‹ Vie du Chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

CHEZ L. TENRÊ, LIBRAIRE,

BUE DU PAON-SAlîïT-ANDïlE f »° I.

iSt/O

VIE

o h! ma jolie cousine ! Oh, combien, en songeant à vous, je m’applaudis de l’effort généreux que je venais de faire! Oh, qu’il me fat doux de penser qu’enfin je vous avais sacrifié un rende»* vous, et qu’à l’heure même où la marquise avait cru me revoir chex son amie , je jouirais près de vous du bôtibteùr de vous admirer!

Hélas! elle ne vint pas au parloir! — Àh, ma sœur, pourquoi votre amie n’est -elle pas avec vous? — Je vous disais bien qu’elle était malade! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n’a fermé l’œil* : la fièvre s’est déclarée ce matin. — Là fièvre! Sophie a la fièvre ! Sophie - est en danger! — Ne parlez pas si haut , mon frère. Je ne sais pas s’il y a du danger, mais elle souffre. Elle a le teint' pâle, les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée ^ j’ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce matin , son visage s’est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et btillans; elle a prononcé très-vite et très-bas quelques mots que je n'ai pu entendre; mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus

profond 2 Non y non , a-t-elle dit, cela 11 est pas

possible ...... je ne le puis , je. ne le dois pas

jamais il ne le saura J’ai yü des larmes couler de ses jeux. Elle a ajouté d’un ton douloureux : Comme je me suis trompée! J } en mourrai! j’en mourrai! le cruel ! l’ingrat! J’ai pris sa main , elle a serré la mienne , et puis elle m’a dit ce qu’elle me répète sans cesse : Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse! Sa gouvernante rentrait : Sophie m’a encore conjuré de ne l : ui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j’avertisse madame Munich (c’était le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie; qu’en pensez-vous? — Adélaïde, lui avez- vous dit que j’étais ici? — Oui, mais j’avais bien laison de vous soutenir hier qu’elle ne vous aimait plus; elle me l’a dit elle-même. — Sophie vous a dit?...- — Oui, monsieur, elle me l’a dit; et elle

m’a chargé de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontais que vous aviez amené avec vous

un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé

son nom; j’ai répondu, le comte de Rosambcrt. Rosambert! â-t-elle répété avec étonnement, Ro-> sambert ! c’est celui gui a mené votre frère ch ex, la marquise de E ***, Ce n’est pas un jeune homme honnête! votre frère en fait son ami, il gâtera tout à- fait votre frère! Adélaïde , il commence à se déranger, votre frère! Ah ! ma bonne amie, je lui eu ai fait des reproches ; et je lui ai même dit que tu ne l’aimes plus* — Vous lui avez dit que je ne l’aime plus? — Oui, ma bonne amie; m^is il n’a pas voulu me croire ; et il s’est mis k rire , et

DE FA U B L'A SJ y

M. de Rosambert a ri aussi Ces messieurs se

sont mis à rire! m a répliqué Sophie d'un ton fiché, Votre frcre a ri, et na pas voulu me croire! Adélaïde r quand revient-il votre frère? — Demain, ma bonne amie. — Hé bien ! dites-lui qu il est vrai que fai eu de f amitié pour lui; mais que je n’en ai plus, plus du tout;' et qu’aftn de l'en convaincre f je ne le verrai de ma vie . Elle m a quittée, et puis un moment après elle est revenue me dire en riant : Oui , ma chèrd Adélaïde , tu as raison ; je naime pas ton frère , je ne l’aime pas . Ne manque „ pas de le lui dire demain , Elle riait; et cependant j*e vous assure, Faublas , que tout de suite elle s est mise à pleurer.

Tandis qu’AdélaîcIe nae parlait, mon cœur était pénétré de douleur et de joie.

Il faut , reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d’une singulière idée qui m’était venue dans ] esprit; je ne sais comment, je ne sais pourquoi* En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps , je ne puis m’empêcher de craindre qu elle ne soit un peu folle; cependant il y a là-dedans quelque mystère que je ne pénètre pas.. Sûrement quelqu’un lui donne du chagrin..,.. Mon frère, j’ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Serait-ce lui qu elle appelle

ingrat et cruel? Vous sentez bien , Faublas,

qu’^n y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n’était pas raisonnable. ... Mon frère, un ingrat, un cruel ! cela ne se peut pas» Et

puis , quel mal a-t-il fait à ma bonne amie ? quel mal aurait-il pu lui faire ?

Adélaïde! m’écriai-je, ma chère Adélaïde!

Comment! vous pleurez! me dit-elle, seriez* vous fâché contre moi? Je vous assure que j*ai pensé tout cela malgré moi , et que je ne vous lai pas dit pour vous offenser. — Je le sais bien, ma v chère sœur , je le sais bie$ ; c’est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer. — Mon frère f pensez-vous qu’elle puisse devenir sérieuse ? Pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie? — Non, Adélaïde, non, ne l’avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre , comme tu dis bien ; et je connais un remède qui la guérira. Adélaïde, jé vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté : vous ne montrerez ce papier à personne , vous le donnerez à Sophie , quand, madame Munich ne sera pas avec elle; il est essentiel que madame Munich ne voie pas ce papier. Vous m’entendez bien? — Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je vous aurai d’obligations, si vous guérissez ma bonne amiel — Adélaïde, dites à ma jolie cousine qüe je crois connaître son mal, que je le partage, et que j’espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma sœur? — Ah! mot pour; mot; vous connaissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez ; mon frère, je lui dirai mémo que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain; demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit

DE FÀUBLÀSY g

entier» Gardez-vous de ne vous en rapporter <Ju*à vous seul; vous netes pas médecin, mon frère; courez aujourd’hui chez les plus célèbres d’entre eux ; voyez , interrogez , consultez, La maladie n'est pas ordinaire; jamais je n en ai vu de semblable , et je tremble quelle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable !.,... Mon frère, il faut que la guérison soit radicale.... Et prompte aussi ! bien prompte ! Hâtez-vous , hâtez-vous pour Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si malheureuse de sa peine ; et tenez , pour vous-méme , mon frère ! car ma bonne amie , dès qu’elle se portera bien , vous aimera sans doute autant qu elle vous aimait autrefois.

Revenu chez moi , je ne m’occupai que des discours d’Adélaïde , que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnait à diner ce jour;

là. 11 fallut d’abord tenir table , et faire ensuite un

maudit brelan , qui ipe retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé , quand on veut écrire à sa maîtresse; quel tourment d être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.,

On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué vin fond de ma chambre à coucher : j’avais là quelques livres d’étude, dont mon commode gouverneur ne m ennuyait pas souvent. Je me mis a mon secrétaire» J'écrivis une première lettre , que je dé-

ehirai; j’en fis une seconde, pleine de ratures quil fallait Lien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j’aurais dû recommencer encore la troisième que voici :

Ma jolie cousine,

« Il est enfin venu ce moment tant souhaite',

* où je puis librement vous ouvrir mou cœur, « solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, « et peut-être assurer ainsi notre bonheur coin* v muiu

« Ah! Sophie! Sophie f si vous* saviez ce que « j’éprouvai le premier jour que je vous vis ! k Comme ma vue se troubla-! comme mon cœur t fut agité! Mon amour n’a fait qu’augmenter dci puis; un feu dévorant circule aujourd’hui dans « mes veines. . . . Sophie ! je n’existe plus que par « toi. »

J'en étais, là, quand Jasmin entrant brusquement, m’annonça le vicomte de Florville. — Le vicomte de Florville! je ne le connais pas. Diteslui que je n'y suis pas. — Monsieur, il est dans

votre chambre à coucher. — Comment! vous lais-

seriez donc entrer toute la terre? — Monsieur,

11 a forcé la porte. — -Au diable le vicomte de Florville !

Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vint jusques dans mon cabinet, et que d’un œil profane, il ne parcourût ce papier, dépositaire de mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m’échappa. Ce prétendu vicomte, c’était U

nfrarquisc de B***! Mon premier mouvement fut < 3 e pousser Jasmin dehors ; le second , de verrouiller la porte; le troisième, d’embrasser le charmant cavalier; le quatrième... Les esprits pénétrans ont déjà devine.

La marquise , toujours étonnée de ma vivacité , dès quelle eut repris ses esprits, me dit : Vous êtes un bien singulier jeune homme î ne vous lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit fin ir ! — Eh bien! maman, prenez qu’il n'y ait rien de fait; vojons, disputons-nous. — Oui, afin de nous raccommoder encore; n’est-il pas vrai, petit libertin ? — Ah ma chère maman , je n’ai pas une idée que vous ne compreniez d’abord. — Hier pourtant vous ne m’avez pas compris, ingrat que vous êtes! — Hier, je boudais encore. — Et.de quoi , s'il vous plaît? Pouvais-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? N était-il pas essentiel pour vous et pour moi de retirer ce portefeuille des mains du marquis ? — Tout cela est

vrai , maman; mais le dépit... — Le dépit! Vous avez du dépit, vous, pour qui j’oublie mes devoirs. . . toutes les bienséances. . . le soin même de ma réputation ; et de. quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage amer! Et cependant k je vous pardonne! et cependant je viens vous chercher! Je me conduis avec autant de faiblesse

il VIE DU CHEVÀLIEu

et d’imprudence qu’un enfant de douze ans.. . Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien fort... il faut que vous m’ayez ensorcelée! — Petite maman! — Eh bien? — Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons. — Comment, fripon , vous n’avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me demanderez pas pardon ? — Si fait!'. . • Oh. que vous êtes belle !... oh! que je vous demande pardon!

Les gens qui ont de l’esprit, et même ceux qui n’en ont pas, devineront encore qu’ici, la marquise et moi^ nous nous raccommodâmes.

On croit que nous allons recommencer à nous quereller: point du tout. Voici l’instant des petites caresses et des complimens tendres.

Mon Dieu! Florville! que vous ête9 séduisant dans ce négligé ! Que ce frac anglais vous va bien ! — Mon ami, je l’ai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la meme couleur que ce charmant habit d’amazone dans lequel l’amour , qui voulait ma défaite , te fit paroître à mes yeux pour la première fois. Devenue chevalier de mademoiselle

Duportail , jai senti qu’il me convenait de prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras). — Et

moi , désormais l’esclave du vicomte de Florville,

je me plairai toujours à porter ses chaînes. Maman, quelle douce réciprocité ! — Mon ami , l’amour est

un enfant qui s’amuse de ces métamorphoses. Il fit de mademoiselle Duportail une vierge folle; il fait de la marquise de B*** , un jeune homme imprudent. Ah! puisse le vicomte de Florville te

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paraître aussi aimable que mademoiselle Duportaü me sembla jolie! — Aussi aiftiable?... bien davantage ! — Oh non ! répondit-elle, en se mirant avec complaisance, en me considérant avec tendresse ; oh non ! Vous êtes mieux , mon ami ; plus grand , plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de martial... — Oui, maman; et si j’en crois un grand physionomiste, quelque dliose de plus nerveux... — Faublas, laissez-ïà M. le marquis . . . N’est-ce pas as^ez du mauvais tour que nous lub jouons? .. . Enfin, je ne suis

pas venue'mi pour m’occuper de lui Oh ça !

mon ami, dis-moi sans flatterie comment tu me trouves? Bien, plus que bien. — Je n’aurais pas cîn peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisqu 'absolument , homme ou femme, il faut qu’on s'habille, ah! je délie que, d’une maniifre ou de l’autre, personne soit jamais aussi jolie que vous! — Voilà bien le langage d’un aimant ! toujours enthousiaste! toujours exagéré!... ftfoui cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi, si tu me vois toujours dés mêmes yeux?. . . — -Oh maman , toute ma vie!

J e la tenais dans mes bras, elle m’échappa pour aller prendre une épée quelle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit : J’ai un joli cheval anglais que je monte quelquefois. Nous touchons au printemps; j’aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris : voudrez-vous bien m’accompagner quelquefois , Faublas ?... Veux-tu , mon ami , t’egarer de temps en temps dans les bois avec le vieomtedè X. 2

,J} \1E DÜ CHEVALIER

Florville? — Mais, on nous verra. — Non. le mar-

quis est souvent obligé d’aller à la cour. Eli

bien , maman, quel jour? — Laissez donc paraître la verdure.

En me parlant , elle avait tiré mon épée , et s’es-, crimant en face de moi : En garde! chevalier, me dit -elle. — Je ne sais pas si le vicomte est redoutable; mais ce que je sais bien, c’est que ce n’est pas là ; ce n’est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Osc-t-elle accepter une autre espèce de combat? (Elle vola dans mes bras). Ah! Faublas, me dit-elle en riant, ah! s’il n y en avait jamais de plus meurtriers!... — .Maman, ce ne serait plus parmi les hommes qu’on chercherait des héros.

Je venais de mettre la marquise hors d’état de tne battre , et bien m’en prit-

Ma belle maîtresse me donna encore deux heures , que nous employâmes passablement bien. Si je n’écoutais que mon cœur , me dit-elle enfin , je resterais ici toute la journée , mais voici l’heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autte. Nous nous dîmes adieu; je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l’escalier, lorsqu’à travers les rampes, je distinguai, dans le vestibule, Il o sambert qui se disposait à monter. J’en avertis la marquise. .Rentrons promptement, me dit-elle ;,je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement; vous lç renverrez vite. A ces mots , sans me donner le temps de la réflexion, elle rentra, tra-

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versa ma chambre à coucher , comme une folle , et se jeta dans mou cabinet.

Rosambert entra : Bon jour, mon ami. Commentée porte Adélaïde? comment se porte la jolie cousine? — Chut! chut! ne parlez pas de cela* mon père est-là. — Ou? — .Dans ce cabinet. — - Dans ce cabinet! votre père : ? — *Oui. — Et quo fait-il là ? »— II examine mes livres. — Comment . vos livres ? . f « Mais non , il n’est pas dans ce cabinet ; car , tenez , le voilà qui entre. . . Il y a de la marquise dans tout ceci ? . . . . Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en affaire ? Adieu , Faublas , à demain. Il passa devant mort pere, et le salua : Monsieur, vous avez quelque chose à dire à M. votre fils , je yous laisse.

Cependant le baron me regardait d’un air sévère, et se promenait à grand pas. Impatient de savoir ce que m’annonçait cet abord sinistre, je lui demandais respectueusement pourquoi il m’avait fait l’honneur de monter chez moi. — iVous le saurez tout à l'heure , monsieur. Un domestique parut : Va-t-il venir? cria le baron. — Le voilà, monsieur; et mon cher gouverneur entra.

Le baron lui dit : Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et de l’éducation de mon fils? — rOui, sans doute.;.. — lié bien, monsieur, 1 une est tvès-négligée , et l’autre très-mauvaise.

Monsieur, ce n’est pas ma faute ; monsieur

Votre fils n’aime pas l’étude.... C’est-là le moindre mal , interrompit le baron : mais comment ne suis-je pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m’avertissez-vous pas* des désordre*

tir >•;

de moi* fils ? — Monsieur , qi\ant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répondre que de ce que je vois au-dehors je ne puis répondie de rien. M... votre (ils, quand il sort, souifre rarement que je l’accompagne; et... (un regard que je jetai sur M. Person l’avertit qu’il en avait assez dit). Le baron reprit : Monsieur, je n’ai qu’un mot à yous dire; si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal,

je me verrai forcé de lui choisir un autre institu-

teur. Laissez-nous , je vous prie.

Lorsque M. Perso n fut sorti , le baron prit un fauteuil, et me fit signe de m’asseoir. — Pardon, pion père, mais j’ai affaire.. — Je le sais, monsieur; et c’est précisément pour que cette affaire ne s’achève pas , que je viens vous parler. — Mon

père encore une fois pardon : mais il faut que

je sorte. . . . — Non, monsieur ; vous resterez a as^ seyez-vous. Il fallut bien s’asseoir, j’étais sur les épines; le baron commença :

Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs ? Se peut-il qu‘il veuille abuser la . simple innocence , et préparer des pièges à Ja vertu? — Moi , mon père? — Oui, vous. Je viens du couvent, je sais tout.

. Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse; qu’il fausse garder de confondre une intrigue avec une passion; que l’amour du plaisir ne fut jamais de l’amour.... — «Mon père, daignez parler moins haut. — Si mon fils j trop enivré de ce qu’on ne peut appeler qu’une bonne fortune... — Pins bas, je vous en supplie. — Trop charmé

de là découverte d’un sens nouveau et de là possession d’une femme qui n’est pas sans attraits; si mon (ils dans les bras de la marquise de B,*'**. . « • — C ! en est trop ! de grâce , mon père. . . . — Avait oublié son père , son état , ses devoirs , je raurais plaint ; mais je 1 aurais excusé , je lui aurais donné les conseils d’un ami ,: je lui aurai) dit : Plus la marquise. .. — Mon père,, si vous saviez.*.»— JP lus la marquise est belle y et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup-d’œil ta figure la décide : elle te prend en une soirée... < — Je vous conjure de ménager.... — Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne. Qu'elle doit être vive , ardente , emportée , celle.;*— -Mon Dieu! — Celle qui sacrifie à la soif du plaisir sou repos , son honneur , l’estime publique ! ei« • • * ~ n Ali», mon père! Àh, monsieurln — Je le répète, mon ami 9 plus la marquise est belle , plus elle est dan* gercuse! Tu croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables...

‘ Désolé de ne pouvoir m'expliquer , bien convaincu que le ‘baron ne se tairait pas , je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance , qiie dans une autre occasion je n’aurais peut - être pas trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon feuteuil , je mordais ma main de dépit; et mon pied droit toujours en mouvement battait la mesure sur le parquet. Mon père eepehdant, continuait : '

T a l’énerveras , la nature , au moment de la pisberté, dans cet âge critique, où, travaillant an

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développement des organes , elle a besoin de i toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais .bien que l’excès des plaisirs produira la satiété : :mais le dégoût viendra trop tard peut-être ; mais déjà tu pleurerais ta santé détruite, ta mémoire •perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras, à la fleur «de ton âge, la proie des noirs chagrins, des infir- .mités repoussantes; et dans les horreurs d’une •.vieillesse prématurée, tu gémiras d’être obligé de ^supporter le fardeau de la vie O mon ami ! re-

doute ces malheurs plus communs qu’on ne pense; jouis du présent, mais songe à l’avenir! Use de . ta jeunesse; mais garde des consolations pour l’âge mur! »

Cependant, ajouta le baron , mon fils, peu tou* ,ché de. mes représentations paternelles, aurait .donné en m’écoutant mille signes d’impatience;

il se serait dandiné sur son fauteuil , il m’au-

rait interrompu cent fois,, je n’aurais pas eu l’air de m’en apercevoir* Plus effrnjé de ses dangers, que sensible à mes injures, j’aurais continué tranquillement , je lui aurais dit : La marquise de B*-*-*... .

On conçoit ce que je souffrais depuis un quartd’heure. Je ne pus contenir davantage mon impatience long -temps concentrée. Hé! mon père , m’écriai -je, 1 n’auriez-vons pas pu lui dire tout cela .un autre jour? Le baron était naturellement violent, il se leva furieux; Craignant l’effet d’un premier transport, je me sauvai dans le cabinet dont je poussai la porte. sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien

pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon

secrétaire , elle tenait avec ses mains ses oreille*

bouchées, lisait, en sanglotant, un papier posé devant elle. Je m’approchai de ma belle maîtresse : Oh, madame, combien je suis désolé!.., La marquise me regarda d’un air égaré r Cruel enfant! quelles fautes tu m’as fait faire!.... — Parlez donc plus bas. — Mais quel châtiment j’en reçois ! — • De grâce , parlez plus bas. — -Ton père ! . . . . ton indigne père! . ... . il ose. . ., — Monv amie , vous allez vous perdre!- — Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet écrit funeste..- Vois ces caractères perfides... Mes pleurs le» ont effacés., (Elle me montrait la lettre commencéa pour Sophie.)

Faublas , cria le baron , ouvrez cette porte# Vous n’êtcs pas seul dans ce cabinet ^ Pardonnez-moi, mon père. — J’entends quelqu’un vous parler. Ouvrez cette porte. — Mon père , je ne le puis. — Je i le veux : ne me laissez pas appeler mes gens. — La marquise sc leva brusquement : Faublas , dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir. — De sortir! — Oh oui, reprit -elle avec désespoir^ quelque honte qu’il y ait à sortir, il y en aura moins qu’à rester. — Mon père, «je suis avec un de mes amis qubdemande la liberté de sortir.—* Avec un de vos amis? — Oui, mon père. — Hé! ^ que ne me disiez-vous plus tôt qu’il y.avait quelqu’un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez; ne craignez rien: je suis tranquille. Votre ami peut sortir.

*o VIE DU CHEVALIER . f

Conduisez -moi, me dit la marquise. Elle s # : couvrit le visage avec ses mains. J’onvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à coucher; nous allions gagner la porte opposée qui conduisait à l’escalier. Mon père, étonné des précautions que l’inconnu prenait pour se cacher, se jeta sur mou passage; il dit à ma malheureuse, amie : Monsieur, 'je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j’aie l'honneur de vous voir. — Mon père , je vous conjure pour mon ami de ne pas exiger.... Que signifie donc ce mjstère ? interrompit le baron. Quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu’oii ne le voie en face ? Je prétends savoir à l’instant...

- — Mon père, je vous le dirai; je vous donne ma

parole d’honneur que je vous le dirai.— on , non,

monsieur ne sortira pas que je ne sache La

marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de scs mains : Monsieur, vous avez ries droits sur un fils ; mais sur moi, je ne le crois pas. Le baron, entendant le son clair d’une voix féminine, soupçonna enfin la vérité : Quoi! s’écria-

jt-il, il se pourrait! Oh! que je suis fâché!......

que j’ai de regrets! Que d’excuses.... Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous tendre à vqs devoirs, s’est permis, sur le compte de madame la marquise de B***, des expressions trop fortes que le baron de Faublas désavoue, ,, * Mon fils, reconduisez votre ami.

La marquise, dès que nous fûmes dans l’escar lier, donna un libre cours à ses larmes. Qüe je suis cruellement punie de mon imprudence, di-

DE FAUBLAS* ai

jt

sait-elle! Je voulus hasarder quelques mots de . consolation. — Laissez-moi ! laissez-moi 1 Votre barbare père est moins barbare que vous.

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptement chercher un fiacre , et eu attendant qu’il arrivât, je lis entrer la marquise dans la loge du puisse. Il n'y avait qu'un instant que nous y étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagistas entr'ouvert, et demanda si le baron était chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon corps : mais tout cela ue put se faire assez promptement. M. Duportail (cas c'était lui) eut le temps de jeter un coup d’œil sur la marquise.— M. le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d’y monter, je vous rejoins dans un moment. Oui; oui! me répondit M. Duportail, en souriant. ....

On vint nous dire que la voiture était à la porte. La marquise monta promptement; je voulus m’y placer un moment auprès d’elle : Non , non, monsieur, je ne le souffrirai pas. La douleur dont je voyais son cœur serré passa dans le mien* Je «laissai tomber quelques larifres sur une de ses

mains que j’avais saisie, et qu’elle ne retirait pas : Ah /vous vous croyez auprès de Sophie! Je voulus encore entrer dans le carrossé; elle retira sa

main, et me repoussa. Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelqu'estime, quelque considération pour, inoi , je votts prie de descendre et de me laisser. — Hélas! ne vous reverrai-je $onc plus? — Elle ne me ré-

aa

VIE DU CHEVALIEIV

pondit pas ; mais ses larmes recommencèrent a couler avec plus d’abondance : Ma chcre maman, quand pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me

* permettrez - vous ?... — Ingrat! je suis trop sure que vous ne m’aimez pas; mais vous devez me plaindre, au moins... Laissez-moi. . Remontez chez vous ;* le baron vous y attend. Elle dit au cocher de la conduire chez madame *** , marchande de modes, rue 11 fallut bien me déci-

' der à la quitter.

' Je retrouvai dans l’escalier M. Duportail qui m'y attendait : Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B***, ce si joli garçon que vous quittez, c’est sa belle moitié... Mais qu’avez-vous donc? vous pleurez! — Je ne sais où * M. Person s’était fourré ; nous lé vimes tout à coup

* derrière nous; il me dit d’un ton suffisant : Je savais bien, monsieur, que tout cela finirait mal;

* vous ne faites aucun cas de mes avis. — Yos avis !

monsieur, faites- m’en grâce En vérité, c’est

précisément le maître d’école de La Fontaine; je me noie, et il me sermone! Mais qu’est-ce donc

* que tout cela? reprit M. Duportail. — Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon père m’a fait une scène.

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu’il y avait. Ce qu’il y al répondit mon père. Je l’interrompis. Ce qu’il y a, monsieur Duportail, ce qu’il y a !.... Tenez , madame de B*** était dans

' ce cabinet : mon père entre ici , il s’assied là , il me fait des représentations sans doute très- justes , très-paternelles; mais la marquise entendait tout,

DE FAUBLAS. a3

et mon père la traitait • • • Ah! vous n’en avez pas d’idée! Môi, de peur de compromettre une femme... . honnête..... oui, honnête, quoi qu’on en puisse . dire, je n'osais m’expliquer. Mon père connaît le profond respect que je lui porte; jamais je ne m’en suis écarté.... Hé bien! il est témoin! que je souffre, que je m’impatiente, que je lui manque;.... Monsieur , il ne sent pas qu’il y a là-dessous quel* que chose qui n’est pas naturel! il continue toujours! il ne veut rien deviner! Jeune homme, répliqua le baron , votre excuse est dans vos pleurs ; je vous pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur dont vous paraissez Oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise... — Mon père... — Monsieur! madame de B*** n’est plus là. Pourquoi donc m’interrompezvous?.... Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c’est donc avec froideur que vous ave^ médité la perte d’une fille veis tueuse, d’un enfant respectable, de Sophie! Vous n’.êtes donc qu’un vil séducteur! — Mon père , entre Sophie et moj, il n’y a d’autre séducteur , que l’amour — - Vous n’Æm.ez donc pas la maiv , quise ?— Mon père*..— Monsieur, que vous soyez, ou que ; vous ne soyez pas véritablement attaché, à madame de B ***, Vous concevez q^e ; je iiCeq-

soucie peu ; mais . ce qui m!importe>,V Jc’e&t ( qvc, > mon fils ne soit pas indigne de moi.— Aie! barç^i interrompit M. ütiportail.-r — Je ne dis rien de trop > fort * mon ami. Apprenez des choses qui vont ; « veus étonner. Ce matin je vais an couvert jo>.

24 VIE DU CÏIEVAtïER

trouve Adélaïde dàn» le» larmes. Ma fille , m* chère fille , dont vous connaissez l'aimable candeur , m’apprend que. sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu’il a promis pour Sophie. Je la presse de s'expliquer : elle me rend le compte le plus exact des symptômes et les effets de cette maladie, que vous devinez, que monsieur connaît, qu'il a causée*, qu'il se plaît à nourrir, qu’il voudrait augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour séduire un enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire absolu , il prépare par degrés son déshonneur. — - Son déshonneur! le déshonneur de Sophie! — Oui, jeune insensé; je connais les passions... — -Mon père, si vous les connaissez , vous savez que vous déchirez mon cœur! — Mon fils, modérez cette impétuosité qui m’offense... Oui, je connais les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd’hui, demain peut-être vous la déshonorerez, si elle a la faiblesse d’y consentir. .. (Il s’adressa a M. Duportail;) l«a recette que monsieur destine h sa joli* cousine sera renfermée dans un papier soigneusement Cacheté^ qu'il ne faut pas que madame Munich voie... Vous comprenez, mon ami?... Ainsi tout est ptfêt; : Ia correspondance va s'entamçr : Sophie , ia : pjtuyre Sophie, déjà séduite par les yeti< } , V& t êtvè i bientôt par son Cœtir. Elle fat trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme; elle va l’être par les charmes nor moins perfides d'une éloquence apprêtée. On va, dans des lettres étudiées , affecter avec elle le

DE FAUT, LA S. a5

langage au sentiment : Sophie , attaquée de tou» .

les côtés à la ibis , tombera sans défense dans les pièges qu'on lui ai^ra tendus... Et cependant son . séducteur n'a pas dix-sept ans!... Et, dans un âge encore si tendre, il montre déjà les goûts funestes; il déploie les odieux talens de ces hommes aussi lâches que dépravés, qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation , se font un barbare plaisir d'entendre les gétnissemens de la beauté malheureuse , contemplent , en s'applaudissant , l’opprobre et les anxiétés de l’innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons naturels que je me plaisais à voir en lui, dont j'étais peut-être lier en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que j’avais conçues ! — Mon père, croyez que j a-» dore Sophie... — (Le baron, sans m'écoute», s'adressant toujours à M. Duportail. ) Et savez-vous par quelles mains monsieur compte faire passer scs lettres corruptrices? Savez-vous à qui il confie l'honnête emploi de servir» ses détestables projets À la vertu la plus pure-et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur..

Mon père, ne me condamnez pas sans m’en-, tendre. Vous douteiz de mes sentimens pour So-< ph ie ? l Hé bien ; daignez nous unir. Donnez-la moi. pour épouse. — Et vous disposez ainsi de Sophie* et de voti$i Les païens de mademoiselle de Pontisi vous connaissent-ils ? sont-ils connus 1 de vous? savez-vous si cet: hymen leur convient? savez - vohs * s'il me convient à moi? croyez-vous que je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de l’eu-

s*G VIE DU CHEVALIER

fancc , vous prétendez à l’honneur d’être père de famille ! — Oui, et je sens qu’il vous serait aussi aisé de consentir à mon mariage, qu’il m’est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie. — Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d’aller au couvent sans moi;, ou sans mon expresse permission et je vous, déclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous. — Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens qui s’aiment, on les renfermait!..... mon père, je ne serais pas au monde, et vous seriez en prison.

Le baron n 'entendît pas ma réponse , ou feignit de ne pas l'entendre. Il sortit! Je retins M. Duportail qui se disposait à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d’engager surtout le baron à révoquer l’ordre cruel qui m'interdisait les visites au couvent. 11 m’observa que les précautions dont mon père usait étaient assez raisonuables. — Raisonnables ! voilà comme parlent toujôurs les gens indifférens ! Leur grand mot, c’est la/raison! Monsieur, quand vous adoriez Lodoïska, quand l’injuste Pulauski vous priva du bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas scs précautions raisonnables ! — Mais, mou jeune ami, remarquez donc la différence. li n ’j en a aucune; monsieur, U ny < eu* a pas* .Eh • France comme 1 en dîologn e^, uu araant'digne de ce nom 11e Voit ,, ne -connaît , ne? respire que pouriee qu il aime^lei plus! grand mal* heur qu’il ■ imagine, c’est celui, d’être séparé de l'objet adoré. Les précautions de mou père vous

paraissent raisonnables! Moi, je les trouve cruelles; je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre inu- , tiles. Sophie apprendra mçn amour; elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise : et malgré lui , malgré vous , malgré toute la terre , nous finirons par nous marier , monsieur, je vous le déclare, et vous pouvez le dire au baron. — Je n’en ferai rien , mon ami ; je ne veux pas aigrir votre pcre , je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci , vous avez la tète un peu exaltée , je vous laisse faire des réflexions sages , et dès de-* main sans doute vous serez plus raisonnable. — Raisonnable! oui, raisonnable! je m’y attendais ■ bien.

Resté seul, je ne songeai qu’aux moyens d’éluder la défense du baron, ou de la rendre vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon indocilité , je vous plains. Si de vos maîtresses la pre-

* tnière, ou la plus chérie, ne vous lit jamais faire de fautes, ah! c’èst- que vous n’avez jamais beau-

* coup aimé ! *

En y songeant mûrement, je vis que ma situation quelque pénible quelle dût me paraître , n’était pas désespérée. Rosambert, compatissant aux peines de son' àtiii ^ m’rtiderait sans doute; Jasmin m’était entièrement dévoué ; et je croyais connaître assez mon petit gouverneur* pour être sur qu’ayec de l’orbe ferais de lui tout çe que je ..voudrais* M.jD.uporfajl paraissait vouloir rester .> neutre* je .n’aurais que mon père à combattre. ► Mon père , occupe de son intrigue avfcc cette belle . dpmoisetie d e 4Jopé rassortait tous les soirs; il ne

pouvait donc pas me veiller de très-près. Voilà les réflexions sages que je faisais; ce n’était pas celles que M. Düportail m’avait conseillées; mais je ne le trahissais pas , je l’avais prévenu.

Cependant il ne fallait pas dans les premiers jours heurter le baron de front; je devais prudempient m’interdire, pendant quelque temps, les visites au couvent : mais comment faire passer une

lettré à Sophie ? Cette lettre était si pressée, si nécessaire ! Qui la porterait à- ma jolie cousine ? Je ne voyais aucun expédient pour me tirer de cet embarras. Parmi les ressources que je m’étais ménagées, je n’avais pas calculé celles qui me res*, taient dans l’amitié d’Àdclaïde.

Une vieille femme m’apporte un billet, je l’ouvre : il est signé de Faublàs! Ah, ma chere sœur! Je baise l’écriture, et je lis,:

<c Je crains bien d’avoir commis tout -à l’heure « une indiscrétion , mon frère : j’ai appris à mou c< père que vous m’aviez promis un remède qui « guérirait ma bonne amie , il s'est fâché ; il a dit « que c’était du poison que vous prépariez pour 4< Sophie. . . Du poison !... Mon frère , en vérité , n je be l’ai pas cru , quoique ce fût le barda qui K l’assurât., :

<t J’ai conté tout cela à ma bonne amie, qui « attendait impatiemment la recette en question. • « Adélaïde , m'a-t-ellé "dit , vous avez eu tort d’en •« parler au baron*... Ce remède de votre frère -« n est peut-être pas bien bon* mais enfin, no ut « aurions, vu ce que c’est. Au reste , mon frère ,

DE FAUBLAS. ag

i soyez ttacnquillc; elle ne croit pas, plus que moi, a que vous ayèz voulu 1 empoisonner.

« Comme j’ai vu quelle mourait (Ven vie d'a* t< voir la recette, je lui ai conseillé de vous Ven- « voyer demander : elle m’a encore répété ces i( mots qui me chagrinent i Adélaïde! Adélaïde! a ahî que tu es heüreuse !

« Cependant je suis sûre qu'elle serait bien aisé (( d’avoir la recette. Envoyez-la moi tout de suite, ce mon frère, je la lui remettrai; et je vous assuré à qué je ne parlerai de rien à personne.

« Donnez trois livres à la femme porteuse dû « billet : elle m'a dit qu elle ne jasait jamais , fc quand on lui donnait un petit écu, Votre sœur, h etc. »

’ ' * Adélaïde de F àübIià»..

P. 5. Tâchez de me venir voir*

Transporté de joiè , je vais à la vieille : Ma-* dame, voilà six francs, parce què je vais vous chaiger d’une réponse , que je vous prie d’attendre.

Je rentre dans mon cabinet , je me mets à mon secrétaire : la lettre commencée pour Sophie est devant moi-, je la vois encore mouillée de larmes... fi^las ! ces pleurs, c’est la marquise qui les a versés! quels discours elle a entendus \ Quelle lettre elle lue !... Pauvre vicomte de Florville ! que de chagrins mon père et moi nous t’avons donnés !... En me disant cela , je baise lé papier sur lequel la marquise a tant gémi : et lé sentiment que j’éprouve .alors, s’il est moins vif que l'amour, est cepeu* dant phis tendre que la pitié.

3o VIE DU CHEVALIER

Je reviens à moi , je songe à Sophie. Ce papier détrempé en plusieurs endroits n’est pas présentable, il faut recommencer la lettre trois fois écrite... Héî pourquoi donc recommencer? 'Au nom, au Seul nom de ma jolie cousine, je sens déjà mes paupières s’humecter , je vais sangloter en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur le meme papier? Moi-mème pourrai-je , entré ces larmes confondues, distinguer celles. qui seront venues de la marquise de B*** et celles qui m’auront appartenu ? . . . . Ces réflexions me déterminent; je ne recommence pas, je continue: * j

« .... Sophie , je n'existe plus que par toi ! Et « cependant tu te plains! tu gémis! tu m'accuses « d’ingratitude et de cruauté! Tu crois, tu peux « croire qu’il existe au monde une femme , une « seule femme comparable à toi ! une femme qu’on u puisse aimer, quand on connaît Sophie!

« O ma jolie cousine! avec quel transport j’ai « reçu la nouvelle de votre tendresse pour moi! « Mais quelle douleur j’ai ressentie, eu apprenant « qu’un noir chagrin consumait vos beaux jours, « altérait vos charmes naissans , menaçait votre «vie... Votre vie!... Ah! Sophie! Si Faublas « vous perdait, il vous suivrait au tombeau !

« Ma sœur, qui m’a dévoilé, sans le vouloir* « les plus secrets .sentimens. de votre âme , m’a « annoncé de votre part une éternelle séparation... « Elle m’a dit que vous ne me reverriez de la vie... « Ma Sophie! s’il était vrai, elle ne durerait pas h long-temps , cette vie qui me deviendrait insup-

DE FAUBLASt * ; 3i

« portable ; et vous-même ! vou9-même ! . ; Mais « livrons-nous à des idées plus douces; un avenir ; u plus heureux nous attend. Qu’il me soit permis « d’espérer que ma jolie cousine sera bientôt mon c< épouse, et que, tous deux réunis, nous ne ces- « serons jamais d’être amans ! Je suis , avec autant de îcspect que d’amour ,, votre jeune cousin. »

•• Le chevalier de Faublas.

Cette lettre cachetée, il en fallut lairc une autre. « Que vous avez bien fait de m’écrire , ma chère ,« Adélaïde! Je suis privé du bonheur de vous « voir : le baron me défend de sortir : le baron « m’a fait une scène !<..,.!! ne fallait pas lui parce letf de Sophie.

« Remettez promptement, à ma jolie cousine le .« billet que je lui adresse, et que je joins au vôtre.; « ne le lui remettez que quand elle sera seule, et

' ' * 1 . t > • , M , i>i I fit t

« surtout ne parlez, de cela à qui que ce soit.* « Adieu $ ma chèrç sçeur, etc. ». 1 ,

Je mis ces deux billets sous uue même enve-

Ioppe, et je coniiai le. tout à la discrétion de la vieille.

Dès le même soir, je voulus travailler à former la grande confédération que j’avais méditée. Mon père venait de sortir. Je demandai M. Person ; il était allé promener aussi. Il ne rentra qu’un peu tard , et! vint à moi d’un air triomphant : Monsieur, vous avez entendu ce matin M.. votre père. 11 m’a remis sur vous un absolu pouvoir. — * M. Person, vous m en voyez ravi. Je suis, en effet, trop heureux d'avoir un gouverneur tel que vous.

îa VIE bÙ CHEVALIER

an gouverneur complaisant , honnête , indulgent •urtout. ; • — Monsieur , je savais bien qu’un jottr vous me rendriez justice. — Un gouverneur plein de politesse et d'améttïtë. . . — Vous ine flattez, 'monsieur. — Un jçduVërrieür qui sent bien qu’un enfant de seize ans ne peut être aussi raisonnable qu’un homme de trente-cinq. . . — Assurément.— Un gouverneur qui connaît le 'coeur humain. . . — Cela est Vrai. — Et qui excuse dans son élève un doux penchant qub lui-même il éprouve. — Je ne comprends pas tt*op. . . — Assejrék-vous, M. Person : nOus avons £t traiter ensemble une matière

fort délicate qui mérite toute votre attention. . . Pariùi'tant de quàlités qui brillent en vous ; et dont j’aurais pu faire une énumération plus longue , sî je n’avais craint de blesser votre modestie; parmi tant de qualités, il faut vous lé dire franchement, M. Person, j'ai cru m’apercevoir qu’il vous en manquait tme, qu’ïôn dit fort importante , mais que je regarde comme assez inutile, moi; celle de savoir ènsèigner. — Monsieur, mais. . .... — Je ne dis pas cela pour vous mortifier. Je suis très-persuadé que ce n’est pas l’érudition qui vous manque ; mais on voit tous les jours des gens aussi malheureux qu’habiles , qui enseignent très-mal ce qu’ih savent très-bien. Yous êtes dans ce cas-là, M. Person ; et à èét égàrd, pour me servir dés expressions dont lisait lé fameux cardinal de Retz, en, parlant du grand Condé : vous ne remplissez pas votre mérite. — ^ Oh î monsieur , la citation. . . ♦ - — N’est pas tont-â-fart juste , je le sens bien. Vous n’êtes point conqirétaûs, Vous . 1 vont n^vez psts

une année à conduire ! Mais aussi , former le coeur

d’im adolescent ; étudier ses goûts , pour les combattre ou les diriger; amortir ou modifier ses passions; quand bh n’a pu les prévenir; polir ses manières giâüches, et orner son esprit inculte; croÿefc-vous que cela soit une chose si facile? — Non sûrement. Je sais qüe mà profession olTre de grandes difficultés. — Eh bien! monsieur, les parens n’entendent pas cela. Ils cherchent un gouverneur qüi ait tous les taleüs et toutes les vertus! Et ils croietit que tout cela se trouve! C’est un hoinme qu’ils paient, et c’est un Dieu qu’il leur

faudrait ! Mais revenons à ce qui nous touche

J'ai encore remarqué, M. Person, que votre attachement sihgulier pour tout ce qui porte le nom de Eaublas , vous a mené trop loin. ; — Comment ?... Oui , céttc extrême a^écrtbn que vou9 portez à la fainilie en général, vous ne l ! avez pas également VfeVértéë sût Chacun de scé membres! — Je n’enlends pas.— Tehet ; vous aVet pour ma sœur des aies de prédilection ! . . . Le baron appellerait cela de l’ahidur ! .\. . . La difficulté quë vous éprouvez à enseigner, il la nommerait ineptie. Ce que je vous ^dià est exact. Si j’instruisais le baron de ces petits détaitS-ià , vous ne resteriez pas vingt-quatre f héttreS dans cët hôVei. Ce serait lin grand malheur *pôÜT ittoiy M. Person , et un ! pliis grand malheur rpbUr VduS^ Je Sais bien qu’on me checherait vite ^Uh autTè instituteur; niais , comme nous le disions lotit à l^héUt^e^tl ! ny a pas d’hommes parfaits sur la ferlé.. Eh Supposant que le nouveau venu se ‘trtytfvôt |>Ius propre que vous à m’instruire, lo*

Y i E DU ÇH/EVÀLIER

premiers jours il me donnerait , ayec distraction, des leçons que je recevrais avec ennui ; et au dia- Lle les livres , dès que je l'aurais surpris bâillant avec moi dessus! Cependant, mon nouveau Mentor participerait aux faiblesses de l'humanité; il aurait des défauts ou des passions que je connaîtrais vite , parce que je serais intéressé à les étudier. Animé des mêmes motifs , il pénétrerait mes goûts avec le même discernement. La première semaine , nous nous serions observés comme deux ennemis qui se (craignent; au bout de huit jours nous nous traiterions comme deux amis également intéressés à se ménager,. Cependant, vous, M. Person, vous ne trouveriez peut-être pas à faire ce que vous appelez une éducation. Je sais que beaucoup de petits abbés, qui ont moins de mérite que vous, trouvent des élèves et même les conservent; «mais tant d’autres aussi, végètent sans emploi! Vous seriez peut-être çéduit à recommencer le rudiment et la grammaire avec les enfans gâtés d’un notaire marguiliier , d’un marchand presque écbevin , ou de quelques gros employés ^ tous gens trop fiers pour envoyer messieurs leurs fils à l’université. Et prenez-y garde , les gens d'affaires qui

savent calculer, veulent toujours , accorder leur

intérêt avec leur vanité 2 ils vous diront très-bi'» que Keslaut tout entier 11e vaut pas une page du Barème; et si vous n’apprenez à vos petits bourgeois qu'à parler leur langue ; si vous.ne possédez pas â. fond la science, des çhiffres, le maître d'arithmétique sera beaucoup, mieux payé que vous,

Je veux vous épargner ces^désagvémen^if ^injpP”

DE FÀUBLAS. > 3!S

sieur. Je sens qu’il serait dur pour le gouverneur dun noble , de devenir le précepteur d’un roturier. Je ne prétends pas changer Vôtre condition mais la rendre meilleure; au lieu de diminuer vos émolumens, je vais les 'augmenter. — Monsieur, je sais très-sensible... J’ai toujours bien dit que chex vous les qualités du cœur. . . . — Oh ! les qua- * lités du cœur! Oui , mon cher gouverneur, j’ai un cœur extrêmement bon, extrêmement sensible... Vous savez : que j’adore Sophie : mon père veut m'empêcher de la voir. — Mais au fond*, a-t-il tort? — Comment, monsieur, s’il a tort? Vous me demandez s’il a tort! Mais vous n’avez donc pas compris ce que j’ai dit? — Pas très-bien. — Je * yatis in’expliquer clairement. Si vous ni êtes con- * traire, je déclare au baron tout ce que je sais sur ’ vôtre* compte ; on vous congédie, on me donne tin

auître gouvërneur. Si vous voulez me servir.

M. Persori, vous savez quelle somme le baron me donne par an pour mes mentis plaisirs ; je vous en livre la moitié , et voilà un à-compte. (Je lui présentai six louis). — De l'argent! monsieur- fi donc! Me prenez-vous pour un valet? — Ne vous fâchez pas; je n'ai pas voulu vous offenser, j’ai cru. .... (Je remis les six louis dan's ma' bourse). ——Monsieur, j’ai beaucoup d’amitié r pour vous, et ce n’feSt pas l’intérêt. . . Vous l’aimez donc bien fort, mademoiselle de Pontis? — Plus que je ne saurais vous le dire! — Et que voulez-vous que je fasse à cel? , moi? — Je vous demande seulement de prendra autant de peine pour détourner l’attention du baron, que vous en auriez pris à me

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