‹ Vie du Chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · ÉK VIE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

ÉK VIE DU CHEVALIER

tourmenter. — Monsieur, vqus n’avez sur mademoiselle de Poptis que des vues honnêtes.......

légitimes? — Je serais un mQixstve, si j’en, ayaifd autresî Foi de gentilhomme! Sophie sera xn? . femme. — En ce cas, je ne vois pas d'inconvénient..*. — Il n’y en a pas! Je n’en vois aveuli.

— Monsieur i pour une chose si simple# vous me proposez de l'argent.— ‘Recevez mes excuses.— De l’argent! fi donc! quelques présens, passe.... J’ai demeuré deux ans chez M. L*** ; il faisait de, temps en temps quelques cadeaux. Ses enfan$ m'en faisaient de leur côté, tout s’arrangeait assez bien. Un présent s’accepte. — Ainsi, M. Person, voilà qui est dit; je puis compter sur vous. — Assurément. — Ecoutez donc, mon cher gouverneur; j’aî une observation à vous faire. Si ce que vous sentez pour Adélaïde est en effet de l’amour, ne croyez pas. que je l'approuve ^ an mointf. Celui dont jt brûle pour Sophie est . inpoccftt eV pur comme elle . Celui que vous éprouver!#? ppurma sœur.... M. Person , prenez-y garde! • Je suis trè$-convainçu que la vertu d’Adélaïde la défendrait contre les entreprises d’un subornenr^maiSices entreprises mêmes seraient un. affront h.» Un affront qut tout lè sang du coupable, n’expierait qnç faiblement ! — Monsieur, soyez tranquille, - — Jo le suis.

— Monsieur, comptez sur. mpi< — Mon cher gouverneur, j’y compte. 4 . * ..

Person sortait; il revint pour t me dire que dans l’après-diner il avait été au couvent de la part du baron. — Au couvent! Pourquoi faite?

— Pour défendre expressément à mademoiselle

DE FAUBLAS. 3y

Adélaïde de paraître au parloir quand vous irez

•eul la demander. — Vous l avez vue, Adélaïde !

— Oui, monsieur, — Elle ne vous arien dît? — Àh, qu'elle était bien fâchée de cette défense! — Rien de plus? — Rien du tout, — Et Sophie ? N Avez-vous demandé comment elle se portait? — Beaucoup mieux depuis midi. — - Et à quelle heure avez-vous été au couvent? — A cinq heures à peu près, il y a environ quatre heures. — Bien. Fort bien. (Person s'eu alla.)

Beaucoup mieux depuis midi ! depuis midi !

C’est l’heure à peu près à laquelle elle a reçu ma lettre. Sophie, ma chère Sophie! ne te hâteras -tu pas de me répondre? Adélaïde, tu dois être bien contente : ta bonne amie est déjà guérie! Et dans les transports de joie que me causait la nouvelle d’une cure aussi prompte , je me mis à faire des sauts, des gambades, au bruit desquels accourut Jasmin, J’achevais un superbe entrechat, quand il ouvrit la porte : Monsieur, je vous demande excuse; j'entendais un vacarme! J'étais inquiet. — - Jasmin; allez tout de suite chez le comte de Ro~ sambert, et priez-le de passer ici demain matin, sans faute.

Rosambert n*y manqua pas. De tous les événemens de la veille, je ne lui racontai que ceux qui se rapportaient à Sophie : il me rappela en riant que ce n était pas la jolie cousine qui était dans mon cabinet. Je voulus éludey ; le comté me pressa si vivement, qu’il fallut tout avouer! C’est une femme bien étonnante que la marquise de B***, me dit-il alors. Personne ne sait comme elle

commencer agréablement une intrigue , la filer vite, brusquer le détournent, le dénoument qui ne lui déplaît pas, et que même on peut croire nécessaire à sa constitution. Personne te possède mieux le grand art de retenir ramant heureux, de supplanter une rivale dangereuse ; qu, quand Ja chose est impossible , de tenir du moins la balance incertaine. Cette femme-là sait varier les

plaisirs, de manière qu’avec el Je, et pour elle, un amour de six mois est un amour nouveau. Un

amour de six mois à la epur ! You$ concevez que ^’est un vieiilaid décrépit; hé bien , la marquise rajeunit ce yfeillard-là ! car, quoiqu’elle m’ait quitté brusquement, je Jui rends justice- ej le n'est pas vplage. Je crois même lui avoir surpris quelques éclairs de sensibilité; aü fond il se pourrait qu’elle eut le coeur tendre* Son génie intrigant s’est développé à la cour dans tous les genres. Peut-êtrç que, si elle fût née simple; bourgeoise, au lieu d'être femme galante, elle eût été tout bonnement femme sensible. Je vous répète qu'elle n’est pas cequpn appelle volage. Je l’avais depuis six semaines, je l’aurais peut-être gardée trois mois encore; mais votre déguisement a tout dérangé. Un novice a instruire! Un fat à corriger! ( Il se montrait lui-même en riant.) Un mari près* que jaloux à duper si plaisamment! Pe$ obstacle# de toute espèce 4 surmonter! . . ♦ Elfe n*a pu résister à ces idées-là, Oui, quoique vou^ soyez d’une figure charmante , je parierais que c’est surtout h difficulté de l’entreprise qui a déterminé madame de b***. P’abord la marquise a pris à, J^che de n#

DE FAUBLAS. 3g

passuivre la route battue. Prendre cette semaine,

avec distraction , un amant qu on renverra maus-

sadement la semaine prochaine , rompre et nouer des engagemens uniformes : voilà l'éternelle occupation de nos femmes de qualité! Le personnage change , mais jamais la conduite de l’intrigUe.. On dit , on fait sans cesse Ja même chose. C’est tou* jours une détïàration à recevoir, un aveu à faire r quelques billets à écrire , deù* ou trois tête-àtêtes à arranger, une rupture à consommer. Tout cela répété devient d’une monotonie assommante. La marquise , au contraire , n'e&t pas fâchée que» le cavalier lui resté , pourvu que lé manège varie.. Ce ncst pas par le nombre de ses amans quelle s’affiche; c’ést pâr la v n g u l^*ité dé Ses aventures! Une scène ne lui parait piquante que quand elle n’est pas ordinaire. Elle Ose tout pour la produire ; elle se plaît à brâVer les hasards et à lutter contre les événemens. Aussi le sentiment dé sa forcé lernporte -t- il quelquefois trop loin ; quelquefois il arrive que toute son adressé ne peut lui épargner les désagrémèns d une démarche trop imprudente. Dans son aventure avec nous, pâr exemple, voilà deux terribles scènes qu elle a esSüÿéeS. La première!.... c’est moi qui l’en ai tourmentée ; et en conscience je la lui devais. Hier elle éït venue très-în^puséquemment chercher ici îâ Seconde , et le hasard peut-être lui garde la troisième. Mais n’importe! la marquise, toujours supérieure aux petites mortifications , àcèôutùinëe à considérer froidement, sous tous les rapports, les événemens . les plus fâcheux , la marquise tirera de ses mal-

4o VIE DU CHEVALIER

heurs meme un avantage contre ses ennemis ,

contre sa rivale et contre vous. — Contre sa ri-

vak ! ah! Ilosambert, Sophie sera toujours préférée!.... Mais que dites-vous de ma jolie cousine qui ne répond pas ? — Attendez donc qu elle ait dormi. Né vous souvenez-vous pas qu’il y a huit jours qij'elle n’a fermé l’œil. Votre, lettre l’a doucement bercée.... Mais laissez-la donc goûter son bonheur. Savez-vous de quoi nous devons nous occuper? — Non. — Il faut aller acheter quelque bijou pour le cher gouverneur. Il vous a dit qu’un présent s’acccptait. — Vraiment, oui; mais si je sors, et qu’il me vienne une lettre de Sophie? — Cn fera attendre la vieille messagère. — *Hé bien, allons donc vite. — Vous oubliez votre chapeau. — .Vous avez raison, répliquais-je d’un air distrait, et j’allai m’asseoir. Rosambert me prit par le bras : Où diable êtes-vous? à quoi rêvez-vous? — Je songeais à ce pauvre vicomte de Florville!... Qu’elle doit être affligée, la marquise ; Rosambert, croyez-vous qu’elle m’écrira? — Nous parlons de la marquise à présent? — Oui, mon ami.... Mais ne riez donc pas, répondez-moi ! — »Hé bien, mon cher Faublas, je crois qu elle ne vous écrira pas. — r-Vous croyez. — Cela est très-vraisemblable. La • marquise s’est déjà consultée sur votre situation présente et sur la sienne. En femme bien apprise, elle a sans doute compris que vous ne pourrie* vous dispenser de venir à elle; elle n’ira point à vou6, Elle v<pus attendra, soyez sûr quelle vous attendra.

Je sonnai Jasmin : Mon ami, tu connais l’hôtel

DE FAUBLÀS. {i

du marquis de B***; tu connais Justine; prends un habit bourgeois, va demander Justine; et tu lui diras que tu viens , de ma part , savoir comment se porte madame la marquise. Rosambert, qui riait de toutes ses forces, me dit : Ah! c’est que vous croyez qu’il ne serait pas poli de la faire trop attendre? Mais, dites-moi , vous désiriez une lettre de Sophie? — Sans doute. Jasmin, nous allons a deux pas; tu ne sortiras que quand nous serons rentrés. Jasmin, de la discrétion! Je compte sur toi : on nous fait la guerre ; l’ennemi est la-ba-s : en garde, mon ami, en garde — Oh, monsieur, dans toutes mes maisons, j’ai toujours été du parti des en fans contre les pères. — ‘Bien, mon ami , sois sûr que je te récompenserai , quand je serai marié avec elle. ■ — Marié avec madame la marquise, monsieur ! « — Rosambert riait : Venez-, V/enez mon ami , me dit-il ; vous n’y êtes plus.

J'achetai une bague assez belle. Mais, quand il fut' question de nous en aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique; la bijoutière était jolie..

A mon retour, Jasmin me remit une lettre. La vieille n’avait pas voulu seulement s’asseoir, parce qu’on lui'avait défendu d’attendre une réponse.

, Qu’on juge de ma douleur eu lisant ce qui

zuit : . ■ , , .

<c Si je , n avais vu mou nom vingt fois répété « dans votre lettre, monsieur, je n’aurais jamais « pu croire qu’elle me fût adressée. Je n’imaginais (c pas que quelques mots échappés sans cotisé-

/Ja VIE DTJ CHEVALIER

« quence , recueillis au hasard par ma bonne « amie , dussent être interprétés par son frère « d’une manière si étonnante ! Je n’imaginais pas « que mon jeune cousin, qui se disait mon ami f « dût me traiter jamais d’une façon si injurieuse.,

« Qui vous a dit que je vous aimais, monsieur? ir Adélaïde! Elle n'en sait rien. Qui tous a dit que « ^es mots : Cruel , ingrat, je ne le reverrai de ma a vie j vous fussent adressés? Qui vous a dit que « je mourais de chagrin, parce que vous ne m’ai- « miez pas? Si cela était, monsieur, il n’y aurait « que moi qui puisse le savoir. Vous l’ai-je jamais « dit, moi, monsieur?

« Et vous avez l'air d’être sûr de votre fait! «Vous aimçz quelqu’un, et vous me dites que

« vous m aimez , parce que vous croyez que je « vous aime ? Vous pensez donc me faire une « grâce, quand vous me demandez mon cœur et «ma main? Monsieur, si je sms assez malhcu- « reuse pour n'inspirer jamais que de la compas- « sion , je serai du moins assez sage pour ne pas « aimer , OU assez discrète pour cacher mou «amour; et certainement jamais l’amant d’une « autre ne sera le mien.

« Maintenant c'est à vous et pour Vous que jè « dis ces mots : Je ne vous Teverrai jamais. Ma

« famille vaut bien la vôtre, monsieur ; et Vous

« devez me savoir quelque gré de ne pas poussél’ u plus loin le ressentiment de l'outrage qiie vous « n’avez pas craint de me faire. » * { *

Cette fatale lettre n était pas signée. Le chagrin dont elle me pénétra est plus facile à imaginer

DE FAÜBLAS. 43

r qu’à décrire. Sophie ne m'aimait pas! Sophie ne voulait plus me voir! Je tombai dans un accablement profond, dont je ne sortis que pour verser un torrent de larmes. Si du moins llosambert était là , il m’aiderait de ses fconsells ; il taie donnerait quelques consolations.

Je me levai brusquement; j’essuyai taies yctix? je volai chez la bijoutière. Elle n’était plus au comptoir; Rosambért n ‘était plus dans la boutique. Je parus si fâché de ce contro-temps, qu’une | demoiselle de magasin èùt pitié de moL Elle mè dit que , si je voulais entrer au café Je la Régeiice^ qu’elle me montra à dix pas de là , elle irait avertir le comté qui n’était pas loin , et qui ne manquerait pas de me joindre dans une demi-heure au plus tard. *

J’entrai dans ce café de la Régence. Je n’y via que des gens profondément occüpés à préparer un échec et mat. Hélas! ils étaient moins recueillis, moins rêveurs, moins tristes que moi. Je m’assis d’abord près d'une table; mais, l’agitation que j’éprouvais ne me permettant pas de rester en place , bientôt je me promenai à grands pas dans le café silencieux. Bientôt aussi, l’un des joueurs

haussant la voix, levant la tête et frottant ses mains , dit d un ton fier : Au roi ! Grands dieux L s’écria l’autre, la dame forcée! la partie perdue! Une partie superbe !... Oui , oui , monsieur , frottez, vos .mains ! Vous vous croyez, un Turen’nc !• Savez -vous à qui vous avez l’obligation de Ce beau .coup ? ( 11 se tourna de mon côté.) A moti-. sieur, oui, à Monsieur Maudits soient Ips Rmoiir

44 y IE DU CHEVALIER

reuxi Étonné de la manière vive dont on m'apostrophait, j'observai au joueur mécontent que je * 0 * # ne comprenais pas. . . — Vous ne comprenez pas!

lié bien, regardez-y , un échec à la découverte! « — Hé bien, monsieur, qu'a de commun cet

échec ?.. Comment ! ce qu’il a de commun ! Il

y a une heure , monsieur , que vous tournez autour de moi. Et ma chère Sophie par-ci! et ma jolie cousine par-là!... Moi, j’entends ces fadaises, et je fais des fautes d’écolier... Monsieur, quand on est amoureux, on ne vient pas au café de la Rétjcnce . (J’allais répliquer; il continua avec yiolcnce. ) Un échec à la découverte! Il faut couvrir le roi! nul moyen de sauver!... On profite des distractions que ce monsieur me donne!... Un misérable coup de mazette! Un homme comme moi! (U sc retourna vers moi.) Monsieur, une fois pour toutes, sachez que tontes les cousines du monde ne valent pas là dame qu’on me force... elle est forcée! Il n'y a pas de ressource... Au diable soient la bégueule et son doucereux amant !

.De toutes les exclamations du joueur, la dernière fut celje quimo piqua le plus, Emporté pat ma vivacité, je m’avançai brusquement; mais', chemin faisant, je rencontrai sur. la table voisine un échiquier qui débordait: mes boutons l’accrochèrent, il tomba; les pièces roulèrent de tous côtés. Voilà pour moi deux adversaires nouveaux- L un me dit : Monsieur , preoezrvous quelquefois garde à ce que vou? faites ? L’autre s’écrie : Monsieur , vous m'enlève* une partie !..... — Vous , yons a vie* perdu , interrompit sou adversaire.—

l'avais gagné , Monsieur. — Cette partie-là , je l'aurais jouée contre Verdoni. — Et moi, contre Philidor! — Hé! Messieurs, ne me rompez pas la tête! je vais la payer votre partie!» — <La payer! Vous n’êtes pas assez riche. — Que jouez-vous donc? — L’honneur! Oui, Monsieur, l’honneur.

Je suis venu en poste tout exprès pour répondre au défi de monsieur. ... de monsieur qui croit n’avoir pas d égal ! . . . . Sans vous f je lui donnais une leçon!- — Une leçon! et mais vous, vous ôtes fort heureux que l’étourderie de monsieur vous ait sauvé; je forçais la dame en dix-huit coups! Et vous n’alliez pas jusqu’au onzième. En moins de dix vous étiez mat. — Mat ! mat ! C’est pourtant vous, monsieur, qui ôtes cause que l’on m’insulte!.... apprenez, monsieur, que dans le café .de laüégence on ne doit pas courir. Alors un autre joueur se leva : Hé! Messieurs, dans le café de la Régence on ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel ti’ain vous faites!

D’autres encore se mêlèrent de la querelle; et,

comme j’étais l’auteur de tout le mal, chacun me

gourmandait : je ne savais plus à qui répondre,

quand Rosambert entra. 11 eut beaucoup de peine

à me tirC/'^lc là : nous nous sauvâmes au Palais -

Royal .

Je pris Rosambert à l’écart; je lui montrai la lettre de Sophie. Et voilà ce qui vous afflige , me dit-il , après l’avoir lue... mais vous devriez baiser cent fois cette lettre-là! Ah! Rosambert, est-ce donc le moment de plaisanter !— Je ne plaisante pas , mon ami , vous ôtes adoré. — -Mais vous n’a-

vez pas lu ? — J’ai lu, je vous répète que vous êtes

adoré. Rosambert , nous sommes mal ici , reve-

nez chez moi.

En chemin , le comte me dit : Sophie a cessé sei visites au parloir; à l’épdquc* de votre liaison, avec madame de B***. C’est à cette époque aussi que les insomnies ont commencé ; c’est alors qu’elle a eu ce que mademoiselle votre sœur àppelle la fièvre. Elle a désiré la recette, elle l’a de* mandée indirectement. Il j a plus : le remèdë avait fait un excellent effet ^puisque hier æmidi mademoiselle de Pontis se portait mieux*. IP faut donc conclure de tout cela, que, dans P après-dîner hier, il s’est passé quelque chose d’eitraordfnaire au couvent. N’en doutez pas , mon ami ; cetié lettre est l’effet d’une ruse du baron, ou d’imé na Veté d’Adélaïde, ou d’une indiscrétion de M. Perron. Àu reste, lé ton de cette épxtre prouve que vous êtes aimé. Un aveu tacite est meihe échappé à la jeune personne. Elle , vous fait de terribleii reproches. Vous avez cru qu’elle vous aimait; elle ne peut supporter cette idée ; mais elle ne dit nullè part qu’elle ne vous aime pas.

Tout ce que Rosambert me disait me paraissait fort raisonnable; cependant mon eœil^était op-

pressé. Les amans espèrent follement; ils s’alarment de même.

Savez-vous bien, teprit le comte, qu’elle est assez bien tournée , sa douce épitre ? Oh ! la joliè cousine ne vous aura pas écrit dix fois* que voufc trouverez son style tout-à-fait formé. — Rosambert, que vous êtes cruel , avec yotre gaieté S !

. DE FA U B LAS. fa

Jasmin rentrait chez moi en même temps que nous. 11 me dit qu’il venait de chez madame la marquise. — Hé bien î - — Monsieur, j’ai parlé à mademoiselle Justine; elle m’a fait attendre assez long-temps , et elle est enfin revenu^ me dire que madame était très-sensible à votre attention ; que

madame s^était sentie fort incommodée hier en

^entrant ; que le docteur lui avait trouvé un peu de fièvre ce thatin. -r- Y oyez , Kqsamfiert , , voye^ comme je suis malheureux! Elles ont toutes deux la fièvre en même temps! Celle que j’adore ne veut plus me voir Et j.e ne verrai pas aujourd’hui celle qui m’amuse^ ajouta le comte, en me contrefaisant. Pauvre jeune homme ! que jej le plains ! . . . . Mon cher Faufilas } consolezrvous. Pour guérir les maux que vous avez causés , vous serez, tout seul plus docteur que tous les docteurs de la faculté. Mais , quoique la maladie de la jolie cousine soit à peu près celle de l’aimable marquise , j? prévpi? cependant qu’il y aura quelque différence dans le traitement. On cherchera, dans les yeux de la jolie demoiselle , s’il n’y a pas quelque reste d’émotion; on prendra sa main pour tâter le pouls qui pourrait être un pçu élevé; peutêtre même qu’il faudra voij: si sa fiouçfie n’a rien perdu de sa fraîcheur Mais pour la belle dame, oh! l’examen sera plus long, plus sérieux! Vous serez obligé de la considérer de plus près , et plus généralement.... de la tête aux pieds! mon ami !... Je crois même que la méthode de ce M. Mesmer. . . Oui, chevalier, oui, un peu de magnétisme ! — De grâce ! trêve de plaisanterie ,

Rosambert ! occupez-vous avec moi de Sophie. . . . Tâchons d'abord de découvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre ; voyons ensuite par quels ■ moyens je pourrais avoir une entrevue , une explication avec ma jolie cousine. — Très-volontiers, mon cher Faublas, commençons par appeler

M. Person.

Mon père entra comme Rosambert sonnait. II répondit froidement aux politesses du comte, et

m'annonça d’un ton assez brusque que j’allais sortir avec lui. Les chevaux sont mis, à jouta-t-il; et •e tournant du côté de Rosambert : Pardon, monsieur, mais l'heure me presse. Demain matin, de bonne heure, me dit le comte en nous quittant. Je suivis le baron avec inquiétude.

Il me conduisit chez M. Duportail. Lovzinskr m’attendait pour achever de m’apprendre les aventures de sa vie les plus secrètes ; et , de peur que le marquis de B***, ou quelque autre importun , ne vint encore nous interrompre, il ordonna qu’on refusât la porte à tout le monde. Dès que nous eûmes diné, il continua ainsi le récit de ses infortunes.

Vous devez être, mon cher Faub las, pénétré de l’horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, s’allait communiquer à la chambre ou nous étions enfermés; et déjà les flammes battaient au pied de la tour de Lodoîska. Lodoïska poussait de longs gémissemens , auxquels je répondais par des cris de fureur. Boleslas parcourait notre prison comme un insensé; il poussait d’affreux lmrlemcns, il essayait de briser la perte avec ses pieds

et ses mains; et moi, pendu à la fenêtre, je secouais avec rage le! barreaux que je pouvait 4 ébranler.

Tout à coup ceux qui étaient montés redescendent avec précipitation ; nous entendons ouvrir les portes ; Dourlinski leur demande quartier ; les vainqueurs se précipitent dans le bâtiment enflammé; attirés par nos cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume , à leurs armes, je reconnais des Tartares ; leur chef arrive, je vois Titsikan. Ah, ah! dit-il , c’est mon brave homme! Je me jette à ses genoux : Titsikan!

Lodoiska !.... Une femme!.... la plus belle des

femmes!.... dans cette tour!.... Elle y va brûler vive! LeTartare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour; jy vole avec eux; Bolcslas les suit. On enfoncé les portes; près d'un vieux pilier, nous découvrons un escalier tournant rempli d’une épaisse fumée. Les Tartares 1 épouvantés s'arrêtent, je veux monter : Hélas ! qu’allez- vous faire ? me dit Boleslas. — Vivre ou mourir avec Lodoiska! m’écriai-je. — Vivre ou mourir avec mon maître! Répond mon généreux serviteur. Je m’élance : il s'élance après moi ! Au risque d’être suffoqués, nous montons à peu près quarante degrés. A la lueur des flammes , nous découvrons Lodoiska dans un coin de sa prison ; elle traînait faiblement sa voix mourante : Qui vient à moi? dit-elle. C’est Lovzinski , c’est j^on amant! Sa joie lui rend des forces ; elle se relève , et vole dans mes br*;s : nous l’emportons , nous descendons quelques degrés ; mais une vapeur plus épaisse se répand dans

5o VIE Dü CHEVAJiIER

1 escalier, et nous force de remoutev précipitamment; à Hnstant même une partie de la tour ; e*é-

croule; Boleslas jette un cri terrible, Lodoiska s'évanouit.... Faublas, ce qui devait nous perdre nous saura. Le feu, auparavant étouffé, se fait jour , il s'étend plus rapidement ; mais la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux, fardeau, Boleslas et moi nous descendons promptement

Mon ami , je n exagère pas : chaque marche tremblait sous nos pieds! Les murs étaient brùlans ! Enfin nous arrivons à la porte de la tour ; Titsikan, tremblant pour nous, y était accouru : Braves gens! dit-il eft nous voyant paraître. Je pose Lodoiska à ses pieds , et je tombe sans connaissance auprès d elle.

, . Je restai près d’unç heure dans cçt état. Ou craignait pour ma yje> Boleslas pleurait* J« repris enfin mos esprits à la yoix de Lo^oiska, qui, revenue à elle, me nommait son libérateur* Tout était changé dans le château , la tour était entièrement tombée. Les Tartares avaient arrêté lés progrès defiuçeodie: ils avaient abattu une partie du bâtiment pour sauver l’autre; ensuite Ou nous avait trauô portée dans un vaste salon, ou Titsikan était loi-même avec quelques-uns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportaient à leur qjief lor, l’argent, les pierreries , la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avaient épargnés. Tout près de là, Dourliuski chargé de fers regardait eu gémissait ce monceau de richesses dont qq allait le dépouiller. La rage, la

terreur', le desespoir, tout ce qui déchire le cœur

DE FAUBLAS. 5i

dun scélérat puni ,*sc lisait dans scs yeux égarés; Il frappait la terre arec fureur, portait à son front ses points fermés; et, vomissant d’horribles' blas^ phèmes , il reprochait au ciel sa juste vengeance;

Cependant mon amante pressait mes mains dans les siennes» Hélas! me dit-elle en sanglotant, tu m’as sauvé la vie, et la tienne est encore en danger! et, si nous échappons à là mort, l’es± clavage nous attend! — Non , non , Lodoiska ^ rassure-toi. Titsikan n’est point mon ennemi, Titsikan finira nos malheurs. Sans doute, si je le

puis, interrompit leTartare; tu parles bien, brave boinme. Oh!' jè vois quetu n es pas- mort* et j’eiè suis fort aise; tu dis et fais toujours de boimes choses, toi! Et tu as là, ajoîità-t-il en montrant fioleslas , un ami qui te seconde bien. J’embrassai Boleslas : Oui , Titsikan , oui , j’ai un ami. Ce non* lui restera toujours. Le Tartare m’interrompit eiW

core : Ah ça ! dis-moi , vous étiez tous deux danê une chambre basse; elle était dans une tour, elle?

Pourquoi cela? Je parie, messieurs: les drôles*

que vous avez voulu souffler cet enfant à cê butor-là (en montrant Dourlinski) ; et vous aviez raison i il est vilain, et* elle est. jolie! Voyons*,

conte-moi cela. J’instruisis Titsikan de mon'nom,

de celui du père de Lodoiska, dé tout ce qui m’était arrivé jusqu’alors. C’est à Lodoïska, lui dis-jè

ensuite, à nous apprendre ce ; que -l'infâme- Douçlinski lui a fait souffrir , depuis quelle est danè

son château. - *

< Vous savez, dit aussitôt I^odoïska , que mot! père me fit quitter Varsovie, le joui* même que la

5a VIE DU CREVALIEB

dicte fut ouverte. Il me conduisit d’abord dans les terres du palatin de •***, à vingt lieues seulement de la capitale, où il retourna pour assister aux états. Le jour que M. de P*** fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et mamena ici, croyant que j’y serais plus à l’abri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinski de me garder avec soin; d empêcher surtout que Lovzinski ne pût trouver le lieu de ma retraite. 11 me quitta pour aller, disait-il, rassembler, encourager les bons citoyens , défendre sopt pays , et punir des traîtres. Hélas ! ces soins important lui ont fait oublier sa fille. Je ne l’ai pas revu depuis*. ,

Quelques jours après son départ, je commençai à m’apercevoir que les visites de Dourlinski devenaient plus fréquentes et plus longues; bientôt il ne quitta presque plus l’appartement qu’on m’ar vait donné pour prison. 11 m'ôta, sous je ne sais quel prétexte, l’unique femme quémon père m’avait laissée pour me servir; et pour que personne^ disait-il, ne sût que j’étais chez lui, il m’apportait lui-même tout ce qui était nécessaire h ma subsistance, et passait ainsi les journées entières près de moi.,

. .Vous ne savez pas , mon cher Lovzinski , combien je souffrais de la présence continuelle d'un homme qui m’était odieux, et dont je soupçonnais les infâmes desseins. Il osa me les expliquer un jour ; je l’assurai que ma haine serait toujours le prix de ka tendresse, et que son indigne conduite lui avait attiré mes profonds mépris. 11 me

répondit froidement qu’avec le temps je m’accoutumerais à le voir, à souffrir ses assiduités, et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite ordinaire; il entrait clic^ moi le matin, et n’en sortait que le soir. Séparée de tout ce que j’aimais , toujours gênée par mon tyran , je n avais pas même la faible consolation de pouvoir me livrer tranquillement au souvenir de mon bonheur p^ssé. Témoin de mes inquiétudes, Dourlinski se plaisait à les augmenter. Pulauski, me disait-il, commandait un corps de Polonais ; Lovzinski , trahissant sa patrie qu'il n’aimait pas , et une femme dont il sc souciait peu, servait dans l’armée russe; on ne doutait pas qu’il n’y eût bientôt un combat sanglant; au reste, il était bien certain que désormais rien ne pourrait réconcilier mon père avec Lovzinski. Quelques jours après, il vint m’annoncer que Pulauski avait attaqué pendant la Jnuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant était tombé sous les coups de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public , que sans doute il avait fait imprimer exprès; d’ailleurs, à la barbare joie qu’il affectait, je crus la nouvelle trop véritable., Tyran impitoyable! m’écriai-je, tu jouis de mes pleurs, de i mon désespoir; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.

Un soir qu’il m’avait quittée plus tôt qu’à l'ordinaire , j’entendis vers le minuit ma porte s’ouvrir s doucement. A la lueur d’une lampe que je laissai»

toujours allumée , je vis mon tyran s’avancer vers mon lit. Comme il n’y avait pas de crime dottt jé ne le jugeasse capable', j'avais prévu celui-là, et 'je m’étais bien promis de lé prévenir. Je m’armai d’un couteau que j’avais euda précaution dé ca-* cher sous mon oreiller ; .j’accablai le scélérat del reproches qu’il méritait; je lui juvai que , s’il osait s’approcher, je le poignarderais de mes mains. Il recula de surprise et d’effroi : Je suis las de n’es^ suyer que dés mépris, me dit-il eu sortant : si jé ne craignais d’être entendu, tu verrais ce que peut contre môi le bras d’une femme ?Mfris je safe un moyen sûr dé vaincre ta fierté. Bientôt tu té croiras trop heureuse de pouvoir acheter ta grâce par les plus humbles soumissions. Il sortit? * tpicb épies morttens après , sou Confident entra ,’Ic pisto* lct h la main ; je dois lui rendre justice*/ ii pleurait én m’annonçant les ordres de son maître : Habib ïez-vous , madame , il faut mesnivre ; c est tout ce qu’il put me dire. Il me conduisit dans cette tour; où sans Vous j’allais périr au joùrd hui ; II*' m'enferma dàns cette horrible prison; c’est la que j’fct langui pendant phis d’un mois, sans lumière, presque sans habits ; du pain et de beau pour ma.noüriture; pour mon lit Une simple paillasse; voila l’état auquel fut réduite la fille nm* épie* d’un grand de Pologne ! Vous frémis*©* j btfave étranger; eh bien, croyez qüe je ûe tùtià raconte qu’une partie de mes douleurs* Une chose du moins me rendait ma misère ‘moin# instrpportablé; je ne voyais plus mon 'tyran. Tandis qu'il attendait tranquillement que je sollicitasse mou

• Km \

pardon, je passais les journées et les nuits entières k appeler mon père , à pleurer mon amant. . Lo* vzinski , de quel étonnement je lus saisie , de quelle joie mon âme fut pénétrée, le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski ! . . . .

Titsikan écoutait ayec attention l’histoire de nos malheurs, dont il paraissait vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l’alarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte: Lovzinski; Lodoïska, couple lâche et perfide, s'écria Dourlinski , qui ne pouvait contenir sa joie, vous ave t cru pouvoir m échapper. Tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir ; au bruit de mon malheur les gentilshommes voisins sc sont sans doute rassemblés, ils viennent me secourir. ...' ils né pourront que te vehgcr , scélérat ! interrompit Boi lcslas , en saisissant une barre de fer dont il allait l’assoinmer; je le retins. Titsikan rentra aussitôt : Ce n’était qu’une fausse alarme! nous dit-il, c’est une petite ‘troupe que j’ai détachée hier, pouf aller battre la campagne : elle avait ordre de mè rejoindre ifcj, elle me ramène qnclqùcs prisonniers, tout est d’ailleurs dans les environs.

tranquille, rien ne paraît encoirè

Tandis que Titsikan me parlait^ on amenait devaiit lui les malheureux que leur mauvaisr sort avait livrés aüx Tartârès. Nous en vîmes d’abord

paraître cinq : flfc disent que celui-là leur a donné bien de la peine ; c’est pour cela qu’ils l’ont ainsi garrotté, nous dit Titsikan, en nous montrant lé sixième. Dieux! ‘c’est mou père! s’écria Lodoïska;

en courant à lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. Tu es Pulauski, toi? continua le Tartare; hé bien la rencontre n’est pas malheureuse. Tiens, mon ami , il n’j a pas plus d’un quart d’heure que je te connais ; je sais que tu es fier et entêté ; mais n’importe , je t’estime; tu as du cœur et de la tète, ta fille est belle et ne manque pas d’esprit; Lovzinski est brave ! . . . . plus brave que moi , je crois. Tiens Pulauski , immobile d étonne-

ment , écoutait à peine le Tartare , et frappé de l’étrange spectacle qui s’offrait à ses. jeux, il concevait d’horribles soupçons; il me repousse avec horreur : Malheureux ! tu as trahi ta patrie , une femme qui t’aimait, un homme qui se plaisait à te 1 nommer son gendre ; il ne te manquait plus que de te lier avec des brigands ! ..Titsikan l’interrompit : Avec des brigands , si tu veux. Mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose; sans moi, dès demain, peut-être, ta fille n’aurait plus été fille. N’ajez pas peur, ajouta-t-il, en se tournant vers moi , je sais qu’il est fier , je ne me fâcherai pas.

Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil :

sa fille et moi , nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées; il me repoussait toujours, en m’accablant de reproches.. Mais , que diable est- ce que tu lui contes donc , reprit Titsikan ; je te dis , moi, que Lovzinsk’.,est un brave homme , que je veux marier; et ton Dourlinskj^un coquin que je vais faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois; mais écoute-moi , et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu in’ap-

partiens par le droit, le plus incontestable , celui de l’épée- lié bien , si tu me donnes ta parole de te réconcilier sincèrement avec Lovzinki et de lui donner ta fille, je te rends la liberté. — Qui sait braver la mort, peut supporter l’esclavage 5 ma, fille ne sera jamais la femme d’un traître. — Aimestu mieux quelle soit la maîtresse d’un fa rt are ? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l’épouse ce soir, moi ! Quand je serai las de toi et d’elle, je vous vendrai aux .Turcs ; ta fille est assez belle pour entrer au sérail d’un bacba : toi , tu feras la cuisine de quelque janissaire. — Ma vie est dans tes mains , fais-en ce qu’il te plaira. Si Pulauski tombe sous les coups d’un Tartare, on le plaindra, on se dira qu’il méritait une autre fin; mais, si j f e pouvais consentir.^... . Non, j’aime mieux mourir. — Hé, je ne veux pas -que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska^ Hé ! nom d’un sabre ! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi! Quel chien d’homme ! S’il n’était qu’entêté ; mais c’est qu’il raisonne mal!

Je voyais la colère briller dans les yeux du Tartare; je le fis souvenir qu’il m’avait promis de ne pas s’emporter. — Sans doute ! mais cet homme-là lasserait la patience d’un favori du pro*phète ! Je ne suis qu’un voleur , moi ! Pulauski , je te le répète; je veux que Lovzinski épouse ta fille. Nom d’un sabre ! il l’a bien gagnée ; sans lui , elle était brûlée ce soir. — Comment ? — Hé ! oui ; regarde ces décombres : il y avait là une tour , cette tour était en feu, personue n’osait y monter; il y

a etc avec Bolcslas, lui! Ils ont sauvé ta fille.—

Ma fille était dans cëtte tour?— ^ Oui , elle y était; ce'coqirih Ty avait mise; ce coquin voulait la violer. . . Allons; vous autres, contez-lui tout cela; ét dépêchez-vous , qu’il se décide ! J’ai affaire ailleurs, je ne veux pas que vos quartuaires (i) me surprennent ici. En plaine, c’est autre chose * je me moque d’eux. “ .....

" Tandis que Titsikan faisait chafgèT sur de petits

chariots couverts le butin considérable qu’il avait fait , Lôdoîska instruisait son père des forfaits de Dourlinski , et mêlait si adroitement le récit de

fïotre tendresse à l’histoire de ses malheurs , que la nature et la reconnaissance se firent entendre? en même temps au cœur de Pulatiski. Vivement

touché des infortunes de sa fille, sensible au -ser*

vice important que je venais de lui rendre ; il embrassait L'odüïska; et, me regardant sans colère, il semblait attendre impatiemment que j’achevasse de le déterminer. 01 Pulauski, lui dis^je', ô toi; que le ciel m’avait laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères; ô toi , pour qui j’avais autant d’amitié que de résjiert, pourquoi as -tu condamné tes enfans sans les entendre? Pourquoi as-tu soupçonné de la pins horrible trahison uii homme qui adorait ta fille? Quand mes vœux portaient sur le trône celui qui l'occupe maintenant , Ptdauski , je le jure par celle que M’aime , jé

(i) C’est le nom qu’on donne à des envaliers établi! pour veiller à la sûreté des frontières de la Podoliè et dé la Volhynie, contre les Tartanes. ^ • - -*• - >

- ' DE FAÜBLAS. S 9

«rodais faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyait pas , ton expérience les a jteévus; mais, parce que j’ai manqué de pru-» dence , dois-tp m’accuser de perfidie ? Peux-tu. me reprocher d’avoir estimé mon ami ? Peux-tu me faire un crime de l’estimer encore,? Depuis trois mois j’ai vu. comme toi les m?ux de ma patrie, comme toi j’pn ai gérai : mais je suis $ùr que Je roi les ignore, j’irai l’en instruire à Varsovie.).. Pu.lausti m’interrompit : ce ; n’est pas là qu’il Lun aller. Tu* dis que* M. de P*** i/est pas instruit des malheurs de son pays ; je Je veux croire ; mais

qu’il les sacjie ou qu’il les ignora, peu nous im r

parte aujourd’hui- , Des étrangers insoleqs, cantonnés dans nos provinces, s’efforceront de s’y maintenir, même contre le roi qu’ils ont élu. Ce

n’est pas UH monarque impuissant ou mal-inten r tiouné qui chassera, les Russes de mon pays.

Lovzinski , n’espérons plus qu’en nou$-mê,me8 ; vengeons la patrie , pu mourons pour ellej j’ai ra$semblé dans le Palatiuat de Lubiin 400 gentilshommes fi qui n’attendent que le retour de leur général pDqr marcher contre les Russes ; suis-moi, viens dans mou camp. . . À cette, condition, je suis

libre/. et ma fiiie esjtàtoi Pplauski, je suis

prêt; je jip*e 4 e . suivre ta fortune et de partager tes dangers.' Et ne crois pas que Lodoïska seule m’arrache ces serraens 1 Je chéris-ma patrie autant que j'adore ta fille ; je jure par elle, et devant toi., que Jes ennemis de l’Etat ont toujours été et ne cesseroUt*jaiUais d’être les miens : je jure que jp Verserai jusqu’à La dernière goutte de mon sang*

6o VIE DU CHEVALIER 1

pour chasser de la Pologne des étrangers qui y régnent sous le nom de son roi ! — .Embrasse-moi, Lovzinski , je te reconnais ; je reconnais mon gendre. Allons , mes enfans , tous nos malheurs sont finis.

Pulauski me disait d'unir me» mains à celles de Lodoïska; nous embrassions notre père quand Titsikan rentra. Bon ! bon ! s'écria-t-il , c'est cela : voilà ce que je voulais ; j'aime les mariages , moi! allons, papa, jè vais te faire délier. Nom d’un sabre ! poursuivit le Tartare , taudis que ses soldats coupaient les cordes dont Pulauski était garrotté , je fais là une belle action , quand j’y pense! mais aussi elle me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne ! une belle fille ! Cela m'aurait payé une grosse rançon !— Titsikan ? qu'à cela ne tienne, interrompit Pulauski. Hé , non, non, répliqua le Tartare; c'est une simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n’est pas le maître ! . ; . Mes braves gens, je ne veux rien de vous...

Il y a plus : vous né’ vous en irez pas à pied ; j'ai de bons chevaux à votre service. Et pour cette enfant , si vous le voulez , je vous donnerai un brancard^ sur* lequel on m'a promené pendant dix 1 douze jours. Ce garçon-là m’avait si bien étrillé, que je ne pouvais plus me tenir à cheval. * . Il est mauvais , le brancard , grossièrement fait avec des branches d’arbres; mais je n’ai que cela, ou no petit chariot couvert à Vous offrir : vous choisirez

Cependant Dourlinski n'avait pas encore ose dire un seul mot, et baissait les yeux d’un ai: consterné. Indigne ami , lui dit Pulauski, tu as

-DE FAUBLAS. 6i

pu abuser à ce point de ma confiance ! Tu n'as pas eraint de t'exposer à mon ressentiment! Quel démon t’àveuglait? — L'amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les passions peuvent porter un homme né violent et jaloux; que cet exemple effrayant t’apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle que la tienne , est un rare trésor , dont on ne doit confier la garde à personne. Puiauski , j’ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable ; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un<«eul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, {ma liberté; je perds plus que tout cela, je perds ta fille! O vous Lodoïska ! vous que j'ai tant outra** gée , daignerez -vous oublier mes persécutions , vos dangers , vos douleurs? Daignerez-vous m’accorder un généreux pardon? Ah! s’il n’est pas de forfaits qu’un vrai repentir ne puisse expier , Lo~ doiska , je ne suis plus criminel , je voudrais pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans l’horrible esclavage auquel il va être réduit, n’emporterat-il pas le souvenir consolant de vous avqir entendu lui dire qu’il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu’à présent trop malheureuse/ quelque grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous, j’ai un secret important à vous révéler.

Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dour- 2. 6

Ca !VIErDU C-ft'È-VA h I E K

linski. Je me précipitai sür lui... Il* était r trop tard, je lie. pus parer que le second coup déjà mtm amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, était tombée aux pieds de Tiuikan. Pu r 1 au ski furieux voulait venger sa fille. Dion , non, s’écria le Tartare , tu donnerais à ce scélérat une mort trop douce. Ué bien > me dit l'infâme assassin , en contemplant sa victime avec une cruelle joie : Lovainshi, tu paraissais si pressé de t’unir à Lodoïska? Que ne la suis -tu?* Va, moa heureux rival; va joindre ton amante au tombeau. Qu’on, prépare mon supplice, il me paraîtra doux : je te laisse livré à des tom-meps non, moins

cruels et plus longs que le* miens. Dourliuski ne put eu dire davantage : les Tarares l entraincrrent, ils le précipitèrent dans les décombres enflammés.

Quelle nuit! . mon cher Faublas, que de scias diflereus, que de sentimenis contraires m'agitèrent dans son cours;! Combien de fuis j’éprouvai suo* ccssivement la crainte et l’espérance, la doçle*!f et la joie! Après tant d'inquiétudes ;et de dangers, Lodoïska m’était remise par Son, pire ^ je m vrais du doux espoir de la posséder ; un -barbare l’assassinait a nies yeux! .. . . ;Ce moment fut 1? plus cruel de mayie!... Mais ra69urefc-vpus, mo» ami; mon bonheur si rapidement éclipsé ne tardera pas à renaître. Parmi les soldats de Tfuikap» il s’en trouvait un qui se mêlait de elurçurgi**'* nous l’appelâme$, il visita la blessure, il assura qu elle était très-légère; l'infàme Dourlinski, gêné par ses chaînes, aveuglé par'son désespoir, n’ajait porté qu’un coup mal assuré. # .

1 DE f'AUBLAS. ' •* 63

» Dès que Titsikau fut > sut qu'il n’y avait plus

tien à craindre pèùHësjourë de Lodoïska, il nous

St sëi adieux. Je vous lfcis$è; nous dit-il , les cinq domestiques que Pulauski avait amenés , des pro-; Vîsiôns pour quelques jotirs , des armes , six bons chëVaux, deux chariots couverts , et tous les gens de DOürlînski bién enchaînés. 1 Leur vilain maître est ittbrt. Jè pars , le jour eotttmence à paraître; ne s^rtéxr d ? iéi qüe dëtnâifi? demain j’irai visiter â % àtrfres* CaftfcmS^Adiéu , hrüves' gens; v<ms direa îr vos *Polarisds que Tïtsikan 'tt'ést pas toujours un iùécharif dîaWe , et qu'il rend quelquefois dhwe main feé cjit'il piteffd de ^rauürèv'AdieUi Aees mots, il «ddftha le sîghëJ dü départ;- fes* iWtares pas-* Scrent le poifct- letiS, et sélOigUèrënt au grand galop? ** 1 s * i - ' >• *1 » * * r. ..

~~*'H n’ÿ avait patè deux hëOrëS qu'ils étaient par-> lis 5 , lorsque plusieurs gentilshôtrimes voisins, soutenus de quelques qtiàrtuàiréS, Viment investir le château de Dourlinski; PülàuSki ‘lui-même alla les recevoir r il leur rendit compté de tout ce qui S ? étai+ passé; et quelques-uns d'ëntrë eux,* gagnés

par ses discours , se déterminèrent à nous- suivre

déni : le paîâtinat de Lüblin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour réparer les choses néfeëStfàirès k leur départ. Ils vinrent en effet nous rejoindre le surlendemain t au nombre de soixante; et , ‘Lôdolska nous ayant assuré cju’elle se sentait en état de supporter les fatigues du voyage, nous là'jilaëâriW^ Hëris une voiture commode, que nous àfifjrH ë&^dïëmps dë nous procurer. Après avoir ?iiiafc i l& J Kfcfertè aux gens ; de Dourlinski , nous

leur abandonnâmes les deux chariots couverts , dans lesquels Titsikan avait eu la singulière générosité de laisser une partie du butin , qu’ils partagèrent entre eux, ‘ f v . * , (

Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin , à Polowisk, où Pulauski avait marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour s étant répandue, une foule de mécontens vint dans l’espace d’un mois^ grossir notre petite armée, qui se trouva forte d’environ dix mille hommes. Lodoïska entièrement guérie de sa blesaure, parfaitement remise t de ; ses fatigues , avait ' repris son embonpoint, <>sa fraîcheur, tout l’éclat j de sa beauté. Pulauski m’appela rdans sa tente , il me dit ; Trois mille. Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d’ici; prends ce soir quatre mille hommes d’élite , ya chasser les ennemis du poste avantageux qu’ils occupent; songe que du succès d’un premier combat dépend presque toujours de suepès d’une campagne; songe qu’il faut venger ta patrie ! mon ami , que demain j’apprenne ta victoire Demain tu épouses Loidoïska. ... ,

Je me mi9 en marche sur les dix heures du soir.

A minuit nous' surprimes les ennemis dans leur çamp; jamais déroute ne fut plus complète : nous leur tuâmes sept cents hommes , nous fîmes neuf cents prisonniers, nous prîmes tout leur canon, la caisse militaire et les équipages-

À la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec. le reste des troupes, il amenait Lodoïska:

ou, j nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le

camp retentit de chants d’allégresse; la valeur et la beauté furent célébrées dans des vers joyeux; c était la fête de l’Amour et de Mars. On eût dit qufe chaque soldat avait mon âme, et partageait mon bonheur.

Lorsque j’eus donné à l’amour les premiers jours d’une uniôn si chère, je songeai à récompenser l’héroïque fidélité de Boleslas. Mon beaupère lui lit la donation d’un de ses châteaux, situé li quelques lieues de la capitale. Lodoïska et moi , nous y joignîmes une somme d’argent assez considérable pour lui assurer un sort indépendant et tranquille. 11 ne voulait pas nous quitter : nous lui ordonnâmes d aller prendre possession de son* château, et de vivre paisiblement dans l’honorable retraite que ses. services lui avaient méritée. Le jour qu’il ■ partit , je le pris ik l’écart s Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l’hymen m’unit à la fille de Pulauski; tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent; tu lui diras SUV7 tout que Lovzinski est l’ennemi des Russes^ et n’est pas l’ennemi de son roi.

Je. ne vous fatiguerai pas, mon cher Fauhlas ,

du récit de nos. opérations > pendant huit années consécutives d une guerre sanglante. Quelquefois vaincu, plus souvent vainqueur; aussi grand dans ses défaites, que redoutable après > scs victoires; toujours supérieur aux événemens, Pulauski fixa sur lui ^attention de l’Europe , et l’étonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner \pi m

ç« VIE DU CHEVALIER

province, il allait* livrer de nouveaux combats d&rVs une autre: et c>st ainsi que; parcourant fcticdessiVement tous 5 lès palatinats, il signala dans chacun d eux , par 'quelques exploits glorieux; la haine qu'il avait jurée aux ennemis de la Po*

ïogne. ^ * * r » î

' Femme d un guerrier, fille d’un héros, accoûf ttimée au* tumulte des camps , Lodoîska nous suivait partout. De cinq enfans qu ‘elle m'avait donnés, une fille seulement me restait, âgée de dixfrtiic mois. Un jour, après* tin combat opiniâtre^ les Russes vainqueurs se précipitent dans ma tcüte, pour la piller. Pulauski et moi, suivis d« quelques * gentilshommes * nous volâmes à. la dé* fense de 1 Lodoîska; nous la sauvâmes ;*mai9 ma fillfe me fiit *cnlèVée. Ma ‘fille-, par une sage pn*> caution qtre sa imère n'avait pas négligée danser* tempk de division , porte .gravées sous l'aisselle les armes de notre maisdn : mais j’ai fait jusqu à présent d'inutiles recherches..;. Hélas! DorJiska. ma chère "Dorliska *gémit dans l’esclavage- , ou n’eXiste ’pliW. ; ‘ 1 * <\r * * • $a *

” * Cette perte tûë causa la plus vive douleur. Pu* lauski y parut presque itiSertèiblfc; Soit qa’ifcftt fléjîà occupé du grànd projet’ qu il ne tarda pas a hi e coTriranmqiie^, Soit que matix db la patrie èUs^êUt^ëiils 4b droit de toucher^Oii cOevir stoïque* si rassbnfihlaf les reétbs de son ariUéè^ prit un camp avhnfàg^lxi ^emplô/fr plusieurs jOtirs à 4e fortin fifeif/et' ^ y maintint tfëiS'ïrtOis entiers contre tou* les dis 'RuSseS. 1 fl fallait* pointant songer t

v rabandotitiei* ; commençaient à noui

DË FATJBLÀS/ 4 r "

manquer. Pulâüski viïit dans ma tente; fit retirer tous ceux qui s y trouvaient ,* et des que lious fùf tries* seuls, Lovrinski, me dit-il, j’ai lieu de -me jpiàindrë de toi. Autrefois tu Supportais, avec moi le fardeau du commandement; je pouvais me are-* poser sur mon gendre d’une partie de mes pénibles soins : depuis trois mois tu ne fais que pleurer , tu gémis comme une femme ! Tu m’aban^ donnes dans un moment critique où tes secours me sont lé plùs necessaires! Tu vois comme je suis pressé de toutes parts : je ne crains pas pour moi $ ce n’est pas ma vie qui m'inquiète; mais; si nous périssons, l’état n’a plus de défendeurs. Réveilletoi y LoVrinski ! Tu partageas si noblement mes travaux ! N en reste pas aujourd’hui l’inutile tériioin ! Nous nous sommes baignés dans le sang dés Russes; nos concitoyens sont vengés; mais ils ne sont-pas sauvés; mais bientôt peut-être nous ne pourrions plus les défendre.— -Tu m’étonnes, Pq-» lauski !* d’Ou te viennent ces prfcssentimews- sinistres!— Je ne m’alarme pas sans raison ; consif dèrei notre, position actuelle : je me suis efforcé de réVeiHér dans tous les cœurs l’amour de la pa*

trié; rfàf trôrivé presque partout que des bomiüés âVifisy nés* pour l’esclavage , ou des hommes ïaibléS qM ; pénétrés de leurs m ailleurs , seiSOnt tdiiiëîr cependant à de stériles régrets. Quelques

éit’ pètit nombre se sont rangés ^ÛtrS^mësétëitdalds ; mais huit campagnes blotti ^prériqtTe -tèùs riidissonnés^ Je m'affaiblis par moi Wëtdîfe #? ritrà éttriëmis paraissent plus iiombreu* fcpfàs IcUéy^’éfeitesr- — Je te le répète, Pulauski}

68 HE :DÜ CUEVALIE1V

tu mitonnes!: Dans des circonstances non moins pressantes , je t’ai vu soutenu de ton courage...

• — -Crois-tu qu’il m’abandonne? La valeur ne

consiste pas k s’aveugler sur le danger , mais ale braver en l’apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite; cependant^ si tu le veux, Lovzinski, le jour qu’ils ont marqué pour leur triomphe, sera peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens. — .Si je le veux ! en doutes-tu ? Parle, que veux-tu dire ? que faut-il faire ? — Frapper le poup le plus hardi que j’aie jamais médité. Quarante hommes d’élite se sont rassemblés à Czcnstockow chez Kalevski dont on connaît la bravoure ; il leur faut un chef adroit , ferme , iutrépide; c’est toi que j’ai choisi. — .Pulauski . je suis prêt. . . . — .Je ne te dissimulerai pas le danger de l ent, reprise, le succès en est douteux; et , si tu ne réussis pas , ta perte est infaillible. — Je te dis que je suis prêt; explique-toi. — .Tu n’ignores pas qu’il me reste à peine quatre mille hommes, je puis sans dôutc encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais avec de si faibles moyens je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces.... Tous nos gentilshommes accourraient sous mes drapeaux, si le roi était dans mon camp. — Que dis-tu ? Pulauski , espères-tu que le roi consente à venir ici? —.Non* mais il faut l’j forcer. — .Oui, je sais qu’une ancienne amitié te lie avec M. de P*** ; mais depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu’on .doit tout sacrifier au bien de sa patrie; qu un intérêt aussi sacré. . , — Je connais mes

DE FAUBCAS. * / 69

devoirs ,'i et je les remplirai ; .mais que me pro~ poses-tu*?. Le roi ne sort jamais de Varsovie. — * Hé bien, c’est à. Varsovie qu'il faut, L'aller chercher,' e est dû sein.de sa capitale qu'il le faut arrachera -4— Qu as-tu préparé pour cette grande entrepi&se.?

voix cette armée russe.jtrois fois plus forte que la mienne , campée depuis trois mots ; devant moi ; son général , maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forcé par. la famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais qu’on croit , impraticables? dès qu'il fera nuit r nous les . traverserons. J'ai, tout disposé de manière, que mes ennemis trompés s'apercevront 4 trop tard de ma retraite, j’espère leur déro^ ber plus d’une, marche ; si la fortune me secpnde , je puis gagner une jourûéesur eux. Je m’avancerai tout droit sur Varsovie par la grande route qui mène à cette capitale , et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs., Je compte les battre séparément, ou, s’ils $e peuvent réunir pour m’arrêter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent t’inquiéter* Toi, cependant, Lovzinski, tu m’auras devancé* Tes quarante hommes déguisés , armés seulement de sabres , de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits , se seront rendus à Varsovie par difïe* rentes routes. Vous attendrez que le roi sorte do son palais; vous l'enlèverez, vous l’amènerez dans mon camp. . . . L'entreprise est téméraire , inouïe , si tu veux : l’abord est difficile, le séjour dangereux, le retour d’un péril extrême. Si tu succombes, si l’on t’arrête, tu périras , Lovzinski;

V I E.a MOT C H E T À: El E K

mais tu périls martyr de la liberté; maisiPulauski, jaloux d*'mi »tféépas si f glorieux /-gémira 'd’être obligé *ïe te téiuivivrè i jet quelques .Russes encore te sbiVTOrftJÛboioimbeati. Si au coùtnaire Je Dieu tOüti pttifegant)iprotecteur de ^aPologue, m'inspira ré Hardi projet i pour terminer ses maux/, j si sa

botftét’acoorde un suopès égal àtoncouraçe: y voie quelle' prospérité sera le fruit de ta noble témérité! W.< de F^^tîhe ^errtfdans^on dampitpi» des sol* ttats cjtoyenr^» ennemis des étrangers, fidèles h îèùiprei ; sott^tbW tente» paltriotiqiie^ il respirera y pourtain^dîiie /j air de lu> liberté* l’amour de soit paysjdes ennemis de l’Etat deviendront lies siens} notre brave noblesse, revenue de sou assoupisses nient;' combattra sous les drapeaux die soin roi pour la cause commune; les Russes seront taillés én pièces*, ou repasseront lents frontières; . . * Mon ami , ta aupas sauvé ton pays. ‘ • '* * * é ï: ; >n Pulauski me tint parole^ Dés que la nuit? fût

Vénue y il fit. heureusement sa retraite; lés marais lurent traversés èit silence* -Mou ami, me dit alors mon beau-père , il est temps que tu nous quittes * j* sais bien què ma fille à plus de * courage quin lié autre femirie; mais elle est épouse tendre et mené malheureuse. Ses pleurs t’attendriraient; tu pei> tirais dans ses embrassemens cette force d’esprit; cette fierté d’âme qui te devient aujourd’hui plus nécessaire que* jamais; je ♦ te -conseille de partir fans lui dire adieu.' Pulauski m en pressait vainement , je ne pus m’y déterminer. Quand LodaisLa sut qtiè }e ; prtrfaia seul, et nous vit bien décidés * , ire pas lui dire où jlaliais, elle vèrsa des lQurena d«

DE 'FÀ'UBLAS,; J

larmes, elle, s'efforça de me retenir. Je commençai? à balancer : Allons , s écria mon beau-père , parte*, •Lovzin ski ; partez : père épouse > enftms , il faut tout sacrilier , quandril. s'agi t de la patrie. ,î « i • /®e m’éloignai jjefis une si grande diligence , qué 5'arriTOi'l vers le milieu, du jour sûi vaut ,'{i Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout- Messieurs r leur disbje , il :tf agit d'enlever lin roi dans sa capitale-. Les hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie?, sonti seuls capables de l'achever; Le succès oti la mort nous aitcud. Après cette; courte harangue, nous nous pré parons à partir; Kaluvski , prévenu, tenait prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin, attelées chacune de .quatre bons chevaux. Nous nous déguisons tous en paysans , nous cachons nos habits , nos sabres , iios pistolets*, les selles de nos chevaux dans le. foin dotit nos chaiv rettes sont remplies»; nous; convenons de plusieurs lignes^et d’un mot de braillement. Douze dèscon jurés , commandés par KaiuVski, feront entrer dans Varsovie les d ouze charrettes , qu’ils cmiduiwut eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs b i igades £ pour éviter tout soupçon,, chacun doit ms ire ber a quelque distance, et entrer dans là. capital* ? par différentes portes. Nous partons ; le samedi s novembre %fjy r t nous arrivons à Varsovie noms allons tous nous iogèr chez les Dominicains.^ ' •

-in Le lendemain dimanche , jour à- jamais mémorable dans rbintoire de la Pologne, Stravinski, •ouvert de bail] tons 7 se.place pr.es de la collégiale'

7 a VIE DU CHEVALIER

et va demander l'aumône jusqu’aux portes du palais royal; il observe tout ce qui s j passe. -Pltt^ sieurs de nos conjurés parcourent dans la ville même les six rues étroites ,;qui toutes aboutissent à la^grande place, où ’je me promène! avec Kaluvski. Nous restons en embuscade pendant la matinée entière èt une, partie de/Eaprès-dînée. A six heures du soir ,1e roi sort de son palais : on le suit', on le voit entrer dans le palais *de son oncle !>■*** , grand-chancelier de Lithuanie. - *

Toûs nos conjurés sont avertis; ils se dépouillent de leurs mauvais habits , ils, sellent leurs chevaux, ils préparent leurs aimes* l)ans la vaste maison des • Dominicains , nos mou vemens eue sont pas aperçus. Nous sortons tous les unsnprèslésiauUes, à la* faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d 'y paraître sans^ travestissement; je gardai mes habits de paysan je monte unfxdiûval excellent, mais couvert d’une housse commune, et grossièrement harnaché. vois nos gen éprendre dans >ie faubourg les .difFéi-eusi . postes queqe leur ai désignés] *av&îit de quitter le cdiuicut^iih sont disposés de manière quel toutes les avenues du palais du graHd-chanceberlsojat gardées* * j Entre neuf et dix heures du soir,? le roi sort; nous l'emarquons que sa Suite est peu nombreuse. Le carrosse était précédé de deux hommes qùi pot* taient des flainbeaux;' suivaient quelques officiers d’ordonnance, deux gentilshommes et un soué écuyer. Je ne sais quel seigneur était dans la» voilure auprès du roi ; il y avait deux pages aux jpor* iières , deux, lieiiuques et . deux , valets de pied

DE FAUBLÀS. , 7 3

derrière. Leroi s’éloigne lentement; nos conjurés se rassemblent à quelque distance , douze des plus déterminés se détachent; je me mets à leur tête, nous avançons au petit pas. Comme il y avait garnison russe à Varsovie, nous affections de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles. . . Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand-chancelier , entre ceux de Féyéque de Cracovie et du feu grand-général d* la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers chevaux , nous coupons brusquement le cortège; ceux qui précédaient la voiture se trouvent séparés de ceux qui l’environnaient.

Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés; je présente un pistolet au postillon, qui arrête : on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, l’un tombe percé de deux balles, l’autre est renversé d’un coup de sabre sur la tête; le cheval du sous-écuyer s’abat blessé , un des pages est démonté , et son cheval pris ; les balles sifflent de tous côtés. . . . L’attaque lut si chaude, ie feu si violent que je tremblai pour la vie du roi. Celui -ci, conservant dans le péril une tête froide, était descendu de sa voiture, et cherchait à regagtoei te palais de son oncle. Kaluvski l’arrête, le saisit aux cheveux : sept à huit conjurés l’environnent , , le désarment, lé saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux, qu’ils poussent a toute bride jusqu’au bout de la lue. Dans ce ruoraeuf, je l’avoue , je crus que Pu-

lauski m’avait indignement trompé, que la mort du moiMrque était résolue, qu’il y avait un dessein formé de l’assassiner. Tout à coup, je prends mon parti , je pars ventre à terre , je joins ceux qui m’avaient devancés , je leur crie d’arrêter , je menace de tuer celui qui n’obéira pas. Le Dieu protecteur des rois veillait au salut de M. de P***. Ivaluvski et ses gens s’arrêtèrent à ma voix qu’ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un cheval; nous reprîmes notre course au grand galop, jusqu’aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.

Alors une terreur panique se répandait dans ma troupe. A cinquante -pas au-delà des fossés , nous n otions plus que sept auprès du roi. La nuit était pluvieuse et sombre; il fallait à chaque instant descendre do cheval pour sonder le terrain , dans des marais bourbeux. Le cheval du monarque s’abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute; dans ces mouvemens violens, le roi perdit sa pelisse , sa hotte et son soulier gauche : Si vous voulez Cjue je vous suive , nous dit-il , donnez-moi un cheval et une hotte . Nous le remontâmes; et, afin de gagner la route par laquelle Pulauski m’avait promis de s’avancer, nous primes le chemin d’un village nommé Burakow. Le rognons dit tranquillement: N'allez pas de ce côté , il y a des Russes .

Je le crus, je. changeais de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany^ notre pombre diminuait. Bientôt je ne vis plus avec moi que Kaiuvski et Stravinski ; bientôt aussi nous en*

tendîmes l’appel d une vedette russe , nous nous arrêtâmes alarmés : Tuons-le , me dit Kaluvski ; je lui témoignai sans ménagement l’horreur .que m’inspirait une pareille proposition : Hé bien , chargez-vous donc de le conduire, s’écria, cet homme féroce ; il s’enfonça dans le bois , Stravinski le suivit; je/ restai seul auprès du roi.

Lovzinski, me dit-il alov3 ? c’est* vous , je n’en puis plus douter; c’est vous, j’ai reconnu votre voix. Je ne répondis pas uu mot ; il reprit avec .douceur : C’est vous I qui l’eut dit , il y a dix ans ? Nous nous trouvions alons près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d’une lieue à peu près. Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi 1 entrez dans ce couvent, et sauvez-vous. Il faut me suivre, fut toute ma réponse. C’est en vain , me. dit le monarque, que vous vous êtes travesti; c’est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix ; je vous ai reconnu; je suis sûr que vous êtes Lovzinski : Ali! qui l’eut dit il y a dix ans? Il y a dix ans, vous auriez donné vos jours pour conser . ver ceux de votre ami.

Il se tut. Nous avançâmes quelque temps, eu gardant le silence; il le rompit encore : Je suis accablé de fatigue; s^vous voulez nie mener vivant / souffrez yue je me repose un instant. Je l’aidai à descendre de cheval : il s’assit sur l’herbe; et me laitant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes : Lovzinski, vous que j’ai tant aimé, vdfis qui connûmes mieux que personne la pureté dd mes intentions , comment se peut-il que vous vous soyez arme contre moi ? Ingrat ! ne de-

vais- je vous retrouver qu’avec mes plus cruels . ennemis ? ne deviez -vous me revoir que pou?

•p immoler! Alors il me retraça de la manière 1a plus touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes dans notre jeunesse, la tendre amitié que nous nous étions jurée , la confiance jdont il m’avait toujours honoré depuis; il me parla des honneurs dont il m’aurait comblé pendant son règne , si j’avais voulu les mériter"; il me reprocha surtout l’indilgne entreprise dont jé paraissais être le chef, mais dont il savait bienj aj,outa-t-il, que .j’étais seulement le premier in-* strument. Il en rejeta toute l’horreur sur Pulauski, en me représentant cependant que l’auteur d’un pareil attentat n était pa9 seul coupable; que je n’avais pu sans crime me charger de son exécution, et que cette horrible complaisance , déjà si punissable d$ns un sujet, était dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laissât sa liberté : Fuyez > me dit-il , et Soyez siîr que, si l’on vient à moi , j'indiquerai une routes opposée à celtè que vous aurez prise .

Le roi me pressait vivement 2 son éloquence naturelle, augmentée par le péril, portait la persuasion dans mon cœur; elle y réveillait des sentimens bien doux. Je fus ébranlé, je balançai d’abord; mais Pulauski triompha. Je crus entendre le fier républicain me reprocher ma faiblesse. Mon cher Faublas, l’amour de la patrie a peutêtre son fanatisme et ses superstitions ; mais , si je fus coupable, je le suis encore. Vous' me voye* plus que jamais persuadé qu’en forçant le mo* *

DE FAÜBLÀS. 1 77

narque de remonter à cheval, je fis une action courageuse et bonne. Ainsi, s’écria-t-il douloureusement, vous rejetez la prière qu’un ami vous adresse! Vous refusez le pardon que votre foi vous offre! Hé bien, partons; je me livre à mon mauvais destin , ou je vous abandonne au vôtre.

Nous recommençâmes à marcher ; mais les reproches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j’avais soutenus intérieurement m’avaient tellement troublé, que je ne voyais plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenais aucune route certaine : après uné demi-heure de marche, nous nous trouvâmes À Marimont (près de Varsovie); je m’étais égaré, nous étions revenus sur nos pas.

A un -quart de lieu* de-là nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se lit reconnaître à celui qui le commandait, ensuite il ajouta : Ce soir je nui suis égaré à la chasse; ce bop paysan que vous voyez, voulait, avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière un frugal repas ; mais , comme je crois avoir vu des soldats de Rulauski rôder dans les environs, je voudrai* rentrer promptement dans Varsovie, et vous me feriez plaisir de m’accompagner jusque-là. Quant à toi , mon ami , me dit-il , je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile; car j’aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces messieurs, que d’aller plus loin avec toi. Cependant il serait singulier que je te laissasse sans récompense; que veux tu? Parle, je t’accorderai la grâce que tu me demanderas» i

Faublas, vous concevez combien je fus troublé; je doutais encore des intentions du roi. Je cherchais à démêler le véritable sens d’un discour»

équivoque, plein d’une ironie bien amère, ou

d’une adresse bien magnanime. M. de P*** me ... ; ©

laissa quelque temps ma pénible incertitude : Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin avec un ur de bonté qui me pénétra; tu ne sais que choisir! Allons , mon ami , embrasse -moi ; il y a plu» d’honneur que de profit à embrasser un roi., ajouta-t-il, en riant : cependant il faut convenir qu’a ma place, bien des monarques ne seraient pas aujourd’hui si généreux que moi. Il partit à ces mots, et me laissa confondu de tant de grandeur dame.

Cependant le péril auquel le roi venait de me dérober si généreusement allait renaître à chaque instant pour moi. Il était plus que probable qu’un grand nombre de courriers, expédiés de Varsovie, répandaient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l’enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivait chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable pouvait me trahir dans ma fuite; et, si je retombais filtre les mains des Russe» mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourraient me sauver, En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu’il se promettait, il devait être encore éloigné, dix lieues au moins me restaient à faire, et mon cheval était rendu. J’essayai fie le pousser : il n’eut pas couru cinq cents pas, quil creva sous moi. Un cavalier bien monté pa» •ait dans cc moment sur la route, il vit tomber

l'animal, et croyant pouvoir s’amuser aux dépens

d’un pauvre paysan, il me dit : Mon ami , je t'a-

vertis que ton bon cheval ne vaut plus rien. Piqué

de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le

railleur, et d’assurer ma fuite en meme temps. Je

lui présent xi brusquement un de mes pistolets, je

le forçai de me livrer sa monture : et je vous * *! 9

avouerai meme que , pressé par la circonstance , je le dépouillai d’un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers qui m’auraient pu faire reconnaître. Je jetai ma bourse pleine d’or aux pieds du voyo'geur démonté , et je m’éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.

Il était frais et vigoureux; je fis douze lieues d’une traite ; enfin je crus entendre le bruit du ca-

non, je conjecturai que mon beau-père n était pas loin et combattait les Russes. Je ne m’étais pas trompé; j’arrivai sur le champ de bataille, au moment où l’un de nos régimens lâchait pied. Je me fis reconnaître des fuyards; et, les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre •

fn flanc les ennemis, auxquels Pulauski faisait lace avec le veste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur, que les Russes Rirent enfoncés après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m’attribuer l’honneur de leu.* défaite : Ah! me dit-il en m’embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t’avaient égalé en courage, le , roi serait à. présent dans mon camp; mais le ciel ne l’a pas voulu. Je lui rends grâces de ce

qu’au moins il t'a conservé pour nous; je te rends grâces du service important que tu m’as rendu; sans toi Kaluvski assassinait le monarque; t* mNa nom était couvert d’un opprobre éternel. J’aurais pu, ajouta-t-il, m’avancer encore l’espace de deux milles; mais j’ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position respectable. Hier sur ma route j’ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j’ai battu ce matin deux de leurs détachemens : un autre corps considérable, ayant recueilli les dé-i bris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m’attaquer. Mes soldats, fatigués d’une longue marche

et de trois combats consécutifs, commençaient à

plier; la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici : attendons-y l’armée russe, et combattons jusqu’au dernier soupir.

Cependant le camp retentissait de cris d’allégresse; nos soldats victorieux mêlaient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom que mille voix répétaient, Lodoîska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l’excès de sa tendresse par l’excès de sa joie; il fallut recommencer le récit des dangers que j’avais courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque : Qu’il est grand ! s’écria-t-elle avec transport, qu’il est digne d’être roi, celui qui t a pardonné'! .Que de pleurs il épargne à l’épouse que tu délaissais, à l’amante que til ne craignais pas de sacrifier! Cruel! n’est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t’exposes chaque jour?.... Pulauski interrompit durement sa fille : Femme indiscrète et faible i est-cc devant moi

DE FAUBLÀS. 8i

qu’on ose tenir de pareils discours? Hélas! répondit-elle , faudra-t-il que je tremble sans cessa pour les jours d'un père et d’un époux? Lodoïska m’adressait ainsi ses plaintes touchantes , et soupirait après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparait les plus affreux revers. .

Nos cosaques venaient de tous côtés nous avertir que l’armée russe approchait. Pulauski comptait qu’il serait attaqué au point du jour, il ne le fut pas; mais, au milieu de la nuit suivante, on vint m’annoncer que les Russes se préparaient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours prêt, les défendait déjà : il fit dans cette funeste nuit tout çe qu’on pouvait attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillant cinq fois , mais ils revenaient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches;. et leur dernière attaque fut si bien concertée , qu’ils pénétrèrent dans le camp, par trois endroits en même temps. Zavemba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante : les ennemis ne faisaient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulais me jeter dans les bataillons russes : Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t’égare! Mon armée est entièrement détruite, mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens : je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays ; sauvons-nous, sauvons Lodoïska. — Lodoïska! j’ai- « lais l’abandonner! Nous courûmes à sa tente # il

était encore temps : nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins , et une partic.de

la matinée, nous nous hasardâmes d’en sortir,. et

de nous présenter à la porte d’un château que nous crûmes reconnaître. C’était en effet celui d’uu gentilhomme nommé Micislas , qui avait servi quelque temps dans notre armée. Micislas nqus reconnut, et nous offrit un asile, qu’il nous conseilla de n’accepter que pour quelques heures. Il nous ditqu’une nouvelle bien étonnante s était répandue la veille , et paraissait se confirmer ; qu’on avait osé enlever le roi dans Varsovie meme; que les Russes avaient poursuivi les ravisseurs, et i.v mené le monarque dans sa capitale ; et qu’enfin , il était question de mettre à prix la tête de Pulauski soupçonné d’être l’auteur de la conjuration.

Croyez -moi , ajouta- t-il , que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous trahiraient, je vais vous faire dpnner des habits moins remarquables ; et quant à Lodoïska, je me charge de la conduire

moi -même au lieu que vous aurez choisi pour sa

retraite.

Lodoïska interrompit Micislas : le lieu de ma retraite! ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout. Pulauski représenta à sa fille qu’elle ne pourrait soutenir les fatigues d’une longue route , et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissaus. Plus, le péril est grand , lui rcpliqua-t-elle , plus je dois le paitager avec vous. Vous m’avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devait pas être une femm^

DE FÀUBLAS, 8Î

ordinaire; depuis huit ans, je n’ai vécu ^iiau milieu des alarmes ; je n’ai vu que des scènes de carnage et d’horreur. La mort m’environnait dé

toutes parts; elle me menaçait à chaque instant; vous ne me permettiez pas de la bràver à vos côtés ; mais la vie de Lodoïska ne tenait-elle pas à celle de son père? Lovzinski! le coup qui t’aurait frappé n’aurait-il pas entraîné ton amante au tombeau ? et depuis quand ne suis-je plus cligne. . . . ? J iiltcrrompis Lodoïska; je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminaient a la laisser en Pologne; elle m’écoutait avec impatience,: Ingrat! s’écria- 1 -elle , vous partiriez sans moi ! Oui , répliqua Pulauski , vous resterez avec les sœurs de Lovzinski, et je lui défends....* Sa fille, hors d’elle-mème, ne le laissa pas achever : Mon père, je connais vos droits; je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n’avez pas celui d’enlever une femme à son époux... Ah! pardon! je vous offense, je m’égare; mais plaignez ma douleur... . excusez mon désespoir. . . Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux : je veux vous accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu’elle eut sur ton cœur, ressouviens -toi du moins de ton amante.

Uappelle-toi cette nuit effroyable où j’allais périr dans les llammcs, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée, en criant : Vivre ou

mourir avec Lodoïska! lié bien, ce que tu sentais alors, je l’éprouve aujourd'hui! Je ne connais pas de plus grand malheur que celui d’ètre séparée de

vous; je dis à mon tour: Vivire ou mourir avet j mon père et mon epoux! Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine? Mes enfans me consoleront-îls? Hélas ! en deux ans la mort m’en a enlevé quatre; les Russes , aussi impitoyables qu’elle , m'ont arraché le dernier! Je n’ai plu3 que vous dans 1« monde, et vous voulez Jn’âbandonner ! O mon père ! 6 mon époux ! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles ! Ayez pitié de Lodoïska !

Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleurait; mon âme était déchirée : Tu le veux, ml fille; hé bien, j’y consens,, dit Pulauski; mai» veuille le ciel ne pas me punir de ma complaisance! Lodoïska nous embrassa tous deux , avec autant de joie que si nos malheurs avaient été finis. Jê laissai a Micislas deux lettres , qu’il se chargea de remettre. L’une était adressée à mes sœurs , et l’autre à Boleslas. Je leur disais adieu, je lem recommandais de ne rien négliger pour retrouver ina chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme i elle prit des habits d’homme; noûs échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis , armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d’une somme assez considérable en or, dt quelques bijoux, et de tous les damans de Lo* doïska, nous primes congé de Micislas, et nom nous hâtâmes de regagner les bois.

Piilauski nous* commuüiqüâ lë dessein qti’il

• DE FAUBI/ÀS. 85

avait formé dè‘4C réfugier en Tutquic.il espérait obtenir du service dans les armées dù Grand-

Seigneur, qui depuis deux ans soutenait contre la tlüSsie une guerre màlheftrèuse. Lôdôïska ne parut point effrayée du fôrig trhjet que nous avions à faire ; comme elle lie pôüv&it être Ui reconnue , ni recherchée, elle se chargea dn sôtu d’aller à la découverte, et de iloûs apporter nos provisions. Des que le jour paraissait, nous nous retirions dans les bois ; cachés dans des trônes d’arbres , ou dans des touffes d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour Continuer notre marche. C’est ainsi que pendant plusieurs jôurS nous échappâmes aux recherches des Ktisses , qui nous poursuivaient vivement.

Un soir que LôdôSskâ, tôujôürS déguisée eà paysan, revenait dur! hârtiéaii Vôislri, où elléaVatt été acheter des vivres qû’elle npüs apportait, dtùix? maraudeurs russes l’attaquèrehi à l’entrée dë M foret dans laquelle UÔUs nôüs étiôtis càchés. Àprè# ravoir volée , ils Se préparèrent à la dépouiller. Aux crîs qu’elle pôuSSa , lïoliS sortîmes de notre retraite : les deu* brigands sé sauvèrent dès qù’ils nous virent ; mais flous cràigniméS qu’ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisaient partie, et qtie, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons , on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route ; et, pour qu’ôn ne put soupçonner celle que' nous avions prise, il fut décidé, qùVu lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions par Un long détour la Po f

lésie, ensuite la Crimée, doù nous passerions a Constantinople. , 1 ^

Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quit- . tant son pays. Au moins, s’écria-t-il douloureuse- r ment, je l’ai servi de tout mon pouvoir, et ne le quitte que pour le servir encore ! ( ;

Tant de fatigues avaient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d’elle. Notre dessein était de l’r laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays , que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouraient les environs, pour arrêter un certain Pulauski, qui avait fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, . nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville , où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove; et, sui-

vant les bords de la Sula, nous la traversâmes à

Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod , n’avait été manqué que de quelques heures à Nczin ; et qu’il était suivi de près. Il fallut fuir, et changer encore de route : nous nous enfonçâmes dans les immenses, forèti qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.

Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir. Un ours nous disputa l’en-

trée de cet asile aussi affreux que solitaire : non* le tuâmes! nous mangeâmes ses petits. Pulauski était blessé ; Lodoïska épuisée se soutenait à peine ; le froid était déjà rigoureux. Poursuivis par Ici Russes dans les endroits habités, menacés par les

animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme était si pressant , qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer , à quelque prix que ce fut , les secours qu'exigeait leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et les quittant tous deux, en leur promettant clc venir bientôt les rejoindre , j’emportai une partie des diamans de Lodoïska , et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas , qu’un voyageur égaré dans ces vastes contrées , réduit à y errer san9 boussole et sans guide , est obligé de suivre les rivières , parce que c est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations* II m’importait de gagner le plus tôt possible une ville marchande; jè suivis donc les bords du Warsklo, et marchant jour et nuit , je me trouvai à Pultawa , à la lin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod : je sus qu’on y cherchait Pulauski , que l'impératrice de Russie avait envoyé son signalement de tous les côtés , avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouverait. Je me hâtai de vendre mes diamans, d’acheter de là poudre , des armes , des provisions de toute espèce, différens outils , des meubles jgrossiers mais nécessaires , tout ce que je jugeai* le plus propre à adoucir notre misère ; r je chargeai tout cela sur v un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l’unique conducteur. Mon retour fut

•usai difficile que fatigant; huit jourseniier» 9»

passèrent avant que j arrivasse à la forêt.

C 'était là que se terminait mon voyage pénible jet ‘dangereux; j'allais secourir mon beau-père et ma femme, j'allais revoir ce que j’avais de p)u# cher au monde; et cependant , mon cher Faur ,blas , je ne pus me livrer à la joie. V QS pfrüftr soplies ne croient point aux presspntimeus?. - . , Mon ami , je vous assure que .j’éprouvais une inquiétude involontaire; mon âme était conster^née , je ne sais quoi semblait m’avertir que je touchais au moment le plus douloureux do ma vie.

J'avais, en partant, placé par intervalle, def .cailloux pour reconnaître me route , je ne lef .trouvai plus; j'avais enlevé avec mon sabre quel- | ques parties de l'écorçe de plusieurs arbres r que I e ne pus reconnaître; j'entrai dans JLa forêt, je Criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps de* coups de fusil , personne ne me rér pondit. Je n’osais .m’engager trop avant, de peur , de me perdre ; je n'osais m'éloigner beaucoup de mou chariot , si nécessaire à Pulauski , à sa fclb», à moi-même.

La nuit qui survint , m’obligea de cesser me* recherches; je passai celle-là pomme les précédentes. Enveloppé de mon manteau , je me pour i chai sous ma charrette, que j’eus soin d eotQuref de mes gros meubles, dont je me faisais ainsi un rempart contre les bêtes féroces- Je ne pus doj mit •

le froid sp faisait vivement sent jr, la qeigç tombait ' •n abondance; au point du jour la terre en était

Miregrte. Je ressentis alors un mortel décourage-, ment ^ mes cailloux, qui auraient pu m’indiquer, DM route , étaient tous enterrés; il paraissait im-.

possible que je retrouvasse mon beau-père et

femme.

- l>e cheval qui leur restait à mon départ, les «vait-il nourris jusqu’alors? ba faim, l’horrible faim ne les avait-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étaient -ils encore dans ces affreux dé-n sorts?' S’ils n'y étaient plus, où pourrais-je. les re* trouver? Où traînerais- je. &$n& eu* iqa misérable, trie?..*- Mais pouvais-je eroiro que Pulauski euf^ abandonné son gendre, que bodoiska eut consenti à se séparer de son époux? Non, sans* doute. l\% étaient doue dans cotte affreuse solitude; qt> si je, les abandonnais, ils allaient; y mourir de faim et de froid ! Cette réflexion désespérante me déter-* mina; je n’examinai plus si» on m’éloignant beau* coup de mon chariot, je ne courais pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver* Porter quelque* • secours à mon beau-père et; a ma femme, voilà Q* qui me pressait le plus! ,

Je pris mon fusil et de la poudre , je chargeai de» provisions sur un de mes chevaux v je met*! gageai dans la forêt beaucoup plus ayant que la Teille; je criai de toutes mes force* t je fis avec mon fiasil.de fréquente» décharges, . *, . , be plu* morne silence régnait autour de moi !

. Je me trouvais dans un endroit de la forêt trèst épais, il n'y avait plus.de passage pour mp.n che* Tal, je l’attachai a un arbre » désespoir

iportant sur toute autre considération, je m’a?

9 o VIE DU CHEVALIER V

vançaî toujours avec mon fusil et une partie <fo mes provisions. J’errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisait que redoubler, lorsqu’enfin j’aperçus des pas humains empreints sur la neige.

L’espérance me rendit des forces, je suivis lestraces toutes fraîches : bientôt je vis Pulaitskià ^ péril près nu, exténué par, la faim, presque méconnaissable à mes propres yeux. Il faisait des efforts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dés que je l’eus joint, il se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora. Je lui demandai où était Lodoiska. Hélas? me dit-il , tu vas la voir! Le ton dont il prononça # ces paroles me fit trembler;’ J’arrivai à la câvcvne, trop préparé au funeste spectacle qui m’y attendait. Lodoïska enveloppée de scs- habits , couverte de ceux de son père , était étendue sur un lit de feuilles a moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tète appesantie ; et refusant les alimens que je lui offrais : Je n’ai pas faim , me dit-elle; la mort de mes enfans, la perte de Dov- Jiska , nos marches si longues ^ si pénibles , vos dangers toujours renaissans ! voilà ce qui m a tuée. :Je n’ai pu résister à la fatigue et au chagrin.,.'. Mon ami, je suis mourante. J’ai en^ tendu ta voix, mon âme s’est arrêtée. ..... Je te

<revois! Lodoïska devait mourir dans les bras de l’époux quelle adore!.;. Secoure mon père...* qu’il vive!.... Vivez tous’ deux, consolez-vous *

oublicz-moi... Cherchez partout ma chère;.. Elfe ne put prononcer le nom de sa fiîjo, elle* expira

Bon père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne ; je vis la terre engloutir tout ce que j’aimais!... Quel moment!... Piilauski veilla * lur mon désespoir; il me força de survivre à Lodoïska. * *

Lovzinski voulut continuer; ses sanglots l’interrompirent. Il me demanda un moment, passa dans un cabinet voisin , et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main. Voilà , me dit-il , le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle était déjà belle! Dans ses traits à peine développés, je

reconnais tous les traits de sa mère Ali! si du

«noins....; J'interrompis Lovzinski. La charmante ure! m’écriai- je ; elle ressemble à ma jolie cousine ! Voilà bien le propos d’un amant , répondit-

il; l’objet qu’il adore, il le voit partout! Ah!

mon ami, si du moins Dorliska m’était rendue! Mais depuis douze ans qu’on la cherche inutilement, je ne dois plus l’espérer.

Ses yeux se remplissaient encore de larmes qu’il s’efforça de retenir; il reprit d’un ton pénétré l’hifrtaire de ses malheurs.

Pulauski , que son courage n’abandonnait jamais, et dont les forces s’étaient ranimées , m’obligea de m’occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l’empreinte de mes propres pas , nous arrivâmes au lieu où j’avais laisse mon chariot , que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite , pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l aide de nos chevaux, pour lesquels nous trouvâmes un passage, en faisant plusieurs détours,

Page 1