I. Jbid., p
Après avoir montré à Voltaire, sous le voile transparent de cette ironie sanglante, tout l'odieux de sa conduite, le bon pasteur, qui voudrait sauver toutes les âmes placées sous sa houlette, change de ton et tente un dernier et vigoureux effort pour essayer de secouer la conscience endurcie du vieux pécheur :
« Je ne vous dirai pas, monsieur, s'écrie-t-il, combien j^ai déjà gémi sur votre état, ni combien j'ai déjà offert de prières et de supplications au Dieu des miséricordes, pour qu'il daignât enfin vous éclairer de ces lumières célestes qui font aimer et suivre la vérité, en même temps qu'elles la font connaître ; je me bornerai simplement à vous faire remarquer que le temps presse, et qu'il vous importe de ne point perdre aucun de ces moments précieux que vous pouvez encore employer utilement pour l'éternité. Un corps exténué, et déjà abattu sous le poids des années, vous avertit que vous approchez du terme où sont allés aboutir tous ces hommes fameux qui vous ont précédé, et dont à peine reste-t-il aujourd'hui la mémoire. En se laissant éblouir par le faux éclat d'une gloire aussi frivole que fugitive, la plupart d'entre eux ont perdu de vue les biens et la gloire immortelle, plus dignes de fixer leurs désirs et leurs empressements. Fasse le Ciel que, plus sage et plus prudent qu'eux, vous ne vous occupiez plus à l'avenir que de la recherche de ce bonheur souverain qui peut seul remplir le vide d'un cœur qui ne trouve rien ici-bas qui puisse le contenter ' ! «
On nous pardonnera d'avoir tant insisté sur cet épisode et d'avoir fait parler si longuement Mgr Biord.
I. Œuvres complètes de Voltaire, éd. Lahure, in-12, t. XXXII, p. 253.
Nous ne pouvions entendre M. Glet lui-même. En racontant, dans son oraison funèbre du séminaire, les combats soutenus par le vaillant évêque pour la défense de la religion, il lui avait sans doute emprunté quelque chose du souffle qui anime ses belles lettres, d'une éloquence si apostolique et si forte, et, par suite, celles-ci nous rendent à leur tour comme un écho du discours que nous regrettons [de ne pouvoir connaître. Nous l'avons dit, d'ailleurs, il y avait plus d'un trait de ressemblance et comme une sorte d'harmonie préétablie entre Mgr Biord et M. Glet. Serait-il même trop téméraire de supposer que l'évêque n'a pas été sans exercer quelque influence sur le futur apôtre de la Chine, sur le futur martyr de Ou-tchang-fou ? Il y avait près de dix ans qu'il gouvernait et édifiait le diocèse de Genève, lorsque le jeune missionnaire lazariste arriva à Annecy, pour y prendre possession de sa chaire de théologie morale. Ils durent se rencontrer souvent, pendant les onze années qui s'écoulèrent encore jusqu'à la mort du prélat. Gelui-ci aimait à se rendre au séminaire ' ; car il mettait au premier rang des devoirs de sa charge l'éducation des futurs pasteurs de son troupeau ; il se plaisait à observer, à interroger les jeunes élèves du sanctuaire, à s'entretenir avec leurs maîtres, à prendre leur avis comme aussi à leur communiquer ses vues et ses réflexions. Dans ces fré-
I. Voir Souvenirs historiques cV Annecy, c. xix, p. SyS; Oraison funèbre, par M. Bigex, 2® point ; mémoire manuscrit cité plus haut. — Vicaire général de son prédécesseur, Mgr Deschamps de Chaumont, M. Biord avait fait porter d'un an à deux le temps que chaque aspirant au sacerdoce était tenu de passer au séminaire. Devenu évêque, il rendit obligatoire une troisième année de séminaire.
quentes visites, dans ces conversations prolongées, l'âme de l'évêque se montrait à découvert. Nul doute que M. Clet n*en ait vivement senti l'impression, que, plus tard, il n'ait souvent remercié Dieu d'avoir placé sur son chemin un aussi saint pontife, et que la rencontre et les exemples de Mgr Biord ne doivent être ajoutés aux influences que nous énumérions au chapitre précédent, et qui contribuèrent à former peu à peu la physionomie morale de notre Vénérable, physionomie énergique, mais pleine de bonhomie et tout ensemble des plus austères et des plus souriantes.
Trois ans après la mort de Mgr Biord, M. Clet recevait, et cette fois de ses confrères de la Congrégation de la Mission, une nouvelle et sensible marque d'estime et de confiance. Une assemblée générale allait se tenir au chef-lieu de la Compagnie, dans la maison de Saint-Lazare, à Paris, pour l'élection d'un nouveau successeur de saint Vincent de Paul. Chaque province de la Congrégation y devait envoyer ses députés; celle de Lyon nomma, comme l'un de ses représentants, M. Clet, qui, à peine âgé de quarante ans, se trouva le plus jeune membre de la vénérable réunion.
Arrivé à Paris, au mois de mai 1788, il comptait bien retourner à Annecy, après la clôture de l'Assemblée, et y reprendre son enseignement au grand séminaire. Mais il ne devait revoir ni la Savoie ni le Dauphiné ; la capitale le retiendra d'abord pendant un trop court espace de temps et il ne la quittera, au bout de trois ans, que pour aller chercher, en Chine, le vaste champ d'action qui convenait à ses hautes vertus et oii l'appelait sa vocation.