sensible jeune homme ne sut que répondre en tremblant : « Je me suis trompé , )> j'ai tort , pardonnez-le-moi , » et aussitôt il se retira. A mesure qu'il descendait les marches du tribunal , on l'entendit s'écrier avec émotion : « Ah 1 )) monde perfide , je l'ai connu , tu ne fais plus pour )) moi. » Rentré chez lui , il se renferma dans son appartement , et versa un torrent de larmes devant son crucifix , sans vouloir rien entendre des prières et des instances de ses parens ; il refusa obstinément pendant trois jours de se montrer et même de prendre aiucune nourriture. Dés ce moment son parti fut pris , et il résolut de quitter le barreau pour le sanctuaire , les causes des hommes pour la cause de Dieu , les intérêts de la terre pour les intérêts du Ciel : c'est ainsi qu'une méprise innocente le donna à l'Eglise , comme un mensonge involontaire lui avait donné autrefois saint André Avellin.

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