I 26 PIERRE CLAVER ARRIVE A MAJORQUE
mide que l'avarice ! elle n'ose franchir des mers que l'ambition et l'espoir d'un gain périssable ont ouvertes aux navigateurs? Est-ce donc que les âmes ne valent plus le sang d'un Dieu ? esl-ee donc que Jésus-Christ n'est pas mort pour ces infidèles ? Ah! Gaver, mon cher fils ! n'irezvous pas au moins recueillir sur ces terres abandonnées les fruits de la passion du Sauveur ? Celui qui ne sait pas souffrir ne sait pas aimer. L'Amérique vous attend... Oh ! si vous saviez le trésor de mérite qui vous est préparé, et que vous ne trouverez que là î il n'en fallait pas tant pour enflammer un cœur aussi généreux que celui de Gaver ; déjà prêt à tout entreprendre pour l'honneur de la Majesté divine, il se sentit animé d'un désir ardent de voler au secours des infidèles du Nouveau-Monde, et, encouragé par les conseils d'Alphonse, qui ne cessait de lui répéter que telle était la volonté de Dieu sur lui. il écrivit à ses Supérieurs, et demanda avec les plus vives instances les missions d'Amérique : on ne lui donna pour lors que des espérances. Cependant ayant fini le cours de ses études , il reçut l'ordre de se rendre à Barcelone : on peut juger de ce qu'il lui en coûta pour se séparer du saint vieillard ! Le sacrifice fut le même des deux côtés : Alphonse serra tendrement dans ses bras son jeune ami ,
et lui remit , comme un gage de son affection paternelle, un petit livre écrit de sa main , renfermant en abrégé toutes les maximes de la perfection. Ce livre fut le trésor de Gaver ; il le portait toujours sur lui, et bientôt, ayant obtenu de passer dans les Indes occidentales, il regarda ces lignes écrites par le portier de Majorque comme sa consolation , sa lumière et sa sauvegarde. Il y recourait dans ses doutes ; au fort de ses travaux , il trouvait dans cette lecture une sorte de rafraîchissement , et il fit même de ce livre l'instrument d'un grand nombre de miracles. Dans les dernières années de sa vie , lorsque ses infirmités le retenaient dans sa chambre et qu'il sentait sa fin approcher , ayant appris que la Vie du bienheureux frère \enait d'être donnée au public, et qu'on avait gravé son image , il tressaillit de joie . et dit tout haut : « Béni soit le Seigneur , qui permet que je voie accompli le plus ardent de mes désirs ! après celte heureuse nouvelle, je mourrai content. » Il se fit lire plusieurs fois la Vie d'Alphonse . et il voulait qu'on la lui répétât même quand il n'avait plus qu'un soufile de vie. Une personne de la maison la lui ayant enlevée sans qu'il s'en aperçût , sous prétexte que cette lecture le fatiguait , il se leva , s'habilla tout mourant qu'il était , et sortit de sa chambre