‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 35 sur 115 · IL FAIT DE SA MAISON UN SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

IL FAIT DE SA MAISON UN SÉMINAIRE

sulter dans les cas difficiles, tantôt pour leur rendre les services qu'ils réclamaient de sa charité. Il enviait le bonheur de les posséder pour lui former des prêtres dans son diocèse qui en était dépourvu. Réduit à les suppléer lui-même, faute de ressources avec lesquelles il pût établir, selon le vœu du concile de Trente, un séminaire où se formât un clergé qui pût le seconder, il fit choix de quelques jeunes gens vertueux et intelligents qui lui semblaient propres à l'état ecclésiastique, et les prit avec lui dans sa maison : là il leur donnait des leçons sur les sciences ecclésiastiques, et, s'en faisant accompagner dans toutes les fonctions de son ministère, il leur enseignait la pratique en même temps que la théorie. Il les formait au chant, aux cérémonies, à la prédication; et ainsi, pendant qu'il avait la consolation de préparer pour l'avenir de bons prêtres à l'Église, il trouvait dès lors le précieux avantage de donner aux exercices de la religion plus de pompe et de majesté. Rien de plus aimable que ce séminaire de la maison épiscopale ; tout s'y faisait par règle, mais, en même temps par amour. On craignait de déplaire, parce qu'on aimait ; on allait audevant de tous les désirs, parce qu'on était heureux de faire quelque chose d'agréable pour un maître si bon ; et cet attachement ne passa point avec le temps de l'éducation cléricale : plus de dix ans après, déjeunes ecclésiastiques • firent le voyage de Boston à Bordeaux uniquement pour revoir leur ancien maître, jouir du bonheur de sa compagnie ; et, quand le devoir les força de s'en séparer pour retourner à leur poste, ce furent des cris

1 Nous pouvons nommer ici M. Taylor et JI. Byrn. Le premier est mort à Paris eu s'en retournant ; le second fut curé de Charlestowu, près Boston, et fournit plusieurs renseignements précieux pour celte histoire.

de douleur, des déchirements et des larmes comme s'ils eussent quitté un père ou une mère.

En même temps que l'évêque de Boston se formait des collaborateurs pour son ministère, il donnait ses soins à une entreprise de la plus grande importance. Jusqu'alors il n'avait pas dans son diocèse un seul établissement catholique pour l'éducation des jeunes personnes ; de sorte que leurs parents étaient réduits ou à les élever eux-mêmes, ce qui était impossible à un grand nombre, ou à les envoyer dans des maisons d'éducation protestantes, où elles étaient imbues, dès l'enfance, d'erreurs et de préjugés contre l'Église cathohque. Il était urgent d'apporter remède à un si grand mal, et d'ouvrir une source pure où les jeunes personnes pussent puiser à la fois les saines doctrines et les connaissances nécessaires à leur condition. D'un autre côté, une pareille entreprise présentait les plus graves difficultés : c'était une oeuvre de dévouement, qui offrait peu à espérer pour la vie présente, et il n'y avait qu'une communauté religieuse qui pût s'en charger et offrir les garanties suffisantes de stabilité. Mais comment faire venir des religieuses de si loin, et puis qu'en dira-t-on à Boston? Un pays aussi imbu de préjugés contre les vœux monastiques sou ffrirat-il la fondation d'un cloître? Enfin, où trouver une maison et les ressources pour faire vivre la nouvelle communauté? Toutes ces difficultés n'arrêtèrent pas l'évêque de Boston, et sa prudence sut aplanir tous les obstacles. Bientôt des dames Ursulines, animées de ce dévouement que la religion inspire, ré[>ondirent à l'appel qui leur fui fait, et vinrent d'Irlande en Canada, toutes prêtes à s»rendre de là à Boston au premier signal fie sa volonté. Mais, m Iidimmk; s.i^c (juj ni; précipite licii, il cmiildy.i encon.' deu.\ ans à mûrir, méditer et préparer les moyens

IL FONDE LNE MAISON d'URSULINES. 119

de réussir. En 1819, il acheta, avec des fonds ménagés à ce dessein par M. Matignon, une maison contiguë à l'église, la disposa pour une communauté, créa des fonds pour lentretien des religieuses; et l'année suivante, quand tout fut prêt, il alla lui-même les chercher au Canada et les établit à Boston. Dés le lendemain de leur arrivée, les journaux retentirent de cette nouvelle, montrant des dispositions non pas tout à fait hostiles, leur respect pour l'évêque qui les avait fait venir ne le permettait pas, mais au moins peu bienveillantes. M. de Cheverus répliqua lui-même le jour suivant dans les feuilles publiques, et montra que la réunion de douze personnes, qui avaient plaisir à vivre ensemble dans une même maison sans vouloir en sortir, était l'acte le plus innocent du monde aux yeux de la loi, et que vouloir y mettre obstacle, ce serait violer la liberté individuelle. Depuis ce jour, pas une voix improbatrice ne se fit entendre, et les Ursulines vécurent en paix à Boston. Pendant quelque temps, elles n'eurent guère plus de deux ou trois pensionnaires; les préjugés nuisaient à la confiance. Mais, quand enfin le bon sens puhlic eut fini par apprécier ces dignes institutrices de la jeunesse, on leur confia un grand nombre de pensionnaires, et les protestants eux-mêmes, satisfaits de la bonne éducation qu'y recevaient les jeunes personnes, désirèrent y placer leurs enfants.

L'influence de M. de Cheverus était si grande, que dès qu'on savait qu'il approuvait quelque chose, personne n'osait contester. Des Trappistes chassés de leur pays par la Révolution, et informés de son crédit par la renommée, vinrent le trouver pour tâcher de rétablir dans son diocèse leur communauté dispersée. Il les accueillit avec sa bonté accoutumée, les logea dans sa

maison et les fit manger à sa table, leur offrant avec une hospitalité aussi aimable que généreuse, pour tout le temps qu'ils voudraient, tous ses services et toute sa protection pour faire réussir leur établissement dans le pays ; mais il y mit la condition qu'ils dérogeraient à leurs règles, incompatibles, selon lui, en plusieurs points avec la rigueur extrême du climat*. Ces bons religieux* ne voulurent point y consentir, et passèrent dans un autre pays.

Cependant, M. de Gheverus, malgré la considération universelle dont il était entouré, et les succès consolants obtenus jusqu'alors, coulait des jours tristes et des heures de douleur. Depuis quelque temps, il voyait son digne et excellent ami, l'abbé Matignon, décliner sensiblement et tendre vers la tombe : la crainte de perdre cet homme vénérable, qu'il honorait comme son guide et chérissait comme son père, était une peine qui allait croissant chaque jour avec la maladie, et dont ceux-là seuls peuvent comprendre la grandeur, qui ont pu apprécier tout ce que l'âme de M. de Cheverus avait de tendre, d'aimant et de sensible. Le 19 septembre 1818, jour marqué pour lui dans les desseins de Dieu comme le jour des grandes douleurs, les indices de la mort se déclarèrent; il eut le courage d'administrer les derniers sacrements à son ami, de l'assister dans son agonie et de lui fermer les yeux. Dans une circonstance si critique, au milieu des déchirements de son cœur, sa force d'âme ne l'abandonna pas. Bien différent de ces amis qui, n'écoutant que \<i sentimiînt dt; la douleur et non les inspirations de la loi, fuient les funérailles de ceux qu'ils aiment, il voulut

' Le, prélat pensait que l'office de la nuit surtout ne pouvait avoir lieu daus uu pays ûù le froid était si rigoureux.

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