MORT d' ALPHONSE
et , gardant le silence , demeura immobile. 11 semblait ne plus entendre , quoiqu'on lui parlât très-haut, et ne faisait de mouvement que pour recevoir ce que lui donnait l'ihBrmier , car il pratiqua l'obéissance jusqu'à ses derniers moments. On jugea qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire en lui , parce que son visage paraissait plus beau et plus serein ; il ne donnait plus aucune marque de douleur, et si ses veux s'ouvraient quelquefois , ils respiraient une joie foute céleste ; enhn son pouls ne baissait plus , et on le trouvait même plus fort qu'à l'ordinaire : tous ceux qui le virent alors ne doutèrent pas qu'il ne fût pendant ces trois jours dans un état d'extase , et que Dieu ne lui fit goûter d'avance quelque chose des délices du paradis. C'était, au reste , un accomplissement de la promesse que le Seigneur lui avait faite en l'assurant qu'il le consolerait à la mort.
Le 30 , un peu avant minuit , il revint de cette longue extase en prononçant le nom de Jésus : ses douleurs le reprirent en même temps ; et comme il se recueillait pour se préparera ce nouvel assaut , il tomba subitement en défaillance : on ne lui trouva plus de pouls , et tout annonça que cette sainte âme allait se réunir à son Dieu. En un instant tout le collège fut informé qu'Alphonse allait mourir : on accourut
v SON PORTRAIT. '195
avec empressement pour recueillir les derniers soupirs du jusle ; les plus anciens Pères s'estimaient heureux d'assister à cette mort : chacun faisait toucher son chapelet aux mains du moribond , tant était grande l'opinion qu'on avait de sa sainteté. Alphonse fut une demi-heure en agonie ; après quoi il ouvrit les yeux , qu'il avait toujours eus fermés pendant celte pénible lutte ; il regarda tous ceux qui étaient présents avec un air d'affection et de contentement qui les combla d'une consolation ineffable ; puis il tourna doucement la vue sur l'image de Jésus crucifié qu'il tenait dans ses mains , la fixant avec amour et prononçant d'une voix distincte et assez forte le nom adorable de Jésus. Il expira entre minuit et une heure , le 31 d'octobre , veille de la fête de tous les Saints , qui tombait un mardi dans cette année 1617 ; il était âgé de quatre-vingt-six ans trois mois et cinq jours. La taille d'Alphonse Rodriguez était médiocre , bien qu'il parût petit dans sa vieillesse , parce que I âge et les infirmités avaient courbé son corps ; il était maigre , d'une couleur un peu basanée ; il avait les yeux grands , presque toujours enflammés et baignés de larmes que la dévotion lui faisait répandre ; sa bouche était petite , et sur la fin de sa vie un peu tournée , mais sans difformité ; son visage et tout son
extérieur peignaient si bien la paix et la joie de son âme que le P. Coliin assure, dans la Vie du Bienheureux , avoir été frappé , la première fois qu'il le vit , de l'air de sainteté répandu sur toute sa personne ; tout respirait en lui le plus profond recueillement et une modestie vraiment religieuse. La mort ne défigura point Alphonse ; mais eile donna au contraire à ses traits une beauté céleste : il ne paraissait aucune altération sur le corps du Saint ; le visage était d'une grande blancheur , et ressemblait à celui d'un homme qui repose paisiblement. On Gt tirer alors son portrait , et cette peinture , quoique très-fidèle , parut bien différente de celles qu'on était parvenu à se procurer pendant les dernières années de sa vie , lorsque ses longues souffrances et les rides de la vieil-
lesse l'avaient sensiblement changé ; on mit ensuite le corps , revêtu des habits de Religieux , dans un cercueil ouvert , en attendant qu'on pût l'exposer à l'église.
Le jour commençait à peine à paraître, et déjà la nouvelle de cette bienheureuse mort était répandue dans toute la ville : on accourut au collège ; il fut bientôt inondé de personnes de tout rang , qui venaient rendre leurs hommages à la dépouille mortelle d'un Saint : on remarquait parmi elles Oes gentil-hommes de
la première qualité , des ecclésiastiques . des magistrats , qui voulaient avoir la consolation de contempler les premiers les restes d'Alphonse. Mais comme les femmes ne pouvaient être introduites dans l'intérieur de la maison , pour satisfaire à l'empressement des dames (es plus considérables et de toute la multitude , on Fe hâta de transporter le corps à l'église ; et afin de le mettre à l'abri de la dévotion indiscrète du peuple , on prit la précaution de placer le cercueil sur une estrade très-élevée , de manière qu'il fut aperçu de tout !e monde sans qu'on pût le loucher. Toutes les communautés religieuses , les magistrats et la noblesse , le chapitre de la cathédrale , le vice-roi de Majorque se transportèrent à 1 église du collège pour révérer ce précieux dépôt, et assister à l'office : la foule fut si grande pendant tout lejour, qu'on ne pouvait entrer dans l'église , et quelle que fût la pieuse avidité des fidèles , il n'y eut pas le moindre désordre , la vénération qu'inspirait la présence du saint corps faisant régner autour de lui un religieux si'ence. Rienlùt chacun s'efforça de lui faire toucher des objets de dévotion , et pour satisfaire les désirs du peuple , deux Pères montèrent sur l'estrade , et reçurent les chapelets , les médailles, les ceintures cl les mouchoirs , qu'ils mettaient sur le
cercueil et rendaient ensuite ; mais ne pouvant suffire à ce ministère , deux Pères Dominicains les aidèrent pendant une grande partie de la journée , et tous ensemble avaient bien de la peine à répondre à tant de personnes qui les accablaient de leurs demandes. Il était nuit quand on eut achevé de réciter l'office des morts : un prêtre du collège monta en chaire pour faire un discours au peuple afin de le renvoyer ensuite ; mais tout fut inutile. On essaya de porter le corps du Saint au tombeau : ce fut en vain ; jamais il ne fut possible de traverser l'église. Enfin le bruit se répandit que l'enterrement n'aurait pas lieu cette nuit , et que le lendemain on pourrait encore satisfaire sa dévotion auprès du cercueil ; la foule commença à s'écouler , et quoique plusieurs personnes s'obstinassent longtemps à rester , on parvint sur les neuf heures à fermer les portes. Les Pères , se voyant délivrés de l'imporlunité de ce peuple , et s'apercevant que , malgré toutes ces précautions , on avait coupé des morceaux de la soutane d'Alphonse, résolurent de prévenir l'affiuence, qui aurait indubitablement lieu le lendemain , en profitant des ténèbres pour le porter à la sépulture ; ils se détachèrent avec peine du saint corps , après lui avoir donné les marques les plus tendres de respect et d'amour,