DU SAINT FRÈRE
mal était sans remède; et en effet ceux qu'on essaya furent complètement inutiles. Heureusement pour le malade, sa mère sentit naître une confiance surnaturelle en apprenant le concours qui avait lieu autour du cercueil d'Alphonse ; elle détacha une des bandes qui serraient le corps de son fils , et l'envoya par un petit garçon à l'église du collège afin qu'on la fît toucher aux reliques du saint frère. Ses intentions furent remplies fidèlement : on lui rapporta la bande qu'elle regardait comme sa dernière ressource ; elle se hâta d'en faire usage , et à peine eut-elle terminé que l'enfant se calma tout à coup , et prit des couleurs vives et naturelles , au lieu du teint livide et décomposé qu'il avait auparavant. Toute la famille demeura dès lors convaincue que la guérison était opérée ; cependant la mère laissa la bande pendant trois jours sans que son fils dans l'intervalle donnât le moindre signe de douleur et d'agitation. Après cette épreuve, elle enleva l'appareil en présence de son mari et de sa belle-sœur, et on reconnut qu'il ne restait plus le moindre vestige d'infirmité. Marianne Avolos devait sans doute s'en tenir au témoignage de ses propres yeux , et renoncer aux précautions accoutumées, puisque ie Ciel venait d'opérer miraculeusement la guérison de son fils; elle manqua de confiance , et crut devoir,
par une sollicitude fort mal entendue, recourir de nouveau aux moyens naturels afin de prévenir de nouveaux accidents : elle met donc de côté le linge qui avait touché le corps d'Alphonse, et serre celui de son fils avec une autre bande. Elle ne larda pas à s'en repentir ; bientôt l'enfant commence à pleurer, à se débattre; on le voit pâlir et enfler : la mère crut d'abord que la ligature était trop serrée ; mais après s'être assurée du contraire, elle ne douta plus que ce ne fût une punition de son peu de foi , et s'empressa d'enlever la bande fatale : à l'instant l'enflure cesse, les couleurs reviennent à l'enfant, et il est de nouveau parfaitement guéri. Cette dernière guérison fut si constante que lorsqu'on en vint à l'examen juridique pour la béatification d'Alphonse, dix-huit mois après l'événement , on ne trouva aucune trace de cette infirmité.
Ce jour fut aussi marqué par des grâces plus précieuses encore , puisqu'elles avaient pour objet immédiat le salut des âmes. Gabrielle Bianca menait depuis longtemps une vie trèsdéréglée et tout à fait scandaleuse : elle avait gémi souvent sur un état si funeste, et la considération du danger qu'elle courait de se perdre éternellement lui faisait éprouver quelquefois de bien rudes combats au fond de son cœur; mais
la force de l'habitude et l'occasion toujours présente la retenaient dans l'abîme dont elle aurait \oulu sortir, et jamais elle ne s'était senti le courage de rompre ses chaînes. Attirée aux funérailles du Bienheureux par la curiosité , ou plutôt par un secret dessein de la Providence , elle fut vivement touchée de la ferveur avec laquelle tous les assistants réclamaient l'intercession d'Alphonse , et pénétrée tout à coup d'un sentiment d'horreur pour ^a vie criminelle et du repentir de ses fautes, elle conjura le serviteur de Dieu de lui obtenir une sincère conversion. A peine avait-elle achevé cette prière qu'elle se trouva entièrement changée, et prit la résolution ferme et généreuse de mettre enfin un terme à ses désordres : elle rentre chez elle pleine de ces pensées , et apprend avec une joie inexprimable que le complice de ses désordres , sans rien savoir de son changement , vient de s'embarquer pour un voyage de long cours ; elle n'en reçut depuis aucune nouvelle , et ce départ imprévu leva tous les obstacles qui pouvaient s'opposer à sa détermination. Ce fut ainsi qu'Alphonse obtint à cette pécheresse la volonté et les moyens de retourner à Dieu.
Une jeune veuve reçut une grâce semblable pendant les obsèques du bienheureux frère. Sa conduite était plus régulière il est vrai , et l'on
n'avail point à lui reprocher ces vices grossiers que le monde lui-même ne pardonne pas ; mais vive , légère et répandue dans les sociétés , celle dame pouvait devenir l'occasion de bien des fautes par sa con\ersation trop libre, son naturel enjoué et le charme de son esprit et de ses manières. Comme elle n'était pas sans inquiétude , elle cherchait à s'abuser sur les impressions funestes qu'elle recevait elle-même de ses communications trop familières avec des jeunes gens, en se répétant qu'après tout, son genre de vie ne pouvait en rien porter atteinte à sa réputation : elle en jugea bien autrement au pied du cercueil d'Alphonse ; l'illusion se dissipa tout à coup : elle frémit de son imprudence, et demanda instamment au Bienheureux de lui obtenir en môme temps et une vive componction de ses fautes passées, et la force qui lui était nécessaire pour régler désormais sa vie sur les vrais principes du christianisme. La grâce demandée ne se fît pas longtemps attendre ; à l'instant le cœur de la jeune veuve fut comme brisé par la douleur ; des torrents de larmes coulèrent de ses yeux : étonnée de ce qui se passait dans son âme , elle ne pouvait se lasser de remercier mille fois son puissant intercesseur. Enfin Dieu, pour rendre l'intervention de son serviteur plus sensible et plus miraculeuse, per-
mil , qu'à dater de ce jour, cette dame qui ne pouvait tremper son vin parce que le mélange de l'eau , en si petite quantité que ce fût , lui donnait sur-le-champ la fièvre, commença dès lors , sans en éprouver jamais le moindre inconunient pour sa santé , à ne boire que de l'eau dans ses repas , régime qui la délivra de tentations très-facheuses dont l'usage d'une boisson plus forte était la cause.
Si les restes précieux d'Alphonse exhalaient en quelque sorte le parfum de la chasteté , il en sortait aussi une vertu secrète qui faisait germer la charité dans les cœurs. Une dame des environs de Majorque avait conçu contre un de ses cousins une haine furieuse qu'aucune considération ne pouvait apaiser : cet homme lui avait fait un tort considérable en supprimant par une fraude insigne un titre qui l'établissait débiteur de sa parente pour une grosse somme ; celle-ci en conservait un tel ressentiment que le nom seul de cet homme la faisait tressaillir. Cette aversion l'a\ait entièrement éloignée des sacrements , parce qu'elle ne pouvait se résoudre à tonner : s'étant trouvée dans l'église du collège , au moment où le P. Torrens prononçait l'oraison funèbre d'Alphonse , ce qu'elle apprit du Bienheureux lui inspira une grande confiance en sa protection ; elle s'adressa intérieurement
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à lui , demandant avec ferveur la guérison de la plaie profonde de son âme. Elle fut exaucée; son cœur se calma : la charité chrétienne prit la place du ressentiment ; elle pardonna généreusement à son cousin , se résigna aux ordres de la divine Providence , et se trouva disposée , par cette heureuse révolution, à recevoir ellemême le pardon de ses péchés dans le tribunal de pénitence. Pleine de reconnaissance pour un si grand bienfait , cette dame demanda et obtint un morceau de la robe d'Alphonse , qu'elle regarda depuis comme sa consolation et son trésor.
Les faveurs que le Ciel accordait aux fidèles de toutes les classes qui se recommandaient au saint frère ne finirent point avec la cérémonie de ses funérailles ; bientôt les prodiges se multiplièrent tellement , et la dévotion des peuples devint si générale et si empressée qu'on se crut obligé , pour répondre aux désirs de tout le royaume, de solliciter de l'Ordinaire la permission d'exposer sur le tombeau du serviteur de Dieu un des portraits qu'on en avait tirés. L'évèque de Majorque qui était alors dom Simon Bausa , de Tordre de Saint-Dominique , voulut suivre dans cette circonstance l'ordre des informations juridiques; il ordonna donc une enquête sur les vertus et les miracles d! Alphonse Rodri-