‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 129 sur 144 · PRISON DE OU-TCHANG-FOU · texte numérisé non relu

PRISON DE OU-TCHANG-FOU

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La piété procède directement, en effet, de l'amour de Dieu et en est l'une des plus sensibles expressions. Nous savons déjà quel était le goût de M. Glet pour la prière, pour l'oraison, combien il aimait à s'y réfugier, pour ainsi dire, comme dans un abri contre la lassitude et le découragement, et quelles forces il puisait dans le recueillement de ses retraites fréquentes et dans ses entretiens prolongés avec Dieu, pour soutenir les travaux ou les déceptions d'un ministère accablant et quelquefois bien ingrat. Mais c'est surtout à l'autel que se trahissaient les pieux sentiments de son cœur, par les soupirs répétés qui s'en échappaient malgré lui, par les larmes que les fidèles le voyaient souvent répandre, pendant les saints mystères ^. ^>

(c Si l'amour de Dieu est un feu, disait saint Vincent de Paul, le zèle en est la flamme. » Le zèle de M. Clet nous est aussi connu que sa piété. Cinquante ans après sa mort, on se souvenait encore, au Hou-pé, au Honan, de ses courses incessantes, sur tous les chemins de ces provinces, à travers la neige, sous la pluie, la nuit comme le jour, pour aller administrer les chrétientés, assister les moribonds, secourir toutes les misères qui avaient besoin de lui. Il était toujours prêt, se levait et partait au premier appel, bravant toutes les fatigues, soutenu et comme porté par son amour pour Dieu et par son amour pour ses frères; car l'un ne va pas sans l'autre : ces deux amours ne font qu'une

tolce judicum delegatorum ad S. Rituum Congregationem, imprimé, § i, Judicis delegati vicariatus apostolici Hupensis, p. 36.)

I. « Post unam mentalis orationis horam, Missam celebrabat, quam J'^petitis suspiriis comitabatiir ac scepe intra eamjlerevisus fuit. » {Epistolce judicum delegatorum ad S. Rituum Congregationem, p. Sy.)

seule charité, et sont, selon le langage des Pères, deux anneaux de la même chaîne, deux fleurs de la même tige, deux aspects de la même vertu.

« Mais il faut, comme on l'a dit avec raison, que les héros du christianisme soient aussi des héros de l'humanité 1. » Les saints ne se reconnaissent pas seulement à ces trois vertus théologales, qui sont le privilège et le caractère distinctif du chrétien; l'Église veut aussi voir briller en eux ces vertus morales, la prudence, la justice, la force, la tempérance, qui sont le propre de la vraie grandeur d'âme.

Si épris de la justice que, dans les derniers jours de sa captivité, à la veille de marcher à la mort et s'y préparant déjà, il se jetait, avec une sorte d'impétuosité chevaleresque, dans la mêlée, ^pour défendre le bon droit qu'il croyait menacé ; si attentif à réduire son corps en servitude, que sa vie pauvre et mortifiée faisait l'admiration de ses confrères et leur inspirait un saint désir de l'imiter 2, M. Clet se distinguait surtout par deux vertus qui sont chez lui comme des traits de caractère, je veux parler de la prudence et de la force.

La prudence est bien la qualité dominante de son esprit, si judicieux, si mesuré. Nous n'avons pas oublié les

i. Godescard, Traité de làlcanonisation des saints, ap. Vie des Pères et des Martyrs, t. XX, p. 566.

2, Voici ce que raconte, au sujet des jeûnes du Vénérable, un témoin du Procès du Ho-nan : « Recordor, diim venerabilis sacerdos Lieoii missionem hic faceret, quadam vice per noctem pedibiisfecit iter 1 5 li { una cum dimidia leuca) ad administrandum cuidam moribundo extremam unctionem et reversus jejunavit sequenti mane, quamvis non esset tempus quadragesimale, sed tantummodo erat feria sexta or dinar ia ;, fuit enini hiiic sacerdoti consuetedo singulis feriis sextis jejunare. » (Session du 17 avril 1870.)

conseils qu'il donne à ses confrères, la sagesse qui préside à ses rapports avec eux, le soin qu'il met à les prémunir et à se tenir lui-même en garde contre toute exagération, jusque dans la poursuite du bien. Il avait cette vertu en si haute estime, il avait un tel souci delà prendre toujours pour inspiratrice et pour guide, qu'ayant cru un jour, dans un excès de scrupule et de sévérité pour lui-même, avoir manqué de circonspection dans ses paroles, il n'eut pas assez de larmes pour pleurer sa faute imaginaire et en porta le remords jusqu'à sa dernière heure. Quant à la force, n'est-elle pas le signe distinctif de cette âme énergique et vaillante, que rien ne peut arrêter, ni difficultés ni sacrifices, du moment que Dieu a parlé, prompte à entrer dans la carrière qu'il lui ouvre, y persévérant aussi avec une constance inflexible, en dépit des obstacles ou des mécomptes ? Sur ce vaste champ de bataille des missions de la Chine, il nous apparaît comme un soldat de Dieu, toujours armé pour le combat, toujours en marche contre l'ennemi, lui disputant pied à pied le terrain et lui faisant une guerre sans merci. C'est sous ces traits, on s'en souvient, que le peignait un missionnaire qui avait presque été le témoin de ses travaux et de ses luttes pour le salut des âmes^. C'est sous ces traits qu'il se montrait encore, dans les derniers jours de sa vie, à ceux qui purent voir son courage au milieu des plus cruelles épreuves, à M. Lamiot, par exemple, surpris de lui trouver une ardeur, une

I. On se rappelle cette phrase de M. Richenet, que nous avons déjà citée deux fois : « Un de nos théologiens est passé par chez M. Clet, qu'il n'a pas vu, parce que ce terrible ennemi deBéelzébuth était à faire sa tournée apostolique. »

énergie plus grandes qu'au temps de sa jeunesse ^, et qui, dans cette correspondance qu'ils échangeaient à Outchang-fou, et où le saint vieillard avait porté le premier la gaieté naturelle de son caractère ^, se plaisait à le comparer à son illustre compatriote et à lui donner le surnom de Bayard^.

Mais cet intrépide champion de la foi était en même temps le plus doux, le plus humble, le plus simple des hommes. Aussi bien, appartenait-il à la famille de saint Vincent de Paul qui, au premier rang des vertus qu'il ne cessait de recommander à ses enfants, mettait précisément la simplicité, l'humilité, la douceur. Il voulait « qu'elles fussent comme le sceau de sa Congrégation, et que chaque action des siens en portât l'empreinte *». Faut-il rappeler à quel point le Vénérable a marqué toute sa vie de ce triple caractère ? Pour cette

1. Ecrivant de Ou-tchang-fou à M. Verbert, au mois de février 1820, M. Lamiot lui disait : « M. Clet, aussi fort qu'il l'était il y a trente ans, a une vigueur d'esprit et de caractère qu'il n'avait pas alors. »

2. « Qui cognoverunt venerabilem servum Dei mihi retuleriint quod ipse erat natura hilaris. » {Episiolce judiciim delegatorum ad S. Rituum Congregationem, § i, Judicis delegati vicariatus Hupensis, p. Sy.)

3. Dans une autre lettre de M. Lamiot, datée de Macao, le 25 juillet 1820, et adressée à M. Richenet, on lit : « Pendant près de deux mois que j'ai été à Ou-tchang-fou, nous nous récrivions très fréquemment pour nous consoler et nous consulter mutuellement, et toujours, dans nos billets, un peu de gaieté française. Un jour que je l'avais consulté sur un cas un peu difficile, comme il se préparait à paraître devant Dieu et qu'il craignait singulièrement de l'offenser, il tournoya avec esprit ( il en avait encore beaucoup) tout autour de la question, sans l'entamer. Je lui fis remarquer ses ruses, et comme son intrépidité pour l'honneur de la religion me l'avait fait nommer Bayard (il était de Grenoble, comme le chevalier sans peur et sans reproche), je lui disais ; «Mais, Bayard, Bayard, droit en avant... »

4. Collet, Vie de saint Vincent de Paul, 1. VI, t. II, p. 44 et sq. — On sait que les vertus que le saint appelait aussi les facultés de l'dme de la

nature si loyale et si franche, la simplicité était, on peut le dire, un besoin avant d'être une vertu. Quant à Phumilité, ne fut-elle pas l'âme de toute sa conduite ? Supérieur, il n'aspire qu'à redescendre au second rang; missionnaire, il reste à son poste, parce qu'il y attend peu de succès, et, de tous les ministères, il choisit de préférence celui qui est le moins fait pour mettre ses riches facultés en lumière ; confesseur de la foi, il voudrait échappera la gloire qui doit en rejaillir sur son nom, et, par les accusations, par les calomnies, dont il se poursuit lui-même comme à plaisir, cherche à répandre une ombre sur l'éclat de son martyre. Enfin, cette forte et énergique physionomie respire la bienveillance et la douceur ; un bon et fin sourire l'éclairé, tempérant, adoucissant l'austérité de ses traits. Il est bien de la race des Vincent de Paul, de ces âmes vigoureusement trempées, mais pleines de condescendance et de tendresse, imposantes et attachantes tout ensemble, qui commandent la vénération et attirent la sympathie.

Congrégation étaient au nombre de cinq, et qu'à celles que nous venons de nommer il joignait encore la mortification et le zèle.

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