‹ Vie du Chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · DÉDICATOIRE. J · texte numérisé non relu

DÉDICATOIRE. J

père bienfaisant m’ont rendu des services qu’on ne paie point avec de l’or, des services que jamais je ne pourrais acquitter, quand même je deviendrais aussi riche que je le suis peu. Ton père et ta mère m’ont sauvé la vie j dis -leur que j’aime la vie à cause d’eux. Ils se sont efforcés de me donner un

état qu’on croit noble et libre; dis-leur que l’espérance de devenir un jour avec toi l’appui de leur vieillesse respectée, anima mon courage dans les cruelles épreuves qu’il m’a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes travaux. Iis se sont réunis à toi pour m'engager à cultiver les lettres; dis -leur que, si le Chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant, j oserai le leur présenter, lorsque, mûri par lâge , instruit par l’expérience , devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me paraîtra digne d’eux.

Quant à toi , j’espère que cet hommage public , rendu par la reconnaissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d’au-

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tant plus qu’il ne fut point mendié, et que

peut-être il n était pas attendu.

Je suis ton ami ,

Louvii.

VIE

O n m’a dit que mes aïeux, considérés dans leur province,, y avaient toujours joui d’une fortune honnête et d’un rang distingué. Mon père, le baron de Faufelas, me transmit leur antique noblesse sans altération; ma mère mourut trop tôt. Je n’avais pas seize. aiis , q tie ma sœur, plus jeune que moi de dix-huit mois, fut mis^àu couvent à Paris.

Le Baron, qui l’y conduisit, saisit avec plaisir cett : oocasion de montrer la capitale à un fils pour l’éducation duquel il n’avait rièn négligé jusqu’alors., Ce fut en octobre 1783, que nous entrâmes dans la capitale’par le faubourg Saint-Marceau. Je cherchais éette ville superbe dont j’avais lu de si brillantes descriptions. Je voyais de laides chaumières très-hautes, de longues rues très-étroites, des malheureux couverts de haillons* une foule denfans presque nus ; je voyais la population nombreuse et l’horrible misère. Je demandai à mon père si c’était là Paris : il me répondit froidement que ce n’était pas le plus beau quartier; que le lendemain nous aurions le temps d’en visiter un autre. 11 était presque nuit; Adélaïde (c’est le nom de ma sœur) entra dans son couvent, où elle était attendue-

Won père descendit avec moi près de l'Arsenal f chez M. Duportail , son intime ami , de qui je parlerai plus d une fois dans la suite de cesTVIémoires.

Le lendemain , mon père me tint parole; en un quart d’heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là, nous mimes pied à terre; le spectacle qui frappa mes jeux les éblouit de sa magnificence. A droite, ta Seine , à regret fugitive • sur la rive, de vastes châteaux ; de superbes palate

• à gauche; une promenad.» charmante derrière moi ; en face , un jardin majestueux. Nous* avançâmes ; je Vis là demeure des rois.; Il est plus aisé, de se figurer ma comique stupéfaction que de lapéindre.

* Â chaque pas ; des objets nouveaux attiraient mon attention ; j'admirais la richesse des modes, d’éclat de la parure, l'élégance des manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier de la veille , et mon étonnement s’accrut; je ne comprenais pas comment il se pouvait qu’une meme enceinte renfer-

*mât des objets si différens. L’expérience ne m’ayait pas encore appris que partout les palais^cachent des chaumières , que le luxe produit la misère * et que de la grande opulenc'e d’un soûl naît toujours l’extrême pauvreté de plusieurs.

Nous employâmes plusieurs semaines à visitèr ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montrait une foule de monumens célèbres cbea 1 etranger , presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de chefs-d’œuvre m’étonnèrent d’abord , et bientôt ne m’inspirèrent plus qu’une froide admiration. Sait -on bien , à quinze ans , ce

•que c’est que la gloire des arts et l'immortalité du

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.génie ? II. faut des beautés plus animées pour échauffer un jeune cœur. .

C’était au. couvent d’Adélaïde que je devais rencontrer l’objet adorable par qui mon existence allait commencer.. Le baron , qui chérissait ma sœur, allait presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les demoiselles bien nées sa- * vent qu’au couvent on a des bonnes amies ; beaucoup de belles dames assurent qu’il est i^rc d’en trouver ailleurs : quoi qu’il en soit,, ma sœur, naturellement sensible , eut bientôt la sienne. Un' jour elle nous parla de mademoiselle Sophie de Pontis, et nous lit: de cette jeune personne un «éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de. voir la bonne amie de sa fille ; je ne sais quel doux pressentiment fit palpiter mon cœur, lorsque -le baron pria Adélaïde d’aller chercher mademoiselle de Fonds* Ma sœur y courut, elle amena, v, figurez- vous Vénus à quatorze ans ! Je voulus -avancer , parler , saluer; je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon père s’aperçut de mon trouble , et s’en amusa; du moins vous saluerez, me dit-il. Mon trouble s’augmenta, je fis là révérence la plus gauche. Madcmoiséüe, poursuivit le, baron, je vous assure «que ce jeûné homme a eu un maître à danser. Je fus tout -à- fait déconcerté. Le baron lit à Sophie un compliment flatteur ; elle y répondit modestement , et d’une voix altérée qui retentit jusqu’à mon cœur. J’ouvrais de grands yeux étonnés, je prêtais une oreille attentive; ma langue embarrassée demeurait toujours suspen-

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due. Mon père, ayant de sortir, embrassa sa fille/ et salua mademoiselle de Pontis. Moi , dans un transport involontaire, je saluai ma sœur,, et j’allais embrasser Sophie. La vieille gouvernante de cette demoiselle, consei'vant plus de présence d’esprit que moi, m’avertit de ma méprise; le baron me répondit d’un air étonné ,. le front de Sophie se couvrit d une aimable rougeur; et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose. » Nous revînmes chez M. Duportai^; on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans , c’est-à-dire, vite et long-temps. Après dîner je prétextai Une indisposition légère , et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. Que de grâce ! que de beauté ! me disais-je; sa charmante figure est pleine d’esprit; et son esprit , j’en suis sûr , 'répond à sa figure. Ses grands yeux noirs

m’ont inspiré je ne sais quoi ; c’est de l’amour

• sans doute. Ah ! Sophie , c’est de l’amour; et pour la vie! Revenu de ce premier transport, je me souvins d’avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d’une rencontre imprévue ; le premier 'coup d’œil d’une belle avait suffi pour captiver ' les sentimens d’un amant tendre, et l’amante ellemême, frappée d’un trait vainqueur, s était sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j’avais lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds niaient le pouvoir de la sympathie, qu’ils appelaient une chimère. Sophie! m’écriai- je , je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations?

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1/air dont je m’étais présenté n’était pas trèspropre à m’inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix, d’abord altérée, quelle avait eu peine à rassurer par degrés ; ce doux sourire par lequel elle avait paru applaudir à ma méprise,

et me consoler de ma privation........ ! L’espérance

entra dans mon cœur; il me parut très -possible , qu’en fait de tendresse, la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.

Je m’étais approché, par hasard, de ma fenêtre : je vis le baron et M. Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parlait avec feu, son ami souriait de temps en temps; tous deux par intervalle jetaient les yeux sur mes croi-

sées : je jugeai qu’il était question de moi dan» leur entretien, et y que déjà peut-être mon père avoit soupçonné ma passion naissante. Cette idée m’inquiéta , beaucoup moins pourtant que celle r du départ de mon père, que je croyais prochain. Quitter ma Sophie, sans savoir quand je pourrais jouir du bonheur de la revoir ! mettre plus de cefit lieues entre elle et moi ! Je n’y pus penser sans frémir. Mille réflexions douloureuses m’occupèrent toute la soirée, je soupai tristement ; j’ignorais encore les plaisirs de l’amour, et déjà je ressentais «es inquiétudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les mômci agitations. Je m’endormis enfin dans l’espérance de voir ma Sophie le lendemain ; son image vint embellir tnes songes; l’amour, propice à mes vœux , daigna prolonger un si doux sommeil. Il était tard quand je m’éveillai ; je n’appris pas sans

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chagrin qu’on m’avait laissé reposer, parce que mon père était sorti dès le matin , et ne devait rentrer que le soir. Je me désolais tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra ; il me fit mille amitiés , et me demanda si j’étais content de la capitale : je l’assurai que je ne craignais rien tant que de la quitter. Il me déclara que je n’aurais pas ce déplaisir ; que mon père, jaloux de donner une éducation trèssoignée à l’unique héritier de son nom, et de veiller de très-près au bonheur d’une fille qu’il aimait, avait résolu de se fixer à Paris pendant quelques années , et que , pour y vivre d’une manière convenable à un homme de sa qualité, il allait faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler. M. Duportail en modéra l’excès, en m’apprenant qu’on avait commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l’instant même on annonça M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blême , dont la mine justifiait pleinement la mauvaise humeur que m’avait inspirée son titre. Il s’avança d’un air grave et composé, puis d’un ton lent et mielleux, il commença : Monsieur, votre figure..... content d’un mot qu'il avait dit, il s’arrêta , cher- • chant le mot qu’il allait dire ; votre figure ré-

pond de votre personne. Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé du bonheur de voir Sophie , je ne trouvais d’autres ressources ; que le plaisir de m’occuper d’elle , et M. l’abbé venait m’enlever cette consolation ! je résolus de

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le pousser à bout; dès la première journée j’y réussis passablement.

Le soir , mon père daigna me confirmer, de sa propre bouche , les arrangemens qu’il se proposait ; il me signifia en même temps q& désormais je ne sortirais plus qu’avec mon gouverneur : c etait m’avertir de l’intérêt que j’avais à le ménager; ma situation devenait critique , et mon amour , irrité par les obstacles, semblait s’accroître avec ma gêne. J’avais fait d’assez bonnes études ; mon gouverneur, présomptueux, s’était chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j’eus lieu de m’apercevoir aux premières leçons , que le disciple valait au moins l’instituteur. M. l’abbé, lui dis-je, vous êtes capable d’enseigner autant que je suis curieux d’apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement ? croyez-moi , laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis; allons voir ma sœur à son couvent, et si mademoiselle Sophie de Pontis vient au parloir , vous verrez comme elle est jolie. L’abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l’avantage que j’avais sür lui : Vous n’aimez pas l’exercice, à ce que je vois , lui répliquai-je : eh bien , restons ici ; mais , Ht soir je déclare à M. le baron l’extrême désir que je sens d’avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s’est chargé de m’éclairer dans mes travaux : si vous niez , je demande un examen que M. Duportail nous fera subir. L’abbé fut atterré de la force de mes derniers argumens, H fit une grimace épouvantable, prit sa petite

canne et son humble chapeau ; nous volâmes au couvent.

Adélaïde vint au parloir, accompagnée seule»

ment de sa gouvernante, qu’on appelait Manon. Cette fille ét#t une vieille domestique de sa mère, et nous avait élevés; je la priai de nous laisser, v elle m’obéit sans peine. Restait le maudit petit gouverneur qu’il n’était pas possible d’éloigner*

Ma sœur se plaignit qu’on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m’étonna en m’apprenant que le baron l’avait négligée autant vque moi ; nous pensâmes qu’il fallait qu’il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux, pour avoir oublié sa chère fille; mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, quivous a retenu ces jours-ci? Boudezvous votre sœur et sa bonne amie ? Vous seriez un ingrat; mademoiselle de Pontis est sortie; revenez , nous voir demain , surtout prenez garde aux m£j prises , et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante , qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions. Je dis à ma sœur, qu’il fallait obtenir mon congé de M. l’abbé, que la rage du travail possédait sans relâche. Adélaïde, croyant que je parlais sérieusement , adressa \ mon grave instituteur les plu9 vives instances J # que j’excitais par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l’aurais cru; je remarquai même que, lorsque je parlai de revenir, il m’observa qu’il était encore de bonne heure ; cette complaisance me réconcilia tout- à- fait avec . lui*

Mon père m’attendait chez M. Duportail , pour

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nous conduire dans un hôtel fort beau ,* qu’il venait de louer, faubourg Saint-Germain. Je fu* mis le soir même en possession de l’appartement qu’il m ’j avait marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m’avait parlé. C ’était un grand garçon <îe bonne mine ; il me plut au premier coup d’œil..

Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie ? Vous seriez un ingrat ^ m avait dit Adélaïde; Je me répétai cent fois ce reproche , et le commentai de cent manières différentes. 11 avait donc été question de moi, on m’avait donc attendu, j’avais donc été désiré. Que la nuit me parut longue , que la matinée fut mortelle! quel tourment que d’entendije sonner les heures , et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l’objet aimé !

11 arriva enfin le moment si désiré! je vis ma sœur j je vis Sophie , non moins belle et plus jolie que la première fois. Il y avait dans sa simple parure je ne , sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes jeux détaillèrent , pour ainsi dire , ses charmes , et plus d’une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J’admirai sa longue chevelure noire qui contrastait singulièrement avec sa peau fine, dhine blancheur éblouissante; sa taille élégante et légère que j’aurais embrassée de mes dix doigts ; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne; son pied mignon dont j’ignorais le favorable augure , et ses jeux , surtout , ses beaux jeux , qui semblaient me dire : Ah ! que , nous aimerons l’heureux mortel qui sauva nous plaire i 1 t ,

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Je (1s à mademoiselle de Pontis un compliment qui dut d’autant plus la flatter, qu’il était aisé de s’apercevoir que je ne l’avais pas préparé. La conversation fut d’abord générale, la gouvernante de Sophie s’en mêla; je vis qu’on ménageait la vieille , et qu elle aimait à causer ; je trouvai charmans les sots contes qu elle nous fit. Cependant Person s’entretenait avec ma sœur et moi, d’une voix basse et tremblante ; je faisais à ma Sophie cent questions et cent cojnplimcns. La vieille continuait de raconter ses belles histoires, que nous n’écoutions plus; elle s’aperçut enfin qu’en parlant beaucoup elle ne parlait à personne.. Elle se leva brusquement, et me dit : Monsieur , vous me faites commencer une narration , et vous n’en écoutez pas la fin : cela est très-malhonnête. Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.

Nous entendîmes le bruit d’une voiture; c’était celle du baron, il entra; Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d’un ton assez contraint, les embarras d’un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d’un air préoccupé , et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d’impatience ; il retournait à l’hôtel, et m’y ramena.

Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le Suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l’àttendrit depuis plus d’une heure, et qu’une cholie tame venait d’arriver à l’instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris , il monta avec emt pressentent; je voulus le suivre , il me pria d'en?

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trer chez moi. Jasmin , à qui je demandai s’il connaissait le gros monsieur noir et ta chotie tame , me répondit qué non.

Curieux de pénétrer le mystère, et piqué de ce que c’en était un pour moi, je me mis en sentinelle à l’une des fenêtres de mon appartement qui donnait sur la rue. Je n’y restai pas long-temps sans voir sortir un gros homme vêtu de noir , qui parlait seul et paraissait content. Un quartd’heure après i je vis une jeune dame s’élancer légèrement dans sa voiture : le baron , beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le cou : je lus effrayé; mais les éclats de rire qui partaient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m’étonnai que mon père , naturellement colère^ ne donnât aucun signe d’humeur ; il monta paisiblement , mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et parut un peu confus. Je l’entendis ordonner aux domestiques de m’avertir qu’il sortait pour affaires, et que je pouvais me dispenser de l’attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin qui paraissait mériter ma confiance; il questionna, sans affectation , les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentait les spectacles , et lisait les papiers publics; il venait de prendre une maitresse à l'opéra, et un intendant dans les petites affiches! j’en conclus qu’il fallait que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste., cette réflexion ne me toucha que faiblement. J’aimais , j’avais l’espérance de plaire; au printemps de la vie connaît-on d’autres biens?

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En peu de temps je rendis à ma sœur des visite» fréquentes ; mademoiselle de Pontis raccompagnait presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchait plus, parce que je la laissais finir* s es histoires , et que d’ailleurs Adélaïde avait soin de lui faire de petits présens. M. Person n’était plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d’autres confrères , de la rage d’enseigner ce qu’il ignorait. C’était, comme tant d’autres aussi, un petit pédant couleur de rose^ toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale , développant avec les femmes une érudition profonde, affectant avec les ' hommes de n’effleurer que la superficie. Aussi doux et complaisant qu’il s’était montré d’abord intraitable et dur, il paraissait n’avoir d’autres désirs que xle ‘prévenir les miens; et, quand je parlais d’aller au couvent,* je. le trouvais aussi empressé que moi.

Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale , recevait beaucoup de monde chez # lui; Je fus caressé du beau sexe , on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur mon cœur novice le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies fiues : je n’entendis seulement pas. ce que ce manège signifiait. D’ailleurs je ne voyais dans le monde entier que .Sophie; l’amour innocent et pur m’enflammait pour elle, et j’ignorais encore qu’il existait un * autre amour.

Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie

presque tous les jours ; l'habitude d’être ensemble étoit devenue pour nous un besoin. On sait que l’amour, quand il s’ignore lui-même, ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressans pour suppléer aux noms plus doux . qu’il soupçonné et qu’ii attend. Sophie m’appelait son jeune cousin, j’appelais Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui » nous animait h brillait dans nos moindres actions, nos regards l’exprimaient; ma bouche 11 ’efi avait point encore hasardé l’aveu , .et ma sœur ne devinait pas, ou gardait le secret de sa bonne amie/ Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature j j’étais loin de soupçonner soft but secret. Content dé parler à> Sophie, heureux de -l’entendre et de baiser quelquefois sa jolie main, je désirais davantage; je n aurais pu dire ce que je désirais. Le moment» approchait où l’amôur vôlagcet galant allait dissiper les ténèbres qui m’environnaient, etra Initier à S£S .plus doux mystères. »*• j *-■ ' -* . * * » * > * .....

• r l -îfoùÿ étibns dans cette saison bruyante on:règnent dans la capitale lfes plaisirs avec la folie : .MoftùiS avait donné le signal de? la danse ; oh touchait aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de hies excr- ♦cices , et que mon père comblait d’honnêtetés , me reprochait depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menais : devais-je à mon âge : în*entcrrcr* tout vivant 1 dans la maison de mon père , et borner mes promenades à de sottes visites chez' dfcs béguines, pour y voir, qui? ma sœur? K’était-H pas temps de sortir de mon enfance que

l’c n vouloir prolonger éternellement, et ne devais-je pas inc hâter dans le monde où , avec ma figure et mon esprit ^jè ne pouvais manquer d être favorablement! accueiiii V Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un baheharmant où je- vais régulièrement quatre fois par semaine; vous y verrez bbijne compagnie. J!hésitais encore. Il est sage cômkhe'un’e fille, poursuivit le comte : hél mais ; îcraigricz^vous : que votre: honneur ne Coure quelques .hasards? habillez-vous én femme; sous des habits: qu’on respecte il sera bien h couvert. J e pie; mis; à rire , sans savoir pourquoi. J En vérité , reprit? h il, cela vous irait au mieux! vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine rv os joues; cela sera charmant. ......

et puis...... tenez , je veux tourmenter; certaine per

sonne.*..; oh! chevalier , habillez-vous en femme, nous nous amuserons... ..cela sera délicieux iy*,....

Vous verrez , vous verrez., 1 ' • y

L’idée de ce travestissement me plut. .11 me parut fort agréable d’aller voir Sophie sous les habits de son sexe* Le lendeniain un habile tailleur que le comte de dlosambert avait -feit avertir, fcn’apporta un habit d’amazone complet , tel que le portent les dames anglaises quand elles montent a cheval. Un élégant coiffeur me donna; le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau, de castor blaûc. Je descendis chez mon père ; dès qu’il m’aperçut , il vint à moi d’un air d’inquiétude , puis s’arrêtant tout d’un coup : Ah! dit -il en. riant, j’ai d’abord cru que c’étoit Adélaïde. Je lui observai qu’il me flattait

beaucoup. Non, je vous ai pris pour 'Adélaïde,

et je cherchais déjà quel motif l’avoit fait quitter son couvent sans ma permission , pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste , gardez-vous d’être fier de ce petit avantage; une jolie figure est dans un homme le plus mince' des mérites. M. Duportail était là :*Vous vous moquez /bâton , s’écria-t-il , ne savez-vous pas... Mon père le regarda ; il se tut. .

Ce fut mofi père qui le premier témoigna le désir d’aller au couvent, il m’y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'tfprès quelques moments d’examen. Le barOn, enchanté de l’ektrêine ressemblance

qu'il y avhit entre ma sœur et moi , nous accablait

de caresses , et nous embrassait tour à tour. Ce-

pendant Adélaïde se repentait d’être venue seule

'àu parloir s Que je suis fâchée , dit-elle, de n'avoir

point âmene ma bonne aniiel comme nous aurions joui de sa surprise ! mon cher papa , permettezvous que je bâille chercher ? le barbu y consentit. En rentrant ,’ Adélaïde dit à Sophie : Ma bonne amie , embrasez ma sœur. Sophie interdite me fixait, elle s arrêta confondue. Embrassez donc

mademoiselle, dit là vieille gouvernante, trompée par la métamorphose : Mademoiselle, embras^ea donc ma fille , répétà le baron que la -scène amusait. Sophie rougit, et s’approcha en tremblant; mon cœur palpitait* Je ne sais quel sècret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observaient; ils crurent que dans cette 'douce étreinte nos joues seulement s’étaient rert*

,3a VIE DU CHEVALIER

contrées mes lèvres avaient pressé les lèvres

de Sophie ! Lecteurs sensibles qui vous êtes at-

tendris quelquefois avec l'amante de Saint-Preux (dans la Nouvelle Héloïse), jugez quel plaisir nous

.goûtâmes! C’étoit aussi le premier baiser de

P amour.

A notre retour, nous trouvâmes a l’hôtel M. de Rosambert qui m’attendait. Le baron sut bientôt de quoi il s’agissait, et me permit plus aisément que je ne l’aurais cru de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup ; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve. Ce langage était pour moi tout-à-fait énigmatique; mais .déjà je commençais à rougir de mon ignorance^, je souris d un air (irîr pour faire croire à Rosamberf qpe je le comprenais. Ho! comme je vais la tourmenter; continua -t- il, ayez l’air de m’aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera! surtout ne voit* avisez pas de lui dire que vous n’ètes pas fille... • ho! nous allons la désoler!

Dès que nous parûmes dans l’assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi; j'en fus troublé, je sentis que je rougissais, je.pcrdis toute contenance. Il me vint d abord dans l’esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée, ou que mon maintien emprunté m’avait trahi ; mais bientôt, à l’empressement générai des hommes, au mécontentement universel des femmes, je jugeai que j’étais bien déguisé. Ccllc-ci me fixait

d'un regard dédaigneux, celle -là m examinait avec un petit air boudeur; on agitait les éventails, on se parlait tout bas, on souriait malignement ; je vis que je recevais l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu’on y voit po^ir 1a» première fois.

Une très-belle femme entra, c’était la maîtresse du comte; il lui présenta sa parente qui sortait , disait -il , du couvent. La dame ( elle s’appelait la marquise de B*** ) m'accueillit très -obligeamment ; je pris place auprès d\lle , et les jeunes

gens firent un demi -cercle autour de nous. Le

comte , bien aise d’exciter la jalousie de sa maîtresse , affectait de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie, et bien résolue de l’en punir, en lui dissimulant le dépit quelle en ressentait, redoubla pour moi de politesse et d’amitié : Mademoiselle , avez-vous du goût pour le couvent , me ditelle ? ‘ — Je l’aimerais bien , madame , s’il s’y trouvait beaucoup de personnes qui vous ressemblassent. La marquise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattait; elle me fit plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses , m’accabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entrleües , dit à Rosambert ' qu il était trop heureux d’avoir une telle parente , et finit par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ge n’était pas cela que Rosambert voulait; et ce qu’il s’était promis. Désolé de la vivacité de la marquise , f et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevais ses caresses , il

S 4 VIE DU CHEVALIER

se penchâ à son oreille , et lui découvrit le secret Üe mon déguisement. Bon! quelle apparence, s'écria la marquise, après m’avoir considéré quelques momens ! Le comte protesta qu’il avait dit la vérité. Elle me fixa de nouveau : quelle folie î cela ne se peut pas. Et le comte renouvela ses protestations. Quelle idée ! reprit la marquise en baissant la voix, savez- vous ce qu’il dit? Il soutient que Vous ête§ un jeune homme déguisé ? je répondis timidement et bien bas qu’il disait la vérité. La marquise me lança un regard tendre * me serra doucement la main, et feignant de m’avoir mal entendu : Je le savais bien , dit-elle assez haut , cela n’avait nas l’ombre de -vraisemblance ; puis, s’adressant au comte : mais , monsieur , à quoi cette plaisanterie ressemble -t- elle ? — 'Quoi ! reprit celui-ci très-étonné, mademoiselle prétend!.., — -Comment, si elle prétend! mais voyez donc ! -un enfant si aimable ! une aussi jolie personne ! *~Quoi ! dit encore le comte.... i — Oh! monsieur, finissez , reprit la marquise avec une humeur trèsmarquée, vous me croyez folle , et vous êtes fou.

Je crus de bonrife foi quelle ne m’avait pas compris, je baissai la voix : je vous demande pardon , madame , je me suis peut-être mal expliqué , je ne suis pas ce que je parais être; le comte vous & dit la vérité. Je ne vous crois pas plus. que lui , répondit -elle en affectant de parler encore plus bas que moi ; elle me serra la main. — * Je vous assure , madame . * . — Taisez-^vous , vous êtes une

friponne; mais vous ne me ferez pas prendre le’ change plus que lui; et elle m’embrassa de nou-

DE FAUBLÀS. 3 $

veau. Rosambert, qui ne nous avait pas entendu f demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnait paraissait attendre, avec autant de curiosité que d’impatience, la tin de l’explication d’un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maitresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d’ailleurs que je finirais bientôt le quiproquo ,, se mordait les lèvres et n’osait plus dire un seul mot* Heu-

reusement la marquise vit entrer la comtesse de**, son amie; je ne sais ce quelle lui dit à b oreille, mais aussitôt la comtesse s’attacha à Rosambert f et ne le quitta plus.

Cependant le bal était commencé ; je figurais dans une contredanse , et le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que t’occupais. La jeune dame lui disoit : Non, non, tout cela est iputile, je me suis emparé de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu’un sultan , je ne vous laisse parler à qui que ce soit; vous ne danserez pas , ou vous danserez avec moi ; et , si vous pensez tout ce que vous me dites d’obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul mot à la marquise ni à votre parente. — * Ali! ma jeune parente ! interrompit le comte , si vous saviez. — Je ne veux rien savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé ! mais, ajouta-t-elle légèremeut, j’ai peut-être des projets sur vous, allez-vous faire le cruel? Je n’en entendis pas davantage, la conr tredanse finissait. La marquise ne m’avait pas perdu de vue un moment ; je voulus me reposer I

je trouvai une place auprès (Telle ; nous commençftw mes , reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu’il fallait lui laisser une erreur qui paraissait l\ii plaire.

Le comte ne cessait de nous observer avec une inquiétude très-marquée; la marquisé ne paraissait pas s’en apercevoir : mon intention , me ditelle enfin , n’est pas de passer ici la nuit entière ; et , si vous m’en crojez , vous ménagerez mieux votre santé. Acceptez chez moi une collation légère, il est plus demmuit; M.le marquis ne tardera pas à me venir joindre , nous irons souper chez moi , ensuite je vous reconduirai moi -même chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d’un air négligé, c’est im singulier homme que mon cher mari. Il est inutile de répéter devant lui ce petit conte de votre déguisement. Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi ; il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d’attention dont je le dispenserais volontiers : quant h la fidélité qu’il me jure , je ny crois pas plus que je ne m’en soucie; cependant je ne serais pas fâchée de le mettre â l’épreuve; il va vous voir, il vous trouvera charmante, faites-lui quelques avances. Je demandai à la marquise ce que c’était que des avances. Elle rit de bon cœur de l’ingénuité de ma question , et puis me regardant d’un air attendri : Écoutez, me dit-elle, vous êtes femme, cela est clair; ainsi toutes les caresses que je vous ai faites ce soir, ne sont que des amitiés; mais, si vous

étiez effectivement un jeune homme déguisé i et

DE FAUBL’À'S: '

que, le croyant, je yous eusse traité de la mime manière , cela s'appellerait de9 avances , et des avances très-fortes. Je lui promis de faire des avances au marquis. Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d’un certain air; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais , et de l’era-< brasser comme je vous embrasse ; cela ne serait ni décent ni vraisemblable.

Nous en étions là quand le marquis arriva. 1]

me parut jeune encore, il était assez bien fait,' mais d’une taille fort petite, et ses manières ressemblaient à sa taille ; sa figure avait de la gaieté ,* mais de cette gaieté qui fait qu’on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. Yoici mademoiselle Duportail , lui dit la marquise ( je métois donné ce nom ) ; c’est une jeune parente du comte , vous me remercierez de vous l’avoir fait connoitre, elle veut bien venir souper avec nous. Le marquis trouva que j’avais la physionomie heureuse ; il me prodigua des éloges ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrés. Je suis très-content , me dit -il d’un air pesant qu’il croyait fin, quai vous me fassiez l’honneur de souper chez moi , mademoiselle; vous êtes jolie, très -jolie, et ce que je vous dis là est certain , car je me connais en physionomie. Je répondis par le plus agréable sourire : ma chère enfant, me disait la marquise * de l'autre côté , j’ai engagé votre parole , vous ête9 trop polie pour me dédire; au reste, nous nous débarrasserons du marquis dès qu’il vous ennuiera : elle me serra la main; le marquis la vit. Oh! que je voudrais, dit-il , tenir une de ces petites mains-

danô des miennes ! je lui lançai une oeillade meurtrière : partons , mesdames , partons , s'écria- 4dl, d’un air léger et conquérant. Il sortit pour -appeler ses gens. * < ,

* Le comte qui l’entendit vint a nous ^quelques efforts que la comtesse eût faits pour le retenir. Il me dit d’un ton sérieusement ironique : Monsieur se trouve sans doute fort Lien sous ses habits galaus, il ne compte pas apparemment désabuser' là marquise. Je répondis sur le même ton , mais eu baissant la voix : Mon cher parent, voudriez-vous sitôt détruire Votre ouvrage ? Il s’adressa à la mat* ;qui se : Madame , je me crois en conscience oblige

vous avertir encore une fois que ce n’est point mademoiselle Dnportail qui aura le bonheur de souper chez vous , mais bien le chevalier de Faublas, mon très» jeune et très-fidèle ami. Et moi, monsieur /lui répondit-on, je voos déclare que vous avez trop compté sur ma patience, ou -sur ma, crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidcz-vouaà ne me revoir jamais.

Je me sens le courage de prendre l’un et l’autre partis, madame ; je serais désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions , ou de les gêner (par mes importunités.

Le marquis rentrait au moment même, il frappa miv l’épaule de Rosambert^ et le retenant par le bras : Quoi! tu ne soupes pas avec nous ? tu nous laisses ta parente ? sais-tu quelle est jolie, ta patente? mais entre nous je la crois un peu...

vive! Oh 1 oui, très- jolie et très- vive, reprit le comte fvac uu sourire amer.; elle ressemble à bien d w*

yr *

très; èt puis , comme s’il eût pressenti le sortpro* chain de ce bon mari , je vous souhaite une bonnes nuit; lui dit-il. Quoi! penses-tu; reprit le marquis-, * que je garde ta parente pour. . . ? écoute donc, sfr •lie le voulait' bien!. ....je vous souhaite une^ bonne nuit, répéta le comte; -et il sortit en éela* tant de rire. La marquise soutint que M. de Ho— làmbert devenait fou; je trouvai qu’il était fort malhonnête. Point du tout , me dit confidemmeu.t le marquis ; il Volts aime à la rage , il a vu que je- Vous faisais ma cour , il 1 est jalèux.' * *

w En cinq minutes , nous fûmes à l’hôtel du mat* quis; ou servit aussitôt : je fus placé entre la marquise et son galànt époux, qui ne cessait de me dire ce qu'il croyait de très-jolies choses.; Trop; occupé d’ahord à satisfaire - l’appétit tout*-à-fâit mâle que la danse m'aTait donné, je n employai' pour lui répondre que le langage dès yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j’applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu’il lui plut de me débiter , et ses mauvais bons mots lui valurent mille compümens dont il fut enchanté, L^mar^ quise, qui m’avait toujours considéré avec la- plut* grande attention , et dont les regards s’animaient? visiblement, s’empara d'une de mes mains * eu* rieux de voir jusqu’où s’étendrait le pouvoir de mes charmes trompeurs, j’abandonnai d’autre au marquis ; il la saisit avec un transport inexprï* mable. La marquise, plongée dans des réflexions» profondes , semblait méditer quelque ‘projet imr portant; je la voyais successivement rougir et trembler; et sans dire un seul mot* elle -pressait*

légèrement ma main droite engagée dans* les tiennes. Ma main gauche était dans une prison moins douce; le marquis la serrait de manière à. me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout lier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompait sa femme en sa présence meme, il poussait de temps en temps de longs soupirs dont j'étais étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissait; ensuite, craignant de se tratir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise aurait pu remarquer /peut-être aussi Broyant me faire une gentillesse , il me mordait les doigts,

• La belle marquise sortit enfin de sa rêverie , pour me dires Mademoiselle ÎDuportail, il est tard,, vous deviez passer la nuit entière au bal, ou ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matiu , restez chez moi ; j'offrirais à tout autre un appartement d’amie, vous pouvez disposer du mien je dois, ajoute-t-elle d*un ton caressant, vous servir aujourd’hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre à coucher que la mienne., je vais lui faire dresser un lit près du mien. *. •• Et pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis, on est fort bien deux dans le yôtre ; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce. que, je yousigêne? j’y dors tout d’un

somme, et vf s aussi. En finissant, il me donna

amoureusement par-dessous la table un grand coup dé genou qui me froissa la peau : je répondis à cette galanterie sur-le-champ , de la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un

grand cri. La marquise se leya d'un air alarmé a Ce n’est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table. J'étouffais de rire, la marquise n’y tint pas , plus que moi, et son cher époux, sans savoir, pourquoi , se mit à rire plus fort que nous deux.

Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée , la marquise me renouvela ses offres : accep- . tez le lit de madame, criait le marquis, acceptez, je vous le dis; vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez, il nous quitta. Madame , dis-je à la marquise , votre invitation m’honore autant quelle me flatte ; maïs est-ce à mademoiselle Duportail ou à M. de Faubias que vous la faites. — * Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne! èt c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyais pas? — -Mais , madame..— «-Paix, paix, reprit-elle, en posant son doigt sur ma bouche ; le marquis va . rentrer, qu’il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant ( elle m’embrassa tendrement ) , comme elle est timide et modeste S , mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle , venez. Elle me tendit la main ; nous pas- .

< s&mes dans son appartement. . . :

Il était question de me mettre au lit. Les femmes. de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d’offrir à leur maîtresse leurs services dont je saurais, bien me passer.. Oui , dit Ja marquise attentive à tous mes mou Verne as , ne la gênez pas ; c’est un enfantillage ide couvent, laissez-la faire*. Je passai prompte-, ment derrière les rideaux; mais je me trouvai dans .

un grand embarras , quand il fallut me dépouillât de ces habits doht l'usage m'était si peu familier. * Je cassais les cordons, j’arrachais les épingles , je- 1 nie piquais d'un côté, je me déchirais de l'autre :* plus je me hâtais , et moins j'allais vite.j Une femme-de-chambre passa près de moi au moment où je venais d’ôter mon dernier jupon. Je tremblai? quelle n'entrouvrit les rideaux; je me précipitai dans le lit, éraevveillé de la singulière aventure qui m'avait conduit la; et , ne soupçonnant pan encore ce. que j'allais y faire, la marquise ne tarda pas à m'y suivre. La voix de son mari se fit entendre. Ces dame* me permettront bien d’assister à leur coucher? Quoi! déjà au lit! Il voulus m'embrasser. La marquise se fâcha sérieusement $ il ferma lui-méme les rideaux; et, nous rendant le souhait que lui. avait fait le comte, il nous cria de la porte î* Une bonne nuit»

* Un silence profond régna quelques instaus.

Dormez-vous déjà,, belle enfant? me dit là marquise d'une voix altéréel'Oh! non, je ne dors pas. Elle se précipita dans mes bras; -et* me* pressa, contre son sein. Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée , si elle était feinte, c ! ést un homme! Et. r puis* me repoussant aseo promptitude : Quoi! monsieur , il est possible?-»»» Madame , je vous- l'ai dit , répliquai- je eu tremblant. —Vous me Lave* dit , monsieur ! mais ceks* était-il ci^oyable? Il s'agissait bien de* dire! Ilnsf

fallait pas rester chez moi ou du moins* il ne*

fallait pas empêcher qu’on vous dressât un lit...' ~©hl madame , ce n’est pas moi ; c’est monsieur

DE FAUBLA&: $3h

h marquis. — Mais , monsieur, parlez donc plut bas. . . Monsieur , il ne fallait pas rester chez moi £ il fallait vous en aller. — Eh bien, madame, j*r m’en vais!... Elle me retint par le br*s. Voue*,, vous en allez! et où cela, monsieur? Qu’allez-voua fàire? réveiller mes femmes ! faire une esclandre !.. J montrer à tous mes gens qu un homnte est entré' dans mon lit; qu'on me manque à ce point ?i . * Madame, je vous demande pardon, ne vous fâçheqt pas , je m'en vais me jeter dans un fàuteuil;-*** Oui dans un fauteuil! oui... sans doute il le faut!.! Mais voyez la belle ressource! ( en me retenant toujours par le bras). Fatigué comme il est? par le froid qu'il fait! s'enrhumer! détruire sa santé!.# .Vous mériteriez que je vous traitasse avec cett£ ligueur. . . allons , restez là ; mais promettez d'étre sage. — Ho ! madame, pourvu que vous me pardonniez.— Non , je ne voue pardonne pa9 ; mais j J ai plus d’attention pour Tous que vous n'en avez* pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide ) etpar pitié elle ht pose sur ton col d’ivoire. Gui* dée par là nature et par l’amour , mon heureuse main descendit 1 tui peu \ je ne savoir quelle agita* tion faisait bouillonner mon sangï Aucune femm^. éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un ton plus doux. Ah! pardonnez-moi donc , ma * chère maman. .... — — Oui , votre chère maman ? vous avez hien; de* égards pour votre maman , petit libertin que vous ctesl* Ses* bras qui m'avaient repoussé d*4bord^ m’èt* tiraient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes, ii près Vun de l'autre ; que nos lèvres se reneouü

trèrent : j’eus la hardiesse d’imprimer sur les siennes un baiser brûlant..* Faublas , est-ce là ce que vous m-avez promis? me dit-elle d’une voix presque éteinte. Sa main s’égara, un feu dévorant^ circulait dans mes veines... Ah! madame, par-, donnez-moi,, je me meurs! — Ah! mon cher Fau-

blas. . . . mon ami ! . . . . Je restais sans mouvement.,

La marquise eut pitié de mon embarras, qui ne pouvait lui déplaire : elle aida ma timide inexpérience. ... Je reçus, avec autant d’étonnement que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus dune lois,?. ,. JV ,* <

Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice : je commençais à m 'endormir sur le sein* de ma belle maîtresse , quand j’entendis le bruit d’une porte qui s’ouvrait doucement; on entrait., on s’avançait sur, la pointe du pied; j’étais sans armes dans une maison que je ne connaissais point, je ne pus me défendre d’un mouvement d’effroi. La marquise, qui devina ce que c’étajf, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la snienne. J’obéis promptement. peine m’étais-je pavi sur le bord du lit, qu’on ouvrit les rideaux du côté que je venais de quitter. Qui , vient me réveiller ici , dit la marquise ?.On hésita quelques instants, ensuite on s’expliqua sans lui répondre* Et quelle est cette fantaisie, continua-t-elle? Quoiî monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps # •ans attention pour moi , sans respect pour l’innocence d une jeune personne qui peut-être ne dort pas, ou qui pourrait se réveiller! Vous, n’êtei guère raisonnable* je vous prie de vous retirer*

Le marquis insistait , en balbutiant à sa femme de comiques excuses. Non , monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point , cela ne sera point ; je vous assure, que cela ne sera point; je vous supplie de vous Tetirer. Elje se jeta hors du lit , le prit par le bras et le mit à la porte.

Ma belle maîtresse revint à moi, en riant : Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble, me dit-elle? voyez ce que j’ai refusé à cause de vous. Je sentis que je lui devais un dédommagement; je lolTrais avec ardeur, on l’accepta avec reconnaissance. Une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime ! la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans !

Cependant tout est borné chez les faibles humains : je ne tardai pas à m’endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétrait dans l’appartement malgré les rideaux : je songeai à mon père. . • hélas ! je me souvins de ma Sophie 1 une larme s’échappa de mes yeux; la marquise s’en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation , j’attribuai , au chagrin de la quitter, la pénible- agitation que j’éprouvais ; elle m’embrassa tendrement. Je lavis si belle! l’occasioti était si pressante !... quelques heures de sommeil avaient ranimé mes forces.... L’ivresse du plaisir dissipa les remords, de l’amour.

11 fallut enfin songer à nous séparer? La marquise me servit de femme-de-chambre. Que ma toilette eût été bientôt faite, si nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu’il, ue manquait plus rien à mon ajustement , la mac-

qui se sonna ses femmes. Le marquis attendait de* puis plus d’une heure 'qu’il fit jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence; Je suis- sûr , rae dit-il, que vous aVez passé une excellente nuit, et sans me donner le temps de répondre : elle parait fatiguée pourtant! elle a les jeux battus! voilà ce que c’est que cette danse! on s’en donne pardessus les jeux, et le lendemain on n’en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui n’en tient compte : allons, il faut réparer les forces de cettecharmante enfant; après cela , nous la reconduis* rons chez elle.

■ ♦ Ce nous la reconduirons était très- propre à- m'itt-. quiéter. Je témoignai au marquis qu’il suffirait que la marquise prît cette peine; il insista^ La marquise se joignit à moi pour lui faire perdra cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvait trouver mauvais qu’il lui ramenât sa fille, puisque la marquise serait avec nous , et qu’il était' curieux de connaître l’heureux père d’une aussi aimable enfanta Quelque effort que nous fissions, nous ne pûmes l’empêcher de nous accompagner*,

-• Je commençais à craindre que cette aventure-; qui avait eu de si- heureux* commencement*, nefinît fort mal. Je ne vis- rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail : chez M. Duportail , pîès* de l’Arsenal, lui dis-je. La marquise sentait mon embarras et le partageait; aueun expédient ne s’é* tait présente à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père. •

11 était chez lui, on lui dit que le marquis

et la marquise de B*** lui ramenaient sa fille. Ma fille, s’écria t— il , avec la plus vive agitation , ma fille; il accourt vers nous . Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je mé jetai à son cou. Oui, lui dis-je! vous êtes veuf et vou9 avez une fille. Parlez plus bas encore, reprit-îl avec vivacité, parlez plus Las, qui vous l’a dit — Eh mon Dieu! ne. m'entendez-vous pas? C’est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis.

M. Duportail plus tranquille, mais non moins étonné, semblait attendre qu’on s’expliquât. Monsieur, lui dit la marquise, mademoiselle Duportail a passé une partie de la nuit au bal , et l’autre partie chez moi. Êtes-vous lâché, monsieur, lui dit le marquis qui remarquait son étonnement , que mademoiselle ait passé une partie de la nuit

chez moi ? Vous auriez tort ; car efle a couché dans

l’appartement de Madame , dans son lit même , avec elle ; on ne pouvait la mettre mieux. Êtesvous fâché que je l’aie accompagnée jusqu’ici; j’avoue que ces dames ne le voulaient pas , c’est moi. v. ...... Je suis très-sensible , répondit enfin

M» Duportail , tout-à-fait revenu de sa première surprise, et d’ailleurs bien instruit par les discours du marquis , je suis très-sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblais), que je suis fort étonné quelle ait été au bal déguisée de cette façon-là. Comment, déguisée!

Monsieur, interrompit la marquise. —Oui; madame , un. habit d’amazone ! cela convient-il à ma # * ™

fille? ou du moins ne devait-elle pas me demander

mon avis et ma permission ?

Ravi de l’ingénieuse tournure que mon nouveau père avait prise 1 j’affectai de paraître humiliée. Ah! je croyais que le papale savait, dit le marquis. Monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse , je vous le dis et je m’y connais ! Mademoiselle votre fille!.... c’est une charmante personne; elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez , ma femme en est folle. Il est vrai, monsieur, dit la marquise avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m’a inspiré toute l’amitié qu’elle mérite.

Je me croyais sauvé, lorsque mon véritable père , le baron de Faublas, qui ne se faisait jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup : ’Ah! ah! dit-il en m’apercevant... M. Duportail courut à lui les bras ouverts : mon cher Faublas, vous voyez ma fille , que M. le marquis et madame la marquise de B*** me ramènent! — Votre fille, interrompit mon père!»— » Hé oui, ma fille! vous ne la reconnaissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle , ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent, r

Je fis, sans dire mot, une révérence au marquis qui paraissait me plaindre, et une à la marquise qui me voyait à peine ; car , au nom de mon père, elle avait été si troublée, que je craignais quelle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la

pièce voisine, et je prêtai l’oreille. Votre fille! répéta encore le baron. — Eh ! oui , ma fille ! qui •'est avisée d’aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. M. le marquis vous dira le reste. Et effectivement M. le marquis répéta à mon père tout ce qu’il avait dit à M. Duportail ; il lui affirma que j’avais couché dans l’appartement de sa femme , dans son lit même , avec elle. Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise.... Fort heureuse , répéta-t-il, qu’une si grande imprudence n’ait pas eu des suites fâcheuses. Eh ! quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise que j’avais vue déconcertée, mais dont les forces s’étaient rani mées promptement. Quoi ! parce quelle a pris un habit d’amazone ! Sans doute , interrompit le marquis, ce n’est qu’une vétille ! vous ferez bien mieux, monsieur (en s’adressant à mon père) , de vous joindre à nous, pour obtenir que son père lui pardonne. Madame, dit M. Duportail à la marquise , je lui pardonne à cause de vous ( en s’adressant au marquis ) , mais à condition qu’il n’y retournera plus. En habit d’amazone, soit, répondit celui-ci; mais j’espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires , nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant. Assurément , dit la marquise en se levant ; et, si M. son père veut nous rendre un véritable service, il l’accompagnera. M. Duportail reconduisit la marquise jusqu’à sa voiture, en lui prodiguant les remercimens qu’il était présumé lui devoir*

Leur départ me soulagéa d’un pesant fardeau.

5o VIE DU CHEVALIER

Voilà .une bien singulière aventure, dit M. üuportail en rentrant. Oh ! très-singulière , répondit mon père ; la marquise est une fort belle femme f le petit drôle est bien heureux. Savez-vous / répliqua son ami , qu’il a presque pénétré mon secret ? Quand on m’a annoncé ma fille, j’ai cru que mil fille m était rendue, et quelques mots échappés m’ont trahi. — Eh bien 1 il y a un remède à cela ; Faublas est plus raisonnable qu'on ne lest ordinairement à son âge ; pour qu’il fût prodigieusement avancé , il ne lui manquait que quelques lumières qu’il a sans doute acquises cette nuit : il a l'âme noble et le cœur excellent ; un secret qu’on devine ne nous lie pas , comme vous savez ; mais un honnête homme se croirait déshonoré , s’il trahissait celui qu'un ami lui avait confié ; apprenez le vôtre à mon fils ; point de demi-confidence , je vous réponds de sa discrétion. —Mais des secrets de cette importance !....♦ il est si jeune ! ......

— * Si' jeune! mon ami, un gentilhomme l’est- il jamais quand il s’agit de l’honneur? Mon fils , déjà dans son adolescence, ignorerait un des devoirs les plu s sacrés de l’homme qui pense ! un enfant quej’ai élevé aurait besoin de l’expérience de son père, pour ne pas faire une bassesse!... Mon ami , jê me rends. — r Mon cher Duportail , croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J’espère d’ailleurs que cette confidence , devenue presque nécessaire , ne sera pas tout- à -fait inutile. Vous savez que j’ai fait quelques sacrifices pour donner

à mon fils une éducation convenable à sa nais-

sauce, et proportionnée aux espérances «ju’il me

DE FÀÜBLÀS. 5i

f»it concevoir- ; qu’il reste encore un an dans cette capitale pour s’y perfectionner dans ses exercices, cela suffit, je crois ; ensuite il voyagera, et je ne serais pas fâché qu’il s’arrêtât quelques mois eu Pologne. Baron , interrompit M. Duportail , le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat ; je sens toute l’honnêteté de votre proposition , qui m’est très -agréable, je vous 1'*voue. Ainsi , reprit le baron , vous voudrez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur -

qui vous reste dans ce pajs-là; Boleslas et mon

fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lo- Vzinski , ne désespérez pas encore de votre, for-* tune; si votre fille existe, il n’est pas impossible quelle vous soit rendue. Si le roi de Pologne, . Mon pere parla plus bas., et tira son ami à l’autro bout de l’appartement : ils y causèrent plus d une demi-heure ; après quoi , tous deux s’étant rapprochés de la porte contre laquelle j étais placé , j’entendis, le baron qui disait : Je ne veux pas lui demander les deuils de son aventure; probablement ils sont assez plaisans, je ne les entendrais pas aveo l’air de sévérité qui conviendrait; sans doute il vous contera de point en point son histoire , vous m’en ferez part : au reste , je crois que nous' venons de voir un sot mari. Il n’est pas le seul, mon ami; répondit M, Duportail. Ou le sait bien, répliqua le baron; mais il n’en faut rien dire. .

. Je, les entendis s’approcher de la porte, )*allai* me jeter dans un fauteuil. Le baron me du m entrant : Ma biture est là; faites-vous reconduire à.

52 VIE DU CHEVAUIEH2

rkôtel, allez vous reposer, et désormais je voua défends de sortir avec cet habit. Mon ami , me dit M. Duportail , qui me suivit jusqu a la porte , un de ces jours nous dînerons ensemble tête-àtête , vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste ; mais surtout de la discrétion* Songez d’ailleurs que je vous ai rendu service. Je l’assurai que je ne l’oublierais pas , et qu’il pouvait être tranquille. Dès que je fus rentré chez mqi, je me mis au lit, et m’endormis profondément. *

* Il était fort tard quand je me réveillai : M. Per- •on et moi, nous fumes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie ! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l’accueil timide et caressant qu’elle me fit , un petit air d’embarra9 qui lui donnait encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspirait l’amour, mais l’amour tendre et respectueux. Cependant l image des charmes de la marquise me poursuivait jusqu’au parloir; mais que d’avantages précieux sa jeune rivale avait sur elle ! il est vrai que les plaiv sir9 de la nuit dernière se représentaient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je leur préférais ce moment délicieux où j’avais trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle ! La marquise régnait sur mes sens étonnés ; mon cœur adorait Sophie.

Le lendemain je me souvins que la marquise m’attendait chez elle : mais je me souvins aussi que le baron m’avait dit : Je vous défends de sortir avec oet habit . D 'ailleurs, comment me présenter

DE FAUBL'AS. 55

chez la marquise, sans être au moins accompagné d'une femme-de-chambre? Il ne fallait pas songer au comte , qui sans doute n était pas tenté de m’jr conduire; et le marquis ne trouverait-il pas singulier qu’une jeune personne sortît toute seule ? Impatient de revoir ma belle maîtresse , mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savais h quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu’une femme d’un certain âge envoyée par mademoiselle Justine, demandait à me parler. — -« Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine ; mais faites entrer. Mademoiselle Justine m’a chargée de vous présenter ses respects , me dit la femme et de vous remettre ce paquet et cette lettre. Avant d’ouvrir le paquet , je pris la lettre dont l’adresse était simplement à mademoiselle Du portail. J’ouvris avec empressement ,* et je lus :

<c Donnez-moi de vos nouvelles , ma chère en- « fant ; avez -vous passé une bonne nuit? Vous « aviez besoin de repos ; je crains fort que les fa- « tigues du bal et de la scène désagréable que « M. votre père vous a faite n’aient altéré votre « santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée « à cause de moi ; croyez que cette scène trop « longue m’a fait souffrir autant que vous. M. le «.marquis parle de retourner au bal ce soir; jë ne « m'y sens pas disposée , et je crois que vous n en « avez pas plus d’envie que moi. Cependant, comme ' « il faut qu’une maman ait de la complaisance pour «Và fille, surtout quand elle eh a une aussi aimable « que vous , nous irons au bal,’ si vous le voulez.

« Je n’ai point oublié qüe l’habit d’amazcu>e vou* '

54 vie du citevaheh:

te est, interdit, et j’ai pensé que peut-être vous.n’a^ ce yiez point d’autre habit de bal, parce que ce v p est point un meuble de couvent; c’est poux « cela que je vous, envoie un des miens, : nous, ce sommes à peu près de la même taille; je crois.

et qu’il vous ira bien,

. << Justipe m ^ dit que voiis.ayiez besoin, d’une, te fem^e-de-chambre ; celle qui vous remettra ma. « lettre est. sage, intelUqçnte et adroite; vous pour « yjez la prendre , à yotre, service, et lui. donner? « ipu/p vptre cofifiançç i )ç voua répond»! d’elle.,

, « Je. ne vpu» invite point à dtnesy avec moi ; je « sais que M. Oup^tail dîne rarement sans saillie; umaiss sj. vous. aime?, votre, chère maman autant qu’elle vous aimç t ,. vous viendrez dans la soirée, le, plus tôt, que; vous pourrez. M. le marqujfi,ue « dine point chez lui ; veqez,de bonne heure ; mon « eufaut je, serai seule toute l’après-dinée , vous « me ferez, compagnie,. Crpjrez que, personne ne te vous aime autant que votre chère, maman, » La « marquise de 3***. »

P. S. " Je n'ai point; la force de vousmandet « .toute» les, folies. que le, marquis veut que- je von» « .écrive de,»a part, Atteste, grondezle bien quand « von» le, verve?» Il voulait- ce matin envoyer en « ,so n nom cjjresf ] M ^ , Duport ail . J ai . eu tputè» . le* « peines, du, mpnde.à, lui faire comprendre [que « cela n. 'était pas raisonnable, et qu'il était plu» « décent que.ee bit moi qui you» écrivi»»e. ».

, Je fps ençbauté de cette lettre,: monsieur, me dit Ja femme intelligente qui me l'apportait, Ju*» tipe eit la femme-de-cbambre;de madame b mt» 1

; DE FAU1ÏLAS. , 55

• + * \ quisede et, si mademoiselle le veut bien, je-

serai la sienne aujourd’hui et demain. Au reste,

monsieur, ou mademoiselle, peut également se lie»

àr moi ; quand) mademoiselle Justine et madame

Dutour se mêlent d une intrigue, elles ne la gâtent

pas ; .c'est' pour cela qu on m a choisie. Fort bien ,

luitdis^je , madame Dutour , je vois que vous 1 êtes

instruite; vous m’accompagnerez tan tôt .chez la

marquise, ^offris à ma duègne un double louis.

quelle accepta. Ce n’est pas qu'on bc m’ait déjà bien payée , me dit-elle ; mais, .monsieur doit savoir que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés. ; * • >

Dès que le baron eut dîné, il partit pour l’Opéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur était averti ; un panache blanc fut raisià la place du petit chapeau. Madame Dutour me revêtit promptement du charmant; habit de bal; que madame dé B*** m’envoyait, et qui m’allait merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenait plus frappante ; mon gouverneur ému redoublait pour moi. d’attention et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-Yons que. \a raarqtiise m’avait donné» ,

Je la.trouvai dans son boudoir> mollementcou* thée sur une ottomane : un déshabillé galant parait ses charmes, au lieu delesicacher. Elle se leva, dis quelle m’aperçut: Quelle est jolie dans.ee t? équipage, mademoiselle Duportail ! que cette robe, lui sied bien! Etjdès que la porte se lut fermée, que «ous ête9 charmant’, mon, cher Faublas 1 quevotwfxactitude.me flatte! Mon cœur me disait, bien qu*

vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici, malgré vos deux pères. Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude quelle avait quittée pour me recevoir, je lui prouvais déjà que ses leçons n étaient pas oubliées , lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d’être surpris dans une situation qui n'était pas équivoque, je me levai brusquement, et, grâce à mes habits très-commodes , je n’eus besoin que de changer de posture 4 pour que mon désastre fût réparé. La marquise,* sans paraître troublée, ne rétablit que ce qui pressait le plus; tout cela fut l’affaire d'un moment» La porte s'ouvrit ; c’était le marquis. Je comprenais bien, lui dit-elle, monsieur, qu’il n'y avait que voua qui puissiez entrer ainsi chez moi san9 vous faire annoncer; mais je croyais qu’au moins vous frapperiez à cette porte avant de l’ouvrir : cette chère enfant avait de9 inquiétudes secrètes à confier à sa maman ; un moment plus tôt vous la surpreniez!.... on n’entre pas ainsi ch**J' v des femmes. Bon! reprit le marquis, je la surpr^i* nais!.... Hé bien , je ne l’ai point surprise , ainsi il n’y a pas tant de mal à tout cela; d’ailleurs, je suis bien sur que cette chère enfant me le pardonne ; elle est plus indulgente que vous mais convenez que son- père a bien raison de ne pas vouloir quelle porte cet habit d’amazone ; elle est à croquer comme la voilà!

Il reprit avec moi ce mauvais ton "de galanterie qui nous avait déjà tant amusé; il trouva que j'étais parfaitement bien remise^ que j'avais les

CE FAÜBLASJ 5 7

yeux brillans, le teint forf animé , et même quelque chose d'extraordinaire et dun fort bon augure dans la physionomies Ensuite il nous dit: Belles dames , tous allez au bal aujourd'hui ? La marquise répondit que non»*—- Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès pour vous y

conduire.*— Je vous assure que je n’irai pas

Héî pourquoi donc ? ce matin vous disiez. . . Jo disais que j ’y pourrais aller par complaisance pour mademoiselle Duportail ; mais elle ne s’en soucie pas, elle craint de retrouver là le comte de Rosambert» qui s’est fort mal comporté la dernière fois. J'interrompis la marquise : certainement squ procédé avec moi est assez malhonnête, pour que désormais je craigne de le rencontrer, autant que . je me plaisais autrefois à me trouver avec lui. Vous avex raison , dit le marquis , le comte est un de ces petits merveilleux qui croyent qu’une femme n’a ides yeux que pour eux ; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu’il y a dans le monde des gens qui les valent bien. . . Je compris «ou idée; et, pour justifier ses propos , je lui lanu la dérobée un coup d’œil expressif. . . Et qui valent peut-être mieux, ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en s’élevant sur la pointe du pied , et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu’il acheva très-malheureusement. Sa (tête alla frapper contre la boiserie trop dure , qui ne lui épargna une chute pesante, qu’en lui faisant sru front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler ^ il parut insensible à la douleur qu’il ressentait. Charmante

53, VIE Çü Ç,H.Ç^A.UEK

enfant, mo dit-;il ayeç.glu^ de sfing-froid , mais en faisant dp temps, erç tçmp& dp laides grimaces qui le trahissaient , ï©ttS,a;yes r^pn.d'cyitqr le comte;,

nj ai s i} 'ayez p^spei^de le v Rencontrer ce soir , il jr a bal masqué : 1^ marquis ^ justement deux do-.. mino$ , elle, vous eu. prêtera, un , elle prendra Tau-* , tre, nous irqus, au, l)a|, vous reviendrez soupeç ayec nous : et si v r ous n’ave^ pas, été trop mal cou- : ché ayant hier. Oh,, oui » cela sera charmant m.’écriai-je avec plus.de vivacité que de prudence,., allons, au bal, Av;ec mes dominos que le comte, connaît? interrompit la, marquise plus, réfléchie que moi. — £t oui, madame, avec vos 'dominos!*

Il faut dorçner à cette enfant le plaisir t}u. bal masqué , elle n’a. jamais yu cela; le comt^ ne voua, recounaitra pas; il n'y sera peut-être pas meme,, La marquise paraissait incertaine, je la voyais balancer entre le désir de me garder encore la* nuit prochaine , et la crainte d'aller», en présence, ' du marquis, s offrir aux sarcasmes du comte. Pour, moi, reprit d’uq ton mystérieux le commode mari, je vous y. conduirai bien; mais j’ai quelques ef-, faires , je ne pourrai pas rester avec vous ; je vous., laisserai là pour revenir à minuit, vous, cheuçhcr.. Cette raison du marquis , plus que toutes ses in~, stances, détermina la marquise.; elle refusa quelque temps encore, mais d’un ton qui m'annonçait assez qu’il fallait la presser, et qu’elle allait consentir.

Cependant la contusion que le marquis s était faite devenait plus apparente, et sa bosse grossis?:, sait à vue d œil. Je lui demandai d un air étonné

CE FAÜBLAS. 5 9

«e çfn'il avait auront ; il y porta la main : ce n'est rien, me dit-il avec trn rire forcé; quand on est marié , on est exposé à ces aCcidens-là. Je me sou-

viens du supplice qtt'fl Savait fait éprouver quand ma main était dans les siennes ; et , résolu ide me Venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnaie , je la lui appliquai sur le front ; et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressait ses flancs de ses ’ poings fermés , grinçait des dents, souffrait dou- . loureusement, et faisait d’horribles contorsions. Elle a , dit-il avec peine , elle a de la vigueur dans le poignet : je redoublai d’efforts ; il fit un cri terrible, et, m’échappant avec violence, il serait tombé à la renverse , si je ne l’avais promptement retenu. Àh, la petite diablesse! elle m’a presque ouvert le crâne. La petite espiègle l’a fait exprès, dit la marquise , qui se contraignait beaucoup pour ne pas rire. Vous croyefc quelle l’a fait exprès ? Hé bien , je vais l’embrasser pour la punir.

- — Pour me punir, soit: je présentai la joue de bonne grâce, il se crut le plus heureux des hom-

mes ; si j’avais voulu l’écouter, je n’aurais cessé

de mettre au même prix son courage à 1’épreuve..

Finissons ces folies , dit la marquise , en affectant un pcü d’humeur, et pensons à ce bal pirii-

qu’îl y faut aller. Oh! madame se fâche , répondit le marqùiS; soyons £agès , inê dit-il tout bas ; il j a un peu dé jalousie : il noUà regarda d’un àir de latisfactiôn. Vous vous aitaefc bien toutes lés

deux , poürsüi Vit-il ; inàis , si Vous alliez vou brouiller un jour à éause de moi. ! fcéla serai

bien singulier. . . . . ! 'Allons-nous au bal ,%u kr n’y allons-nous pas ? interrompit la marquise. Elle* s©

mit à sa toilette : on lui apporta ses dominos

qu elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres , dont nous nous affublâmes ‘ gaiement. Vous connaissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher; je n© crains pas d f être reconnu , moi ! Il nous conduisit au hal , et nous promit de revenir à minuit précis.

Dès que nous parûmes à la porte de la salle , la foule des masques nous environna; on nous examina curieusement , on nous fit danser : mes yeux furent d’abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégans , les riches parures , la singularité !des costumes grotesques , la laideur même des travestissemens baroques , la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints , le mélange des couleurs , le murmure de cent voix confondues^ la multitude des objets, leur mouvement perpétuel qui variait sans cesse le tableau en l’animant; tout se réunit pour sur-

prendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue , et la marquise , profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d’examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m’apercevoir que chacun des acteurs fc occupait beaucoup à ne rien faire, et bavardait prodigieusement sans rien dire. On se cherchait avec empressement, on s’observait avec inquiétude, on se joignait avec familiarité, on se quittait sans savoir pourquoi^ l’instant d’après, onserepre-

DE FAÜBLAS. 61

nait de même en ricanant. L’un vous étourdissait du bruyant éclat de sa voix clapissante; l'autre, d’un ton nasillard, bredouillait cent platitudes qu’à peine il comprenait lui-même : celui-ci balbutiait un bon mot grossier qu’il accompagnait de gestes ridicules ; celui-là faisait une question sotte , à laquelle on répondait par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gen9 cruellement tourmentés,; qui certainement auraient acheté bien chèrement l’avantage d’échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J’en vis d’autres bien ennuyés, dont apparemment l’objet principal avait été de passer la nuit au bal , de quelque manière que ce fût , et qui n’y restaient sans doute que pour se ménager la petite consolation d'assumer, le lendemain, qu’ils s’étaient beaucoup amusés la veille. Voilà donc ce que c’est qu’un bal masqué , dis-je à la marquise ? Ce n’est doue que cela? Je ne suis pas étonné qu ici de braves gens * puissent être bafoués par des faquins , et des gens d'esprit mystifiés par des sots? Je ne resterais sûrement pas, si je n’étais point avec vous. Taisezvous , me réponditreiie ; nous sommes suivis , et peut-être reconnus : né voyez-vous pas le masque qui s’attache à nos pas? Je crains bien que ce ne

soit le comte; sortons de la foule, et ne vous éton-

nez pas.-

C’était en effet M. de Rosambert : nous n eûmes pas de peine à le reconnaître ; car , ne prenant pas même celle de déguiser sa voix, il eut seulement l’attention de parler assez ba 9 , pour qu’il n’y eût que la marquise et moi qui puissions l’entendre.

G* VIE DU CHEVALIER

Comment se portent madame la marquise et sa belle amie , nous demanda-t-il avec un intérêt affecté? Je n'osais répondre. La marquise , sentant qu’il serait inutile dcssayeT de lui faire croire qu’il se trompait, aima mieux soutenir Une conversation délicate, quelle aurait peut-être heureusement terminée par son adresse , si le comte eût été moins instruit. Quoi ! c'est vous, M. le comte, vous m'avez reconnue ! cela m’étonne. Je croyais que vous aviez, juré de ne plus me voir et de lie mè parler jamais. Il est vrai que Je voua l’avais promis , madame , et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise. < Je ïie vous entends pas, et vous m'entendez mal : si je ne voulais pas vous voir , qui me forcerait à vous parler? Pourquoi serais- je venue ici chercher votre rencontre ? — j- Chercher ma rencontre, madame ! Quoique l’aveu soit trèsflatteur,' je conviens que j’aurais eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà.... monsieur, interrompit la marquise , n’ayez- vous pas amené la comtesse ?.■... Elle est très-aimable , la comtesse î . . . . qti'en dites- vous ? — Je dis, madame, qu'elle est surtout très -officieuse !... La marquise I interrompit encore en jouant le dépit; elle est très-aimabJe , la comtesse !... monsieur , vous auriez dû l’amener ; — Oui , madame! et vous lui auriez apparemment encore confié 1 honnête emploi quelle a si généreusement accompli, si complaisamment rempli?

Quoi ! c’est peut-être moi qui l’ai chargée de vous occuper totite la soirée, de vous engager à me

foire une mauvaise querelle, à me répéter çent fois une maussade plaisanterie , à me. pousser à bout ci^tiu, de manière que je sois forcée de vous di,re d*es choses désagréables , que vous n ave^ pas manqué de. prendre à la lettre , et dont je me serais peut-être repentie, si vous étiez venu hier, comme je l’espérais, solliciter votre pardon.— Mon pardon î vous me l’auriez accordé , madame î AU K que vous êtes généreuse! Mais soyez tranquille, je n abuserai pas de tant de bontés ; je craindrais-.trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente qui nous écoute si attentivement , et qui a de $1. bonnes raisons pejtr ne rien dire. Hé! monsieur, lui répliquais je aussitôt, que pouraîs-je vou9 dire? -r- Rien, rien que j<3 ne sache, ou que je ne devine. — Je conviens , M. de Kosambcrt, que vous savez

‘I . ' ™ *' ! „ ' Vi *• „ I ' * . * r. ’ , *

quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc Un peu plus, de discrétion ; la marquise n’a pas . voulu vous croire avant-hier; que vous coûte-t-il de lui laisser, seulement encore aujourd’hui, une erreur qui ne laisse pas d’être piquante? Fort biçn^ s’écria-t-il, la tournure n’est pas maladroite! Vous, si npyice avant -hier! aujourd’hui si ménagé! Il faqt que vous* ayez reçu, de bien bonnes leçons! Que dites-vous donc, monsieur, reprit la marquise un peu. piquée ? — Je dis , madame , que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mafo jç.n’en suis, pas étonné , on sait comment l’esprit vient aux tilles. — Vous nous faites donc la *, ri > n r . ■ » * * 7 * ♦ * v« . * ? t

râce de convenir enfin que mademoiselle Dupor-t.

- tail est de son sexe ! — Je ne m’aviserai plus de le nier, madame ; je sens combien il serait cruel pour vous d’être détrompée. Perdre une bonne amie, et ne trouver quun jeune serviteur! la douleur serait trop amère. Ce que vous dites là est tout-àfait raisonnable, répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée ; mais le ton dont vous le dites est si singulier Y Expliquez-vous , monsieur : cette enfant que vous m’avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant très-bas) mademoiselle Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce qu'il* en est.*— ^ Ce qu’il en est,.madanfe, je pouvais hasarder de le dire avant-hier; mais- aujourd’hui' c’est à moi à vous le demander. Moi! réponditelle sans se déconcerter, je n’ai là-dessus aucune espèce de doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours , tout me dit qu elle est mademoiselle Duportail; et d’ailleurs j’en ai des preuves que je n’ai pas cherchées — -Des preuves !— < Oui , monsieur, des preuves* Elle a soupé chez moi avanthier.... — Je le sais bien, madame; et même elle «lait encore chez vous hier à dix heures du matin* — A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l’avons reconduite chez elle. — Chez elle ! faubourg Saint Germain ? — Non, près de l’Arsenal; et M. son père...- — Son père ! # le baron de Faublas?

Mais point du tout! M. Duportail. M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir ramené sa fille. — Le marquis et vous , madame? Quoi! le marquis vous a accompagné#

DEFAÜBLAS: €5

chez M. Duportail?— Oui , monsieur;; qu*y*a-t-il de si étonnant à cela ? — Et M. Duportail a réméré cié la marquise? — Oui, monsieur..

Ici le comte partit d’un éclat de rire/ Ah! le boirt*

mari! s’écria-t-il tout haut; l’aventure est excel/‘ lente ! ah ! l’honnête homme de mari ! Il se prépa- 1 rait à nous quitter. Je crus qu’il fallait, pour l'in-* térêt de la marquise et pour le mien propre , essayer de modérer son excessive gaieté. Monsieur j lui dis- je en baissant la voix, ne pourrait-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse? Il . me regarda en riant : une explication sérieuse en^ tre nous ce soir, ma chère parente ? ( Il souleva un> peu mon masque) Non, vous êtes trop jolie*; jè" vous laisse aimer et plaire. Bailleurs, rl est juste * que je profite aujourd'hui de me9 avantagés : l’explication sera pour demain, si vous le voulez bien/ — Pour demain, monsièur; à quelle heure et dans quel endroit? — L'heure? je ne saurais vous la fixer; cela dépendra des circonstances. — N’allezvous pas souper chez la marquise ? Demain il sera* peut-être midi , quand le très-commode marqriis voua reconduira chez le très^complaisant M. Duportail : vous serez probablement fatiguée; je né-

veux point user d’un tél avantage; il faudra vous*

lasser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée». Je ne vous dis point adieu ^ j'aurai le plaisir de vous revoir une lois encore, avant que l'heure du berger sonne pour vou$. Il nous salua, et sortit de la salle.

La marquise fut très-contente dé son départ. Il noua a porté de rudes coups, me dit-elle; mais.

vie pu.çhæyaljeh:

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a voix chaque fois qu’il lui avait lancé

qug^^vcs et W.a^ayt seulement

l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avait

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paru, du moins ne la vouloir point compromettre,

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jusqu'à un certain point. 3e 11 e, m’y, lie pas , me re-

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pondit -elle: il. sait que vous avez passé la npit chez moi, il. est piqué: le retour qu’il vous an-

nonce n’est pas dun bon augure : sans doute il.

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nous préparé une attaque plus forte, Partons , ne

; \ j* r-* : r or r; j*. f T • fr

l'attendons pas ; «'attendons pas le marquis.

ÎNousrnous disposions à- sortir lorsque deux

• * *? T? . 'Ji'»'*' V’ r * ri f **> r. jf . »: ; *'> ai >u • 4

masquas noua, arrêtèrent. L’uu des deux dit a Ja marquise : r îc te connais, beau masque* Bon soir,

monsieur dç Faublas . me ditTautre. Jç ne repon-

. - x ( > i : . . t/7 > f 'î TT1 ! '1 t ci r* , r * «Va, arrp

dis point. Bon- soir . monsieur de Faublas , répéta»»

.Vîf- '>•' r \ Pîifr; >* t f f I ■ «.» f > i *ftl< <1 I" ■’*»*>'

t-il. Je sentis qu'il fallait recueillir mes forcer et*

payer d’audace : Tu n’as, pas Vavl de deviner, beau

*»t ;y 1«<V)*P; *; 'Îlf .*) ;Tf î TT • ^

masque^ tu te trompa de qoni et de sexe. — C’est,

-5 * **' i • ' ~ f. rwi /n ' ) t, 4 * j/. r *

que l’Un et l’autre sont fort* incertains.— Tu de-

V . P tî ( i . *>f » fjn'j s* fT i n r» 74f f * ; oi rsq f/,-^7

viens fou. beau masque» — - Poipt du tout : lç$ uns

t ■ ■ . ' r > ' ' ^ v 75 *. . ryff:. trr . r urr * \ n- n ->q

ee ^aptûe^.Faubla^ et. ( le. so v ^^npept beau gar- v

mi les ; i»?f. ja,

« • /n».. ’ rv 1

in n*t*f : m t$r T nJ?T ÇJTHT 'Ï * 9 ♦O fff r

( en montrant la may^ise,)-. J3 «le^eujça» stupéfait; t

re P rit 5 Répoja^inoi ,, le f puuo,rjaa ;

park.donQf, monsieur de FaubUî. — P^r^r'PjcK

'* 3D)E* FAU B^L AS, ' f

' a .utrci nom , beau masque*^—

Afe* M c 9jf^*4§vç< q?f£ mon intérêt personnel e MW *BB Wûc^f » vous, êtes madexppiselle Dupor^ . *îÜi s * j en, crois la ; ckronique scandaleuse , f

tu es M, de Faubias.

/UC - ” ' ' • ... Xi.’

M marquise ne perdait pag up naot de, ce dia-

trop presse par .l’incpnuu qpi 1*HWÎ attaquée , elle q* pouvait mfl ’SpÇ^qr^.vre,

n ?/ s W 3 s * mon

qitJ£.a é}eva dans la salip uijçl grande « rumen r? on se précipitait, veil la ppfte,, les masques se près- r 3 %Mp* ^n foule autour d up 1 masque qui venais, djentrgr; ceux-ci le, içpntraiçnt;pix^ ;

poussaient dp longs écla ts , de rire ,; et tous^enseïUj- 4 cri aipnt. : c]eft]\l % le m^rquit de B*** qui s est fàt WP bçs$e aii ; fiontJ .Dès que les deux, dénions Î^WP.tif persécutaient,, eurent entend M ocs joycusqs exclamations j iis . nous , qui ttêfgpt pour., aller. . grossir le. nombre des rieurs. Ex&n A lçs voilp pai> rif J ? m e dit rna belle maîtresse ai upi ) peu étopnpe ; ^m. 5 ! panni ops evis . redoublés , n’entendexTVous pasde iront, dq marquis ? Je parie que .c’est .un nou-; Veau tour qp qn a joué, à mpn pauvre { inari !.

• ^ tumnlte^llait toiqours croissant :

Npqs a pptOçhâuies; hotys t entendîmes -des voix . confuses ; qui disaient : Bon soir , monsieur.le mar^., quis ; de ^*^:q^’.avex-ypnx dopc;auirpnt^ mon-

WSSWifô d^ppis quand cettPi bpsse vous t:

(Etibiftn.tôt , dans .les transports de lw tpua. les. masques répé Ti

t{ dpftt)ï c etl M, te tr^arquisd^ B* ** q\à s pst fait unç , .

68' VIE DU CHEVALIER nous parvînmes a joindre le masque tant bafoué : ce n était nr le? domino jaune du marquis, ni sa petite tailîe , et cependant c’était le marquis lui- ' même ! Nous vîmes qu’on avait attaché entre se» deux épaules un petit morceau de papier, sur lequel étaient tracés en caractères bien lisibles , ces mots dont nos oreilles étaient remplies : C’est

itf. le marquis de B*** qui s* est fuit une bos9e au freni!

II nous reconnut tout d’un coup. Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il tout hors de lui; allonsnous en. Toujours poursuivi par les huées déri- ’ spires d’une folle jeunesse, toujours porté par le» flots tumultueux de la foule empressée , il. eut ‘ autant de peine à regagner la porte , qu’il en avait éprouvé pour pénétrer jusqu’au milieu de la salle-

Nous le suivîmes de près. Parbleu ! nous dit le » marquis , si confondu qu’il n’avait pas la force de ’ prendre sa place dans la voiture . je ne comprends rien à cela *, jamais je ne me 9uis si bien déguisé, et tout le monde m’a reconnu! La marquise lui demanda quel avait été son dessein. Je voulais, lui répondit-il, vous surprendre agréablement : . dès que je vous ai vues dans la salle du bal je 4 suis retourné à l’hôtel , où' j’ai fait part de me» projets à Justine , votrefemme de chambre , et à

celle de cette charmante enfant 1 ; car je les ai trouvées ensemble^ J’ai pris un domino nouveau; je ! me suis fait apporter des souliers dont les talon»

très-hauts devaient, en me grandissant beaucoup , me rendre méconnaissable. Justine a présidé à ma toilette (taudis qu’il parlait, la marquise détachait habilement l'étiquette perfide et 1a fourrait *

DE FAÜBLAS: ^ 6g

). Demandez à Justine f elle*vou9 dira que je n’ai jamais été si bien déguisé; car elle me l’a répété cent fois : et tout le monde m’a reconnu! #

La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avaient bien servis : Mais, reprît le marquis , après un moment de réflexion , comment ont-ils vu que j;’avais une bosse au front ? aviez-vous conté mon accident? — A personne, je vous assure. — Cela est bien singulier , ma figure est couverte d’un masque , et’ l’on voit ma bosse : je me déguise beaucoup mieux' qu’à l’ordinaire, et tout le monde me reconnaît T Le marquis ne cessait de témoigner son étonnement par des exclamations semblables , tandis que , la marquise et moi , nous nous félicitions tout bas de l’heureuse adresse de nos femmes , qui nous avaient épargné si comiquement les scène9 fâcheuses auxquelles nous auraient exposés le déguisement de son mari, et la vengeance de mon rival.

Quel fut notre étonnement, lorsque^ en arrivant à l’hotel, nous apprîmes que le comte noua y attendait depuis quelques minutes. Il vint à nous d’un air gai. J’étais sûr, mesdames, que vous ne resteriez pas long-temps à ce bal : c’est une; assez triste chose qu’un bal masqué ! Ceux qui ne nous connaissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connaissent nous y tourmentent ! Oh, interrompit * le marquis, je n’ai pas eu le temps de m y ennuyer^ moi ! tu vois comme je suis déguisé? — Hé bienî p— H é bien, dès que je suis entré, tout le monpft

dans sa poche

5,0s VIE DU CHEVALIER

m'a reconnu. — Comment, tout le ip,ox» 4 e 1 — —

Qui,. oui, tout le monder ils m’ont d’abord en-

Couvé : Hé bon soir , M* le marquis de B****; e( d'oU. • vous vient cette bosse au front , M. le marquis? et ili me sevraient : et ils ipe poussaient !. et des rires! et des gestes ! et un bruit ! je crois que j’en resterai sourd : je veux être pendu , sj jamais, j y retourne! Biais comment ont-ils su que gavais cette bosse au front? Parbleu elle se voit d/une lieue!——

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