‹ Vie du bienheureux - Alphonse RodriguesChapitre 129 sur 149 · DÉPOSITIONS DES TÉMOINS · texte numérisé non relu

DÉPOSITIONS DES TÉMOINS

avait déjà donné plusieurs décrets relatifs au culte des serviteurs de Dieu qui n'étaient pas encore béatifiés , et , pour s'y conformer , on retira de la chapelle où reposait le corps d'Alphonse le tableau du saint frère et les vœux des fidèles qu'on y avait suspendus , mesure qui fut prise alors pour beaucoup d'autres Saints dont l'Eglise romaine n'avait pas encore approuvé le culte public. Enfin sur la demande du roi catholique et de tous les ordres du royaume de Majorque , Urbain Vil l accorda que les informations déjà faites sous les yeux des évoques de Majorque et de Ségovie , dans les diocèses desquels Alphonse avait pris naissance et était mort , seraient soumises à l'examen de la Congrégation des Rites. Le 20 décembre de l'année 1(3^;) , le môme Pontife nomma la commission dite d'introduction de la cause, et ordonna que l'enquête pour la béatification aurait lieu sous l'autorité du Siège apostolique dans les diocèses dont on vient de parler.

Ce fut à cette époque qu'on reçut les dépositions d'un grand nombre de témoins oculaires, qui ayant vécu la plupart avec Alphonse , avaient eu bien des fois occasion d'admirer ses vertus héroïques ; les uns étaient des Religieux de la compagnie de Jésus , entre lesquels on remarquait le P. Gilles , qui avait été Supérieur

du Bienheureux : d'autres appartenaient aux différentes classes de la société , et il y avait parmi eux des ecclésiastiques et des personnes du rang le plus illustre. C'est ici le lieu de rapporter quelques traits intéressants de la vie du saint frère recueillis alors comme faisant partie du procès de la béatification , et qui n'ont pu trouver place dans le cours de cette histoire. On doit se rappeler , en lisant ce récit , que ce sont les témoins interrogés juridiquement dont on entend les dépositions dans le procès instruit à ce sujet.

L'humilité d'Alphonse était si profonde qu'il se jugeait indigne de toucher aux livres saints ; et quoiqu'il connût assez la langue latine pour comprendre le texte sacré , toutes les fois qu'il avait besoin pour ses écrits spirituels d'un passage de l'ancien ou du nouveau Testament , il priait un étudiant du collège de vouloir bien le lui transcrire , disant qu'il n'appartenait pas à un laïque ignorant comme lui d'ouvrir les divines Ecritures. Il avait pour les prêtres la plus grande vénération ; jamais il ne se couvrait en leur présence , ni ne s'asseyait à leurs côtés : il étendait ce respect avec une juste proportion à tous les Religieux dont le degré était supérieur au sien , même aux simples novices , et il ne voulut jamais souffrir qu'on lui donnât

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la droite ou la première place, honneur qu'on déférait quelquefois à son grand âge. Le moyen le plus sur de le jeter dans la plus profonde confusion, c'était de lui témoigner l'estime qu'on portait à sa vertu. Accompagnant un jour auprès d'un malade , l'un des Pères du collège , les domestiques de la maison le conjurèrent d'obtenir du Ciel par ses prières la guérison de leur maître : cette proposition fit rougir l'humble Religieux , et il ne put s'empêcher de s'en plaindre d'un air si triste et si confus , que Ion se crut obligé de lui faire des excuses ; mais le chagrin du saint frère en redoubla , et il ne savait plus quelle contenance tenir , laissant entendre que ce n'était pas à un homme de néant comme lui qu'on devait adresser des excuses, quelque injure qu'il eût pu recevoir.

Sa mortification n'était pas moins étonnante que son humilité : il jeûnait avec la plus grande rigueur la veille des fêtes de la sainte Vierge et de toutes les solennités de l'Eglise ; dans les plus grands froids il ne couvrait jamais ses mains , qui étaient toujours pleines de crevasses ; il ne chassait point les mouches qui désolent par leurs piqûres dans ces pays chauds : enfin , il ne se découvrit jamais dans l'été pour prendre le frais. Lorsqu'il était en santé , il faisait presque tous les jours quelque pénitence

en public : dans son extrême vieillesse il obtenait quelquefois de ses Supérieurs , à force de sollicitations , de descendre au réfectoire (ce qu'il ne pouvait faire qu'en se traînant avec peine) afin de baiser les pieds de ses frères ; et la dévotion qui l'animait dans cet acte d'humilité tirait les larmes des yeux à tous ceux qui en étaient témoins.

La régularité d'Alphonse était si admirable , et s'étendait si parfaitement à tout le détail de ses actions , qu'on disait ordinairement dans le collège que si les règles de S. Ignace venaient à se perdre on les retrouverait toutes dans la conduite d'Alphonse ; pour donner une idée de son exactitude , il suffira de dire que , dans ses dernières années , ne marchant plus qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté , il sortait de sa chambre un demi-quart d'heure avant le signal de chaque exercice commun pour s'y trouver avec les autres. L'obéissance dans Alphonse ne le cédait point à la régularité ; elle était aveugle jusque dans les choses spirituelles , ce qui exige une bien plus grande abnégation : un de ses Supérieurs lui retrancha deux communions qu'on lui avait permis de faire dans le cours de chaque semaine , et le réduisit à celle du dimanche ; Alphonse se soumit sans dire un mot , quelque sensible que fût pour lui ce

sacrifice ; mais Dieu le dédommagea en lui donnant une facilité merveilleuse pour communier spirituellement. Un autre Supérieur lui ordonna pendant une retraite de s'en tenir pour l'oraison aux sujets donnés au reste de la communauté: Alphonse qui était alors élevé à la contemplation la plus sublime , suivit avec simplicité la route qu'on lui traçait , quoiqu'il fût obligé de faire violence à son esprit pour l'appliquer à des points de méditation.

L'intimité de son commerce avec Dieu dans la prière produisait sur son corps les effets les plus surprenants : plusieurs étudiants du collège assurèrent qu'ils avaient vu plusieurs fois Alphonse élevé de terre de plusieurs pieds pendant qu'il était en oraison. Bernard Marin , serviteur du collège , homme droit , sensé et d'une grande vertu, déclara qu'ayant rencontré un jour le Bienheureux à genoux devant une image du Sauveur , son visage lui parut tout enflammé, et qu'il vit avec une religieuse frayeur deux rayons de lumière jaillir de ses yeux. Il ajouta que la clarté devenait plus vive toutes les fois qu'il donnait plus d'essor à sa ferveur par ses paroles ou par ses soupirs. Un des Supérieurs d'Alphonse déposa sous la foi du serment que les discours du saint Religieux, lorsqu'il parlait de l'amour divin , étaient si

animés qu'ils embrasaient les cœurs les plus froids et les plus indifférents : a Je puis assurer avec vérité (ce sont les propres expressions du Père) qu'aucun livre spirituel ne m'inspirait autant de dévotion que les entretiens d'Alphonse , et je ne me souviens pas de m'être recommandé à !ui sans avoir éprouvé des consolations extraordinaires. 11 m'a dit quelquefois , en me rendant compte de son intérieur , « que son amour pour Dieu était si grand que , sans un secours particulier du Ciel , il ne pourrait en éprouver les impressions sans mourir. » Quoiqu'il honorât avec beaucoup de ferveur tous les Saints , il y en avait quelques-uns pour lesquels il se sentait une dévotion particulière, c'était d'abord saint François d'Assise , qu'il avait toujours regardé comme son protecteur ; et qu'il invoquait avec encore plus de confiance depuis qu'à son exemple il avait quitté le négoce pour entrer dans la religion ; c'était ensuite saint Ildephonse , dont il avait reçu le nom au baptême ; enfin , il avait une singulière vénération pour saint Ignace , dont il était l'enfant ; souvent il parlait de ses vertus , et il le faisait toujours avec un vif sentiment, de respect et d'admiration. On lui ordonna plusieurs fois au réfectoire , pendant l'octave du Sain! , d'entretenir la communauté sur ce sujet, et il ravissait

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