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Bjiais ipon masque? — Cela ne lait , rien ! Tenez, irçoi, j’ai été reçonnu.auss^. Bon! reprit le marquis d’un air consolé* Oui , continua, le çojpte, moc
aventure est assez drôle: i ai reucontré là une tort
i f ‘ ■ * 9 , « , -Tl 1 ' *■'.! *1 V-l 7 r
jolie dame, qui m’estimait beaucoup,, mais, beau-, coup, la semaine passée! J’euteqds ,• j’entends , dit le marquis,- — Çe.tte semaine elle m’a écOjnduj.t; d’une manière si plaisante ! . . . . Imaginez que j’ai etc au bal avec un de mes amis., qui s’était fprA, joliment déguisé.,. La. marquise effrayée lintfuv. rompit : Monsieur le comte soupe sans doute ayec,
a a A- J«» J I *'ji-r ** *. } t ) Z ,« I I *
nous? lui uit-t'llc de l’air du monde le plus leur. — r $i çela nç youft embarrasse p$|S. trop , iqadamç. . . Quoi ! interrompit le marquis, vas-tu
faire des façons aveç nous? Crois-moi, essaye plu.-
> i i t r t 1 i . ' n 1 l'i ri ,r i
t^t. de Juive ta paix avec ta |eune parente , qui t’eu v.eut beaucqup^ ~ Moi ! monsieur , point du toqjt ! j’ai toujours^ pensé que AL de Rosamb^rt était, b^^edJLonnçqi; ; je le ç rois trop galant bomme pour abuser des cirçonsta^ct-s,..., 1,1 îje faut. abuse^r, de riw> ft .nyï i Répondit, le cçpt« , pjqis.ii faut uj»pr,.
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^efltgn^jU^Bar, des, circon- .
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stances ! Quelles ci rconstances j • a-t-il RoJ sairbert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire. — Volontiers. Messieurs, interrompit encore la marquise, ôn vous a déjà dit que la souper était servi. Oui, oui, allons souper, répondit le marquis ; tu nous conteras ton malheur à table. La marquise alors s’approcha de son mari , et lui dit à mi-voix : Y songez-vous bien , monsieur, de vouloir qu’on raconte une histoire galante devant cette enfant?* Bon, bon, lui répondit-il , à son âge , on n est pas si novice ; et s’adressant au comte : tRosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière ' qüe cette enfant.... tu m'entends bien ?
La marquise nou9 plaça de manière que le comte était entre elle et moi, et que je me trouvais, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d’apporter à notre situation critique l’attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu’avec ménagement, d’agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeait beaucoup et parlait davantage; je ne répondais que par monosyllabes aux douces phrases qu’il m’adressait. Le comte^enchérissait sur les éloges du marquis; il me prodiguait, d’un ton railleur, les eomplimons les plus outrés, assurait maligne- , ment que personne au monde n’était plus aimable que sa jeune parente, demandait au marquis ce qu’il en pensait; et, préludant arec la marquise par de légères épigrammes, il protestait qu elle seule, jusqiL‘à présent, savait précisément combien mademoiselle Duportail méritait d’êére aimé*.
La marquise, également adroite et prompte, répondit vite et toujours bien : mesurant la défense à l’attaque , elle éludait sans affectation , ou sc défendait sans aigreur : 'déterminée à ménager un ennemi qu’elle ne pouvait espérer de vaincre, aux questions pressantes elle opposait les aveux équivoques, elle atténuait les allégations fortes par les négations mitigées , et repoussait les sarcasmes .plus amers qu’embarrassans , par les récriminations plus fines que méchantes : très-intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance était si facile, elle l’examinait souvent d’un œil observateur : puis , essayant de le fléchir en l’intéressant, elle l’accablait de politesses et d’attentions , prétextait une forte migraine , traînait languissamment les doux accens de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitait sa grâce, qu’elle ne pouvait obtenir.
Dès que les domestiques •eurent servi le dessert et se furent retii'és, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété. , .
Le comte* Je vous disais, monsieur Ici marquis, qu’une jeune dame m’honorait la semainie passée !d une attention particulière.*. ;
L'a marquise ( tout bas"). Quelle fatuités... (Haut.) Encore une bonne, fortune ! la matière est
Il uscei j
Le comte. Non, "madame, une infidélité subite j avec des circonstances. nouvelles qui vous amuse* ront.
DE FÀUBLAS. 73
La marquise. Point du tout, monsieur, je voua* assure.
Le marquis. Bon ! les femmes disent tou jours qu’une histoire galante les ennuie! Rosambert,; conte-nous la tienne.
Le comte. Cette dame était au bàl... je ne sais < plus quel jour .. (ù ta marquise .) Madame, aide*.moi donc , vous y étiez aussi... ’ * v
La marquise ( vivement ). Le jour, monsieur, hé! qu’importe le jour? Pensez -vous .d’ailleurs que j’aie remarqué?...
Le marquis. Passons, passons, le jour n'y fait rien.
Le comte. Hé bien, j’allai à ce bal ovec un de mes amis qui s’était déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.
Le marquis. Que personne ne reconnut ! iL* était bien habile, celui-là; quel habit avait -ii donc ?
La marquise ( très-*vivement ). Un habit de caractère, apparemmént.. ' »
Le comte. Un habit de caractère !..... mais , . non.... (en regardant la marquise. ) Cependant je» le veux 'bien , si vous le voulez ; un habit de ca- » ractère soit; personne ne le reconnut; personne, excepté la^dame en question, qui devina que c’était un fort beau garçon.
< (Ici ta marquise sonna un domestique , te retint quelque temps sous différens prétextes ; te marquis impatient te renvoya; le comte reprit.) .
La dame charmée de sa découverte.... Mais je
r 4 VIE DU CHEVALIER
ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connaît.
Le marquis (riant). Cela se peut. D'abord, j'en connais beaucoup! mais cela ne fait rien , continue.
. Là marquise. M. le courte , on donnait hier Une pièce nouvelle ?
Le comte. Oui, madame; mais permettez-rooi de finir mon histoire.
Là marquise Point du tout; je veux savoir csi que vous pensez de la pièce.
Le comte. Permettez, madame...
Le marquis. Hé! madame, laissez-le donc nous raconter! . . .
Lr comte. Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame ; que ma pré- . sence ne tarda pas à la gêner, et le moyen qu'elle imagina pour se débarrasser de moi. . •
La marquise. C'est un roman, que cette hi*~ t aire-là ! 4
Le comte. Un roman , madame ! ah , tout k * l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai les plus incrédules. Le moyen quelle imagina fut de me détacher une jeune comtesse, son intime amie, femme très-adroite, très-obligeante, qui s'empara
de moi tellement.. .
Le marquis. Comment, on t'a donc bien joué?
Lb comte. Pas mal> pas mal; mais beaucoup moins que le mari qui arriva*...,
Le marquis. Il j a un mari !... tant mieux !. . . j'aime beaucoup les aventures où figurent des ma-
DÈ.FàUBLAS. yS
ris comme j’en connais tant! Hé bien, le mari ar* riva. .. Qu’avez-vous donc, madame?
* La marquise. Un mal de tête affreux!. J', jo üiis au supplice... ( au comte.) Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette
aventure.
Le marquis. Hé! non: conte, conte donc, cela la dissipera.,
Le comte. Oui, je finis en deux mots*
Mademoiselle Dupori ail ( au marquis tout basj « M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.
Le marquis. Je sais bien,* je sais bien , mai* cette histoire est drAle; il y a un mari^ je parie qu’on l’a attrapé comme un sot.
Le comte (sans écouter la marquise qui veut lui parler ). Le mari arriva; et ce qu’il y eut détonnant, c’est qu’en Voyant la figuré douce, fine, agréable, fraîche du jeune homme si joliment déguisé, le mari crut que c’était une femme... .
Le marquis. Bon!... oh, celui-là est excellent! on ne m’aurait pas attrapé comme cela, moi; je me connais trop bien en physionomie !
' Mademoiselle Du portail. Mais .cela est in« Croyable !
La marquise. Impossible ! M. de Rosambert nous fait des contes... qu’il devrait bieù finir, car je me sens fort incommodée.
Le comte. 11 le crut si bien , qu’il lui prodigua les complimens, les petits soins, et même il en vint jusqu’à lui prendre la main et à la lui serrer
jdoucement....,(au marquis .); tenez, à peu près comme vous faites à présent à ma cousiue.
* Le marquis étonné , quitta promptement ma main qu'il tenait en effet. Il Ta fait exprès, me dit-il , je crois qu’il voudrait que la marquise s’aperçut de notre intelligence. Qu’il est jaloux! qu’il est méchant! Et menteur, lui répliquai-je, menteur!;.. t comme un avocat! (Le comte toujours sourd aux instances que la marquise avait eu le temps de renouveler, reprit : )
Tandis que le bon mari, d’un côté, épuisait les lieux communs de la vieille galanterie, et pressait la main chérie... la dame non moins vive, mais plus heureuse
La marquise. Hé! monsieur, quelles femmes
avez-vous donc connues? Vous nous peignez
scelle -là sous des couleurs!... Ne se peut-il pas que , trompée comme son mari , sur les apparences ?
Le comte. Cela eut été très-possible; mais je crois que cela n’était pas. Au reste , vous allez en juger vous-mème , écoutez jusqu’au bout. . ,
La marquise. Monsieur , s’il faut absolument que vous racontiez cette histoire , je vous prie au moins de songer que vous devez quelques mènagemens(en regardant mademoiselle Duportail) à certaines personnes qui vous écoutent.
Le marquis. Rosambert, madame a raison;' gaze un peu cela, à cause de cette enfant (en montrant mademoiselle Duportail. ).
Le coMTîj. Oui. . . oui !.. la dame foçf émue. . . «
DE FÀUBLÀS. 77
La marquise* Monsieur , de grâce , abrégez de» détails qui ne sont pas honnêtes.
Mademoiselle Duportàil ( d’un ton fort bru$~ que.). Il est minuit, monsieur.
Le comte ( fort durement.). Je le sais bien , mademoiselle; et si cette conversation vous ennuie* je ne dirai quun mot. . . pour l'achever.
Le marquis (à mademoiselle DuportaiL). Il est très-piqué contre vous. Les amitiés que vous me laites il est jaloux comme un tigre !
La marquise. M. le comte, à propos, pendant que j y pense , avez-vous obtenu du ministre. . . :?
Le comte. Oui, madame, j’ai obtenu tout ce que je voulais ; mais laissez-moi. . /. .
Le marquis. Àh , ah ! qu’est-ce qne tu sollicitais donc? *"
Le comte. Une petite pension de ioooo 1. pour le jeune vicomte de G***, mon parent; il y a déjà plusieurs jours. Pour revenir à mon aventure
Le marquis. Oui , oui , revenons-y.
La marquise. 11 doit être bien content de vous, le vicomte?
Le comte. La dame, fort émue. . . . .
La marquise, M. le comte, répondez-moi donc.
Le comte. Oui , madame ; il est très-content. • . La dame fort émue. ....
La marquise. Et son cher oncle le commandeur?
Le comte. En est fort aise aussi , madame ; mais vous vous intéressez prodigieusement. ...»
La marquise. Oui ! tout ce qui regarde mes amis me touche sensiblement;, et cette affaire me
tourmentait à cause* de vous ; si vous m en aviez parlé plus tôt , j’aurais pu vous y servir
Le comte. Madame, je suis très-sensible.- . . • mais permettez-moi. . . .
* La marquise. À-t-il en effet rendu quelque service à l’état, le vicomte?
Rosambert ( en riant. ) Oui , madame ! sans lui, le duc de*** n’avait pas d’héritier: la maison s’étteignait.
La marquise. Mais, si l’on récompense aussi magnifiquement tous ceux qui servent l'état de cette manière, je ne métonne plus de l’embarras OÙ est le trésor royal. .... ^
Rosambert. Très-bien , madame ! cependant
permettez. * . . . .
La marquise. Enfin, n’importe : si jamais paréiilê Occasion se présente , emplèyéz-mOi + ou bien nous nous brouillerons mortellement.
Lé comté. Madame , je vous rends grâce
permettez qu enfin je reprenne le récit de mon aventure.
La ftAiiQOisÈ. Oh , si vous vous adressiez à d’autres, je ne vous le pardonnerais pas, je vous en avertis.
Lé marquis. Allons, voilà qui est dit : laissezle donc finir soh histoire.
Le comte. La dame fort émue prodiguait au jeune Adotiis. : . . ; . .
* La marquisé. Quelle migraine j’ai !
Le comte. Prodiguait au jeune Adonis. • . . . .
La marquise, tirant le marquis à part et lui par • tant à mi-voix. Monsieur, je vous le répète , il
DE FAUBLAS. ?g
n’est pas décent de conter devant cette èiiïant. . . .
Le marquis. Bon , bon , elle en stfit plus qu’orf ne croit! la petite personne est futée ! allez, je me connais en physionomie!
Lcë comté. Monsieur le marquis r je né pourrai jamais finit ce récit, on m’interrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et demain matin je vous enverrai tous les détails par écrit.
La foÀRQursE, Bonne plaisanterie I Le coîkte ( au marquis . ). Non , je vouà l'enverrai, parole d'honneur; et je mettrai les lettres initiales de chaque nom... à moins qti’dri ne me laisse finir ce soir.
Le marquis. Eh bien ! allons donc , finis,
La marquise. A la bonne heure, finissez; mais
so n gez. . «
Le comte. <L a dame, fort émue, prodiguait au jeune Adonis les confidences Batteuses , les don* propos , les petits baisers tendres. . . . c’était vraiment une scène à voir. ... on ne peut la peindre ... mais on pourrait la jouer. *. Tenez, jouons-la^OR Le marquts. Tu badines!
La marquise. Quelle fplie f
Mademoiselle Duportàil. Quelle idée!
Le comte. Jouons-la. Madame sera la dame err.
question ; moi je suis le pauvre amant iafoué. . . .
A t ! c est qu’il nous manquera une comtesse!. . .. {A la marquise . ) Mais madame a des talens précieux , elle peut bien remplir à la fois deux rôles difficiles.
La marquise ( avec une colère contrainte .
Monsieur. . •
Le comte. Je vous demande pardon , madame; ce n’est qu’une supposition.
Le marquis. Mais sans doute ; il ne faut )pas que cela vous fâche. »
La marquise ( d’une voix éteinte et les larmes aux yeux.). Il s’agit bien des rôles, qu’on m’offre , monsieur... ; mais c’est qu’il est bien cruel que je me plaigne depuis une heure d’être fort mal, sans qu’on daigne y faire la moindre attention. '( Au comte en tremblant. ) Peut^on, monsieur, sans vous offenser, vous observer qu’il est tard, et que j’ai besoin de repos ?
Le comte , (un peu louché.). Je serais désolé de vous importuner, madame.
La marquise. Vous ne m'importunez pas , monsieur; mais je vous répète que je suis malade, et fort malade.
* Le marquis. Eh! mais comment ferons-nous?
où couchera mademoiselle Duporfail ?
La marquise (vivement.). En vérité, monsieur, il semble qu’il n y ait pas un appartement dans cet hôtel !
Effrayé de la tournure que l'entretien venait de prendre, je m’approchai du comte. Charmante enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi ; tout ce que vous me direz ne vaut pas tout ce que je suis curieux de savoir au juste, et ce que je vais apprendre tout à l’heure.
Le marquis. Il y a des appartemens, madame; mais cette enfant n’aura-t-elle pas peur toute seule ?
Le comte [( avec vivacité. )• Pas plu* que la dernière ïois.
L'e marquis ( brusquement en montrant la mat* quise . ). Mais la dernière ibis elle a couché avec madame !
c Le comte. Ah !
Là MARQuisE^^ou6/éej balbutie. ). Elle a couché dans mon appartement. ... et moi. . , .
Le marquis. Elle a couché dans votre lit , avec vous. Je le sais bien, puisque j’ai moi-même fermé 'les rideaux ; ne vous en souvenez-vous pas ?
(La marquise confondue ne répondit pas ; te mai* quis continua en affectant de parler bas . )
Ne vous souvenez- vous pas que je suis venu dans la nuit?.. ..
(La marquise porta la main à son f ont,. jeta un vri de douleur, et s’évanouit. )
Je n’ai jamais pu découvrir si cet évanouissement était bien naturel ; mais je sais que , dès que le marquis nous eut quittés pour aller darçs son appartement chercher lui-même une eau qu’il disait souveraine en pareil cas, la marquise reprit ses sens , rassura promptement Justine et la Dutour , accourues pour la secourir , leur ordonna de nous laisser, et que s’adressant au comte: Monsieur, lui dit-elle , avez-vous donc juré de me perdre ? — Non , madame; j’ai voulu m’instruire de quelques détails que j’ignorais; vous prouver qû’on ne me joue pas impunément, et vous forcer de convenir que ^i je suis capable de me venger . , — üe vous venger! interrompit-elle : et de quoi?—— Je sais pourtant, continua-t-il, maître de mon res-
8i VIE DU CHEVALIER
sentiment , ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens , ajouta-t-il en nous regardant malignement, je Sens que je vais vous affliger tous deux: vous vous étiez promis une nuit heui'euse, heureuse autant que celle d'avant-hier ; mais vous, monsieur* vous m'avez trop peu ménagé , pour que je m'intéresse au succès de Vos projets galans; et vous, madame, vous n espérez pas sans doute que , ministre complaisant de vos plaisirs. .. .Mo», monsieur! s écria-t-elle, je n'espère rien de vous ; mais je croyais aussi n'en avoir rien à craindre : et quelle que soit ma conduite , d'où vous viendrait donc , je vous en supplie, le droit que vous vous attribuez de l'éclai* ter? — iRosambert ne répondit à cette question que par un sourire amer : que , ministre complaisant de vos plaisirs , poursuivit-il , je puisse voir, Comme un mari. . . Chargez-vous de choisir l’épithète Je puisse voir M. de Faublais passer dans
vos bras en ma présence même. — Monsieur de Faublas dans mës hras! — Ou mademoiselle Duportail dans votre lit! n'est-ce pas la même chose? Eh! mais, madame, je croyais que là-dessus nous étions d’accord? Croyez-moi, le temps est cher; ne le perdons pas a disputer plus long-temps sur les mots; composons. Que cette charmante enfant m’accorde l’honneur de l’accompagner; que je la reconduise chez son père tout à l’heure : à cette condition , je me tais.
Le marquis entra, tenant un flacon. Je suis trèssensible à vos soins, lui dit la marquise; mais
vous voyez que je suis un peu moins mal ; je voudrais être tout-à-fait bien , afin de pouvoir garder mademoiselle DuportaiL Comment ! s’écria le marquis. — Je suis toujours fort incommodée ; il est impossible que cette chère enfant passe la nuit çhez moi. — — Hé bien, madame, n’y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à l'heure, un appartc- . ment dans cet hôtel ? — Oui , monsieur ; mais vous m’avez fait une objection à laquelle je me
rends; cette enfant aurait peur! D’ailleurs, .
la laisser ainsi toute seule! je ne le souffrirai
pas. — Elle ne sera pas seule, madame; sa femme
de chambre est ici sa femme de chambre!
Hé bien /monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici. — Qui vous l’a dit, madame? — M. le comte vient de m’annoncer seulement tout k l’heure que M. Duportail l’a prié de passer ici pour lui ramener sa fille. — Pourquoi donc ne nous as-tu pas dit cela tout de suite , toi ? —
Mais répondit Rosambert en riant, c’est que
je n’ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper. ML Duportail envoie chercher sa fille ! reprit le marquis. Croit-il qu elle est mal ici? Pourquoi d’ailleui’s te charger de cette commission? 11. nous doit une visite et des remercimens; quand il serait venu lui-même!.... je le verrai. Je veux savoir quelles raisons.... Je le verrai. •
Je fis une profondé révérence à la marquise; elle se leva, et vint à moi pour m’embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi : Madame , vous êtes si incommodée! ne vous dérangez pas ; et, la
8/i VIE DU CHEVALIER prenant doucement par le bras , il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d’un air galant; et le marquis ne vit qu’avec le regret le plu9 vif mademoiselle Duportail et la Duiour s’éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rôsambert
ordonna à son cocher d’arrêter. Je connais ce vi~
sage-là, me dit-il, en regardant ma prétendue femme de chambre ; je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là. La Dütour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu’il avait abusé de l’embarras de ma position, et qu’il ne pouvait se dispenser de m’accorder une prompte satisfaction. Je ne vois ce* soir que mademoiselle Duportail, me répotidit-il ; demain , si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez inoi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon; je dirai librement à mon ami ce que je pense de sa conduite; et, s’il est raisonnable, j’espère le convain-. cre sans peine qu’il ne doit pas être si mécontent* de la mienne. Cependant nous arrivâmes à la porte de l’hôtel : ce fut M, Person lui-même qui me l’ouvrit. Il m’apprit que le baron avait attendu mon retour avec plus d’inquiétude que de colère , et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne setait couché qu’après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d’aller, des qu’il serait jour, me chercher au bal , ou chez le marquis de R***.
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné d’avoir pu la passer tout entière sans m’occuper de ma Sophie ; et , comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J’avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quel* quefois sur mes lèvres; j’avoue que d’abord il me parut dur d’être réduit à pousser d’inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d’offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs , quelque involontaire qu’il été; et je m’endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m’avait condamné.
J’alla(, dès qu’il fit jour, présenter mes devoirs au baron. 11 me dit avec beaucoup de douceur : Faublas, vous n’êtes plus un enfant , je vous laisse une honnête liberté; j’espère que vous n’ea abuserez pas; j’espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel ; songez que je suis père, et que , si mon fils m’aime, il doit craindre de m'inquiéter.
Je me hâtai de me rendre cKezM. de Rosambert, qui déjà m’attendait. Dès qu’il m’aperçut, il vint 1 à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot , il se jeta a mon côü : Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est' délicieuse : plus je m’en occupe, et plus elle m’amuse. Je l’interrompis brusquement : Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens. Le comte me pria, d’un ton plus sérieux/ de m’asseoir : Vous pourriez, me dit-il, m’en vouloir encore! je vous
reverrais dans les mêmes dispositions ! allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse ; c est moi qu'on sacrifie ; ç est à vous qu'on m'immole , et vous vous fâchez! Je ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies dis couple adroit qui me joue , et ç est par le sang de son* ami que M. de Faublas prétend venger les pe-. tites tribulations de çnademoisellâ Duportaiï! Je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous l’avantage desix années d’expérience je sais très-bien qu'à seize ans on ne connaît que sa maîtresse et son épée; mais à vingt-deux, un homme du monde ne se bat plus pour une femme.
Je donnai quelques signes d’étonnement qu/il remarqua. Croyez - vous au véritable amour ?
ajouta-t-il aussitôt, c’est encore une des illusions de l’adolescence , je vous en avertis. Moi , je n’ai vu partout que la galanterie. Qu’est-ce d’ailleurs que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus : et d’une histoire comique, nous ferions une tragédie! Nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui , et qui de« main vous plantera là. Ah !. * chevalier , gardes votre courage pour une occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien ; il est trop vrai que le fatal concours^ des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d’un ami ; puisse l'honneur, l’inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité !*•. Mon cher Faublas, j’avais à peu près votre âge, quand la . marquise de Rosamhert , dont je »ni? le fils
unique, achevait sa trente-troisième année; elle était si fraîche encore, qu’on ne lui eût pas donné plus de vint-cinq ans ; dans le monde on l’appelait ma sœur aînée* Avec Tés agrémens de la jeu* nesse, elle avait conservé ses goûts, elle aimait les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyans* Une nuit que je l'avais conduite aü bat de l’U~ péra , on ly insulta publiquement. J’accoùrus aux cris delà marquise, qui Venait d’ôter son masque : déjà l’insolent inconnu l’avait suppliée d’excuser sa méprise , et se perdait dans la foule. Je le joignis, je l’obligeai de se démasquer; je reconnus le jeune Saint -iClair, Saint-Clair compagnon de mon enfance , et de tous mes amis le plus cher : Je ne croyais pas que ce fut la marquise de Rosambert! Voilà tout ce qu’il me dit, c’était beaucoup sans doute. Hélas ! un murmure général nous fit comprendre que ce n 'était pas assez : i 'honneur voulait du sang; nous nous battîmes. Saint-Clair succomba; je tombai sans connaissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines, une horrible fièvre brûla mon sang , et troubla ma raisOn. Dans mon délire affreux, je ne voyais. que Saint-Clair; sa plaie saignait sôus mes yeux ; les convulsions de là mort agitaient ses membres tremblans , et cependant il me regardait d’un air attendri , d’une voix éteinte il m’adressait de touchans adieux; dans ses derniers momens , il ne paraissait sensible qu a la douleur de quitter le barbare qui venait de l’immoler. Long-temps cette affreuse image me poursuivit , long temps on trembla pour ma vie}
enfin la nature , secondée des efforts de Fart , opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais , jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de
ma mémoire... Chevalier, je ne me verrais qu'avec peine obligé de me battre avec uu inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçait, mon cher Faublas, je vous lè jure , votre victoire ne serait ni pénible , ni glorieuse; j’ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n est pas le plus malheureux.;
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. Déjeunons , me dit-il ; et reprenant sa première gaieté : Vous veniez me faire une querelle > ingrat, quand vous me devez mille remercimens.. — Mille remercimens? — Sans doute, n'est-ce paa moi qui vous ai fait connaître la marquise? 11 est vrai que je ne prévoyais pas le malin tour qu’on * me jouerait : j'aurais pu pressentir une infidélité ; mais deviner qu'elle aurait lieu si promptement , avec des circonstances si singulières! (lise mit à rire.) Oh! mÿis, plus j’y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse , votre aventure, et puis vous entrez dans le monde par la belle porte : la marquise est jeune, belle, pleine d'esprit! Considérée à la ville, bien venue à la cour, intrigante en diable r dle jouit d’un crédit j immense, et sert ses amis chaudem nt. Je témoignai au comte que je n'emploîrais jamais de tell
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moyens pour aller à la fortune. Et vous ayez tort, me répondit-il : combien de gens d’un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par-là! Mais laissons cela : ne me donnerez -vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi , vous auriez fait le lendemain ?
Je ne me fis pas presser. Ali! la rusée marquise , s’écria le comte, après m’avoir entendu; ah! la fine dame, comme elle a filé son bonheur! Et son honnête époux , le cher marquis , le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris , dont la France abonde ! En vérité, il me ferait croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde toutiexprès pour servir à l’amusement de leur prochain. Mais s ai femme! sa femme!... — Est très-aimable. — -Je le sais bien, je le savais même avant vous ; et nouâ nous serions coupé la gorge à cause d’elle! Ah! — Je ' conviens, Rosambert , que nous aurions mal fait. — Très - mal ' fait , et puis c’est qu’une' telle incartade aurait été d'un exemple fort dangereux. — Comment?— «Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde , il y a nombre d’intrigues qui se croisent, une foule d intérêts qui se contrarient. Tel est le .mari de celle-ci, qui est l’a-> mnnt de celle-là; tel est aujourd’hui sacrifié, qui demain vous immole : les hommes sont entreprenant, ils attaquent sans cesse; les femmes sont faibles , elles cèdent toujours. 11 résulte de-là , que
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le célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paraît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l’état se peuple, et tout le monde est content. Hé bien , si la jalousie allait répandre aujourd’hui son noir poison, si les maris qu’on attrape s'armaient pour réparer l’honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu’on délaisse s’égorgeaient pour se disputer un cœur volage , vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendraient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seraient tout à coup veuves! que de beaux en fans , réputés légitimes, pleureraient leurs pères! que de charmans bâtards végéteraient abandonnés! Là génération présente passerait après avoir fait , mais avant d’avoir élevé sa postérité.- — -Quel tableau vous faites! Rosambert, vous peignez la galanterie: mais L’amour tendre et respectueux. . . — N’existe plus ; il ennuyait les femmes ! les femmes l’ont tué.— . Vous n’estimez donc guère les femmes?— —Moi! je lés aime... comme elles veulent être aimées. Ah! lui répliquai- je avec la plus grande vivacité , je vous pardonne vos blasphèmes; vous ne connaissez pas ma Sophie! 11 me demanda l’explication de ces derniers mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa naissance , accompagne le «véritable amour.
. Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n’était pas épargné, et l’on sait que Bacchus est le père de la gaieté, fl me parut que le comte, s’il estimait peu les femmes;
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lies aimait beaucoup, et de plaisait à parler d’elles. Plein du système qu’il soutenait, il l’appuyait du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m embarrassait sans me persuader; à chaque exemple qu’il me donnait , je répondis toujours qu’une exception , loin de détruire la règle , la prouvait. Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus do ce sexe tant honoré , porte chaque jour l’entiter oubli de cette modestie naturelle , de cette pudeur ihhée que vous lui supposez? 11 se leva avec vivacité;
et , riant de tontes se9 forces : Parbleu ! tenez
vous n’avez pas disposé de votre journée?
venez avec moi , venez je vais de ce pas vous
présenter à une belle dame.... nous en trouverons
chez elle beaucoup d’autres ellès Sont jolies ;
vous serez le maître de les estimer toutes , êt tant
qu’il vous plaira.
Tous deux, en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre, qui s’arrêta devant une maison d’assèz belle apparence; mais les airs ca~ Valiers de la maîtresse du logis , le ton lèstë dont le comte la traitait*, l'accueil non moins lesté dont elle m ! honora, tout me fit soupçonner que j’étais engagé dans une partie de filles. J’en demeurai convaincu , quand la brave dame , de qui le comte paraissait ttès-connu , et qtii voulait, disait-elle poliment, me déniaiser, m’eut montré toutes le* èuriosilés de sa maison.
■ M. de Rosambert prenait la peine de m’expliquer tout , lui-même : Voilà , me dit-il , le cabinet
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de bain ; c’est ici que se blanchissent et se par« fument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire, vous voyez plusieurs flacons d’une eau très-a«tringente , dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur yertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s’en servent discrètement , et vont ensuite la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse, un honneur tout neuf. A côté, remarques l’essence à l’usage des monstres ; elle produit un effet tout contraire: aussi ne sVn sert-on jamais. Hélas ! il est passé , le temps des miniatures ! et dans tout Paris , je gage , on ne trouverait plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche , si celle que vous voyez dans ces flacons plus grands , est aussi bonne qu’on le prétend , il s’en fera bientôt une prodigieuse consommatipn ; vous verrez accourir chez le docteur Guilbert de. Préval une foule de clercs de procureurs , quelques robins , beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés : c’est le fameux spécifique .
Vous savez, Faublas, ce que c’est qu’un cabinet de toilette -, celui-ci n’a rien de remarquable : passons.
C’est ici la salle de bal ; on n’y danse pas , mai» on s’y déguise. .Vous prenez cela pour une arv moire? c’est une porte de communication: elle rend dans une maison qui a son entrée daps une autre rue. Une femme de qualité a T t?elle de se-
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crets besoins qu elle soit pressée de satisfaire , elle entre par-là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit ces vigoureux embrassemens d’un rustre grossier déguisé en prélat, ou d’un gros prélat si naturellement travesti , qu’on le prend pour un rustre : ainsi i on se rend mutuellement service ; et comme personne ne se reconnaît , on n’a d’obligation à personne.
Maintenant entrons dans l'infirmerie ; que le mot ne vous alarme pas. Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses; considérez ces peintures obscènes : elles furent mises ici pour . rallumer l’imagination de ces vieux débauchés que
la mort a frappés d’avance dans l’endroit le plus
sensible; et c’est encore avec ces petits faisceaux xle genêt parfumés qu’on les ressuscite. Vous concevez qu’un pareil moyen serait trop violent pour -le beau sexe ; aussi lui a-t-on réservé ces pastilles : elles sont tellement irritantes, qu’une femme qui en a mangé, prend d’abord ce qu’on appelle la rage d’amour. Au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises, froides par tempérament et vertueuses de bonne foi. Nos honnêtes femmes qui ont du monde et de l’éducation, tre résistent jamais assez pour qu’on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
Venez, venez, approchez-vous; Parmi les planâtes curieuses du Jardin du Roi, n’avez-vous pas remarque celle-ci? C’est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. 7 Vous n’imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni.
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f Cette denlière pièce se nomme le salon de Vul-* cain : il n j a rien de remarquable que cet infernal fauteuil. Uue malheureuse qu’on y jette,. 6 yr trouye renversée sur le dos; ses bras restent ouverts, ses jambes s’écartent mollement ; on la Viole, sans quelle puisse opposer la moindre résistance. , Vous frémissez, Fauklas, et pour cette fois vous avez raison. Je suis jeune , ardent , libertin , peu scrupuleux , si vous voulez ; mais , en vérité, je crois que je ne pourrais jamais me résoudre h asseoir de foree une pauvre vierge dans ce fauteuil-là.
/Le comte ajouta: Si nous étions venus plus tôt, on nous aurait donné deux petites bourgeoises: mais, faute de mieux * voyons le 6éraiL C était ainsi qu’il appelait la salle où Se trouvaient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous, en briguant l’honneur du mouchoir. Rosambert prit la .plus jolie, j’eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.
En attendant y me dit le comte , qu’on ait servi Je diner que j’ai commandé , nous pouvons , chacun de notre côté , commencer avec notre belle un bout de conversation ; à table , nous formerons la partie carrée. Né curieux, je sentis l’envie d’examiner un peu en détail la nymphe que je m’étais .choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avait entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet était peu digne de mon attention. La recherche m'amusa d’abord uniquement par les objets de comparaison quelle m’offrit; insensiblement j y pr s feu, et machinale-
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ment je 9ongeai à pousser l’examen aussi loin qirtl* pouvait aller. , La nymphe s’aperçut de mes heureuses dispositions ; et , ne me laissant pas h/ temps de réfléchir davantage, elle m’invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j’eusse besoin d’expliquer mes intentions pacifiques , la guerrière expérimentée vit qu’il n’y aurait pas entre nous la plus' légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec attention : Tant mieux, ditelle, ç’aurait été dommage! Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très-clair que présentaient ces mots : ç’aurait été dommage! Jé‘ n’examinai pas ce que Rosambert deviendrait; je m’enfuis de cette infernale maison , en jurant que je n’y retournerais de ma vie.
Le comte était chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venait savoir quelle terreur panique m’avait saisi , et m’assura que mon aven-“ ture, s’étant répandue dans' cette maison , avait singulièrement diverti tous ceux qui s’y trouvaient. — Quoi! Rosambert, cette fille me dit : Ç’aurait été dommage, et vous appelez ma terreur , une terreur panique. — Oh, cela est différent! la nymphe a un peu tronqué l’aventure. . . elle se gardait bien de nous apprendre... le ç’aurait été dommage change entièrement l’histoire... Il est* d’un ‘bon genre, le ç’aurait été dommage! .. . Hé* bien , Faublas , cette femme qui vous félicite froidement d’avoir échappé à un danger qu’ elle vous* invitait à courir, lestîmes-vous ? — Vous me fai-' tes-là une plaisante question, Rosambert ; hé ï‘
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que pourriei-vous conclure de ma réponse, contre, ion sexe en général ? — Vous esquivez ! mon ami , vous êtes donc incorrigible? Hé bien, estimez, estimez , puisque vous le voulez absolument ; moi, je vais me coucher.— Comment! vous coucher?
d’où venez-vous donc? — Que voulez- vous! dans le monde il faut s’amuser de tout. J’ai trouvé là le commandeur de *** , le petit chevalier de M***, l’abbé de D*** ; nous avons fait toute la soirée et, toute la nuit un vacarme, une orgie! cela était délicieux! Mais je vais me coucher. x .
J'étais à peine habillé quand mon père monta chez moi ; il me dit que M. Duportail m’attendait à dîner. Il ajouta : Vous passerez ensemble toute la soirée, je soupe dans ce quartier-là, j’irai vous prendre chez lui , je vous raïnènerai. |
Je me hâtai de sortir, car j étais pressé de voir ma jolie cousine. Elle vint au parloir avec ma sœur. — Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde, vous alléz au bal; vous y passez les nuits ; vous y avez fait la connaissance d’une fort jolie dame. — *Et qui vous a dit tout cela? — *
M. Person , qui n’a pas de secrets pour nous. Sophie baissait les yeux et gardait le silence; ma sœur continua: Dites-nous donc quelle est cette dame, ?... et un bal masqué ! cela doit être beau?. -**-Fort ennuyeux, je vous assure; et, quant à cette dame , elle est jolie , mais beaucoup moins. . . oh , beaucoup moins que ma jolie cousine. Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paraissait occupée que de quelques breloques 1 qui manquaient au cordon de sa montre : mais la rou?
geur dont son front s était couvert la trahit; je vis que notre conversation la touchait d’autant plus , qu’elle affectait de s’y intéresser moins : Vous avez du chagrin, ma jolie cousine? Répondez donc, mademoiselle, lui dit. sa vieille gouvernante. — Non, monsieur; mais c’est que... c’est que j’ai mal dormi cette nuit. Oui, dit encore la vieille, cela est vrai; mademoiselle, depuis trois ou quatre jours , s’accoutume à ne pas dormir . . . . c’est une fort mauvaise habitude , fort mauvaise ; on en meurt très-bien : moi qui vous parle, j’ai
connu mademoiselle tenez ! mademoiselle
Storch. . . ; vous n’avez pas connu cela , vous ; mademoiselle , vous êtes trop jeune. . . . dame ! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé. . . . mademoiselle Storch. . .
La vieille avait ainsi commencé son histoire, et si je ne voulais pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il fallait en écouter tranquillement la longue narration : Sophie m’épargna ce déplaisir pour m’en causer un plus vif. Elle «e leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ce quelle avait; elle répondit qu’elle se sentait
fort incommodée; sa voix tremblait. Voilà comme
vous faites toujours, répliqua la vieille; on n’a jamais le temps de parler à personne. M. le chevalier, venez demain , vous verrez comme cela est intéressant, et qu’on a bien raison de dire qu’il faut que les jeunes personnes dorment! — Mon frère , vous permettez que je suive ma bonne amie? — Oui , ma chère Adélaïde , oui. . . Ayez bien soin d’elle ! Sophie f en me saluant, leva enfin les yeux';
ô 8 VIE DU CHEVALIER
elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon cœur, pour y éveiller lu remords.
H était temps de me rendre à l'invitation de M. Duportaii. Après lui avoir renouvelé mes remercimens, je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert ; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avait conduits ensuite. Je suis bien aise , me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d après ses propos que vous me rendez, me parait être un petit maître dans toute la force du terme , ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami , souvenez-vous bien que , de toutes les lois de votre pays , celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumière et de philosophie, la férocité des courages s’est beaucoup adoucie. Combien l’heureuse révolution qui s’est faite à cet égard dans les esprits , a déjà épargné de sang à la nation, et de larmes aux pères de famille! Quant aux femmes, il parait, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n’est que par air, et à l’exemple de tant de jeunes gens comme lui , il’ affecte pour elles ce profond mépris , que peut-être il n’a pas : je le plains; je le plains davantage, s’il n’a jamais connu que des femme9 mésestimables. Faublas , croyez-en mon expérience , plus longue que celle du comte , qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu ; croyez-en mon jugement plus exercé , mes observations plus réfléchies : si l’on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y' voit beaucoup
plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d’écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là : il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l’amour tendre et pur; dont le cœur délicat est fait pour le sentir; qui s’attirent nos hommages par leur caractère aimable, nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement\<ju’on ne le dit, des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille : il y en a, mon ami, qui verseraient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans ; j’en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d’elles l’exemple d’un généreux dévouement, les leçons difficiles d’un courage infatigable et d’une patience à toute épi'eùve. Votre marquise n’est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant, c’est une
femme Lien jeune, Bien imprudente Mon
ami, ayez plus de raison quelle; terminez cette avetiture dangereuse : quelle que soit la crédulité du mari , un événement imprévu peut la détruire; promettez-moi de ne plus retourner chez madame de B***. J’hésitais., M. Duportail me pressa; d ailleurs, en faisant l’éloge des femmes, il m’avait
rappelé ma Sophie : je finis par promettre tout ce qu il voulut. Maintenant, me dit-il, j’ai des secrets importans à vous l'évéler; quand vous m’aurez entendu , vous sentirez qu’il faut répondre à ma grande .confiance, par une inviolable discrétion.
Mon histoire offre un exemple effrayant des
IOO VIE DU CHEVALIER ricissitudes de la fortune. Il est oïdinairement
très-commode, mais quelquefois aussi très-dangereux, d’avoir un ancien nom à soutenir, et de grands biens à conserver. Unique rejeton d’une famille illustre dont l’origine se perd dans la nuit des temps , je devais occuper dans mon pays les premières charges de l’état, et je me vois* condamné à languir à jamais, sous un ciel étranger dans une oisive obscurité. Le nom des Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi! Je sais que l’austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptibles; peut-être me consolerais-je, si je n’avais perdu que cela; mais , mon jeune ami , je pleure une épouse adorée , je cherche une fille chérie , et je ne reverrai jamais nia patrie ! Quel courage assez endurci pourrais-je opposer à de pareilles douleurs ?
Mon père Lovzinski, encore plus distingué pat ses vertus que par son rang, jouissait à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince , et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnait à l’éducation de mes deux sœurs l'attention d’un père tendre; il s’occupait surtout de4a mienne , avec le zèle d’un vieux gentilhomme jaloux de l’honneur de sa maison , dont j’étais l’unique espoir, avec l’activité d’un bon" citoyen qui ne désirait rien tant que de laisser à l’état un successeur digne de lui.
Je faisàis mes exercices à Varsovie : là, se distinguait entre nous , par les qualités les plus aimables, le jeune M. de Y***. Aux charmes d’uns
Î)E FAÜBLAS. ror
figure îk la fois douce et noble il joignait les agrémens d’on esprit heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu’il déployait dans nos jeux guerriers , la modestie plus rare avec laquelle il paraissait vouloir cacher son mérite à ses propres yeux , pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus l’urbanité de ses mœurs , la douceur de son caractère , fixaient l’attention, commandaient l’estime, et le rendaient cher à cette brillante jeunesse qui partageait nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressema blance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. P.*** , e# serait me louer beaucoup : quoi qu’il en soit f nous vécûmes bientôt tous deux dans une intima, familiarité.
Qu’il est heureux, mais qu'il s’écoule rapidement, cet âge où l’on ignore, et l’ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont • elle est possédée, et l’amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos- facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocensét de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante , et se donne sans partage à l’objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher Faublas, alors l’amitié n’est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M, de P***, je n’entreprenais rien dont je ne l’instruisisse* d’abord; ses conseils réglaient ma conduite, les miens déterminaient ses résolutions, et par cette douce
réciprocité, notre adolescence n’avait point dé plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P * * * , forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie ; me lit ses tendres adieux! Nous nous promîmes dt nous conserver, d’ans tous les temps, ce vif attachement qui avait fait le bonheur de notre adolescence ; je jurai témérairement que les passions d’un autre âge ne l’altéreraient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l’absence de mon ami! D abord il me sembla que l’ien ne pouvait xue dédommager de sa perte*: la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs ne me touchaient que faiblement. Je sentis qu’il ne me restait, pour chasser l’ennui, d’autre moyen que d’occuper mes loisirs de quelque travail utile : j’appris la langue française , déjà répandue dans toute l’Europe ; je lus avec délices des ouvrages fameux , éternels monumens du génie; et j’admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avaient pu se distinguer à ce point tant d’excellens écrivains justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie; je me formai surtoql à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans , ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années forent employées à. ees études aussi difficiles qu'approfondies ; enfin elles m’occupèrent uniquement. M. de P***, qui m'écrivait souvent, ne recevait plus que des réponses courtes et rares; notre correspondance languissait
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négligée , lorsqu’on fin l’amour acheva de me faire oublie r l'amitié.
Mdn père était depuis long-temps Hé très-étroiteinent avec le comte Pulauski. Connu par Tau*-» térité de ses mœurs rigides, fameux par i 'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski , à la fois grand capitaine et brave soldat * avait signalé , dans plus d’une rencontre , sou bouillant courage et sou patriotisme ardent. Nourri par la lecture des anciens, il avait puisé dans leur histoire les grandes leçons d’un noble désintéressement, d’une inébranlable constance, d’un dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome ^ idolâtre et reconnaissante éleva des autels, Pu-* lamki eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays, il eût versé jusqu’à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska! qu'elle était belle! que je l’aimai! son nom chéri est toujours sur mes lèvres , son ijiiaçc àd Otée vit encore daï!9 mon cœur*
Mon ami, dès que je l’eus vue, je ne vis plus qu’elle, j’abandonnai mes études, l'amitié fut en-» tièrement oubliée; je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et le sien n’avaient pu longtemps ignorer mon amour; ils ne m'en parlaient pas, ils l’approuvaieut donc. Cette idee me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m’entraînait; je pris nies mesures, de manière que je voyais presque toq* les jours Lodoïska, ou chez elle, ou chez mes
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sœurs quelle aimait beaucoup; deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski ^me tirant un jour à 1 écart , me dit : Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avait d'abord justifiées; je t'ai vu long-temps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui.^... (il vit que j'allais l’interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? crois-tu m'apprendre quelque, chose que j’ignore? ccois-tu que j'avais besoin d'être chaque jour témoin de tes transports , pour sentir combien ma Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille, que tu ne l’obtiendras qu’en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des faiblesses soient légitimes pour être excusées; que celles d'un bon ci-, toyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie ;•? que l'amour, l’amour même, ne serait, comme tçutes les viles passions , que méprisable et dangereux , s'il n’offrait aux cœurs généreux un motif . de plus qui les excite puissamment à l’honneur. Écoute : notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin ; sa santé , chaque jour plus chancelante, a t'éveillé l'ambition de nos voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages , nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne : déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace ; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et surtout à
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la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis , montrer à Pulauski un gendre digne de lui. *
Je n 'hésitai pas un moment ; mon père approuva hies résolutions; mais il ne parut consentir qu’avec peine à mon départ précipité ; il me tint longtemps pressé contre son sein ; une* tendre sollicitude était peinte dans ses regards; il ne m'adresse qpe de tristes adieux; le trouble de son cœur passa dans le mien, nos pleurs se-confondirent sur son visage vénérable. Pulausht, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu’il appelait une faiblesse. Sèche tes pleurs,* me dit-il 1 , ou garde-les pour Lodoïska; ce n’est qu’à de faibles amans qui se séparent pour six mois qu’il convient d’en répandre. Il instruisit sa fille en ma* présence meme , et de mon départ , et des motifs qui me déterminaient/ Lodoïska pâlit , soupira , regarda son père en rougissant, et m’assura d'une voix tremblante que ses vœux hâteraient mon retour, et que son bonheur était dans mes mains.. Encouragé de cette sorte , quels dangers pouvaisje craindre ? Je partis ; mais , dans le cours de cette campagne, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d’éviter une action qui pût produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de not*s fatiguer par des marches fréquentes : nous nous bornâmes à les suivre et à les observer ; ils nous rencontraient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès fa<me. Aux approches de la mauvaise saison , ils parurent se retirer chez eux pour
to6 VIE DU CHEVALIER y prendre les quartiers d’hiver, et notre petite armée , presque toute composée de gentilshommes * se sépara. Je revenais à Varsovie, plein d’impa^ tience et de joie; je croyais que l’hymen et l’amour allaient me donner Lodoïska... hélas! je n’avais plus de père! J’appris en entrant dans U capitale que, la veilje meme, Lovzinski était mort d’une apoplexie. Ainsi , je n’eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères ; je ne pus qlie me traîner sur sa tombe, que j’arrosai de mes pleur*.
Ce n’est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde; ce n’est point par des larme# stériles qu’on honore la mémoire d’un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héroscitoyen qui l’aurait utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie longue , notre monarque n’a pas quinze jours à vivre; et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tou* les droits que la mort de ton père te transmet , le plus beau sans doute est celui d’assister aux étals où tu vas le représenter : c'est là qu’il doit revivre en toi ; c’est là qu’il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu’à braver la mort dans les combats. La vaillance d’un soldat n’est qu’une, vertu commune; mai# ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille, et déployant une activité pénétrante , découvrent les projet! du puissant qui cah île , déconcertent les sourdes intrigues, aluon-
tent les factious hardies ; qui toujours fermes , incorruptibles et justes, ue donnent leur suffragequ’a celüi qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considérant que le bien de leur pays que l’or et les" promesses ne peiivent séduire , que les prières ne sauvaient fléchir, que les menaces n’étonnent pas. Voila les vertus qui distinguaient ton père; voilà l’héritage vraiment précieux que tu dois t’empresser à recueillir. Le jour où nos états s’assemblent pour l’élection d’un roi , est l'époque certaine à laquelle se manifestent les pvétentions de plusieurs concitoyens , plus occupés de leur intérêt personnel , que jaloux de la prospérité de leur patrie , et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé, ses ennemis conspirent sa ruine; r ils ont préparé dans le 9ilence une révolution qu’ils ne consommeront pas , tant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner les horreurs d’une guerre civile f ! Mais cette extrémité , quelque affreuse qu elle soit , deviendra peut-être nécessaire ; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet état régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts , Lovzmski ; les faibles intérêts de l’amour doivent tous disparaître' devant des intérêts plus sacrés : je ne puis te donner ma tille dans ces momens de deuil , où là patrie est en danger; mais je te promets que
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Us premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec LodoïsLa. .
Pulauski ne parla pas en vain ; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avais désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupais n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir : la tristesse do mes soeurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées , mais non moins douces de mon amante , firent sur mon cœur ému plus d impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoîska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événemens cruels qui différaient notre union ; et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle devait s’ouvrir, à l'instant où j'allai m'y rendre, un inconnu se prélente dans mon palais , et demande à me parler sans témoins.. Dès que mes gens se sont retirés , il entre avec précipitation , se jette dans mes bras , et m’embrasse tendrement. C’était M. de P"*; dix années écoulées depuis notre séparation ne l'avaient pas tellement changé , que je ne pusse 1e reconnaître; je lui témoignai la surprise et la joie . que me causait son l'etour inattendu. Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant ,' et vais me rendre à l'assemblée des états! Est-ce trop présumer de votre .amitié , que de compter sur votre voix? — * §ur ma voix! et pour qui? — Pour moi, mon
ami. II vit mon étonnement : Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il n’est pas temps de raconter quelle heureuse révolution s’est faite dans ma fortune, et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu’il vous suffise maintenant de savoir, que du moins mon ambition est justi-
fiée par le plus grand nombre des suffrages, et qu’en vain deux faibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovzinski , poursuivit-il, en m’embrassant encore, si vous n’étiez pas mon ami , si je vous estimais xnojns , peut-être^m 'efforcerais- je de vous éblouir par de grandes promesses ; peut-être vous montrerais-je quelle faveur vous attend, que d’honorables distinctions vous sont réservées , quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte ; mais je n’ai pas besoin de vous séduire , et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi ; depuis plusieurs années , notre Pologne affaiblie ne doit son salut qu’à la mésintelligence des trois puissances qui* l’environnent , et le désir de s’enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s’il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos pro-’ vinces deviendrait l’infaillible suite. Sans doute ^ en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dÙ* maintenir la liberté des élections; il faut aujoùï> ; d'hui céder à la nécessité qui nous pressé. 1 ï.â Russie protégera nécessairement un roi qufVèra sôn ouvrage : en recevant celui qu’elle a Adioféi J vous prévenez la triple alliàhée qüi rendrait hôtiV
no VIE DU CHEVALIER
perte inévitable, et vous vous assurez un allié puissant que ''nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voila les raison* qui m ont déterminé : je n’abandonne une partie de nos droits que pour conserver nos droits le.* plus précieux ; je ne veux monter sur un trône chancelant qole pour l’affermir par une saine politique ; je n’altère enfin la constitution de cet état que pour sauver l’état entier.
Nous nous rendîmes a la diète; j’v votai pour
M. de P***; il obtint en effet le plus grand nombre
des suffrages,; mais Pulauski , Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C**; on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P*** revint à
moi ; il m’invita à le puivre dans le palais que de* émissaires secrets jui avaient déjà préparé dans la capitale. Nous nous enfermâmes plusieurs heures i alors se renouvelèrent entre nous les protesta*-
fions d’une amitié toujours durable ; alors j’instruisis M. de P*** de mes liaisons intimes avec Pulauski, et de mon amour pour Lodoïsl^a. 11 répondit à ma confiance par une confiance « plus grande; il m’apprit quels événemens avoient préparé, sa grandeur, prochaine; il m’expliqua scs c^îeseins secrets* et je le quittai , convaincu qu’il éj^t jnoins occupé du désir de s’élever, que de c^ljuidÆ rendre a la Pologne son antique prospérité. ^..Ain^, disposé, je volai chez mon futur beaupèr^ , que je brûlais de ramener au parti de mon Pulauski se promenait à grands pas ,dau»
"oi ~ " .i
DE FÀUBEAS. • *iii
l’appartement de sa fille, qui paraissait aussi agitée que lui. Le voilà , dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paraître; le voilà cet homme que j’estimais et que vous aimiez! 11 nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié. Je voulus répondre, il poursuivit 2 Vous avez été lié dès l’enfance avec M. de P***; une faction puissante le porte sur le trône , vous le saviez , vous saviez ses desseins; ce matin à la diète, vous avez voté pour lui, vous m’avez trompé; mais croyez-vous qu’on me trompe impunément ? Je le priai dé m’entendre ; il se contraignit pour garder un silence farouche ; je lui appris comment M. dé P.***', que j’avais négligé depuis long-temps, m’avait surpris par son retour imprévu. Lodoïska paraissait charmée d’entendre ma justification. On no m’abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski^ mais n’importe , continuez. Je lui rendis compte du court entretien que j’avais eu avec M. de P*.** , a vaut de me rendre à l’assemblée des états. Et voilà vos projets ! s’écria-t-il. M. de P*** rie voit d’autre remède aux maux de ses concitoyens, que leur esclavage! fl le propose ; un Lovzinki l’approuve ! et I on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi! je verrais sous le nom d’un Polonais, les Russes commander dans nos provinces! les Russes, répéta-t-il avec fureur, ils régneraient dans mon pays ! ( Il vint à moi avec la plus grande impétuosité). Perfide! tu trahis ta patrie! sors de ce palais à l’instant, ou crains que je ne t’en fasse arracher.
Je vous l’avoue , Faublas , un affront si cruel et
ii» VIE DU CHEVALIER
si peu mérité me mit hors de moi-même : dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue, se précipita sur moi: Lovzinsk*, qu’allez-vous faire? Aux accens de sa* voix si chère, je l'epris ma raison égarée ; mais je sentis qu’un seul instant venait de m’enlever Lodoïska pour toujours. Elle m’avait quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel vit ma douleur amère et se plut à l’augmenter : Ya î traître , me dit-il , va ! tu la vois pour la dernière fois. \
Je retournai chez moi, désespéré; les noms
odieux que Pulauski m’avait prodigués revenaient sans cesse à ma pensée. Les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P*** me paraissaient si étroitement liés , que je ne concevais pas comment je pouvais trahir mes concitoyens, en servant mon ami; cependant il fallait l’abandonner, ou renoncer k Louoïska : Que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette incerti-
tude; et, quand le ^our parut, j’allai chez Pulauski , sans savoir encore à quoi je pourrais me déterminer.
Un domestique resté seul dans le palais , me dit que sou maitre^tait parti au commencement de ia nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous scs gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai k ce domestique, ou Pulauski était allé. Je l’ignore absolument , me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c’est qu’hier au soir , vous sortiez k peine d’ici , quand
• DE FAUBLAS. n3
nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui yenait de se passer entre vous, j’osai m’approcher et prêter l’oreille. Lodoïska pleurait; son père, furieux, l’accablait d’injures, lui donnait sa malédiction , et je l’entendis qui lui disait : Qui peut aimer un traitrc, peut l’être aussi; ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre , où vous serez désormais à l’abri de la séduction.
Pouvais-je encore douter de mon malheur ?
J’appelai Boleslas , un de mes serviteurs les plus
fidèles : je lui ordonnai de placer, autour du pa-
lais de Pulauski, des espions vigilans, qui pussent me rendre compte de tout ce qui s’y serait passé ; de faire suivre Pulauski partout, s’il rentrait avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.
. Je parcourus tous les domaines de Pulauski ; je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai , ce fut inutilement. ‘Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible , je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur'les bords de la Vistule.
Il était nuit quand je rentrai dans la capitale ; les palais des grands étaiént illuminés , un peuple immense remplissait les rues ; j’entendis les chants iL’allégresse , je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques; tout m’annonça que la Pologne avait un roi.
jj4 VIE Dû CÏ1EVALIER
Boleslas m’attendait avec impatience. Pulauski, me dit-i!, est revenu seul dès le second jour; il n’est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efforts, l’ascendant de la Russie s’est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de réunissait presque toutes les voix, il allait être élu ; Pulauski a prononcé le fatal veto : a l instan t vingt sabres ont été tirés. Le lier palatin de***, que Pulauski avait peu ménagé dans l’assemblée précédente, s’est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible; Zaremba et quelque# autres ont volé à la défense de leur ami ; mais tous leurs efforts n’auraient pu le sauver, si M. de ¥*** lui -même ne s’était rangé parmi eux, en criant qu’il immolerait de sa main celui qui oserait approcher. Les assaillans se sont retirés; cependant Pulauski perdait son sang et ses forces; il s’est évanoui , on l’a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P*** l’ont sur-lechamp proclamé roi. Pulauski , rapporté dans son palais, a bientôt repris connaissance. Les chirur- * giens appelés pour voir sa blessure ont déclaré qu’elle n était pas mortelle; alors, quoiqu’il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s’opposassent à son dessein, il s’est fait porter dans sa voiture. H était à peine midi quand îl est sorti de Varsovie, accompagné de Mazcppa et de quelques mécontens. On le suit , et sauf doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu’il aura choisi pour sa retraite.
• • ii •
On né pouyait guère m’annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami était sur le trône; mais
ma réconciliation avec Pulauski paraissait désormais impossible , et vraisemblablement j’avais perdu Lodoïska pour toujours. Je connaissais assez son père pour craindre qii’il ni» prit des résolutions extrêmes ; le présent m’effrayait ; je n’osai porter mes regards sur l’avenir, et mes chagrins m’accablèrent au point qne je n'allais pas même
féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avait détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour; il l'avait suivi jusqu’à quinze lieues de la capitale: là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avait conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avaient surpris mon courrier, et l’avaient conduit à PulauskL Celui-ci, le pistolet à la main, l’avait forcé d’a-
vouer à qui il appartenait : Je te renverrai à Lovirinski , lui avait-il dit; annonce-lui de ma part qu’il «'échappera pas à ma juste vengeance. IA ces mots, on avait bandé les yeux à mon courrier ; il ne pouvait dire où on l’avait coudait et renfermé; mais au bout de trois jours, on l’était venu chercher. On avait eiïeore pris la précaution de lui bander les yeux, et de le promener pendant plu* Meurs heures; enfin la voiture s’était arrêtée, ou l’en avait fait descendre. A peine il mettait pied à terre , que ses gardes s’étaient éloignés au grand galop. 11 avait déuehé son bandeau , et s’était va-
trouvé précisément à l'endroit où d’abord on l’i
vait arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétudes ; les menaces de Pulauski m’effrayaient beaucoup moins pour moi que pour Lodoîska, qui restait en son pouvoir. 11 pouvait, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités : je résolus dé m’exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lende- . main , j’instruisis mes sœurs de mon dessein , et je quittai, la capitale ; le seul Boleslas m’accompagnait; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne. Je vis alors que l’événement ne justifiait que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes, répandus dans nos provinces, commettaient mille exac-
tions dans les villes, et désolaient les campagnes.
Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoîska, vivement touché des malheurs de notre patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi , j’allais retourner à Varsovie, pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portaient dans ses états, lorsqu’une rencontre qui semblait devoir être pour moi très-fâcheuse , me forçage prendre un parti tout différent , \
Les Turcs venaient de déclarer la guerre à la
Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée
fai aient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvais alors. Quatre de ces brb
DE FAUBLÀS. ny
gands nous attaquèrent k la sortie d’un Lois , près d’Ostropol. J’avais très- impi udemment négligé de charger mes pistolets ; mais je me servis de mon sabre avec tant d’adresse et de bonheur que bientôt «deux, d’entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupait le troisième, le quatrième me combattait avec vigueur; il me fit à la cuisse une légère blessure , et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l’instant débarrassé de son ennemi , qui , au bruit de la chute de son camarade , prit la fuite., Celui que j’avais renversé le dernier, me dit en mauvais polonais : Un aussi brave homme que toi doit être généreux; je te demande la vie. Ami, t au lieu de m’achever, secours-moi, crois-moi; viens m’aider à me relever; bande ma plaie. Il demandait quartier d’un ton si noble et si nouveau, que je ne balançai pas. Je descendis de cheval : Boleslas et moi , nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. Tu fais bien, brave homme, me disait 1e Tartare, tu fais bien. Comme il parlait, nous vîmes s'élever autour de. nous un nuage de poussière : plus de trois cents Tartares accouraient à nous ventre a terre., Ne crains rien, me dit celui que j’avais épargné, je suis le chef de cette troupe. Effectivement., d’un signe il arrêta ses soldats prêts à me massacrer. Il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. Brave homme, me dit encore leur capitaine, n’avais-je pas raison de te dire que tu faisais bien ? Tu m’as laissé la
* 18 VIEDDC HE Y A il ER'
vie, je sauve la tienne : il est quelquefois bon d’épargner un ennemi , et môme un voleur. Écoute, mon ami, en t’attaquant, j’ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m’étrillant bien;' je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons -nous. H ajouta : Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons 1 , cette nuit:' ces gens-là vont aller chacun à son poste , et jfe » ne pourrais te répondre d’eux. Tu vois ce châteaii sur la hauteur à droite; il appartient à un certain comte Dourlinski , à qui nous en voulons beaucoup , parce qu’il est fort riche : va lui demander un asile; dis-lui que tu as blessé Titsikan; que Titsikan te poursuit : il me connaît de nom; je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées. Au reste, compte que, pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée : garde-toi, surtout, d’en sortir avant trois jours, et d’y rester plus de huit ; adieu.
Ce fut avec un vrai plaisir que nouà prime!
congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étaient des ordres. Je dis à Boleslas: Gagnons promptement ce château qu’il nous a montré. Aussi bien , je connais ce Dourlinski de nom : Pulauski m’a quelquefois parlé de lui. H n’ignore peut-être pas où Pulauski s’est retiré; il n’est pas impossible qu’avec un peu d’adresse nous le sachions de lui. Je dirai, à tout hasard, que c’est Pulauski qui nous envoie : cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan. Toi, Boleslas, n’oublie pas que je suis ton frère, et ne me découvre pas.
Nous arrivâmes aux fossés du château : les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions.. Je répondis que nous venions pour parler à leur maître, de la part de Pulauski; que des b.igands ttons Avaient attaqués et nous poursuivaient.. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes. On nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain sur les dix heures il pourrait nous donner audience. Ou nous demanda nos armes, que nous rendîmes sans difficulté. Bolcslas visita ma blessure , les chairs
étaient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous filmés conduits ensuite dans une chambre basse , où» deux mauvais lits venaient d'être préparés : on nous y laissa sans lumière , et on nous y enferma. f « Je ne pus fermer l'œil de la /nuit. Titsikaa ne m'avait fait qu'une légère blessure; mais celle de mon cœur était si profonde! Au poiut du jour je m'impatientai dans ma prison : je voulus, ouvrir les volets; ils étaient fermés à clef. Je les secoite vigoureusement, les. ferrures sautent; je vois un fort beau parç. La fenêtre était basse, je m’élance , et me voilà dans les jardins de Dourlinski. - Après m’y être promené quelques minutes ,, j’allai m’asseoir sur un banc de pierre placé au pied d’une toùr, dont je considérai quelque/ temps lar-, cliitecture antique. Je restais là, plongé dans jnes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds :♦ je crus qu’elle s était détachée de la couverture de ce vieux bâtiment; et pour éviter un Accident, pareil , j'allai me. placer à l’autre. bout du banc*
i2o VIE DU CHEVALIER
Quelques instans après, une^seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant^ je me levai avec inquiétude, j’examinai la tour attentivement. J’aperçus, à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture. Je ramassai les tuiles qu’on m’avait jetées : sur la première je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre : Lovzinski , c’est donc vous î vous vivez ï Et sur la seconde , ceux - ci : Délivrez - moi , sauvez Lo-» doïska !
Vous ne pouvez , mon cher Faublas , vous figurer combien de sentimens divers m’agitèrent à la fois. Mon étonnement, ma joie , ma douleur, mon embarras ne sauraient s’exprimer. J’examinais la prison de Lodoïska ; je cherchais comment je pourrais l’en tirer. Elle m’envoya encore une* tuile; je lus : À minuit, apportez du papier, de l’encre et des plumes ; demain , une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre. Eloignez-
vous.
Je retournai à ma chambre. J’aperçus Boleslas qui in’aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes Je volet de notre mieux. J’appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettait fin h mes courses , et redoublait mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? Comment nous procurer des armes ? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison ? Le moyen de l’enlever sous les' yeux de Dourlinski , au milieu de ses gens , dans un château fortifié? Et* en supposant que tant d’obstacles ne fussent pas insurmontables f pouvais-je -tenter une entreprise aussi difficile,.
DE FAUBLÀS.
dans le court délai que Titsikan m’avait laissé ? Ne
m’avait-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de n’y pas demeurer plus de huit ? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n’était-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares ? Tirer ma' chère Lo- . doiska de prison pour la livrer à des brigands ; être à jamais séparé d’elle par l’esclavage ou par la mort l Cela était horrible à penser!
. Mais pourquoi était-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu’ell^ m’avait promise, m’en, instruirait sans doute. 11 fallait nous procurer du papier : je chargeai Boleslas de ce «soin , et moi je » me préparai à soutenir, devant Dourlinski, le rôle -»
délicat d’un émissaire de Pulauski. »
* Il était grand jour quand on vint nous mettre* en liberté : on nous dit que Dourlinski pouvait et. voulait nous voir. Nous nous présentâmes avec.* assurançe.Nous vîmes un homme de. soixante ans à peu près , dont l’abord était brusque , et les manières. repoussantes. 11 nous demanda qui nous étions. Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski : mon maître m a. chargé pour vous d’une commission secrète ; mon frère : m’a accompagné pour un autre objet je dois,:
pour m’expliquer être seul ; je ne dois parler qu’à vous seul. Eh bien ! répondit Dourlinski , que ton frère s’en aille; et vous aussi, allez- vous-en , ditil à ses gens : Quant à celui-ci (il montra celui qui . était son confident ) , tu trouveras bon qu’il reste ; tu ♦ peux tout dire devant lui» -~Pulauski m’envoie..*
JU
122 " VIE DU CHEVALIER — Je le vois bien, qu’il t’envoie! — Pour von» demander... — -Quoi.? (je repris courage) pour vous demander des nouvelles de sa fille. — Des nouvelles de sa fille?. Pulauski t’a dit — »
Oui, mon maître m’a dit que Lodoîska était ici.* Je m’aperçus que Douvlinski pâlissait; il regarda, son confident et ine fixa long-temps en silence. Tu m’étonnés, reprit-il enfin : pour te confier un secret de cette importance, iil faut que ton maître soit bien imprudent! — -Pas .plus que vous , seigneur; n’avez-vous pas aussi un confident? Le»; grands seraient bien à plaindre, s’ils ne pouvaient donner leur, confiance à personne. Pulauski m’a chargé de vous dire que Lovzinski avait déjà parcouru une grande partie de la Pologne , et que sans doute il visiterait vos cantons. S’il ose venir ici , me répondital aussitôt avec la plus grande . vivacité , je lui garde un logement qu’il occupera, long-temps. Le connais-tu , ce Lovzinski? — Je
l’ai vu souvent chez .mon maître,- à Varsovie;. —
On le dit bel homme ? — Il est bien fait , et de ma
taille à peu près. *-^Sa figure ? —Est prévenante; c’est un.. C’est un insolent! interrompit-il avec éolère;;si jamais il tombe en mes mains ! — Seigneur , on assuré qu’il est brave. — < Lui ! je parie qu’il ne sait. que séduire les filles. Si jamais il tombe en mes mains ! (je me contins) Il ajouta d’ün ton plus calme .:’ 11 y a bien long-temps que Pulauski ne to’a écrit, où est-il à présent? — ^Seigneur, j ni des* ordres précis de ne pas répondre à cette question-là : tout ce que je puis vous dire , c’est qu’il a, pour cacher sa retraite et pour n’é-
DE FAUBLAS. ' i*3
crire a personne , de grandes raisons qu’il viendra bientôt vous, expliquer lui-même.
Dourlinski parut très-étoniié ; je crus même remarquer quelques signes de frayeur ; il regarda son confident, qui 1 semblait aussi embarrassé que lui. — Tu dis que Pulauski viendra bientôt.... ..
— Oui , seigneur, sous quinzaine au phjs tard. 11 regarda encore son confident, et puis affectant tout à coup autant de sang-froid qu’il avait montré d’embarras : Retourné à ton maître ; je suis fâché de n’avoir* que de mauvaises nouvelles à lui ‘donner; tu lui diras que Lodoïska n’est plus ici. Je fus à mon tour fort surprià. Quoi! seigneur, Lodoïska. . . — N’est plus ici , te dis-je. Pour obliger Pulauski que j’estime, je me suis chargé, quoiqu’avec répugnance , du soin de garder sa fille dans mon château ; personne , que moi et lui , (il me montra son confident) ne savait qu elle y fût. Il y a environ un mois, nous allâmes comme a l’ordinaire lui porter des vivres pour sa journée; il n’y avait plus personne dans son appartement. J’ignore comment elle a fait; mais ce que je sais
bien, c’est qu’elle s’est échappée; je n’ai pas entendu parler d’elle depuis : elle sera sans doute allée joindre Lovzinski à Varsovie , si pourtant les Tartares ne l’ont pas enlevée sur la route.
Mon étonnement devint extrême : comment concilier ce que j’avais vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disait? Il y avait là quelque mystère que j étais bien impatient d 'approfondir i cependant je me gardai bien de faire paraître le moindre doute : Seigneur, voilà des nouvelles
i»f VIE DU CHEVALIER
.bien tristes pour mon maître. — Sans doute ; maia ce n est pas ma faute. — «Seigneur, j’ai une grâce • à vous demander. — Voyons. — Les Tartares dévastent les environs . de votre château; ils nous ont attaqués , nous leur avons échappé comme par .miracle; ne nous accorderez- vous pas, à mon frère et a moi , la permission de nous reposer ici .seulement deux jours? — Seulement deux jours, .j’y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à . .son confident. — Au rez-de-chaussée, répondit .celui-ci , dans une chambre basse. . -Qui donne .sur mes jardins! interrompit Dourlinski avec inquiétude. — .Les volets ferment à clef, répondit .l’autre. — «N’importe, il faut les mettre ailleurs.. .Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua : Cela n’est pas possible ; mais. . . Il lui dit le reste à loiAille. A la bonne heure, répondit le maître, et qu’on le fasse à l’instant; et s’adressant à moi : Ton frère et toi , vous vous en irez après demain; avant de partir, tu me parleras; je te donnerai une lettre pour Pulauski.
J’allai rejoindre Boleslas dans la cuisine , où il .déjeunait; il me remit une petite bouteille pleine ■ d’encre, plusieurs plumes et quelques feuilles de papier qu’il s était procurées sans peine. Je brûlais d’envie d écrire à Lodoïska ; l’embarras était de trouver un lieu commode , où les curieux ne .pussent m’inquiéter. On avait déjà prévenu Bolcslas que nous ne rentrerions dans la chambre où .nous avions passé la nuit que pour y coucher. Je m’avisai d'un stratagème qui me réussit parfaûtement. Les gens de Dourlinski buvaient avec mon
DE FAUBtAS. 12S
prétendu frère; ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J’avalai de bonne grâce, et coup sur coup , plusieurs verres d’un fort mauvais vin : bientôt mes jambes
chancelèrent, ma langue s’embarrassa; je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables; en un mot, je jouai si bien l'ivresse , que Bolcslas lui-même en fut la dupe. Ii tremblait que, dans ce moment où je paraissais disposé à tout dire, mon secret ne m échappât. Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n’a pas la tête forte aujourd’hui ; c’est peut-être un effet de sa blessure, ne le faisons plus ni parier ni boire; je crains que cela ne l’incommode, et même si vous vouliez m’obliger, vous m’aideriez à le porter sur son lit. Sur le sien? non cela ne se peut pas, répondit l’un d’eux; mais je prêterais volontiers ma chambre. On me prit , on m’entraîna , on me monta dans un grenier, dont un lit , une table et une chaise formaient tout l’ameublement. On m'enferma dans ce taudis ; c’était là tout ce que je voulais ; de* que je fus seul, j’écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençais par me justifier pleinement des crimes que Puiauski m’avait supposés; je lui racontais ensuite fout ce qui m’était arrivé depuis le moment de notre séparation , jusqu’à, celui où j’avais été reçu chez Dourlinski ; je lui détaillais l’entretien que je venais d’avoir avec celui-ci ; je finissais par t'assurer de l’amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurais que, dès qu’elle m’aurait donné sur son sort les éclaircissemens nécessaires, je m’expô-
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serais à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée , je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Etait-ce bien Lodoïska qui m’avait jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski aurait-il eu l'injustice de punir sa fille d’un amour que luimeme avait approuvé ? Aurait-il eu l’inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? Et, quand meme la haine qu’il m’avait jurée l’aurait aveuglé à ce point, comment Dourlinski avait-il pu s e résoudre à servir ainsi sa rengance? Mais d’un autre côté , depuis trois mois , je ne portais , pour me déguiser mieux , que des habits grossiers ; les fatigues ,d’un long voyage et mes chagrins m’avaient beaucoup changé. Quelle autre qu’une amante avait pu reconnaître Lovzinski dans les . jardins de Dourlinski ? N’avais-je pas vu d’ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourliuski lui-même n’avouai t-il pas que Lodoïska avait été chez lui prisonnière ? Il ajoutait , il est vrai > quelle s’était échappée; mais cela était-il croyable ? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m’avait vouce a moi, sans me connaître? Pourquoi cet air d’inquiétude, quand ou lui avait dit que les émissaires nie Pulauski occupaient une chambre qui donnait sur le jardin ? Pourquoi surtout cet air d’effroi , quand je lui avais anuoncé la prochaine arrivée de mon prétendu maître ? Tout cela était bien fait potir me donner de terribles inquiétudes; j’entrevoyais des choses affreuses, que je ne pouvais expliquer. Depuis deux heures, jft pie fanais snns cesse de nouvelles questions , aux-
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quelles^) étais fort embarvassé de répondre; lorsqu’enfin Boleslas vint voir si son frère avait recouvré la raison. Je n’eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avait été feinte; nous descendîmes dans la cuisine , où nous passâmes le reste de la journée, Quelle soirée, mon cher Faublas! Aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.
Enfin Von nous conduisit dans notre chambre, où l’on nous enferma , comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche, nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre; je me préparais à sauter dans le jardin ; mon embarras fut égal à mon désespoir; quand je me vis retenu par des barreaux. Voilà, dis-je à Boleslas , ce que le maudit confident de Douriinski lui disait à l oreille : voilà do qu’approuvait le maître odieux , quand il répondit : A la bonne heure , et qu'on le fasse à l'instant ; voilà ce qu’ils ont exécuté dans la journée; ceét pour cela que l’entrée de cette chambre nous a été interdite. Seigneur ,* ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas ; car ils n’ont pas aperçu que ce volet avait été forcé; Hé ! qu’ils l’aient vu
ou non , m*écriai-je avec violence , que m'importe !
Cette grille fatale renverse toutes mes espérance»; elle assure l’esclavage de Lodoîska, elle assure ma mort, ' ;
Oui sans doute , elle assure ta mort , me cria-
t-on; en ouvrant ma porte. Douriinski précédé de quelques hommes armés, et suivi de quelque!
. ia8 VIE DU CHEVALIER
. autres qui portaient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. Traître! me dit-il, en me lançant des regards où sa fureur était peinte , j’ai tout entendu , je saurai qui tu es , tu me dira,s, ton non*, ton prétendu frère le dira, tremble! Je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable! Qu’on les fouille ! dit-il à ses gens. Ils se précipitèrent sur moi , j’étais sans armes , je fis une résistance inutile. Ils m’enlevèrent mes papiers et la lettre que j’avais préparée pour Lodoiska. Dout- .linski donna, en la lisant, mille signes d’impatience; il y était peu ménagé. Lovzinski, me dit-il avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine ; bientôt je la mériterai davantage ; en atten- . dant , tu resteras avec ton digne confident dan* cette chambre que tu aimes. A ces mots, il sortit.; on ferma la porte à double tour; il posa une sentinelle en dehors , et une autre vis-à-vis les fenêtres dans le jardin.
Vous vous figurez dans quel accablement nous .restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étaient à leur comble, ceux de Lodoïska m’affectaient bien plus vivement: l’infortunée! quelle devait être son inquiétude! Elle attendait Lovzinski, et Lovzinski l’abandonnait! Mais non,
JLodoïska me connaissait trop bien; elle ne uie soupçonnerait pas d’une aussi lâche perfidie. Lo Üoïska! elle jugerait son amant d’après elle! elle sentirait que Lovzinski partageait son sort, puisqu’il ne la secourait pas. v . . hélas ! et la certitude , de mon malheur augmenterait encore le sien ! j
Telles furent, dans Je prunier moment, mes
réflexions «ruelles. On me laissa tout le temps d’en faire beaucoup d’autres no» moins tristes. Le lendemain, on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pom* norre journée. A la qualité des alimens qu’on nous fournissait, Boleslas jugea qu’on ne chercherait pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportait son * sort plus courageusement; il m’offrit ma part du maigre repas qu’il allait faire. Je ne voulais point manger; il me pressait vainement; l’existence était devenue pour moi un insupportable fardeau. Ah! Tivez, me dit-il enfin, en versant un torrent de larmes, vivez! Si ce n’est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska. Ces mots' firent sur moi la plus vive impression , ils ranimèrent mon courage ; l’espérance rentra dans mon cœur , j’embrassai mon serviteur fidèle. O mon ami! m’écriai-je avec transport , ô mon véritable ami ! je t’ai perdu , et mes maux me touchent plus que les tiens! Donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi : veuille le jitste ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang! Tu verras que ton maître n’est pas un ingrat. Nous nous embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! Comme il est doux, lorsqu’on souffre, d’entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation !
Il y avait douze jours que nous gémissions dans cette prison , lorsqu’on vint m’en tirer pour me conduire à Dourlinski. * Boleslas •'voulut me
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suivre , on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portais depuis plui de dix ans; je dis à Boléslas : Cette bague me fut donnée par M. de P***, lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends -la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd’hui sa trahison en me faisant assassiner, s’il te permet ensuite de sortir de ce château, va, trouver ton roi, montrelui ce bijou; rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs; Boléslas, il te récompensera; il fera secourir Lodoîska.t Adieu, mon ami.
On me conduisit à l’appartement de Dourlinski ; dès que la porte s’entr ouvrit, j’aperçus dans un fauteuil une femme évanouie, j’approchai, c’était Lodoïska. Dieu! que je la trouvai changée!.,, maisqu’elle était belle encore! Barbare, dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska. reprit ses sens. Ah, mon cher Lovzinski!
. sais-tu ce que l’infame me propose ? Sais-tu à quçï prix il m’offre ta liberté? Oui, s’écria Dourlinski, oui , je le veux : te voilà bien sure qu’il est en mon pouvoir. Si dans trois jours je n’obtiens rien , dans trois jours il est mort. Je voulais me jeter aux genoux de Lodoïska ; mes gardes m’eoi empêchèrent : Je vous revois enfin , tous mçs maux sont oubliés , Lodoïska ; la mort n’a plus rien qui m’épouvante... Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille ; songe que le roi vengera son ami. Ou’on l’emmène! s’écria Dourlinski. Ah!
DE FÀUBLAS. i3i
nid dit Lodoïska, mon amour t’a perdu! Je voulais repondre; on me reconduisit dans ma prisou. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m’avoua qu’il m'avait cru perdu : je lui racontai comment ma mort n était que différée. La scène dont je venais d’étre témoin avait enfin confirmé tous mes soupçons; il était clair que Pulauski ignorait les indignes traitemens que sa fille essuyait ; il était clair que Dourlinski , amoureux et jaloux, satisferait sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avait laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà» s étaient écoulés; nous étions au milieu de la nuit qui précédait le troisième; je ne pouvais dormir, et me promenais dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j’entends crier aux armes : des hurlemens affreux s’élèvent de toutes parts autour du château ; il se fait un grand mouvement dans l’intérieur ; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste s Boleslas et moi nous distinguons }a voix de Dourlinski ; il appelle , il encourage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémisse* jnens des mouratis. Le bruit , d’abord très-grand , semble diminuer ; il recommence ensuite , il se prolonge , il redouble , on crie victoire! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux suc-, çcde un silence effrayant : bientôt un bruissement gourd frappe nos oreilles, l’air siffle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jar*
clin se colorent d’une teinte jaune et rougeâtre, nous volons à la fenêtre : les flammes dévoraient le château de Dourikiski ; elles gagnaient de tous côtés la chambre où nous étions , et , pour comble d’horreur , des cris perçans. -.partaient de la tour où je savais que Lodoïska était enfermée.
Ici M. Duportail lut interrompu par le marquis de B***, qui, n’ayant trouvé aücun laquais dans l’antichambre, entra sans avoir été annoncé. II. recula deux pas en me voyant : Ah! ah! dit-il en saluant M. Duportail, c’est que vous avez aussi un fils?.* Puis s’adressant à moi : Monsieur est apparemment le frère... ?— De ma sœur, oui . monsieur. .
— .Hé. bien, vous avez une sœur fort aimable,.
charmante! Vous êtes aussi honnête qu’indulgent, *
interrompit M. Duportail. Indulgent! oh! je,
ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous , monsieur.
• — -A moi! aurais-je eu le malheur ? — Oui,,
vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant. — Comment? monsieur. < — -Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever mademoiselle 'Duportail; la maiiquise comptait bien que sa chère fille passerait la nuit chez elle. Point du tout.. — J’ai, craint , monsieur , que ma fille ne . vous causât beaucoup d’embarras. — Aucun, aucun, monsieur; , mademoiselle Duportail est charmante , ma femme raffole d’elle , je vous *l ai déjà dit. En vérité , ajouta-t-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-la plus quelle ne m’aime moi-
même. Je suis. pourtant son mari! au moins si
vous étiez venu vous-même la chercher ! — Par-
DE FAUBLAS. , i33
don, monsieur, j’étais incommodé, je le suis même encore beaucoup,... je sais que je dois à madame de B*** des remercîmens....*— Ce n’est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n’étais, pas tout-à-fait à mon aise; le marquis me considérait avec une ajttcntionjqui m’inquiétait.) Savezvous bien , me dit-il enfin , que vous ressemblez beaucoup àmademoiselle votre sœur? — Monsieur,, vous me flattez.. — Mais c'est que cela est frappant. Allez, allez, je m’y connais bien; d’abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste. Je vous le demande a vous-même; je ne vous avais jamais vu , et je vous ai reconnu tout de suite.
M. Duportail ne put s’empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. Monsieur, dit-il à celui-ci, c’est que, comme vous l’avez fort bien re-
marqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il /faut convenir qu il y a un air de famille. Oui , répondit le marquis en me regardant toujours, ce
jeune homme est bien, fort bien; mais sa sœur est
encore mieux, beaucoup mieux. (Il me prit par le bras.) Elle est un peu plus grande; elle a l’air plut raisonnable, quoiqu’elle soit un peu espiègle; c’est bien là sa figure; mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans' le maintien, et dans toute l’habitude du corps quelque chose de plus.... nerveux, dt plus roide. Oh! dame, n’allez pas vou$ fâcher y tout cela est bien naturel ; il ne faut pas qu’un garçon soit fait comme une tille. (Le flegme de M. Duportail ne put tenir contre ses derniers propos; le marquis nous vit rire , et se mit à rire de
i36 VIE DU CHEVALIER Du portail soupe chez madame de *** : le premier nom qui vous viendra à l’esprit. — Hé bien, après. 1 le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille ; c’est ainsi qu’il est fait, il vous la dit lui-même — *« Comment donc faire?... — Comment? mon trèscher père, je fais si bien la demoiselle! je vais m’habiller en femme , et votre iille viendra, réellemcnt souper avec vous. Ce sera votre hls r au contraire , qui sera retenu et qui ne viendra pas. 11 est six heures, je serai de retour à dix ; j’ai le temps. — A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle... vous m’avez embarqué dans une aventure!... mais il ny a plus à s’en dédire : Allez vite, et revenez.
Je courus à l’hôtel; Jasmin me dit que mon pere était sorti, et qu’une fort jolie demoiselle m’attendait chez moi, depuis plus d’une heure. Une jolie demoiselle, Jasmin! Je m’élamcai comme un trait dans mon appartement. Ah, ah? Justine, c’est toi! Jasmin disait bien que c’était une jolie demoiselle! et j’embrassai Justine. Gardez cela pour ma maîtresse , me dit-elle d’un petit air boudeur.— Pour ta maîtresse, Justine? Tu la vaux bien! — Qui vous l’a dit? Je le soupçonne, il ue tient qu’à toi que j’en sois certain; et j’embrasse Justine , et Justine me laissait faire , en répétant : Gardez cela pour ma maîtresse. Mon dieu , que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Estce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme? — Ce soir pour la dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme
DE FA U B L AS. i3 7
à ton service , belle enfant. — A mon service ? Oh que non ; au service de madame. — ■ Au sien et a a tien en même temps, Justine. — Oui dàî il vous en faut donc deux à la fois? — Je sens , ma clière , que ce n’est pas trop. J’embrassai Justine, et mes mains se promenaient sur une gorge fort blanche qu’on ne défendait presque pas. Mais voyez donc comme il est hardi! disait Justine; qu’est devenue la modestie de mademoiselle Duportail ? — Ah, Justine, ah, tu ne sais pas. comme une nuit m’a
changé!- — Cette nuit-la avait bien changé ma © ^ . 0 . maîtresse aussi; le lendemain clic était pâle! fatiguée ! Mon dieu! en la voyant, je n’ai pas
eu de peine a deviner que mademoiselle Duportail était un bi en brave jeune homme! — Quand je te dis, Justine, que je n’en aurais pas trop de deux.
Je voulus l’embrasser; pour cette fois, elle se
défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière
elle, elle y tomba à la renverse ; et par un malheur, auquel on s’attend peut-être , je perdis l’équilibre au même instant.
Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressait pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensais de la petite espièglerie qu’elle avait faite au marquis. — Quoi donc, mon enfant! — L’étiquette au milieu du dos? que dites-vous du tour? — Charmant! délicieux! presqu 'aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. — A propos d’elle, et ma commission donc ! ma maîtresse vous attend. . . Elle m’attend ? j’y cours! — Là! le voilà parti! et où courez,vous? — Je n’en sais rien. — -Voyez donc comme
il me plantait là ! — Justine c’est que : . .. tu
conçois. . . — Je conçois que vous êtes un franc libertin. — Tiens , Justine, faisons la paix; un louis cl’or et un baiser! — Je prends l’un très-volontiei’s. . . .et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! Oh! comme vous avancerez dans le monde! ah! ça, partons; suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer
dans une boutique; à côté est une porte-cochère,
que vous trouverez entrouverte; vous entrerez *
. vite, un portier vous demandera qui vous êtes; Vous répondrez, l'amour. Vous grimperez au premier étage , sur une petite porte blanche , vous lirez ce mot, Paphos. Vous ouvrirez avec la cïcf que voici , et vous ne resterez pas long-temps seul. Avant de sortir, j’appelai Jasmin, pour lui or-
donner de prendre un autre habit que celui de la maison , et d’aller de ,1a part de M. Saint-Luc, annoncer à M. Duportail, que son fils ne reviendrait • • pas souper.
Cependant Justine s’impatientait , je la suivi», elle entra chez une marchande de modes; je me précipitai dans la porte-coclière. U amour , criai-je au portier; et d’un saut je fus à Paphos. J’ouvris,' j’entrai; le lieu me parut digne du dieu qu’on J adorait. Un petit nombre de bougies n’y répandait qu’un jour doux ; je vis des peintures charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes; je remarquai surtout , dans le fond d’une alcôve dorée tapissée de glaces , un lit à ressort, dont les draps de satin noir devaient relever merveilleuse-
DE FAUBLAS. i3g
inent l'éclat d une peau fine et blanche Alors je un* souviens que j’avais promis a M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l’on devine que je m’en ressouvins trop tard.
Une porte, que je n’avais pas remarquée, s’ouvrit tout a coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l’emporter dans l’alcove, la poser sur le lit mouvant , m’y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d’un moment. La marquise reprit sessensen meme temps que moi. Je lui demandai comment elle sc partait. Que dites-vous donc? répondit-elle d’un air étonné. Je répétai : Ma chère petite mamau , comment vous portez-vous? Elle partit d’un éclat de rire. Je croyais avois mal entendu: le comment vous portez-vous est excellent! Mais, si j’étais incommodée , il serait bien temps dé me le demander. Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade ? mon cher Faublas , a'joutat-elle en m’embrassant tendrement, vous êtes bien vif. — Ma chère petite maman, c’est que je sais aujourd’hui bien des choses que j’ignorais il y a trois jours. — Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes? — Oh non! répéta-t-elle en me contrefaisant; je vous crois bien, monsieur le libertin (elle m’embrassa encore). Promettez de ne vous en souvenir jamais qu’avec moi, de ces choseslà. — Je vous le .promets, ma petite maman. — » .Vous jurez d’êtrç fidèle? — Je le jure. — Toujours? — Oui, toujours. — Mais , dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat. — Je n’étais pas chez moi; j’ai diné
lio VIE DU CHEVALIER
chez M. Duportail. — Chez M. Duportail? il vous a parlé de moi? — Oui Vous ne lui avez pas
compté les folies — Non , maman. — Elle continua d’un ton très-sérieux : Vous lui avez bien dit que j’ai été, comme le marquis, trompée par les apparences? — Oui, maman. — Et que je le suis encore? poursuivit-elle d’une voix trcimldante, mais en me donnant le baiser le plus tendre. — Oui , maman. — Charmant enfant ! s’écriat-elle , il faudra donc que je t’adore! — Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra. Cette réponse me valut plusieurs caresses. Et puis un reste d’inquiétude se faisant sentir encore : Ainsi vous avez assuré M. Duportail, que je vous crois... fille, ajouta la marquise, en rougissant. — Oui.
— Vous savez donc mentir? — Est-ce que j’ai menti? — Je pense que le fripon 4 se moque de sa maman ?
Je feignis de vouloir m’enfuir, elle me retint : Demandez pardon , tout a l’heure , monsieur. Je le demandai comme un homme qui était bien sûr de l’obtenir. Le badinage s’échauffa, la paix fut signée.
Vous n’êtes plus fâchée? dis-je à la marquise. Bon ! répondit-elle en riant : Est-ce que la colère d’une amante tient contre de pareils procédés? — Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux : savez-vous à qui j’en ai l’obligation ? 11 serait bien singulier que vous crussiez en devoir la reconnaissance à quelque autre qu'à moi ? — - Cela est singulier, j’en conviens; mais cela est.
— Expliquez-vous, mon bon ami. — J’ignorais le' bonheur que vous me prépariez; je serais encore
DE FAUBLAS. rfli
allez M. Duportaîl , si votre cher mari n’était venu faire une visite... — rA M. Duportaîl? — Et à moi f maman. — Il vous a vu chez M. Duportaîl ?
Ici , je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s’était passé dans la visite que le marquis nou9 avait faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. Ce pauvre marquis! rne dit-elle, il a la plus maligne étoile ! Il semble qu’il aille exprès chercher le ridicule. Une femme est bien malheureuse , mon cher Faublas! Dès qu'elle aime quelqu’un, son mari n’est plus qu’un sot. — Petite maman, vous n’ètes pas tant k plaindre; il me semble que
dans ce cas le malheur est pour le mari. — -Ah! c est que, répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des humiliations qu’un mari reçoit. — On souffre quelquefois , je le veux bien ; mais aussi n’en profite-t-on jamais? — Faublas, vous vous ferez battre!... Mais , dites-moi , il faut que vous alliez souper avec le marquis, et vous n’avez pas de robe ? et puis comptez-vous me quitter sitôt? — Le plus tard qu’il me sera possible , ma belle maman. — Mais vous pouvez vous habiller ici. A ces mots, elle sonna Justine : Va,
lui dit-elle, chercher une de mes robes; il faut que nous habillions mademoiselle. Je fermai la porte sur Justine , qui me donna un petit soufflet ; la marquise ne s’en aperçut pas. Je retournai pvos d’elle.
Petite maman, êtes-vous bieii sure que votre femme de chambre ne jasera pas? — Oui, mon ami ; je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus d’argent qu’on ne lui en donnerait polir parler. Je
i4a VIE DU CHEVALIER
ne pouvais vous recevoir chez moi; il fallait renoncer au plaisir de vous voir, ou me décider à faire une imprudence; mon cher Faublas, je n’ai
pas balancé Charmant enfant! ce n’est pas la
première folie que tu me fais faire ! Elle prit ma main , qu’elle baisa , et dont elle se couvrit les yeux. — Petite maman, vous ne voulez plus me voir? — Ah! toujours et partout, s’écria-t-elle, ou bien il eût fallu ne te voir jamais !
Ma main, qui, tout à l’heure, me cachait ses yeux, maintenant était pressée sur son cœur. Son cœur ému palpitait; ses longues paupières se remplissaient de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandait un baiser; elle en reçut mille. Un feu dévorant me brûlait; je crus qu’il était partagé, je voulus l’éteindre; niais mou amante, plus heureuse, plongée dans l’ivresse d’un tendre épanchement , goûtait les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent do l’âme : elle refusa des jouissances moins ravissantes, quoique délicieuses.
Ne plus te voir, reprit-elle , ce serait ne plus exister! et je n’existe que depuis quelques jours!... \Une imprudence! ajouta-t-elle bientôt, en promenant , sur tous les objets qui nous environnaient , ses regards étonnés, ah! n’en ai-je fait, qu’une? Ah! cojoibien j’en dois risquer encore, si j’en juge par celles quen 9i peu de temps tu m’as obligée de commettre! — Chère maman, je me permets une question peut-être bien indiscrète; mais vouq excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nous X ici? Cette question tira la marquise de l’exlas»
où elle était.. Chez qui nous sommes?... chez.... chez une de mes amies. — Cette amie-là aime... ; Madame de B***, tout-à-fait remise, se hâta de m’interrompre : Oui, Faublas, elle aime, vou* ayez dit le mot; elle aime!... C est l’amour qui a fait ce lieu charmant; c’est pour son amant... — Et pour le vôtre, ma petite maman — Oui, mon bon ami , elle a bien voulu mre prêter ce boudoir . pour ce soir. — Cette porte par laquelle vous êtes entrée? — Donne dans ses appartemens. — Maman, encore une question. — Voyons. — (Comment vous port'ez-voüs ? (Elle me regarda d’un air étonné et riant.) Oui, continuai-jc , plaisanterie à part, vous étiez malade avant- hier.... M. de Rosam-
bcrt — Ne me parlez pas de lui. M. de Rosam-
bert est un indigne homme , capable de me faire à moi mille noirceurs , et à vous mille mensonges. Qu’il vous trouve disposé à le croire , il vous affirmera confidemment qu’il a eu tout l’univers. Encore, s’il n’était que sot, on pourrait le lui pardonner; mais ses odieux procédés pour moi , quand même je les aurais mérités , devaient toujours inexcusables. — Il est vrai qu’il nous a bien tourmentés avant-hier. — Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit! Laissons cela cependant.... Quand je te vois, mon
bon ami, je ne songe plus à ce que j’ai souffert pour toi........ Qu il est bien dans ses habit*
d’homtne! qu’il est joli! qu’il est char-
mant! mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d’un air léger, il faut quitter tout cela! Allons, monsieur de Faublas, faites place à mademoiselle Duport&il. A ces mots, elle délit d’un
iU VIE DU CHEVALIER.
coup de main tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide que j’avais déjà beaucoup dérangé, et que j’enlevai tout -à-fait. Elle continua l’attaque, je me plaisais à la vengeance; nous ôtions tout, sans rien rétablir. Je montrai à
la marquise demi-nue l’alcove fortunée, et cette fois elle s’y laissa conduire. t
;On grattait doucement à la porte; c’était Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avait fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j’allais, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre; la marquise tira un cordon; des rideaux se fermèrent sur nous, la
porte s’ouvrit. — Madame, voici tout ce qu’il faut;
vous aiderai- ie à rhabiller ? — ÜNon, Justine, je
mon charge, mais tu la coifferas, je te sonnerai. Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encore à. contempler les tableaux rians et multi-
pliés que nous offraient les glaces dont nous étions environnés. Allons, me dit la marquise en m’embrassant, il faut que j’habille ma fille. Je voulus marquer l’instant de la retraite par une dernière victoire. ÎSon, non, mon bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.
Ma toilette commença; tandis que la marquise s’en occupait sérieusement, je m’amusais à tout autre chose. Voyez s’il finira, disait ma belle mai-
tresse : allons, songez qu’il faut être sage, vous voilà demoiselle. J’étais affublé d’un jupon et d’un corset. Ma petite maman , il faut d’abord que Justine me coiffe ensuite elle finira de m’habiller* («T allais sonner.) — Qu’il est étourdi! ne voye*-
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vous pas dans quel état vous m’avez mise ; ne fautil pas que je m’habille aussi ? J offris mes services à la marquise; je faisais tout de travers : Petite maman, il faut plus de temps pour réparer que pour détruire. — Oh, oui, je le vois bien! quelle femme de chambre j’ai là ! elle est encore plus eu-* rieuse que maladroite.
Enfin nous sonnâmes Justine. Petite, il faut coiffer cette enfant. — Oui r madame ; mais ne faudra-t-il pas que j’arrange vos cheveux aussi? -^-Pourquoi donc? suis-je décoiffée? — Madame, il me semble que oui. La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d’homme : Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous. Dans une autre armoire plus profonde se trouvait une table de toilette qu’on roula .jusqu’à moi; et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.*
La marquise , en se plaçant auprès de moi , me dit : Mademoiselle Duportail , permettez-moi de vous faire ma cour. Oui, oui, interrompit Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la sienne. Que dit donc cette écervelée ? répondit la marquise. — Elle dit que je vous aime bien 1 — Dit-elle vrai, Faublas? — En doutez-vous, maman ? et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment : Diables de cheveux! ditelle , en donnant un coup de peigne vigoureux , comme i! s sont mêlés! — Haii... Justine, tu me fais mal! — Ne faites pas attention, monsieur; songez à votre affaire, madame vous parle. — Petite, je, ne dis mot, je regarde mademoiselle Dv-\
i46 VIE DU CHEVALIER portail. Tu la fais bien jolie ? — C est pour quelle plaise davantage à madame.- — Petite, je crois qu’au fond cela t’amuse , mademoiselle Duportail ne te déplaît pas ?— Madame, j’aime encore mieux M. de Faublas. — Elle est de bonne foi, au moins.
— - iDc très-bonne foi, madame : demandez-lui plutôt à lui-même. — Moi! Justine, je n’en sais rien. — -Vous mentez, monsieur. — Comment ! je mens ! Oui , monsieur , vous savez- bien que r quand il faut faire quelque chose pour vous , je suis toujours prête.... Madame m’envoie che* vous : zeste , je pars ! Oui , interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas. — Madame, aujourd’hui ce n est pas ma faute, il in’a fait attendre. ( Ici Justine me chatouilla doucement le cou, en tournant une boucle ).r— C’est qu’il n’est par » pressé quand il faut venir me voir! — Ah! petite maman , je ne suis heureux qu’auprès de vous. J’embrassai la marquise qui faisait mine de s’en défendre. Justine trouva le- badinàge trop long, elle me pinça rudement. La douleur m’arracha un cri. Prenez donc garde à ce que vous faites , dit la marquise à Justine, avec un peu d’humeur., — Mais, madame, aussi il ne peut pas se tenir un moment tranquille.
II y eut quelques instans de silence ; ma belle maîtresse avait une de mes mains dans les siennes; l’espiègle soubrette occupa l’autre; en me faisant . tenir un bout du ruban qui devait nouer mes fcher yeux; et, saisissant le moment, elle m’appliqua un peu de pommade sur la figure. Justine! lui dis-jo petite! dit la marquise, — .Madame, je n’exnplçi*
DE F AU B LAS. ify
qu une main; que ne se défend-il avec l’autre?. Et, puis feignant que la houppe lui était échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux. — Petite î vous êtes bien folle!.... je ne vous enverrai plus chez lui ! — Bon ! madame , est-ce qu'il est dangereux ? je n’ai pas peur de lui. — Mais , J ustinc , c’est que tu ne sais pas comment il est vif !— — Oîi, que si ! madame. Tu le sais, petite? — -Oui, madame.— îVous le savez, Justine? — Oui, madame; madame se souvient du soir qu’elle a couché chez nous? cette belle demoiselle! — Hé bien? — J’ai offert de la déshabiller, madame n’a pas voulu. — Sans doute ; elle avait un air si modeste ! si timide! qui n en aurait été la dupe? je ne sais pas‘ comment j’ai pu lui pardonneri-^- C’est que madame est si bonne!... Madame, je disais donc que vous n’aviez pas voulu. Mademoiselle Dupor^ tail se déshabillait derrière les rideaux; je passai, par hasard près, d’elle, au moment .où, ayant ôté son dernier jupon, elle s’élançait dans le lit.-— Enfin? — Enfin, madame, cette drôle de demoi-
selle sauta vite, si singulièrement, que Hé s
bien, achève donc, dis-je à Justine. — Ali! mais
je n’ose. Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage avec son éventail. — Elle sauta si singulièrement et avec si peu de précaution r que
je m’aperçus Quoi! Justine, interrompit la*
marquise d’un ton presque sérieux , vous aperçûtes? — Que c était un jeune homme, oui, madame. — Comment! et vous ne m’avez pas avertie! — Bon! madame, le pouvais-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis prêt d’y en-
*48 VIE DU CHEVALIER trer! cela aurait fait un beau vacarme !.., et puis' madame le savait peutrêtre. A ces derniers mots la marquise pâlit. Vous me manquez, mademoiselle; sachez que , si je veux bien m’oublier , je ne veux pas qu’on s’oublie! Le ton dont ces paroles furent prononcées , fit trembler la pauvre Justine ; elle s’excusa de son mieux. Madame, je plaisantais. — Je le crois, mademoiselle; si je pensais que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chas- - serais dès ce soir. Justine «e mit à pleurer. Je tâchai d’apaiser la- marquise. Convenez, me dit
celle r ci , qu’elle m’a dit une impertinence !
comment! oser supposer, oser me dire en face et devant vous, que je savais... (elle rougit beaucoup , me prit la main et me la serra doucement. ) Mon cher Faublas, mon bon ami, vous savez comme tout cela s’est passé; vous savez si ma faiblesse est excusable ! votre déguisement trompe tout Je monde. Je vois au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d’esprit, pour qui je me sens beaucoup d’inclination ; elle soupe chez moi , elle y couche, tout le monde se retire... L’aimable
demoiselle est dans mon lit , a côté de moi !
Il se trouve que c’cst un charmant jeune homme !.. jusqu’ici le hasard , ou plutôt l’amour, a tout fait. Après cela j’ai sans doute été bien faible; mais quelle femme à ma place aurait résisté ? Le lendemain je m’applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l’assure. Faublas , vous connaissez le marquis ; on m’a mariée malgré moi , on m’a sacrifiée. Quelle femme excusera-t-on , si l’on me juge à la rigueur? (je vis la marquise prête à pleurer,
j'essayai delà consoler par le baiser le plus tendre; je voulus parler). Un moment, me dit-elle, un moment , mon ami ; le lendemain je confie à mademoiselle mon étonnante aventure , je lui dis tout, tout! Faublas. . . elle a le secret de ma vie, le secret le plus cher! elle parait me plaindre, m'aimer; point du tout , elle abuse de ma confiance , elle suppose une horreur , elle me dit en face. . . .
Justine fondait en larmes ; elle tomba aux genoux de sa maîtresse , elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes; car j étais vivement ému. La marquise fut attendrie : Allez, dit-elle, allez, je vous pardonne. Justine baisa la main de sa maîtresse, et s’excusa de nouveau. G est assez, lui répondit-on, c’est assez, je puis calmée, je suis contente, relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des faiblesses, il ne faut pas* lui supposer des vices ; que , loin de chercher à la trouver plus coupable, vous devez l’excuser ou la plaindre; et qu enfin vous ne pouvez, sans vous rendre in digne de ses bontés, lui manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi, je te dis que je te pardonne; finis cette coiffure , et qu’il ne soit plus question de cela.
Justine reprit son ouvrage, en me lorgnant d’un air confus. La marquise me regardait languissamment; nous gardions tous trois le silence; ma toilette- n’en alla que plus vite; jVus deux femmes de chambre au lieu d'une. Il était* neuf luxures, il fallu! se séparer; nous nous donnâmes
*5o VIE DU ClIElVALIEir
le baiser d’adieu. Allez, friponne, me dit la marquise , et ménagez mon mari; demain je tous donnerai de mes nouvelles. Je descendis, un iîacra -était a la porte; comme j’y montais, deux jeunes gens passèrent; ils me regardèrent de très-près, et se permirent quelques plaisanteries , plus grossières que galantes. J’en fus surpris; la maison d’où je sortais pouvait-elle être suspecte? C était celle d’une amie de la marquise. Ma mise n’était pas non plus celle d’une fille! Pourquoi donc ces messieurs s’égayaiènt-ils sur mon compte? - C’est qu’apparemment il leur avait paru étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques, monter- seule dans un fiacre , à neuf heures du soir.
À mesure quç mon phaéton avançait , mes- réflexions prirent un autre cours et changèrent d’objets. J’étais seul, je pensais à ma Sophie. Je ne lu^ avais fait dans la matinée qu’une courte visite; dans la soirée, je ne donnais qu’tin moment à «on souvenir; mais, si le lecteur veut m’exciHeüj qu’il songe aux doux plaisirs que vient de m’offrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu’il sache que Justine a la plus jolie petite figure chiffonnée; qu’il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat, et n’a guère que seize ans!; ' -
J’arrivai chez Ml Duportail. Le marquis, ea me faisant de profondes -révérences, commença par me demander si j’avais vu sa femme* Répondre non , c’était bien mentir; il fallut m’y déterminer pourtant. ]\on, M. le marquis. —Js
DE FAUBLAS. t 5 i
le savais bien! j’en étais sur.. M. Duportail l'in* tefrompit. Ma fille, vous vous êws lait longtemps. attendre ; nous allons nous mettre, à table. — Sans mon frère? — Il ma fait dire qu’il soupait en ville. — .Comment la veille de mon départ! - — Belle; demoiselle, vous, ne m’aviez pas dit que vous aviez un frère?,— Monsieur, je crois l'avoir tlit à madame la marquise. — Elle 11e m’en a pas* parlé. — Bon ! Je vous donne ma parole d’hon-
neur, quelle ne m’en a pas parle! — Monsieur, je vous crois. — Ah! c’est que cela tire à con^ séquence; M. votre père croirait que je fais le connaisseur, et que je ne le suis pas. — Comment donc! — Comment! mademoiselle, vous ne croi-
rez jamais ce qui m’est arrivé ? En entrant ici , j’ai reconnu M. votre frère, que je n’avais jamais vu! . — Oh! bah! — Demandez à M. votre père. — A la .bonne heure, monsieur, vous l’avez reconnu;
mais madame la marquise — Ne m’en a pas
parlé, je vous le jure. — Bon! — Je vous en donne ma parole d’honneur. — C’est donc M. de Rosambert ? — Il ne m’en a pas parlé non plus JL — Je crois pourtant l’avoir eiUepdu ^vou* .diva à peu. près. . — Pas. un mot qui ressemble à cela, je vous le proteste^ Et le marquis sc fâchait ; presque. — C’est donc moi qui me suis trompé! En ce cas, monsieur, il faut que vous «pyez grand physionomiste.— -jOh , ça, c'est vrai, répondit-il .avec .une, joie extrême; personne jnc •e connaît en physionomie comme moi.
M. Duportail Amusait de la conversation , et de peuv qu elle iu: finit trop, tôt : Il faut coavenir
,5a VIE DU CHEVALIER
aussi, dit-il au marquis , qu’il y a un air de famille. J’en conviens, répliqua celui-ci, j’en conviens ; mais c’est justement cet air de famille qu’il faut saisir, qu’il faut distinguer dans les traits; c’est lu ce qui constitue les vrais connaisseurs!* Entre père, mère, frères et sœurs, H y a toujours un air de famille. Toujours, m’écriai -je, toujours! vous , croyez , monsieur ? — Si je le crois, mais j’en suis sûr. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans le maintien , dan3 les manières > dans les regards. .... enveloppé , vous dis-, je , enveloppé de sorte qu’il n’est pas aisé de l’apeiv .ccvoir. Hé bien, un homme habile le cherche... le débrouille... vous concevez? — De sorte que, si après m’avoir vue, mais avant d’avoir vu mon père, mon père que voici, vous l’aviez, par hasard, rencontré au milieu de vingt personnes?... - — Lui! dans mille! je l’aurais reconnu!
M. Duportail et moi, nous nous mîmes à rire* Le marquis se leva, quitta la table, alla à M. Duportail , lui prit la tète d’une main, et promenant un doigt sur le visage de mon prétendu père : Ne riez donc pas ; monsieur, ne riez donc pas! Tenez, mademoiselle, voyez-vous ce U'aitïà,qui prend ici, qui passe par-là , qui revient ensuite. . . revient-il?. . . Non , il ne revient pas , jl reste là. Hé bien , tenez : (il venait à moi.) — Monsieur, je ne veux pas qu’on me touche. (Il s’arrêta, et promena son doigt, mais sans le pose* sur mon visage.) — Hé bien, mademoiselle, cé
même trait, le voilà, là, ici, et encore là là;
yoyez-ypus? — Hé! monsieur, comment vouUjï-
DE FAUBLAS. i53
vous que je voie? — Vous riez! Il ne faut pas
rire, cela est sérieux.... Vous voyez bien, vous, monsieur? — Très-bien. — Outre cela , monsieur, il y a dans l'ensemble.... vlans la configuration du
corps, certaines nuances de ressemblance *
certains rapports secrets.... occultes.... Occultes! répétai-je, occultes! — Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c’est qu’occultes.
Cela n’est pas étonnant; une demoiselle! Je
disais donc, monsieur, qu’il y a des ressemblances occultes.... Non, ce n’est pas ressemblances que j’avais dit, c’est un autre mot.... plus.... là.... mieux.... ah, dame! je ne sais plus où j’en étais, on m’a interrompu. — Monsieur, vous aviez dit des rapports occultes. — Ah,, oui, des rapports! !des rapports! et je vais vous faire concevoir cela à vous, monsieur, qui êtes raisonnable. — Comment! monsieur le marquis, vous m’injuriez, je crois! — Non , ma belle demoiselle , vous ne pouvez pas savoir tout ce que M. votre père sait. — Àh! dans ce sens-là.... — Oui, dans ce sens-là, ma belle demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur.... Monsieur, les pcrcs et les mères dans la...*, procréation des individus, font
des êtres qui ressemblent qui ont des rapports
occultes avec Ici êtres qui ont procréé , parce que
la mère, de son côté, et le père du sien Chut!
chut! je vous entends, interrompit M. Duportail. O h ! elle ne comprend pas cela , répondit le marquis, elle est trop jeune.... Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais cela est clair pour vous. Ces choses-là, monsieur, sont physiques j
elles ont été physiquement prouvées par des
par de grands physiciens qui entendaient trèsbien ces parties-là.
Monsieur le marquis , pourquoi donc parler bas? — #J’aî fini, mademoiselle, j’ai fini; monsieur votre père est au fait.— Vous vous connaissez en physionomie , monsieur le marquis ; mais vous connaissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là? — Elle est très-jolie, très-jolie. Je crois que la marquise en a une pareille... Oui, toute pareille. — De la meme étoffe? de la meme couleur? — De la même étoffe, je ne sais pas ; mais pour la couleur, c'est absolument la même : elle est très-jolie , elle vous va au mieux. Il partit de là pour me faire des complimens à sa manière; tandis que M. Duportail, devinant à qui la robe appartenait, me regardait d’un air mécontent, et semblait me reprocher d’avoir sitôt oublié la pa** i 4 ole que je lui avais donnée. *
Nohs sortions de table, quand mon véritable père, M. de Faublas, qui m’avait promis de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti, et le marquis de B*** Encore! dit-il en me regardant d’nn air sévère; et vous , M. Duportail , vous avez la bonté... — Hé I bon soir, mon ami ; ne reconnaissez-vous pas M. le marquis de B*** ? Il m’a fait l’honneur de venir me demander à souper , pour faire ses adieux à ma fille-, qui part demain. Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le marquis. — Oui, mou ami , •Ue retourne à son couvent; ne le savez- vous pasj
DE FA U B LA S. i55
Hé ! non , dit le baron avec impatience , hé ! non , je ne le sais £as.— Hé bien , mon ami , je vous le dis, elle part. Oui , monsieur, interrompit le marquis , en s’adressant à mon père, elle part; j’en ai bien du chagrin , et ma femme en sera très-fâchée. Et moi, monsieur, répondit le baron, j'en suis bien aise : il est temps que cela finisse, ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu’il ne «l’emportât, il le tira à part. Qu’est-ce donc que cet homme-là, me dit alors le marquis; ne l’ai-je pas vu ici l’autre jour? — Justement. — -Je l’ai reconnu tout d’un coup; quand une fois j’ai vu une figure, elle est là., Mais cet liom ( rae-là me déplaît; il a toujours l’air fâché. Est-ce un de vos parens ?
— Point du tout. — /Oh! je l’aurais gagé qu’il n’était point de la famille! Il n’y a pas entre vos figures la moindre ressemblance : la vôtre est toujours gaie , la sienne est toujours sombre , à moins qu’un ris platonique.... Non, sartonique.... Est-ce sartonique ou sard.*.. Enfin vous comprenez : je veux dire que , lorsqu’il ne vous regarde pas de travers, cet homme-là, il nous rit au nez. — .No faites pas attention à cela, c’est un philosophe.
— Un philosophe! reprit le marquis d’un air effrayé , je ne m’étonne plus! Un philosophe! Ah! je m’en vais. M, Duportail et le baron s’entretenaient ensemble , et nous tournaient, le dos.. Lo marquis alla dire adieu à M. Duportail. Ne vous dérangez pas, dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; monsieuryne vous dérangez pas; je n’aime pas les philosophes , moi , et je suis fort aise que vous ne soyez pas de la famille. Un phi-
i56 VIE DU CHEVALIER
losopheî un philosophe! répéta-t-il en s’enfuyant. Quand il fut parti , mon père et M. Duportail
recommencèrent à causer tout bas. Je m’endormis
*au coin du feu; un songe heureux me présenta l’image de ma Sophie. Fauhlas, cria le baron, ailons-nous-en. Voir ma jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi. — .Sa jolie cousine! voyez s’il ne dort pas tout debout. M. Duportail riait , il me dit : Allez-vous-en , mon ami f allez dormir chez vous; je crois que vous en avez besoin; nous nous reverrons, je vous dois encore des reproches, et le récit de mes malheurs ; nous nous reverrons.
En rentrant, je demandai M. Person ; il venait de se coucher; j'en fis autant et je fis bien. Jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos Francs-Maçons , aux lectures publiques du musée moderne, aux rares plaidoyers des D*** des D*** , des Dl***, et de tant d’autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.
A mon réveil , je sonnai Jasmin , pour le prer venir qü’on me rapporterait dans la matinée me» ^ * habits, que j’avais laissés la veille chez un ami.
Ensuite je fis appeler M. Person ; je lui demandai comment se portaient Adélaïde et mademoiselle • de Pontis. Vous les avez vues hier, me réponditil. — Et -vous aussi, M. Person, vous les avez vues , et même vous leur avez dit que j’avais fait ■ une connaissance au bal. — Hé bien, monsieur f quel mal? — Et quelle nécessité, monsieur? Dites à ma sœur vos secrets , à la bonne heure ; mais les miens, je vous prie de les respecter* — En vérité.
monsieur , vous le prenez sur un ton. . . depuis quelques jours on ne vous reconnaît plus. . • Je me plaindrai à M. votre père. — Et moi? monsieur, à ma sœur. (Je le vi9 pâlir). Croyez-moi, soyons bons amis, mon père désire que je sorte avec vousj lié bien! finissez votre toilette, et allons au couvent. *
Nous partions, quand Rosambert arriva; dès ! qu’il sut où nous allions ,* il me pria de lui permettre de nous accompagner. Depuis quatre mois , '■ne dit-il, vous m’avez promis de me faire connaître votre aimable sœur. Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle que vous serez forcé d’êstimer . — Mon ami,
• distinguons; je suis très-convaincu que mademoi- - selle dé Faublas est dans le cas de l'exception ; mais je rétorquerai sur vous le terrible argument idont vous vous êtes armé contre moi : une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve. — Tout comme il vous plaira : je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze aus et demi, innocente, ingénue jusqu’à la simplicité; cependant elle est aussi grande qu’on peut l’être à son âge , et elle ne manque ni d’esprit , ni d’éducation.
Person fut plus heureux que moi; ma sœur vint au parloir, ma Sophie n’y vint pas. Après les révérences et les complimens d’usage , après quelques minutes d’une conversation générale , je ne pus dissimuler mon inquiétude; Adélaïde, ditesmoi donc ce qu’a ma jolie cousine? Oh, mon frère, il faut que son mal soit bien amer; car elle
158 VIE DU CHEVALIER le cache , et elle s’en occupe toute la journée» Je ne reconnais plus ma bonne amie; autrefois elle était étourdie , gaie, folle comme moi; maintenant je la vois triste , rêveuse , inquiète.Nous la trouvons toujours presque aussi douce , aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos heures de récréation, elle jouait, elle courait au jardin avec nos compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s ’y promener toute seule. Oh, elle est malade! elle est vraiment malade ! elle mange peu , elle ne dort pas , elle ne rit plus; et moi, mon frère, et moi quelle aimait tant, elle a l’air de me craindre! oui, en vérité , je l’ai remarqué, elle luit tout le monde; mais c’est moi surtout qu'elle évite! Hier je la vois entrer dans lino petite allée couverte au bout du jardin; j’arrive à pas de loup, je la trouve s’essuyant les yeux :
Ma bonne amie , dis^moi donc où tu as mal ?
Elle me regarde d’ui^ air. *.« d’un air!... mais c’est que je n’ai vu personne avoir cet air-là. .....
Entiu elle me répond : Adélaïde , tu ne le devines pas! Ah y que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre! et puis elle rougit; elle soupire, elle pleure. Je tache de la consoler; plus je lui parle , plus elle se chagrine. Je l'embrasse , elle me fixe longtemps et parait tranquille; toùt d’un coup elle met sa main sur ses yeux, et elle me dit : Adélaïde y cache ton visage! oh, cache-le! il est trop . .. il me fait mal! laisse-moi , va-t’en un moment, laisse-moi ' Meule , et elle se remet à pleurer. Moi , qui vois que (Son mal augmente , je lui dis : Sophie. . . .
A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha A
DE FÀÜBLÀS. . i5c>
mon oreille : la jolie cousine, cest Sophie, c'est cette Sophie que j'ai blasphémée! Ah, pardon* Ma sœur reprit :
Je lui dis : Sophie, attends un moment, je vaif
chercher ta gouvernante Alors elle se remet ,
elle s'essuie les jeux, elle me prie de ne rien dire : je suis obligée de le lui promettre; mais au fond cela n'est pas raisonnable. Vouloir être malade # et ne pas vouloir que sa gouvernante le sache.— Ma chère Adélaïde, pourquoi n est-elle pas venue àu parloir avec vous aujourd'hui ?— jC’esti quelle est si distraite l si préoccupée! elle vous aimait presque autant que moi, autrefois.... — Et maintenant? — Je crois qu'elle ne vous aime plus. :Tout à l’heure je lui ai dit que vous étiez là.... Le jeûna nousinl s’e6t-elle écriée d’un air content; elle ve-* fiait, elle s’est arrêtée : Non , je n'irai pas , m'a-t-elle Üit ,je ne veux pas , je ne peux pas . . . dites-lui de ma part que. ...elle paraissait, chercher, j’attendais qu’elle s'expliquât : Mon Dieu 9 ne savez-vous pas ce qu'il’ faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d’humeur. . * Ce qu'on dit en pareil cas ; les compila mens d'usage ; etelle m’a quittée assez brusquement. 1
Je m’enivrais du plaisir d’entendre ma sœur ingénue me peindre avec l’innocence d’un enfant, les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosaïubert, encore plus étonné que je n était ravi, prêtait une oreille attentive; et le petit il. Person, nous regardant tous trois, paraissait en même temps inquiet et charmé.
Adélaïde , vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus? — .Mon frère, j’en suis presque sûrej
i6o VIE DU CHEVALIER
tout ce qui se rapporte avons lui çlonne de rhu-
meur, et moi j’en suis quelquefois la victime. *
Comment! — Oui, l'autre jour ÿ monsieur .que voilà (montrant M. Person) , nous apprit que tous aviez passé la nuit tout entière chez madame la marquise de B***; hc bien, quand monsieur fut parti, dès que nous fûmes seules, Sophie me dit d’un ton très-sérieux : Votre frère n'a pas cou -
cité à i hôtel! il t^est pas rangé , votre frère! cela
n'est pas bien ... . Votre frère! elle me tutoie ordinairement. Votre frère ! . . quand ' même vous . seriez dérangé , Faublas , doit-elle se fâcher contre moi? .Votre frère!... Le jour d’après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l’est Venu dire; car il nous dit tout, Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m’a dit : Votre „ frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici! Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s’ennuie point avec sa bonne amie... Ah, oui, a-t-ellc répliqué r
ah, oui, avec sa bonne amie, cela est vrai . Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un moment après elle a répété tristement : il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici ! . .... Nous nous en? nuyons! et mais, quand cela serait vrai, cola n’est pas poli, elle ne doit pas le dire!..* Oh! si elle n'était pas malade, je lui en voudrais beaucoup.
. Je me rappelle encore un trait : Hier, vous nous avez dit que madame de B** 1 * était jolie. Le soif j’ai poursuivi Sophie, et je l’ai forcée de se promener avec moi. Votre frère , m’a-t-elle dit, car à présent c’est toujours votre frère. ..... J/ trouve cette
marquise* jolie, U est sans doute amoureux d'elleï
J’ai répondu : Ma bonne amie* cela ne se peut pas, cette madahie de B *** est mariée. Elle m’a pris la main , et elle m a dit : Adélaïde , ah, que tu es heu reuse! et il y avait dans son regard , dans son sourire , du dédain , de la pitié. Est-ce honnête , cela ? . . Ah , que tu es heureuse ! * . Hé ! mais sûre^ ment , je suis heureuse , je me porte bien, moi !
Mais , f À‘délaïde , tout ce que* vous me dites, là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m’aimé plus; elle est peut-être un peu fâchée; mais tous les jours on boude les gens qu’on aime. — Oh! sans doute, s’il n’y avait que cela!- — <Et qu'y at-il donc encore ?— Hé bien , autrefois elle m’eutretenait sans cesse de vous, elle était joyeuse d# vous voir ; à présent elle me parle encore de mon frère, mais c’est si rarement! et d’un ton toujours sérieux ! Hier ne l’avez-vous pas remarqué ? Elle n’a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous étiez là. Allez, allez, mon irère, quand on aime les gens, on leur parle! Je vous assure que mai bonne amie ne vous aime plus* ,
Ici Rosambert se tnèla de la conversation, qui changea d'objet. On parla danse , .musique , histoire et géographie. Ma sœur, qui venait de causer comme une fille de dix ans, raisonna {«alors comme une femme de vingt. Le corçite, à ; çh$que instant plus surpris * semblait ne pas s’apercevoir que les 4 heures s'écoulaient, quoique M. Persan eut pris la peine de l’en avertir plusieurs fois. Enfin , le- son d’une cloche qui appelait les pensionnaires au réfectoire, nous obligea de nous re-
tirer. *
■iU .
iGa VIE DU CHEVALIER
Jé vous avoue , me dit le comte , que j'ai peine à croire ce que j’ai vu. Comment peut-on allier., l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté , l’ingénuité de l’enfance et la raison de l’âge, mûr ^ ^nfin, permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême , avec un physique aussi précoce.. Je croyais cette réunion impossible, mon ami} votre sœur est le chef-d’œuvre de la nature et de l’éducation. — Rosambert , ce chef-d’œuvre est le fruit de quatorze arts de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus heureuses. Le baron de Faublas a d’abord reconnu que l’éducation d’une fille était, pour un militaire, un fardeau trop pesant; ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s’est trouvée digne d’en être chargée. Le hasard aussi l’a bien secondé. Il s’est' rencontré pour sa fille des domestiques qui obéissaient et ne raisonnaient pas; une gouvernante qui ne contait pas d’histoires galantes, et ne lisait pas de romans; des maîtres qui ne s’occupaient avec leur élève que de sa leçons une société de gens attentifs qui ne se- permettaient jamais un "£este suspect, un’ mot équivoque ; et ce qui. n’est pris le ihoifts essentiel fet lé plus commun:; un “directeur qui, dans son confessionnal, écoutait»; ot ne questionnait pas* Enfin, mon amiÇ<ii n'y a pas J fcix mois qu’ Adélaïde est au couvent.' — * Six mois! •’Ah ! dans un espace de temps beaucoup plus Court, combien de demoiselles qu’on dît bien* éle- 'Vées, acquièrent là* de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beau-
DE FAUBLÀS. i63
coup une jeune filTe ! — C’est ici, Rosambert, qu’il faut encore admirer le bonheur d’Àdclaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses compagnes,, elle n’en a distingué qu’uue, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu’elle... une! un peu pludi éclairée peut-être, parce que depuis quelque temps l’amour... — Je vous entends, c’est la jolie cousine. — Oui , mon ami. Sophie , non moins vertueuse qu’AdéJaïde, quoique sensible un peu plutôt , Sophie est devenue l’unique amie de ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont,. pour ainsi dire, sentis, attirés, confondus^ Adélaïde > privée de sa mère, nia plus pensé, n’a plus vécu que par Sophie : leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des dangers dont vous me parlez , et auxquels je conçois que doivent être exposées dans l’enceinte où elles se trouvent rassemblées , pressées pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses, que le temps, l'heure? les lieux: invit£pt continuellement à des liaisons, qui,
devenant très-intimes , peuvent bien n’êtrc pas. toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j’ai troublé l’union des deux amies:. il m’est per-
mis de croire que je suis devenu l’heureux objet
des plus chères affections de ma jolie cousine. Adé-
laïde, â qui l’amour (je regardais M. Person ) n’a pas encore montré son vainqueur , a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière, et l’amer-
« . . > ( ■ ii > * » ' .*
tume de ses plaintes nous a prouvé l’excès de son amitié... — -Et vous a assuré en inême temps de
votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite
%i Sophie est / a,ussi aimable ^ aussi belle qu’Àdé^
164 Y 1 E DU CHEVALIER
laide. — Plus belle, mon ami, plus belle encore! — Cela me paraît difficile. — Oh, plus belle!..vous la verrez; plus belle! imaginez.... — Chut!
chut! doucement, comme il s’échauffe!... dites-
moi donc, l’homme à sentimens , puisqùc vous aviez une si charmante maîtresse, pourquoi m’avez-vous soufflé la mienne? Puisque M. de Fau^ blas aimait tant le parloir, pourquoi mademoiselle Duportail a-t-elle couché chez la marquise ? Comment donc arrangez - vous tout cela ? ■ — Mais , llosambert, cela n’est pas difficile — Ni dé-
sagréable , je le conçois. — .Vous riez ! écoute* donc, mon ami. Vous savez comment les choses sc sont passées entre la marquise et moi. — Oui; oui, à peu près. — Mais, rieur éternel, écoutezmoi. Elevé à peu près comme ma sœur, je n’étais guère moins ignorant qu’elle , il y a huit jour*. Je n’ai pas pris madame de B***; c’est elle qui
s’est donnée Je suis excusable. - — Allons ,
passe pour le bal paré; mais au moins vous étiez le maître de ne paé retourner chez *élle. Le bal masqué! Heirri! qu’en dites-vous ? — Jd dié qu'on m’y avait attiré.. . Je n’âi guère Vjiie' ôëize ans; moi! mes serfs sont neufs. — Ah, Sophie, pauvre Sophie! — Ne la plaignez pas je 'l’adore ! . . . . Mais , Rosambert , je sais bien qu’il n’y a que des nœuds légitimes qui puissent m ’assurer sa possession. — Cela doit être, au moiws. ~^-'llé bien , en attendant que l’hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie... — C’est ce que Fote saura par la suite. — Cepehdarit mon célibat me paraîtra dur. — -Je le crôis! — Ma*arivacité nréiifr-
portera quelquefois. - — Sans doute. — Je ferai peut-être quelque infidélité à ma jolie cousine.., ^ — Cela est plus que probable.; — Mais, dès qu’un heureux mariage....,, — Ah oui l — Alors , ma Sophie , je n aimerai que toi... — Cela p est pas si sûr. — Je t’aimerai toute ma vie. —t Celui-là me parait fort. ; , ♦ , , ,
Kosambert me guitta. Jasmin , à qui je demandai en rentrant si I on avait rapporté mes habits, me dit qu’il n’avait vu personne;, j’attendis jus-, qu’au soir le commissionnaire , qui* ne vint pas- Jetais inquiet, parce que j’avais laissé dans mes poches un portefeuille qui contenait deux lettres; l’une, m’avait été envoyée de province par un Vieux domestique de mon père; Je bonhomme me souhaitait une bonne année. J’aurais été fâché de perdre l’autre; c’était celle que la marquise m’a- % vait écrite quelques jours auparavant 1 , elle était, comme on sait, adressée à mademoiselle Duportail , et je voulais la conserver.
♦. Les habits mç furent rapportés le lendemain matin; mais je cherchai vainement dans les poches ; le portefeuille ne s’y trouvait plus. Madame Dutour vint me faire oublier mon inquiétude , en me remettant une lettre de la marquise. J’ouvris avee empressement ; je lus :
<c Ce soir, mon bon ami , à sept heures précises, « trouvez-vous à la porte de mon hôtel; vous <c pourrez suivre avec assurance la personne qui , « après avoir soulevé le chapeau dont vous vous « serez couvert les yeux , vous nommera l’Adonis* cc Je ne puis vous en écrire davantage , depuis U
î66 VIE DU CHEVALIER
<( matin je suis obsédée ; on me fatigue des détail* I
« de la science physionomique : ce n’est pas celle- « là que je me soucie d'approfondir. O mon ami!
« vous possédez si bien l’art de plaire, que, quand
« on vous connaît, on ne sait plus qu’aimer; on «c ne veut plus savoir que cela ï »
Cette lettre était si flatteuse, l’invitation qu’ellaf contenait était si séduisante, que je ne balançai pas. J’assurai la Dutourque je ne manquerais pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la messagère fiit partie, je» sentis quelques irrésolutions. Ne devais-je pas désormais , Uniquement occupé de ma Sophie , éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale? Mais pourquoi .
m’imposerais -je cette loi cruelle sans nécessité? Avais-je déclaré mon amour à Sophie? Sophie | m’avait-elle avoué le sien ? Avait-elle acquis, le droit d’exiger de moi ce sacrifice?.*.. D’ailleurs, , à le bien prendre, ce que j’allais faire ne pouvait pas s’appeler une infidélité. Je ne m'embarquai) pas dans une intrigue nouvelle. Puisque j’avais passé la nuit avec la marquise ; puisque je L’avai*' revue depuis dans ce galant boudoir, quel ineonvénient de lui faire encore une visite ? Cela ne faisait jamais que trois rendez-vous, au lieu de deuxi le crime était-il dans le nombre? Et puis , ma joli*
cousine ne serait pas instruite de oelui-là... Enfin, ma parole était engagée. Le lecteur voit bien que <l je ne pouvais me dispenser d’aller à ce rendez-vous;
’ Je ne me fis pas attendre ; Justine aussi ne mt laissa pas morfondre à la porte; elle souleva mon chapeau : Venez, bel Adonis! Je la suivis à petit)
pas. Cependant le suisse, quoiqu’il demi-ivre, entendit quelque bruit, et demanda qui c’était. C’est moi î c’est moi ! répondit Justine. Oui , reprit l’autre, c’est vous; mais ce jeune gaillard? Eh bien! c’est mon cousin. Le suisse était en gaieté; il se mit a fredonner : Voilà mon cousin l’allure,
mon cousin ! voilà mon cousin l'allure 2
. . Cependant Justine me conduisit au fond de la cour; nous enfilâmes un escalier dérobé. On con-
çoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Alors elle me fit signe d’être plus sage, et m’ouvrit une petite porte ; je me trouvai dans le boudoir de la marquise.,, Entrez, me dit Justine, entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal
ici. Elle sortit, et ferma la porte sur elle.
J’entrai dans Jia chambre à coucher; ma belle
maîtresse vint à moi. Ah! maman, c’est donc ici que pour la seconde fois.... Elle m’interrompit : Mon dieu! je crois entendre le marquis! le voilà revenu pour toute la soirée; sauvez-vous , partez 5 D’un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai pas à tiser sur moi la porte de la chambre à coucher, elle resta eatr’ouverte; et, pour comble
de malheur, cette étourdie de Justine avait fermé
à double tour l'autre porte qui conduisait à l’escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvait deviner .que la retraite me fût fermée, s’était assise tranquillement. Déjà le marquis était entré dans .son appartement, et s 'y promenait d’un air effaré. Je tremblais qu’il ne m'aperçut dans le boudoir; il ny avait pas moyen d’en sortir, comment faire?
i68 YIE DU CHÊVALIER
Je me jetai 9011s l’ottomane; et, dans une situation très-incommode, j’entendis une conversation fort singulière, qui eut un dcnoûment plus singulier encore.,
Vous voilà de retour de"bonne heure , monsieur?
— Oui, madame. - — Je ne vous attendais pas sitôt. — Cela se peut bien, madame. — Vous paraissez agité , monsieur ; qu’avez-vous donc?...*
— Ce que j’ai , madame , ce 'que j’ai!... j’ai que. . je suis furieux! — Modérez- vous , monsieur. . Peut-on savoir?... — -J’ai que... il n'y a plus de mœurs nulle part... les femmes!... — Monsieur, la remarque est honnête, et l’applicationheureuse!
— Madame , c’est que je n’aime pas qu’on me joue!.., et, quand on me joue, je m’en aperçois Lien vite. — Comment! monsieur, des reproches! des injures!..; cela s’adresserait-il?... Vous vous expliquerez, sans doute?— «Oui, madame . je m’expliquerai , et vous allez être convaincue !
• — .Convaincue!... de quoi? monsieur.- — De quoi! de quoi ! un moment donc , madame , vous ne me laissez pas le temps de respirer!.'.. Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous mademoiselle Duportail? (La marquise avec fermeté.) Eh bien, monsieur? — Eh bien!
madame, savez-vous ce que c’est que mademoiselle Duportail? — Je le sais. ... comme vous, monsieur. Elle m’a éité* présentée par M. de Rosambert; son père est un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier. — Il ne s’agit pas de cela, madame. Savez-vous ce qtre ewt que mademoiselle Duportail? — Je vous le
DE FÀUBLÀS. 169
répète monsieur, je sais , comme yous ,* que mademoiselle Duportail est une fille bien née , bien élevée, fort aimable. — Il ne s’agit pas de cela, madame! — -Eli! monsieur, de quoi s’agit-il donc? Avez-vous juré de pousser ma patience à bout?
— Un moment donc , madame : mademoiselle Duportail n’est point une fille.». — (La marquise très-vivement. J. N’est; point une fille ! — N’est point une fille bien née , madame ; c’est une fille d’une espèce... <îe ces filles qui... la... voi is m’entendez... — Je vous assure que non, monsieur. — Je m’explique pourtant bien : C’est une fille qui... dont..., que... enfin suffit; vous y ôtes.
— Oh! point du tout! monsieur, je vous assure.
— C’est que je voudrais vous gazer cela... Madame , c’est une p... , vous comprenez ? — Mademoiselle Duportail! une... Pardon, monsieur, mais je n’y tiens pas, il faut que je rie. (En effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. ) Riez, riez, madame.... Tenez, connaissez- vous cette lettre-là? — Oui, c’est celle que j’ai écrite a mademoiselle Duportail le lendemain du jour qu’elle a couclié chez moi.- — Justement, madame. Et celle-ci , la connaissez-vous ? — Non, monsieur.'
— Regardez-la , madame; vous voyez bien i’aqresse : A monsieur , monsieur le chevalier de
ki » J * f % • . J * M
Faublas; et lisez le dedans. «‘Mon cher maître,-
» j’ai riionnëur de prendre la liberté d’oser vous'
V interrompre , pour souhaiter que cette année
» qui commence, vous soit belle et honrte, etc.
» J’ai l honneur d’être avec un profond respect,
» mon cher maître, etc. » C’est une lettre de bonne
iro VIE DU CHEVALIEK
• 4lji i 4 A. i (
année d’un domestique à son maître , qui est ce M. de Faublas. — Eli bien, madame, ces deux
lettres étaient dans le portefeuille que voici. — Enfin, monsieur? — Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l’ai trouvé? —
Dites, dites, monsieur. — Je l’ai trouvé dans un
jendroit où là — Eh î monsieur ,
dites tout de suite le mot , vous seriez obligé
d’en venir là; ainsi — Eh bien, madame,
je l’ai trouvé dans un mauvais lieu î — Dans
un mauvais lieu ! — Oui , madame. — Où vous
.aviez affaire, monsieur? — Où la curiosité m*a
conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets intprimés , par lesquels elle donne avis aux amateurs , qu’elle peut leur offrir de charmans boudoirs, quelle louera à tant par heure. Moi, j’ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je vous le disais tout à l’heure.
— Quel jour y avez-vous été, monsieur? — Hier, l’après-dîner, madame. Les boudoirs sont en effet charmans... Il yen a un surtout au premier étage... il est vraiment joli!... On y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve , un lftt.. Ah! c’est le lit surtout ! Figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts!... Ah! c’est très-
plaisant. Tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela. -7- Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela serait beau. 1 J’entendis quelque bruit; la marquise se défendait, le marquis Fembrassa. Leur conversation , qui dans les commencement m’avait iûr
fi « i
DÉ ÉAÜBLAS. inp
cjtiiété , nram usait alors au point que je sentais moins la gêne de^ itla Situation. Le marquis reprit' tfinsr. " . . • *
* Mais cest que rien n’y manque! il y'a dans ce* boudoir , au premier étage / une porte qui' communique chez une marchande de modes, qui’ loge à côté. v. cela est fort bien'imaginé. .i* vous entendez qu’une femme comme il faut a l’air d’être chez sa marchande dé modes; point du tout, elle monte l’ekcalier, et puis on vou9 en plante à un pauvre mari!.... mais étoutez - moi , madame^ l dans ce bôudoir j'ai ouvert une petite armoire , et dans cètte armoire j’ai trouvé ce portefeuille:
Ainsi il èst clair que mademoiselle Duportail a
été là avec ce M. de Faublas; et cela est très*
vilain à elle! et très-malhonnête à M. de Rosam-»
bert; qui la connaissait, de nous l’avoir présentée! et trè^imprudent à son père, de la laisse* sortir accompagnée seulement dune femme de chambre, et je n’en ai point été la dupe! Il y à dans sa figure... vous savez comme je suis physionomiste!... elle est jolie, sa figure! mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang... cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien, vu !... Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu’il y avait des circonstances.;* Hem! de9 circonstances! vous n’aviez pa9 remarqué cela, vousl Moi, je vous ai relevé le mot! Ab, l’on ne m’attrape pas! et tenez, le même jour... Venez, venez, madame...
La marquise, qui me croyait parti, se laissa conduire à son boudoir ; le marquis continua.
*7* VIE DU CHEVALIER Elle était ici, dans ce boudoir*,,. là. Vous,
vous étiez couchée sur cç$£e qflqmane.,. . je suis
arrivé... Madame, elle avait le teint animé, les
yeux brillans , un air 1 jQfy , . je, vous, le dis, cette fille a. un tempérament de feu! vous savez que je m’y connais; mais laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre. — Comment! monsieur, vous y mettrez bon ordre ?< — Oui, oui, madame; d'abord je dirai à Rosambert ca que je pense de son procédé. Il y a peut-être été avec elle, Rosambert!
* ensuite je verrai M. Duportail , et je l’instruirai de la. conduite de sa fille. — Quoi! monsieur, vous fcreç à M. de Rosambert une mauvaise querelle ? -t— -M adame! madame! Rosambert savait ce qui en était ; il en était jaloux de moi comme un tigre, t — De vous? monsieur.» — Oui, madame, de moi,
parce, que la petite avait l’air de me préférer
Elle me faisait même des avances , et c’est en cela qu’elle. m’a joué, elle! car elle avait alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c’est que ce M. de Fanblas , et je veinai M. Duportail. — Quoi ! monsieur, vous pourriez aller dire à un père ? —
Oui , madame , c’est un service à lui rendre ; je le
verrai, je l’instruirai de tout.— J’espère , monsieur * que vous n’en ferez rien. — Je le ferai, madame. — ^Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi , vous laisserez tout cela tomber de soi-même, — Point ! point ! je saurai. ..... -r-
Monsicur, je vous le demande en grâce. — -Non, non, madame. — Vous m’éclairez, monsieur; je vois le motif de l’intérêt si pressant que vous prenez à ce qui regayde mademoiselle Duportail*
DE FAE B LAS.
Je vous connais trop bien pour 'être la dupe de cette austérité de moeurs dont vous vous pare* aujourd’hui; vous êtes lâché, non pas de ce que mademoiselle Duportail a été dans un lieu suspect, mais de ce qu’elle y a etc avec un autre que vous. — Oh, madame! — Et, quand j’accueillais chez moi une demoiselle que je croyais honnête, Vous aviez des desseins sur elle ! — Madame ! — . Et vous osez venir vous plaindre h moi-même d’avoir été joué! C’était moi, c’était moi seule qu’on jouait!
Elle se laissa tomber sur l’ottomane, son mari jeta un cri , et puis il embrassa la marquise , en lui
disant : Si vous saviez comme je vous aime Si
vous m’aimiez, monsieur, vous auriez plus de considération pour moi , plus de respect pour vous-mêmo, plus de ménagement pour un enfant,
peut-être moins a blâmer qu’à plaindre Qne
faites-vous donc? Monsieur, laissez-moi ! Si vous
m’aimiez, vous n’iriez pas apprendre à un père malheureux les égarcmens de sa fille: vous n’iriez pas conter cette aventure à M. de Rosambcrt qui en rira, qui se moquera de vous, et qui diva partout que j’ai reçu chez moi une (il le à intrigue !.... mais, monsieur, finissez donc ! Ce que vous laiteslà ne ressemble à rien. — Madame, je vous aiuic.
- — Il suffit bien de le dire ! 11 faut le prouver.— Mais depuis trois ou quatre jours, mon cœur, vous ne voulez jamais que je vous le prouve. — Ce ne sont pas de ces preuves-la que je vous demande, monsieur mais, monsieur, finissez
donc! — Allons! madame, alloué, mou cœur ! — «
i 7 ', VIE DU CHEVAL* 1ER . En vérité , monsieur, cela est d un ridicule. 77.Î — Nous sommes seuls, v— Il vaudrait mieux qu’il. y eût du monde; cela serait décent; mais finissezdonc ! N’avons -nous pas toujours le temps de
faire ces choses-là? ... finissez donc quoi! des
gens mariés !..... à votre âge ! dans un boudoir! sur une ottomane! comme deux
amans ! et quand j’ai lieu de vous en vouloir,
encore. — Hé bien, mon ange, je ne dirai rien k
Rosambert , rien à M. Duportail.— Vous me le promettez bien h — Je vous en donne ma parole..., — Hé bien, un moment; rendez-moi le portefeuille: laissez-le-moi. — De tout mon cœur, le voilà. (H y eut un moment de silence). — En vérité, monsieur*, dit la marquise d’une voix presqu’éteinte, vous l’avez voulu; mais cela est bien ridicule.
Je les entendis bégayer, soupirer,, se pâmer tous deux. On ne peut se figurer ce que je souffrais sous l’ottomane , pendant cette étrange scène ; j’aurais étranglé les acteurs de mes mains ; et, dans l’excès de mon dépit, j’étais tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette infidélité d’un nouveau genre, et de rendre au marquis l’amêre mystification qu’il me faisait essuyer sans le Bavoir. Justine vint terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de l’escalier dérobé. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la chambre à coucher pour y réparer son 'désordre. Justine , apercevant un mari au lieu d’un amant , demeura stupéfaite , et la marquise ne fut pas moins étonnée qu elle , en me voyant
Sortir de dessous l’ottotnane. Je remerciai tout bas
la femme de chambre. Grand merci ! Justine ,' tu m as rendu service, j etais fort mal dessous, tandis que madame était dessus y très à son aise. La marquise interdite et tremblante n’osa ni me répondre , ni me retenir. Son mari était si près de là î Probablement il allait rentrer, dès qu’il serait plus décemment vêtu. Justine se rangea pour me laisser passer. Je descendis l’escalier dérobé , 9ans lumière , au risque de nie rompre vingt fois le cou; je traversai la cour rapidement, et je sortis de 1 hôtel en maudissant ses maîtres.
Le lendemain j’étais encore au lit , quand Jasmin m’annonça Justine, et se retira discrètement. Mon enfant, je songeais a toi !-~ Ah! 'monsieur, laissez-moi; cette fois-ci vous ne m’y prendrez pas , je veux commencer par ma commission. Savez-vous que j’ai été encore bien grondée hier? Vous nous avez fait une bélle pettr, vous netiez pas encore au bas de l’escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. Voyez cette sotte, a-t-il dit , qui entre ici comme un coup de pistolet; dès qu’il nous a quittés, madame, désolée de l’aventure , m’a dit qu'elle ne concevait pas pourquoi vous vous étiez caché sous l’ottomane. J’ai été forcée de lui avoüer’qüë j’avais , sans y fcortger, fermé la porte à double tour. ïllle m’a farit* iitto scène! et puis ce matin elle m’a remis cette lettre pour vous. — Fort bien , ma petite Justine y voilà ta commission faite, car je n’ouvrirai pas- La lettre» • — -Vous ne l’ouvrirez pas , monsieur? -^-Non , je suis fàclié contre ta maîtresse.-— Vous avez tort.
4 7 6 VIE DU CHEVALlfelî i
. — Mais je ne suis pas fâché contre toi , Justine.—
Et vous avez raison. „ . Finissez ! . mais tenez, je le veux bien , à condition que vous lirez la lettre.
Oli , qu’une maîtresse est heureuse d’avoir une fille comme toi ! hé bien , oui , je lirai.
Justine remplit de si bonne grâce les condition* du traité , qu’il y aurait eu de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole : j’ouvris la lettre.
* • « Que notre aventure d’hier m’a peinée, mon « bon ami! Cette scène qui n’eût été que bizarre,
« si , comme je le croyais , vous n’en aviez pas « été le témoin ,.est devenue , par votre présence,
« aussi désagréable pour moi que mortifiante pour « vous. Quels mots vous avez dit en partant! In- « grat! vous ne savez pas le mal que vous m’avez t< fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à « celle qui vous aime ; trouvez-vous à midi au lieu « qu’on vous désignera. Là, je n’aurai pas de peine « à me justifier; là, quand mon amant sexa bien « convaincu de son injustice, il me trouvera prête « à lui pardonner sa vivacité. »
Monsieur, reprit Justine, dès que j’eus fini ma lecture , madame vous attendra à midi au boudoir de l’autre jour. . . . . vous savez bien ? .... où nous vous avons habillé. — iOui. Justine, et où tu as tant pleuré! Si tu savais comme j’ai souffert pour rtoi;.mais aussi;, friponne r tu ne te contentes pas - de faire des malices, tu en dis!- — Ne me parlez pas ïde rfda, j:’en. suis- encore toute honteuse.,., finissez donc!. donnez-moi voti'e réponse pou^ma mai-
tresse. — Ma réponse, Justine, est que je n’irai pas au rendçzr-vous.— Vous n’irez pas? — Non.
DE FAUÔLAS. i 77
Justine. — Quoi? tous donnerez ce chagrin-là à ma maîtresse ? — Oui , mon enfant. — Mais vous allez me faire gronder. — Je me charge de te consoler d’avance. — Vous êtes bien décidé? — Trèsdécidé, Justine. — Hé bien, en ce cas, faites un bout de lettre.... finissez donc! (elle m’em-
brassa). Écrivez un mot pour ma maîtresse.— Non, mon enfant, je n’écrirai pas. — Laissez-moi !..* mais teuez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez. — Ah! Justine, je le répète : Qu’une maîtresse est heureuse d’avoir une fille comme toi ! Hé bien , oui , j’écrirais J’écrivis en effet :
« Je ne sais, madame, si l’aventure d’hier vous » a beaucoup peinée ; mais, à la manière dont vous u avez rempli votre emploi sur l’ottomane, j’ai » lieu de croire qu’il ne vous paraissait pas très-* j» pénible. Quand on a un mari aimable, galant et «tendrement aimé, madame, on doit s’en tenir
« là. Je suis avec le plus vif regret, etc. »