CHAPITRE III
Assemblée de 1788 ; M. Gayla de la Garde, supérieur général. — M. Clet, directeur du séminaire interne; courte durée de son ministère à Paris ; sac de Saint-Lazare ; la Révolution. — M. Clet obtient d'être envoyé en Chine ; ses adieux à sa famille ; son
départ.
Le supérieur, qui venait de mourir et qu'il fallait remplacer, était M. Jacquier; en lui la bonté, la douceur de saint Vincent de Paul semblaient revivre tout entières ; il fut vraiment le père de sa double famille religieuse et l'on a pu dire que « son autorité était d'autant plus absolue qu'il la faisait moins sentir ^ ».
Son généralat, qui vit se multiplier les établissements de la Mission, soit en France, soit à l'étranger, fut marqué par un événement, d'une portée considérable pour l'avenir de la congrégation tout entière, mais particulièrement décisif pour la destinée de M. Clet, et sans lequel on peut croire qu'il n'eût jamais passé les mers pour aller évangéliser la Chine et y rencontrer le martyre. Un décret de la Congrégation de la Propagande, en date du 7 décembre 1783, avait substitué les enfants de saint Vincent de Paul aux Jésuites français, dans les missions du Céleste-Empire où ceux-ci s'étaient autrefois fixés. Le 29 avril 1785, deux prêtres et un frère lazaristes, partis de France au mois de mars de l'année précédente, arrivèrent à Pékin et y prirent
I. Recueil [des principales circulaires des supérieurs généraux de la Congrégation de la Mission, t. II, p. 3.
possession des établissements de la mission française. M. Jacquier était le huitième supérieur général de la Congrégation fondée par saint Vincent de Paul. L'assemblée de 1788 lui donna pour successeur M. Cayla de la Garde. C'était bien l'homme préparé par la Providence pour tenir le gouvernail durant les temps orageux qui approchaient et qu'un bruit sourd d'inquiétude et de révolte faisait déjà pressentir. Né dans une noble famille du Rouergue, il avait le tranquille et indomptable courage, la calme et persévérante énergie, qui caractérisent les enfants de cette province. D'ailleurs, esprit distingué et très cultivé, administrateur habile, tout à la fois homme de science et homme d'action, il s'était fait remarquer successivement, à Cahors, à Rodez, àToulouse, comme professeur et comme supérieur de grand séminaire, et plus récemment enfin, à Paris, où, depuis quelques mois à peine, il remplissait les fonctions de quatrième assistant général de la Congrégation et d'assistant particulier de la maisonmère. A ce dernier titre, il prononçait chaque semaine, devant la communauté de Saint-Lazare, des discours, oli son auditoire ne savait qu'admirer davantage, de la piété des sentiments, de l'élévation des pensées, de la beauté noble et simple de la forme ou de la chaleur et de l'onction du débit. Aussi les voix des électeurs n'hésitèrent pas longtemps. Au premier tour de scrutin, la majorité se déclara en sa faveur, et, malgré les protestations de son humilité, malgré ses refus et ses larmes, il fut proclamé supérieur général des prêtres de la Mission et des filles de la Charité*.
I. Recueil des principales circulaires..., t. II, p. igo-194.
Ouverte le 3o mai 1788, l'assemblée générale terminait ses travaux le 18 juin suivante Déjà M. Clet songeait à reprendre le chemin d'Annecy, lorsque M. Cayla lui annonça qu'il venait de le nommer directeur du séminaire interne ou noviciat de la maison de Saint-Lazare. Rien, mieux que ce choix, ne prouve le cas que le supérieur et les confrères de M. Clet faisaient, dès lors, de ses vertus et de sa capacité. Il n'y avait que quelques semaines qu'il était à Paris et sous les yeux des vénérables hôtes de Saint-Lazare, et déjà il était jugé digne de former, par ses exemples comme par ses leçons, les novices de la Congrégation. Ce que devaient être ces novices, ce que devait être, à plus forte raison et à un degré supérieur encore, leur maître et leur modèle, saint Vincent de Paul l'avait assez donné à entendre en traçant de sa main le règlement du séminaire interne 2. Dans ce règlement, on ne voit « rien qui puisse accabler la nature », mais, comme le dit un historien du saint, « tout ce qui est nécessaire pour faire sentir le poids des obligations » que l'on doit contracter. « On n'y prescrit ni cilices, ni haires, ni disciplines;... mais en récompense on y exige, ce qui d'ordinaire coûte beaucoup davantage, une grande séparation du monde, une vie fort intérieure, beaucoup d'humilité, de mortification, de recueillement, de vigilance sur soi-même, de fidélité à tous ses devoirs, et, s'il était possible, un fond inépuisable de cette onction sainte, qui doit soutenir un jour et consoler des hommes engagés par état à tout ce
î. Recueil des principales circulaires..., t. II, p. 2o3.
2. Voir Vidée du Règlement du séminaire interne de la Congrégation de la Mission, d'après Collet, dans le volume intitulé : Lettres et Conférences de saint Vincent de Paul, supplément, etc., p. 482 et sq.
que le ministère a déplus pénible et de plus rebutant^. » Nul doute qu'on n'eût reconnu, en M. Glet, les traits principaux de cette image idéale du parfait novice ; nul doute non plus qu'il n'ait entièrement répondu à la confiance de ses supérieurs, et rempli, à la satisfaction de tous et pour le plus grand bien de ses élèves, les importantes et délicates fonctions qui lui étaient dévolues.
Il semble même que la réputation, dont il jouissait à Saint-Lazare, n'ait pas tardé à se répandre au dehors, dans le clergé et jusque dans le monde, et que, durant son séjour à Paris, des prêtres de la ville, des jeunes gens qui se sentaient particulièrement attirés vers Dieu, aient eu recours à ses lumières et se soient placés sous sa direction. Plus tard, Mgr Philibert de Bruillard, devenu évêque de Grenoble, aimait non seulement à citer le vénérable Glet comme une des gloires de son diocèse, mais à parler de lui avec la reconnaissance affectueuse d'un disciple envers son maître, à répéter qu'il lui devait beaucoup, que ses avis, ses leçons lui avaient fait le plus grand bien, lorsqu'il lui avait été donné, tout jeune encore, dans les premières années de la Révolution, de le fréquentera Paris^.
Mais le paisible ministère que M. Glet exerçait au séminaire interne fut bientôt troublé par les événe-
1 . Voir l'Idée du Règlement du séminaire interne de la Congrégation de la Mission, dans le volume intitulé: Lettres et Conférences de saint Vincent de Paul, supplément, etc., p. 482 et sq.
2. Ce fait nous a été attesté par M. Emile Clet. Mgr Philibert de Bruillard lui aurait même dit: « J'ai été l'élève de votre vénérable oncle. » Voir Vie du vénérable Clet, par Mgr Bellet, p. 23, note 3 : nous ne pouvons cependant admettre, même un instant, avec cet auteur, l'hy-
ments politiques. Il ne s'était guère écoulé plus d'un an depuis son arrivée à Paris, lorsque la Révolution éclata, et la maison-mère de Saint-Lazae fut atteinte par ses premières violences.
Malouet a écrit quelque part ' : « Pour tout homme impartial, la Terreur date du 14 juillet. » Nous croyons qu'il se trompe d'un jour, et qu'il aurait dû remonter jusqu'à la veille de la prise de la Bastille, jusqu'au sac de Saint-Lazare. Le 12, vers midi, la nouvelle du renvoi et de l'exil de Necker s'était répandue dans Paris et y avait allumé les plus ardentes colères. A l'instigation des agitateurs du Palais-Royal, le peuple se soulève, les boutiques des armuriers sont pillées, l'Hôtel de Ville envahi; bientôt l'émeute est maîtresse de la capitale.
Dans la soirée, des hauteurs de l'enclos de Saint-Lazare, d'où le regard embrassait toute la grande cité, on put voir la lueur des incendies qui dévoraient toutes les barrières depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu'au faubourg Saint-Honoré, et l'on entendit le bruit répété du tambour et, par moments, des clameurs sinistres et prolongées, indices de quelque grand mouvement populaire -. Mais les pieux habitants de cette retraite, ignorant encore le caractère et la gravité des événements, ne pouvaient croire que le danger fût pour eux si prochain.
pothèse que le prélat aurait été élève au séminaire d'Annecy. Le jeune de Bruillard habitait à Paris, rue des Postes, dans l'hôtel de sa famille.